Ecrire en novembre, par Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Errance

Il franchit le seuil, ferme la porte et s’en va. Il descend vers le village, dans l’ombre de la vallée, longeant la route abandonnée. C’est calme. Plus que calme. C’est désert. Personne dans les rues, personne sur la place. Des silhouettes à travers des vitres, vite cachées par des rideaux. Devant le bar, les tables et les chaises sont alignées, attendant les clients. Un chien traverse la place, craintif, la queue entre les jambes. Un chat noir grimpe sur l’arbre en face de l’église fermée. Le marcheur prend le sentier qui monte vers le plateau, vers le soleil. Cailloux, buissons épineux, plumets d’herbe sèche. Silence. Sur la montée, son pas devient pesant, Une pie s’envole en jacassant. Pas d’autres bruits. Juste la terre ocre, ferme, qui fait résonner ses pas, son souffle qui s’accélère dans l’effort. Forêt de châtaigniers, puis de pins. Lacet après lacet, il gagne le plateau. La lumière. L’espace. Pas une âme en vue. La steppe, les herbes qui ondulent sous le vent. Au loin, un hameau. Il continue son chemin tout droit, à travers les prés, sautant les clôtures, évitant un troupeau de moutons sans chien, sans berger. Avance à pas de géant. Se repose au pied d’habitations abandonnées. Tire de son sac quelques fruits secs à grignoter. Il reste un peu d’eau dans sa bouteille, mais il faudrait trouver une source ou une maison accueillante. Il suit toujours le chemin qui descend vers un village. Là aussi, les portes et les volets sont fermés, pas de café, pas de pain, le village semble inhabité.  Mais la fontaine coule. Il se sauve, reprend le sentier qui remonte sur une montagne couverte de forêts, épicéas, hêtres, sapins, bouleaux. Des odeurs de sapins de Noël et de terre humide. Des traces de cerfs, de lapins, des pépiements d’oiseaux. Au sommet, une vue fantastique. Des chaînes de collines et d’arêtes, des vallées encaissées, des pentes violettes de bruyère. A l’horizon, le ciel bleu tombe dans la mer blanche de soleil. La mer. Il ira vers la mer. Liberté, espace. Le sentier redescend vers l’obscurité. Il se sent seul. C’est bien ce qu’il désirait. Mais cette solitude ressemble à un brouillard. Dense. A couper au couteau. A traverser en aveugle. Il aime mieux les hauteurs. Il remonte vers les crêtes qui défilent. En contrebas, la rivière qui enroule ses lacets dans des gorges sauvages. La rivière qui part vers la mer en accueillant sources et torrents. La rivière qui scintille sous le soleil.

Le chemin sent bon la garrigue, les odeurs acres de thym et de genièvre, de buissons de lavande et de romarin. Il grignote quelques brins d’herbes, il a faim. Au loin, en bordure du chemin une ferme. Il approche, appelle, se penche pour frapper à la porte qui s’ouvre brusquement encadrant une silhouette. Un fusil pointé sur lui. Cheveux gris, châle de lainage sur une blouse grise, la femme le regarde sévèrement. Qu’est-ce qu’il veut ? d’où il vient ? Méfiante, solitaire. Il bafouille, surpris, effrayé, il s’attendait à un refus, peut-être, mais pas à cette manière forte sur un sentier de randonneur. Finalement, elle l’invite à entrer, vous avez faim, ça se voit, je peux vous faire une omelette, j’ai les œufs de mes poules, un peu de pain, ça ira ? Faut pas faire attention au fusil, ici on est loin de tout, il faut être prêt ! Il mange en silence, sauce les œufs avec le reste de pain. Il apprécie. Pour la nuit, il y a un coin chaud près des moutons, si ça vous dit ? Il incline la tête, fait signe que oui, ça lui dit. Demain matin, si vous partez tôt, vous n’avez qu’à tirer le portail…. 

Il se lève avec les moutons, prend son sac, ferme le portail avec soin. Elle est devant la porte à l’attendre, un petit café avant de prendre la route ? Il se remet dans le chemin, reconnaissant. Bientôt, ses pas légers s’enfilent, réguliers, comme on enfile des perles sur un collier, un pas devant l’autre, un pas après l’autre, le corps s’est mis en automatique, l’esprit vagabonde. Il est parti pour se vider la tête, pour laver le cerveau, rien de son ancienne vie, tirer un trait, avoir des yeux neufs, trouver un sens… Une camionnette passe, le boulanger porte le pain à la ferme, une fois par semaine, elle le lui a dit, il pense à son air sévère et à sa générosité naturelle, une lumière dans son périple solitaire. La route descend vers l’abbaye et le cloître paisible qu’il avait envie de voir, pèlerin plus que touriste, mais il appréhende l’affluence. Le bourg est en contrebas, coule entre les falaises comme un serpent, comme une rivière, il avance avec prudence, ici aussi, tout semble fermé, les maisons, les magasins, pas de café, pas de pain, pas de cartes postales ni de souvenirs, pas de bruit, c’est lugubre, menaçant, le cloître est vide, comme abandonné, ni paix ni sérénité, il est inquiet, ne comprend pas, le monde ne semble pas tourner rond. La beauté de l’église romane ne le réconforte pas, il fuit, s’engage vers le Sud, par le pont du diable, par les vignes et les oliviers, il descend dans la plaine des vignerons, il marche, il fatigue, il se désole, la nature est pourtant accueillante, soignée, les raisins gonflent, les olives mûrissent, mais rien ne trahit une présence humaine. Tout est comme paralysé. Sauf lui qui marche. Marche encore. Marche jusqu’au point d’horizon, là où le ciel rejoint la mer, jusqu’au port, voir les bateaux balancer sur les vagues. Les bateaux.  Monter sur l’un d’eux. Traverser la grande étendue pour la rive d’en face. Toujours le Sud. Mais les bateaux aussi sont immobiles, ils épousent les vagues, mais ils n’avancent pas… Alors il repart, plus loin, plus bas, vivant de cueillette dans les vignes, dans les jardins, dans la nature sauvage, pas après pas, village après village, saute une frontière, le pays est large, la terre est grande, il a encore des sentiers à parcourir, cherchant à comprendre cette paralysie, cette disparition, ce grand vide… et pourquoi lui, pourquoi cette fermière, pourquoi les animaux… il est en colère, il est en détresse, ce n’est pas cette solitude-là qu’il désirait, cette condamnation d’un monde auquel il est lié malgré ses déceptions et sa révolte. Il traîne son désespoir jusqu’au prochain sommet, un promontoire couronné d’une petite chapelle, se pose sous la croix, sort l’harmonica de sa poche, cet harmonica qui l’accompagne partout, qui le réconforte dans sa tristesse. Le caresse, souffle et en tire une mélodie lancinante pour réveiller ce grand vide, pour anéantir ce néant.

Auteur : Monika Espinasse

Ce texte répondait à l’une des suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Cartes postales, Monika Espinasse

Un ciel de plomb

La photo en noir et blanc est de taille moyenne, une moitié de page A5, sans cadre, partagée en deux à l’horizontale par la rencontre d’un ciel opaque et lourd et de la mer étale. Un soupçon de colline accompagne la ligne d’horizon. L’ensemble est grisâtre, sans force. Dans le coin gauche inférieur, un bateau se découpe très nettement. Une grande coque de noix soutenue par des bordures ou traverses horizontales épousant la courbe du bateau. Au fond du bateau, des caisses ou paniers carrés sont empilés, une douzaine peut-être, au premier abord. Une silhouette massive surplombe le tout, cheveux long ruisselants, manteau épais, deux jambes de pantalon qui émergent parmi les caisses et se cachent ensuite sous l’ourlet du manteau. La silhouette noire, peu identifiable, tient une perche en diagonale, à droite au bout un plateau ou une rame plongent dans l’eau, l’autre bout pointe à gauche vers le ciel. Les vaguelettes sont peu prononcées, dans le sillage du bateau une épaisse traînée d’ombre trace une verticale jusqu’au bord inférieur de la photo. L’ensemble donne l’impression d’être figé et plombé.

Photo : Die grosse Reise, ©Quint Buchholz

Le bonheur…

Young Reader, ©Chris Ware

Me perdre dans un livre. Ne plus voir autour, ne plus sentir la présence des autres, ignorer tous les repères sauf les lettres noires sur la page blanche, les mots, les phrases, les lignes, les histoires, les personnages. Une plongée dans une autre vie, passionnante, plus intéressante que le présent qui m’environne. Assise, à genoux, couchée dans le lit ou à plat ventre sur le tapis, rien ne peut plus me toucher, me déranger, me détourner. Les yeux courent de ligne en ligne, les mains tiennent le livre et tournent les pages, le reste du corps n’existe plus. Immobile. Quand je lis, j’oublie de courir, de sauter, j’oublie de manger, j’oublie l’école et le temps qui passe. Je n’entends pas ma mère qui appelle, mon frère qui m’asticote, la sonnette qui annonce une visite. Un mot après l’autre, une existence se déroule, m’englobe, je suis elle, lui, je vis avec eux jusqu’à la fin du livre. Happée, engloutie, ensorcelée. Un monde s’est ouvert, la tête chauffe, le cœur déborde, je lis, j’apprends, je ressens, je voyage, je suis ailleurs jusqu’à la fin de l’histoire.

Le grand voyage

©Jean-Michel Fauquet

Lili s’était immergée dans son livre et l’avait lu avec tant d’intérêt et de passion qu’elle avait perdu tout contact avec la réalité. Elle avait l’impression de s’être endormie sur son histoire et dans un rêve étrange, elle était partie en voyage sur une pile de livres, des livres volants, avec des ailes comme des anges qui la transportaient dans l’air comme les tapis volants des mille et une nuits. Elle se perdit dans un ciel gris rempli de nuages bizarres, en montagnes, en moutons, en traînées, en tours menaçants qui se couraient après, se cognaient, se lançaient vers elle comme des ballons sautillants. Elle aurait dû avoir peur, mais non, ça l’amusait pendant un long moment. Traverser cette voûte grise, glisser sur un toboggan, balancer sur une escarpolette, monter, descendre, tourbillonner dans l’espace. Elle aurait dû avoir froid, très froid, dans ce ciel hostile et mouvementé, mais elle ne sentait rien. Par contre, c’était tout drôle, elle pouvait s’observer d’en haut, spectatrice de son voyage, de ses mouvements, de ses tournoiements. Puis elle perdit connaissance.

A son réveil, ça flottait, glissait, balançait sous elle, autour d’elle, elle eut un haut le cœur sévère, c’était le noir et c’était l’odeur, une odeur de poisson qui l’écœurait, une odeur de sel, d’iode, de mer agitée, de bois mouillé, elle se boucha le nez, ouvrit les yeux, mais elle était toujours dans le noir, enfermée dans une caisse en bois, parmi d’autres caisses en bois qui s’entrechoquaient. Elle se tourna, se tortilla, essaya de sortir, ne trouva pas d’ouverture, pas tout de suite, tâtonna, décrocha un truc en fer, une serrure en métal lisse, réussit à renverser le couvercle, clac, et sortit prudemment la tête. Elle se trouvait sur un petit bateau bas en bois rempli de caisses pleines de poissons. Elle se secoua, tremblant de froid, de dégoût et de peur et découvrit avec effroi qu’elle naviguait en pleine mer, sur une coque que conduisait une silhouette noire, on aurait dit un géant, lourd et massif, aux cheveux grouillant comme des serpents jusqu’au milieu du dos et des mains épaisses qui serraient une longue canne ou rame ou perche plongeant dans les vagues. Un géant planté tout seul sur un petit bateau qui n’avançait guère, gouvernant, pilotant ou simplement flottant sur cette étendue d’eau immense. Lili se sentit bizarre et révisa à toute vitesse dans sa tête toutes les histoires de géants qu’elle avait pu lire… aucune ne parlait d’un géant marin, à part l’histoire de Neptune avec son trident, mais ici, le géant n’avait qu’une perche longue et fine, à se demander à quoi ça pouvait servir puis que le bateau n’avançait pas. Est-ce qu’il était condamné à voguer à perpétuité sur la mer comme dans les légendes ? Et elle, qu’est-ce qu’elle faisait dans cette histoire de marin ? Il fallait en sortir aussi vite que possible !

« Et Monsieur, on ne peut pas aller plus vite, regardez au loin, la terre s’étale devant nous, elle nous attend ! »

Elle l’apostropha malgré sa peur, parlant avec politesse et amabilité. Mais lui resta immobile comme une statue, comme un sourd, comme un fantôme noir. Elle chercha une issue, elle n’allait pas voguer là jusqu’à l’éternité. Nager vers la terre ? Trop loin, trop froid, trop mouillé surtout ! Voler ? Il lui manquait un moyen, plus d’ailes, plus de tapis volant ! Elle se sentit très seule. Abandonnée. Elle ferma les yeux, réfléchissant, retenant les larmes qui montaient avec son désespoir. Reste positive, concentre-toi, trouve un moyen…

Une vive lumière transperça ses paupières, le ciel s’était éclairci, les nuages s’étaient écartés et à travers ce grand espace de lumière, une ombre avança à grande vitesse. Elle écarquilla les yeux, angoissée et en même temps curieuse de voir cette boule noire, non, plutôt une ellipse, un ballon ovale, d’une taille impressionnante, environné de cordes qui semblaient s’attacher au ciel et d’autres qui pendaient vers la mer. Ce n’était pas une montgolfière, pas assez rond, et la nacelle manquait, ce n’était pas un avion, rien à voir, elle avait déjà voyagé en avion, elle aurait compris tout de suite, alors elle pensa à ce qu’on appelait un Ovni, mais il n’y avait pas de bruit de moteur, l’engin avait l’air mou, plus ou moins gonflé, les cordes qui pendouillaient lui rappelaient vaguement les attaches d’un ballon gonflable, mais sans gondole, ni nacelle, je ne suis qu’une petite fille, je ne peux pas tout savoir, mais j’aimerais bien qu’on m’enlève de ce maudit bateau, ne jure pas, Lili, pas de gros mot, elle se gourmande, mais elle aimerait bien avoir quelqu’un qui s’occupe d’elle et qui la sorte de là….

« Hé, Lili, regarde-moi ! Viens ! Monte ! »

C’était son ami Tom Pouce qui la héla, se penchant par une ouverture du ballon, par une petite fente qui semblait être une fenêtre. Une toute petite fenêtre, comme son ami était petit, petit, mais intelligent et débrouillard. Elle était heureuse de le voir, il allait l’aider, elle en était sûre. Il lui disait de monter, mais monter où ? Une des cordes qui pendaient du ciel, tomba dans le bateau et s’y enroula. Accroche-toi ? Elle ne comprenait pas bien, mais attrapa la corde qui monta aussitôt vers le ciel, vers Tom Pouce qui se dandinait dans le ballon bizarre, comme sur une balançoire. En bougeant, il fit avancer l’engin qui s’envola tout droit vers la bande de terre toute mince au fond de l’horizon.

« Tu viens avec moi dans le pays où on rit tout le temps ? »

« Un pays où on lit tout le temps ? » Cela lui semblait tentant, mais impossible, il fallait bien manger et boire, au moins…

« Mais non, un pays pour rire, être joyeux, sans soucis ! »

Lili réfléchit, être joyeux, cela lui plaisait, mais tout le temps ?… il y avait bien d’autres choses à faire dans la vie…

« Je préfère que tu me ramènes à la maison ! »

Elle avait soudain la nostalgie de sa chambre, de ses livres, de maman, papa et de grand-mère. Dans son impatience, elle se pencha par la petite fenêtre qui n’était finalement pas si petite que ça, qui s’élargissait, s’allongeait, grandissait à toute vitesse. Lili perdit l’équilibre, voulut s’accrocher à Tom Pouce tout petit, trop petit pour la retenir, passa par l’ouverture et tomba tête la première dans l’espace. L’air et le vent la portèrent un instant, puis elle ne sentit plus rien… Elle réfléchit, crut entendre la voix de sa mère : « Lili, viens manger, il y a des spaghettis ! » Son ventre gargouilla et elle s’aperçut qu’elle était couchée sur le tapis de sa chambre et qu’elle avait très faim. Sa tête était lourde, posée sur les pages ouvertes de son livre. Ses yeux étaient encore collés et ensablés, mais ses oreilles fonctionnaient, elle avait bien entendu sa maman appeler de la cuisine.
« Oui, maman, j’arrive ! »

Monika Espinasse

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Danse avec la mer, Monika Espinasse

Photo : M. Espinasse – Emil Nolde, La mer.

J’aime la mer. La mer de Nolde, la mer de Richter, la mer de Trénet, la mer de Debussy. La mer dessinée, peinte, chantée, dansée. Et la mer que j’attends tous les ans, c’est la mer Méditerranée. Ressourcement, renaissance. Une respiration dans ma vie de montagne que je n’ai pas vraiment choisie. Une belle montagne, sauvage et accueillante. Mais moi, j’aime la mer. En Italie, en Sardaigne, en Corse, en Languedoc. Et quand je suis devant la mer, je fonds. Je l’accepte avec le vent, la pluie, mais je la préfère avec le soleil du Midi.

Aujourd’hui, elle bouge, cette mer, tourmentée par le vent du nord, rafraîchie par les courants froids. Les vagues caracolent, se déroulent, moutonnent en approchant du rivage. Sombre ligne d’horizon piquée de mâts de bateaux lointains, ciel bleu roi miroitant en stries ondulantes dans une eau turquoise. Sur la plage de sable grège se meurent les dernières vaguelettes d’un vert glauque. J’y vais. J’avance lentement dans l’eau qui me vient à peine jusqu’au genou. Plus loin, plus profond. La mer monte, les vagues se jettent sur moi, m’éclaboussent. Les sentiments cèdent aux sensations, choc, froid, recul, puis l’eau m’environne, l’eau salée, âpre, quand je plonge enfin. Elle se faufile entre mes doigts, elle satine mes mains d’une douceur inattendue. Les pieds sont ancrés dans le sable, les chevilles sont glacées, l’eau se réchauffe lentement autour de moi. Les vagues se font impérieuses, me renversent, je les reprends dans mes bras, j’y vais à califourchon, à plat ventre, je saute, je plonge, chaud, froid, le vent souffle autour de moi, l’eau devient tiède, familière, accueillante. Les crêtes argentées m’assaillent, m’avalent, me font rejaillir au creux du vallon ondoyant, j’expire, mes mains battent l’eau, cherchent l’équilibre, j’émerge et je succombe aux prochaines vagues. C’est un jeu entre les éléments et moi, rien qu’un jeu, je souffle, j’explose de joie, de rire, de reconnaissance, c’est moi qui mène le jeu, qui danse avec la mer, qui flotte sur l’eau puissante, qui me laisse porter. Jusqu’à la rive. Jusqu’à la plage ensoleillée.

Le vent est tombé, le ciel est bleu, la plage s’anime. Deux par deux, chaises-longues et parasols s’alignent au bord de l’eau, des corps nus et bronzés sont allongés dans le sable blond sur des serviettes turquoise, fraise écrasée, orange éclatant, sous un parasol vert pomme Granny Smith… de loin, je ne vois que les taches de couleur…. une grosse bouée d’enfant et un mini-bikini se répondent en  rose fluo. Sur le mur de rochers, un pêcheur pose sa ligne. Le calme règne. Je suis sortie de la mer. Je m’étends sur le sable chaud. Je ferme les yeux. Le soleil a percé les nuages et chauffe mon visage. Le clapotis des vagues m’endort.

C’est le dernier jour des vacances.

Texte et photo : Monika Espinasse

Ce texte a été écrit par Monika Espinasse, l’une des premières participantes aux Ateliers du déluge, pour le Club de Mediapart cet été 2020, et publié ici. La proposition était de décrire un lieu aimé en lien avec une œuvre d’art, une sorte de diptyque où l’un et l’autre se feraient écho en toute subjectivité. C’est ainsi en tout cas que j’ai compris la proposition. Marlen Sauvage

Jardin chagrin, Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Rose rouge sur terre noire, chemin de pavés, envahi d’herbes hautes, hirsutes, lierres accrochés, agrippés aux murets de pierre, épines acérées, beauté à défendre, rose à couper, herbe à tondre, lierre à tirer, le soleil pèse, épaules lourdes, la main griffe, le poignet serre, l’épine pique, sueur, chaleur, le soleil brûle, incandescent, ardent, rouge feu, le fauteuil invite au farniente, l’ombre devient refuge pour le repos, mais l’herbe attend la tonte, bruit, poussière, contrainte, devoir dans le soleil aveuglant, promesse de travail bien fait, devoir accompli, odeur de foin, de terre, de peine, de sueur, gouttes sous le soleil, sous les nuages, orage, bruissement de feuilles, éclat d’éclair, grondement de tonnerre, fraîcheur inattendue, trêve, la nature respire, la rose boit, la rose plie, la rose se penche sur l’herbe coupée, écrasée, l’herbe s’amasse par terre, en tas, en monticules, à ramasser d’urgence avant la pluie, le vent fouette le dos courbé, fourbu, les branches dansent autour de la tête du jardinier, du chapeau du jardinier, du fauteuil mouillé du jardinier, et le jardinier parle à la rose qui résiste, hautaine, dominant le paysage.

La rose et le jardinier

La rose rouge d’orgueil s’élance au-dessus de l’herbe, des feuilles, des épines, loin dans le ciel. Se dresse. Attend avec impatience le jardinier qui monte à pas lents par le chemin en pierres.
« Jardinier, je suis épuisée, le soleil est trop fort, mes pétales desséchés vont tomber… »
« Rose, ma rose, je te ferai de l’ombre. Veux-tu que je plante un parasol pour te protéger du soleil brûlant ? »
« Oh oui, jardinier ! Et je voudrais un peu de fraîcheur au pied, je suis assoiffée… »
« Ma rose, la source est tarie par cette chaleur, mais je vois les nuages monter dans le ciel, l’orage gronde à l’horizon, tu auras l’eau avant la nuit ! »
« Jardinier, j’espère que tu as raison, je me sais défaillir. Et regarde, jardinier, les herbes qui m’enserrent, qui me pompent le peu d’eau qui me reste, qui occupent cette terre, ma terre à moi, arrache ces herbes, enlève-les, pourque je retrouve ma place … »
« Je t’écoute, ma rose, mais je crois que tu exagères un peu ! Si tu veux, les arracherai après la pluie, ce sera plus facile et je ne blesserai pas tes racines. »
« Ne m’oublie pas, jardinier, et arrache aussi ce lierre qui s’accroche à ma tige, sans égard pour mes épines, il est vraiment trop envahissant, arrache-le, jardinier ! »
« Vite fait, bien fait, le lierre est arraché, mais tu deviens agaçante avec toutes tes demandes, on dirait que tu es bien malheureuse. »
« Mais jardinier, une rose aussi a ses soucis, j’aime qu’on prenne soin de moi. Regarde encore, il y a un puceron qui monte vers mes pétales, il va les grignoter, j’ai peur, jardinier ! »
« Que tu es bête, ma rose, ce n’est pas un puceron, c’est une coccinelle, rouge comme toi, la bête à bon Dieu, qui te préserve justement des pucerons. Dis-lui merci au lieu de râler ! »
« Oh, jardinier, il y a le vent qui se lève, fort, très fort, ma tige ploie, elle va casser ! »
« Mais non, ma rose, tu es vraiment trop inquiète, ta tige tiendra, la terre te nourrira, tes épines te défendront, elles ont même égratigné ma main, regarde, le sang a coulé, le sang rouge comme ta fleur. Toi, tu n’as pas de souci à te faire, reine des jardins. »
Après ces belles paroles, la rose rouge de plaisir se sent flattée, considérée. Se détend et rêve. Ne se méfie pas de son ami jardinier qui, d’un coup de ciseaux habile, cueille la fleur épanouie pour l’offrir à sa bien-aimée. 

Monika Espinasse

Les paysages de Monika

La journée est longue comme celle d’hier comme celle de demain les journées s’étirent se ressemblent le temps est élastique les heures s’éternisent pendant des heures et s’accélèrent parfois sans raison, bientôt, déjà, et les heures se ressemblent, il faut les remplir cuisine lecture écriture mails téléphone mots croisés puzzle, et cela aussi finit par se ressembler, trouver autre chose, repos mais ça fatigue, sortir mais pas trop loin dans le jardin sous le soleil de printemps il rayonne ce soleil précoce il réveille la nature, peindre, tu peux peindre devant toi le paysage est magnifique les couleurs se réveillent 50 nuances de vert dans la vallée des ombres noires et violettes sur les pentes du mauve rosé dans le ciel bleu des harmonies des symphonies, de l’aquarelle peut-être, tu aimes les fondus des couleurs mais pour l’aquarelle pour ce fondu tendre des couleurs il faut de la sérénité et tu n’en as pas, la tension monte insatisfaction énervement dans ces heures qui s’étirent, il faut de la force des taches de la couleur pour réveiller l’énergie, alors de l’huile mais tu n’as pas trop l’expérience c’est pas le moment, alors du pastel, du pastel aux teintes vives sur un papier bleu comme le ciel bleu comme la mer, et tu regardes ton paysage et tu cherches des détails, et puis l’impression d’ensemble pour les taches des taches de couleur, et tu choisis le bâton de craie tendre, tu étales tu frottes tu estompes avec le doigt avec le chiffon tu gommes, sur le vert pour les arbres tu ajoutes des reflets du jaune du rouge du bleu pour les toits des maisons pour le pont qui enjambe la rivière, l’eau devient bleu outremer puis plus clair avec une touche de blanc et ton dessin prend du relief et les tulipes tout près éclatent en beauté, et le rouge réveille ton courage et le jaune te donne de la joie et le bleu profond t’apaise et la journée ralentit s’éternise dans une plénitude bienvenue tes couleurs se posent s’organisent explosent sous tes doigts et la journée n’est plus perdue tu es contente tu as créé un autre paysage qui te ressemble plus qui exprime mieux ce que tu peux ressentir révolte fatigue épuisement résignation acceptation rien d’autre à faire en attendant que ça aille mieux que ça change ça ne dépend pas de toi ou juste un petit peu et en fin de compte tu n’es pas si mal tu t’accommodes, juste un peu bizarre il n’y a personne sur ton tableau personne sur ton paysage personne dans les environs tu ne pensais pas que ça te manquerait autant ?

Monika Espinasse

Je marche, donc je suis, Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Ah non ! Pas sur le béton, ni sur le goudron ! s’écrient les vrais randonneurs très vite et sans réplique possible. Il n’y aucun plaisir !

Mais si ! Mais si ! Quand tu es né enfant de la ville, tes pieds apprennent très vite le béton des trottoirs ou le goudron de la chaussée. Tu marches dans les rues, tu cours après le tramway, tu sautilles aux feux rouges, tu flânes dans les parcs civilisés sous les marronniers et les tilleuls, avant de t’aventurer dans les forêts des environs. Plus tard, tu trouveras un autre plaisir dans les chemins de randonnée, de plus en plus loin, mais tu ne perdras jamais le goût des premiers pas dans ta vie.

D’ailleurs, plus tard, beaucoup plus tard, tu habiteras à la campagne, à la montagne, et si les routes goudronnées t’étaient familières, les chemins sinueux, caillouteux, embarrassés de racines enchevêtrées, de creux et de bosses, demanderont un apprentissage. Les pieds sont incertains, tâtonnent, trébuchent, et demandent une attention de tous les instants. La nature est belle, sauvage impitoyable. Il faut prévoir le soleil trop pesant, l’ondée soudaine, le vent qui secoue les branches au-dessus de ta tête, la rivière qui déborde, l’herbe poussée trop vite qui te fait avancer dans une petite jungle, qui te mouille, qui s’accroche, qui t’emprisonne, …et ce n’est pas l’arc en ciel poétique et lointain qui te consolera de tous ces désagréments. Il faut aussi avoir une boussole dans la tête pour ne pas s’égarer. Il y en a qui savent d’emblée, qui sont doués. Tu les mets dans la forêt, au milieu des arbres, ils s’en sortiront toujours. Ils tracent tout droit, ils créent leur chemin, ils n’ont besoin ni de soleil, ni d’étoiles pour se retrouver. C’est inné. Ce sont des chanceux… Je vous l’ai dit, il faut apprendre, exercer, pour aimer la nature sauvage.

C’est pour ça que j’aime les chemins qui demandent juste l’effort des pieds. Mes pieds savent faire. Ils avancent, d’un pas régulier, pas besoin de penser, de les guider, ils trouvent leur rythme qui est aussi le mien. Nous sommes en harmonie. Je leur fais confiance et je pense à autre chose. Ou à rien. Cent mètres plus tard, les pieds font toujours leur travail et je ne m’en suis pas aperçu, j’ai à peine vu le paysage, j’étais dans les nuages…Détente complète quand je marche ainsi, liberté totale de l’esprit qui vagabonde, qui balaie, qui invente, des mots, des sons, des idées, des projets, des mélodies, des poèmes, des romans entiers, je sais tout faire quand je marche avec mes pieds. Ce qui est difficile, c’est la mémoire. Retenir. Retenir, ce que je viens d’inventer. Trouver le bouton d’enregistrement dans ma tête. Ne pas arrêter les pieds. Le rythme qui berce. Le flottement qui permet l’envol de l’esprit. Pas de petit carnet, de crayon, ça casse l’élan. Pas de dictée téléphone, les pieds perdront leur équilibre. Et si on s’arrête pour noter, si on interrompt le merveilleux équilibre par une courte pause, une prise de conscience, c’est fini, plus d’idées, plus d’envol, plus de nuages. Ce sera une, deux, une deux, ce sera accélération, course, sport, santé. C’est bien aussi. Cela entretient, le corps est heureux. Mais l’esprit s’est mis en veille, en laisse. Et le rêve, le rêve s’est envolé.

Texte : Monika Espinasse

Ma proposition d’écriture
Une histoire de marche et d’écriture, où le texte s’élabore en marchant, et en ces temps de confinement (à ce moment-là !), nous pouvons marcher dans notre tête. La phrase restitue le mouvement de la marche, dans son allure, ses arrêts, ses hésitations, selon le sol et ses accidents.
 MS

On dirait qu’on serait en vacances, Monika E.

Photo : Marlen Sauvage

Ce matin, il fait très beau. Déjà 15°. Petit déjeuner tardif dans le jardin. La vieille table en bois remise à neuf par une huile nourrissante brille au soleil. Le fauteuil en plastique vert pâli par les ans est garni d’un coussin orange confortable. Devant moi le plateau, mugs délicats pour le thé Assam noir, pour le café de Colombie doux et acidulé, saveurs et odeurs qui renvoient à l’enfance. Café noir, nu, amer, confiture orange maison, la dernière de l’étagère. Une tranche de panettone moelleux, vive l’Italie !

Au-dessus de ma tête, les fleurs roses de l’arbre jouent avec le bleu du ciel, baldaquin tendre, romantique et printanier qui jette une ombre tremblante sur la table. Une légère brise caresse mes cheveux retenus sous le chapeau de paille. On dirait qu’on serait en vacances. On joue à se reposer, même si l’on n’est guère fatigué.  Entre chaque gorgée de liquide, je lève les yeux, je savoure l’image devant moi. Au sol, tulipes jaunes et violettes, jacinthes bleues, forsythias dorés et photinias aux feuilles rouge carmin, pivoines et rosiers qui préparent le printemps. Plus loin, mes yeux balaient la vallée, la rivière scintillante entre les feuillages naissants, vert tendre, roses ou mauves, les toits argentés par le soleil, le vieux pont rénové aux arches romanes qui amène au village blotti contre la pente du Causse, et l’enfilade des gorges qui entaillent les montagnes caillouteuses aux falaises tourmentées.

Des paysages. De l’espace. Mon rêve de ville est mis entre parenthèses, ce que j’ai devant moi, autour de moi, est un trésor précieux en ces temps de confinement. On ne rêve plus, on prend ce qu’il y a de bon à prendre. Pour garder l’espoir.

Monika Espinasse

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Prendre l’air, Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Prendre l’air. Marcher un peu. Journée morose. Ciel gris de plomb. Heure d’hiver tombée sur ses épaules en ce dimanche de Toussaint. Elle suffoque. Respirer. En face, un chemin s’enfonce dans les forêts du Lempezou, petite montagne au profil de chapeau mou. Malgré l’heure avancée de l’après-midi, elle fonce, elle y va sur un coup de tête, spontanément, ce n’est pas loin, elle reviendra vite. Il ne fait pas froid, elle traverse la forêt de pins et d’épicéas, le sentier monte régulièrement, doucement, elle glisse sur les pommes de pin, trébuche sur les branches tombées pendant la dernière pluie, se retient facilement, respire, marche. Monte. Sort de la forêt. Tant mieux, il faisait sombre là-dedans, ça ira mieux sur le plateau qui surplombe le bourg. Arrivée sur le plat, elle se repose enfin, profite de la vue, la vallée est profonde, la rivière serpente entre les maisons et les arbres, c’est bucolique, encore un brin de lumière et puis tout devient gris sombre. Elle entend une horloge sonner six heures du soir. Si tard, elle ne s’en est pas rendu compte. Il lui faudra courir pour arriver chez elle avant la nuit. Elle rebrousse chemin, le sentier est là, mais il s’estompe dans la pénombre qui tombe sur le paysage. Elle tâtonne un peu, arrive enfin à l’orée de la forêt pour amorcer la descente. S’enfonce dans l’obscurité sous le couvert des arbres, ne retrouve pas, ne reconnaît pas, ne se rappelle rien. Surtout, elle ne voit plus rien. Pas de lampe de poche, ni de frontale, pas de téléphone, elle est partie les mains dans les poches, sans laisser de message. L’angoisse commence à monter. Impossible de poursuivre dans la forêt sans savoir quelle direction prendre. Elle retourne sur le plateau. La lune s’est levée, elle voit enfin où elle met les pieds. Le bourg a mis des loupiotes, la rivière reflète la lueur du ciel. C’est joli, mais elle n’en a plus rien à faire. Comment se sortir de ce traquenard ? Continuer le sentier vers le sommet qui ne doit pas être loin ? Cela semble la seule chose raisonnable à faire. Elle se souvient d’une randonnée en groupe il y a longtemps, c’était bien par là, dans ce sens, plus haut, en contournant la montagne, mais elle a peur de se tromper de chemin, ou de faire un faux pas dans ce plateau parsemé de falaises. Elle ne voit plus que les ombres dans le clair de lune qui baigne le paysage. Respire ! Réfléchis ! Courage ! Il n’y a pas d’autre solution. Elle poursuit la montée, marche en tâtonnant des pieds, avec précaution, évitant les rochers et les pierres roulantes. Essaie de deviner la suite. S’arrête au dernier moment devant une rangée de falaises qui lui barrent la route. Elle a failli tomber, ne peut pas continuer, elle a dû se tromper, ou le sentier s’est déplacé, elle ne voit plus que des ombres qui flottent, qui bougent, des nuages jouent à cache-cache avec la lune, elle pense aux légendes, elle pense aux loups, elle se sent petite chèvre, les larmes montent, ça ne sert à rien, même pas à soulager, coincée, piégée, qu’elle est dans ce paysage lunaire. Se réfugier dans un coin entre les rochers, se protéger du froid qui tombe avec la nuit, respirer, espérer. Attendre et espérer, c’est tout ce qu’elle peut encore faire. Se protéger des menaces, des attaques, de ses pensées noires. Espérer qu’on la retrouve dans la nuit improbable ou demain.

Monika Espinasse

Ma proposition d’écriture : Retrouver une scène qui vous a particulièrement marquée dans un film ou un roman, ou en rêve, ou imaginée à partir d’un fait divers, et la décrire même si vous n’avez pas (surtout si vous n’avez pas) d’informations particulières. Mettez en scène le narrateur qui la décrit. Revenez à plusieurs reprises sur cette scène pour en trouver le sens. Pour revenir sur la situation, vous pouvez vous appuyer sur une phrase récurrente, toujours identique, qui servira d’appui au cheminement du narrateur. Cette phrase, vous la trouverez peut-être au fil de votre écriture. Elle ne sera sans doute pas la première que vous écrirez. A chaque “reprise” de la phrase, l’image délivrera des morceaux de sens qui révèlent l’histoire et les personnages. Il s’agit d’une écriture réflexive, l’image est obsédante et c’est elle qui suscite l’écriture. 

La rue grise, Monika Espinasse

Une rue bordée d’immeubles assez hauts, peu éclairés. Une rue grise dans la nuit qui tombe, aux ombres fuyantes et aux lumières vacillantes. Une rue tranquille, ordonnée, silencieuse qui respire pourtant l’inquiétude, le vide à combler, le temps d’incertitude dans cette soirée grise. Une rue sans mouvement, sans piétons, sans voitures, une scène sans personnages. Les immeubles cossus sont fermés pour la nuit, portes closes, rideaux tirés sur les vitres des façades. 

Sur le trottoir de gauche, une jeune fille, dix douze ans à peine, cheveux blonds tombant en nattes sur les épaules, jupe à carreaux, socquettes blanches dans les ballerines noires. Sous le manteau léger un pull rouge. Sur le dos un cartable, dans une main un petit sac qu’elle serre fort et qu’elle balance au rythme de ses pas. Pas rapides. Elle marche très vite, sautille un peu, va courir dans la brume du soir. Elle chantonne d’une toute petite voix.

En face, sur l’autre trottoir, un homme déambule, lentement, traînant les pieds. La tête rentrée dans les épaules, ses cheveux noirs plaqués sur les tempes, l’imper serré autour de son corps, les mains enfoncées dans les poches, il traîne, lambine, se dandine en marchant. Marmonnant par moment des mots incompréhensibles. Il marche tout droit devant lui presque sans regarder ni à droite ni à gauche. Vire d’un seul mouvement sec pour traverser la chaussée noire mouillée par la brume du soir, marchant sur les reflets argentés des éclairages placés en hauteur. Quelques pas résolus et il rejoint la petite jeune fille aux nattes blondes qui marche vite en chantonnant. Bonsoir, tu peux me dire l’heure ? Je n’ai pas de montre. Elle, elle en une au poignet, la regarde en faisant un mouvement brusque. Huit heures du soir. Elle répond poliment, mais en se hâtant, en accélérant. L’homme reste là, à côté d’elle, accorde ses pas à son allure et l’accompagne en silence dans la rue grise. 

Texte : Monika Espinasse
Photo : Marlen Sauvage

[Atelier en Cévennes, les textes (5)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

On naît d’une chanson comme on naît d’un pays… Monika E.

Photo : Marlen Sauvage

Une phrase entendue entre deux rêves. Tilt ! Elle ne le savait pas, mais c’était bien ça ! Alors elle est née tardivement, les chansons d’avant, d’un autre pays, était reléguées au fond de sa mémoire. C’est comme si elle s’était réveillée un jour avec Edith Piaf qui chantait sa dernière chanson. Non, elle ne regrette rien… !  Il faut oser le dire, le chanter, mais Piaf osait tout. Et le miracle a continué. Des chanteurs peu connus devenaient connus, des chansons jalonnaient son histoire. D’Alain Barrière qui vient de mourir, elle éprouve de la tristesse, elle pleure un peu le temps qui a passé, son histoire qui a commencé alors, c’était il y a longtemps et c’était hier, elle était si jolie, chanson flatteuse de ralliement pour les rencontres, mélodie tendre et indélébile. Point de départ pour une histoire d’amour, ou de passion, comme vous voulez. Aznavour, étoile montante, chantant un avenir incertain, l’amour, c’est comme un jour, ça s’en va, mon amour, ça faisait pleurer, douter, Lenny Escudero en rajoutait, pour une amourette, il avait perdu la tête. Tout cela ne promettait pas dans la durée. Mais c’était beau. Emouvant. Qui a dit : « les chants les plus beaux sont les chants désespérés » ? Et la vie continue, passion, amour, tendresse, enfants, travail, routine, et les chansons aussi. Monsieur Brel sanglote Ne me quitte pas, mais qu’elle est belle la vie, entre Jean Ferrat et Isabelle Aubret, elle hésite, que de belles voix, que de belles chansons, on ne désespère plus, on vit, on trace, on avance. On déménage à la campagne, elle est toujours belle la vie, et puis il y a Monsieur Phalippou et ses chansons tendres, pas très connues, moins que celles de Ferrat et pourtant aussi belles, le petit galet qui descend de sa montagne, la table mise qui attend Salut, une voix tendre, un accent ensoleillé. Et le temps passe et le passé remonte, pas les chansons, dans sa tête il n’y a pas de chansons d’antan, à croire que ça ne lui a pas plu ou qu’elle a tout oublié, mais la musique remonte, les airs d’opéra et de danse, les valses de l’empereur ou du Danube bleu, le tango de Violetta, les grandes robes balayant la salle ourlet jusqu’au sol, les orgues des églises accompagnées de trompettes victorieuses ou de chorales puissantes, des concerts concertos sonates polonaises dans des salles dorées immenses. Et elle s’achète un piano pour réviser ses émotions, pour faire danser son cœur, pour raccrocher le passé au présent, pour vaincre la nostalgie, pour retrouver toutes les musiques.

Texte : Monika Espinasse

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS