La cuisinière, de Monika Esse

Un écrit d’atelier par une participante, un soir de l’année 2016, à la bibliothèque de Florac.

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Elle se sentait bien dans cette grande cuisine. On lui avait proposé ce travail de cuisinière, alors qu’elle était déjà près de la retraite. Elle avait toujours été un peu mère nourricière, c’était important de bien manger, que ce soit en famille ou comme ici dans une école ménagère pour jeunes filles. Matin, midi et soir, elle préparait les repas pour une trentaine d’élèves. Pas très grande, ni grosse, ni mince, toujours ceint d’un tablier en coton ou d’une blouse en nylon, elle se mettait devant les gros fourneaux de collectivité. Elle saisissait le lourd faitout plein d’eau à deux mains, fermement, avec force, et le posait sur le gaz . Pendant que l’eau chauffait, elle attrapait une grande poêle de la main gauche, y versait de l’huile d’arachide de la main droite et attendait que ça grésille. Quand elle commençait à avoir chaud dans la cuisine, elle remontait ses manches au dessus des coudes, refixait deux épingles dans son chignon qui laissait échapper quelques mèches grises. Elle avait bien essayé les cheveux courts, mais cela ne lui avait pas plu et tous les matins elle remontait son chignon avec quelques épingles. Depuis qu’elle travaillait à l’école, et qu’elle fréquentait des jeunes filles, elle avait commencé à mettre du rouge à lèvres. Pas pour travailler, bien sûr, mais quand elle sortait après le travail, jupe droite, cardigan, sac à main et chaussures à petit talon, elle se sentait plus jeune qu’autrefois. Même à la cuisine, son domaine, l’énergie lui était revenue. Elle commandait son second, faisait valser les casseroles et préparait les repas avec entrain. Ses grands yeux noirs surveillaient la cuisson des pâtes comme la poêlée de pommes de terre. Ah, ces patates ! C’était un poème ! Tous ceux qui y ont goûté s’en souviennent. Traditionnelles, nageant dans l’huile, dorées à souhait, grillées au fond de la poêle sans être noires…Les patates de Mémé Germaine ! Comment faisait-elle pour trente personnes ce que nous arrivions tout juste à faire pour une demi-douzaine ? Quand tout le monde avait été servi dans le réfectoire, elle mangeait debout dans la cuisine, à l’ancienne, c’est à dire comme les femmes qui faisaient manger leurs hommes tout en restant debout, appuyée sur la table de ferme. Elle était fière de son travail, et contente des compliments qu’elle recevait avec un petit sourire timide qui remontait à peine aux coins de ses lèvres.

Quand elle était au calme dans sa chambre, elle sortait sa laine et ses aiguilles, et avec ses doigts agiles cernés de deux bagues dorées, elle tricotait des pulls colorés pour ses petits-enfants. Le dimanche midi, elle s’invitait chez eux avec le petit carton de la pâtisserie du village, où étaient alignés les éclairs au chocolat, les pêches et les gâteaux à la frangipane. Elle se privait de sucre, elle n’en mangeait pas, mais elle gavait avec plaisir les enfants gourmands qui, joyeusement, en redemandaient chaque dimanche.

Texte : Monika Esse
Photo : Marlen Sauvage

Le village de Louise, par Monika Esse

Un texte issu d’une proposition d’écriture, par Monika Esse, atelier de Florac.

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Elle est arrivée sur la place du village. Le mur gris est toujours là. Le petit chemin aussi, bordé maintenant d’une haie d’orties qui rendent l’approche difficile. Mais la ferme n’existe plus. Effondrée ? Rasée ?  Elle ne l’a jamais su. Elle n’était pas revenue depuis l’été de ses 15 ans.

Dans sa tête, elle repeuple cet endroit changé en terrain vague. La maison basse, l’entrée dans la cuisine avec le grand fourneau qui cuisinait, chauffait l’eau pour la toilette et rayonnait dans la pièce. Elle ne se rappelle plus les chambres, dortoirs où les enfants dormaient ensemble. Par la fenêtre, on voyait la route où le car soulevait la poussière deux fois par jour. A la porte, vue sur la cour, sur les cochons qui couraient dans un enclos, sur le gros tas de fumier au milieu, sur la cabane qui abritait les toilettes qu’on qualifierait aujourd’hui de toilettes sèches. De l’autre côté, l’étable, avec quelques vaches pour le lait et deux bœufs qui tiraient la charrette sur les chemins et la charrue dans les champs. L’odeur de l’étable rivalisait avec celle du fumier. Ensuite la remise pour les outils et la grange où étaient entreposés la paille et les grains de blé.

Elle rouvre les yeux. Le souvenir est vif, jusqu’aux odeurs acres et poussiéreuses.  Mais devant elle, il n’y a que le paysage. Un pré vert couvert d’une herbe grasse, un verger avec les vieux arbres qu’elle reconnaît. Le poirier dont les petits fruits jaunes tombaient bien trop tôt par terre, vite talés, immangeables. Les pommiers, cerisiers, pruniers qui invitaient les gamins à grimper, toujours plus haut, au prix de culottes déchirées et d’engueulades mémorables. Le potager qui accueillait parmi les légumes des delphiniums et des pivoines. Le goût des carottes tirées du sol, pleines de terre, qu’on lavait sous l’eau  jaillissant de la bouche d’une vieille fontaine au bras grinçant. C’est là qu’elle avait appris ses liens avec la nature.  Pieds nus dans la rosée du matin,griffures de la chaume pendant les moissons, grondement de l’orage dans la plaine, odeur de la pluie sur la poussière de la route. Premier baisers au goût de l’herbe fraîchement coupée.

Elle lève les yeux, regarde devant elle. A l’horizon, mais finalement beaucoup plus près que dans son souvenir, le village voisin et sa piscine improvisée. La distance est plus petite aujourd’hui que pour les yeux et les pieds d’autrefois. Sur la colline, à quelques battements d’ailes, le chef-lieu qui appartenait à un autre monde. L’église pour la messe du dimanche. Le coiffeur pour les premières permanentes qui frisottaient autour de la tête. Le magasin pour les besoins hebdomadaires. Le médecin s’il en fallait un. C’était loin.

Elle se retourne, regarde la belle maison en face devenue une résidence secondaire. Le clocher qui surplombe la place, un clocher simple sans église. La cloche est accroché en haut, sur la cime. Louise se rappelle la fête de l’inauguration, la foule joyeuse et aussi solennelle, les petites filles en robe blanche, le curé en soutane qui bénit la cloche neuve, brillante dans le soleil de juillet, et sa tante qui en était devenue la marraine. Elle devait sonner l’angélus deux fois par jour, midi et soir. Pendant des années.

La cloche bouge. Balance selon le rythme imposé par la corde. Tinte timidement d’abord, puis sonne à la volée. Appelle les moissonneurs, rappelle à la prière, ramène les familles à la maison. Mais le village a changé. Peu de fermes, plus de bœufs, beaucoup de voitures. Ce n’est pas un village fantôme, mais ce n’est pas celui qu’elle a connu il y a vingt ans. Restent les arbres, les collines, le ruisseau en bas du village. Et le ciel qui éclaire le paysage.

Restent les souvenirs de Louise, de son frère, de ses cousins. Souvenirs d’apprentissages, d’initiations, d’empreintes qui ont fondé, marqué, orienté des vies. Reste le village de Louise dans la mémoire de Louise.

Texte : Monika Esse
Photo : Marlen Sauvage

Automne (To do list 2)

Dans la série des « To do list » écrites en atelier et inspirées par  Christine Jeanney et Marie-Christine Grimard, voici le deuxième texte écrit par Monika Esse.

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• Savourer la chaleur estivale des rayons du soleil sur le corps, alors que ce matin, c’était déjà l’hiver
• Peindre le rouge de la vigne vierge qui habille les pierres grises
• Revivre par procuration le rythme de la rentrée, scolaire, universitaire, cours, apprentissage, horaires contraints ou librement consentis
• Attendre ou craindre le déluge de l’équinoxe, épisode cévenol habituel et cruel, qui ponctue le changement de saison
• Échafauder des projets d’évasion vers les pays chauds pour fuir la grisaille de novembre
• Combattre vaillamment la mélancolie du temps qui s’échappe, supporter que les journées  raccourcissent, que le coucher du soleil sur le Causse avance de soir en soir, sans fanfare, que la lumière s’esquive trop vite, que les ombres tombent comme un couperet beaucoup trop tôt, que la vie s’arrête petit à petit, dans le village, dans le jardin
• Réanimer avec vaillance le feu dans la cheminée et les rêves d’un été retrouvé

Et ni les fêtes de la châtaigne, ni les chants de Noël, ni les journées qui remonteront vers le printemps ne changeront cette mélancolie-là.

Texte : Monika Esse
Photo : Marlen Sauvage

Fête de la soupe à Florac

Pour l’ouverture du festival de la soupe à Florac hier soir dans la bibliothèque municipale, quelques courageuses des Ateliers du déluge ont lu un petit nombre de textes consacrés au goût, à la nourriture, à la gastronomie, écrits durant deux séances d’atelier. Une mise en bouche avant la dégustation de soupes concoctées par les Amis de la bibliothèque de Florac et le spectacle de deux comédiens époustouflants : Guillaume Collignon et Damien Bricoteaux, de la compagnie du même nom en résidence à la Genette verte, salle culturelle floracoise. A leur menu, des textes théâtralisés de Rabelais, Baudelaire, Brillat-Savarin, Apollinaire, Desproges, Barthes et bien d’autres…

 

La cuisinière, Monika Espinasse

Elle se sentait bien dans cette grande cuisine. On lui avait proposé ce travail de cuisinière alors qu’elle était déjà près de la retraite. Elle avait toujours été un peu mère nourricière, c’était important de bien manger, que ce soit en famille ou comme ici dans une école ménagère pour jeunes filles. Matin, midi et soir, elle préparait les repas pour une trentaine d’élèves. Pas très grande, ni grosse, ni mince, toujours ceinte d’un tablier en coton ou d’une blouse en nylon, elle se mettait devant les gros fourneaux de collectivité. Elle saisissait le lourd faitout plein d’eau à deux mains, fermement, avec force, et le posait sur le gaz . Pendant que l’eau chauffait, elle attrapait une grande poêle de la main gauche, y versait de l’huile d’arachide de la main droite et attendait que ça grésille. Quand elle commençait à avoir chaud dans la cuisine, elle remontait ses manches au dessus des coudes, refixait deux épingles dans son chignon qui laissait échapper quelques mèches grises. Elle avait bien essayé les cheveux courts, mais cela ne lui avait pas plu et tous les matins elle remontait son chignon avec quelques épingles. Depuis qu’elle travaillait à l’école, et qu’elle fréquentait des jeunes filles, elle avait commencé à mettre du rouge à lèvres. Pas pour travailler, bien sûr, mais quand elle sortait après le travail, jupe droite, cardigan, sac à main et chaussures à petit talon, elle se sentait plus jeune qu’autrefois. Même à la cuisine, son domaine, l’énergie lui était revenue. Elle commandait son second, faisait valser les casseroles et préparait les repas avec entrain. Ses grands yeux noirs surveillaient la cuisson des pâtes comme la poêlée de pommes de terre. Ah, ces patates ! C’était un poème ! Tous ceux qui y ont goûté s’en souviennent. Traditionnelles, nageant dans l’huile, dorées à souhait, grillées au fond de la poêle sans être noires… Les patates de Mémé Germaine ! Comment faisait-elle pour trente personnes ce que nous arrivions tout juste à faire pour une demi-douzaine ? Quand tout le monde avait été servi dans le réfectoire, elle mangeait debout dans la cuisine, à l’ancienne, c’est à dire comme les femmes qui faisaient manger leurs hommes, appuyée sur la table de ferme. Elle était fière de son travail, et contente des compliments qu’elle recevait avec un petit sourire timide.

Ce qu’on ne peut décidément pas avaler !, Chrystel Courbassier

C’est drôle et surprenant à la fois de constater que certains adorent ce que d’autres détestent jusqu’à en vomir… En fait il est presque impossible pour moi d’imaginer que l’on raffole de cette chose visqueuse, gluante et froide vendue en période de fête par demi-douzaines dans des cagettes, à des prix prohibitifs. Les HUUUUUîTRES ! Le mot lui-même avec sa liaison désagréable à l’oreille (les Zuitres) fait frémir. Improbable à manger. D’abord il faut l’ouvrir la bête, s’acharner dessus avec un couteau spécial, très pointu, inventé pour l’occasion, au risque de se couper dix fois, pour n’en conserver que la moitié comestible. Ensuite, tu l’arroses de citron frais, tu regardes la forme glaireuse et grisâtre se recroqueviller sur elle-même sous l’effet de l’acidité, tu la décroches éventuellement avec une fourchette, tu penches le coquillage au-dessus de ta bouche ouverte tournée vers le plafond et tu laisses glisser la matière informe au goût salé dans ton gosier, et tu mâches, ou bien tu avales, je n’ai jamais su exactement comment on faisait. Je me souviens juste de l’odeur, du goût, de la texture, et de ce que m’évoque cette chose immonde au contact de ma bouche. Pour mon compte, j’ai vite avalé, sans mâcher. Même les escargots et leur bave, je trouve cela meilleur. Non, vraiment, vous n’allez pas me dire que vous aimez cela ? C’est juste pour faire croire, juste pour faire comme tout le monde, au moment des fêtes, pour ne pas avoir l’air tarte quand on veut vous faire croire que c’est pourtant délicieux ?

Le lapin du dimanche, Monique Frayssinet

C’était un rituel. Le samedi, grand-père partait le matin de la maison, un couteau dans une main, un bol et un plat, toujours le même plat bleu émaillé, dans l’autre main. Je savais qu’il allait saigner un lapin. La mort du lapin aurait pu m’attrister, alors je restais près de ma grand-mère. Grand-père revenait, rapportait le bol de sang et il avait déposé le lapin nu dans le plat émaillé. Voilà, il allait rester là, allongé de tout le long sous un torchon jusqu’au dimanche. On allait faire le banquet. Grand-mère avait au préalable, pendant que le pauvre lapin passait de vie à trépas, fait revenir dans la poêle, les oignons, les épinards, des morceaux de pain rassis coupés menus, le persil et l’ail. Sitôt, le sang prélevé était versé sur cette préparation qui mitonnait. Ça, c’était le samedi, le sanquet ça se prépare sans tarder. On le mangerait froid, découpé en tranches, en entrée au repas du lendemain. Le lapin, lui, c’est le dimanche matin qu’on le découpait en morceaux. La viande est meilleure un peu rase, disait grand-mère. Elle avait préparé des morceaux de lard qu’elle avait fait fondre dans cette même poêle noire. L’odeur du lard se répandait dans la cuisine. Puis, un à un, elle déposait les morceaux de lapin dans la poêle  chaude. J’entends encore ce léger crépitement. Ensuite elle déplaçait la poêle sur le côté, la posait sur la pierre près de l’âtre, et là, encore, un à un, précautionneusement elle tournait les morceaux pour les faire rissoler et la poêle reprenait sa place jusqu’à une parfaite cuisson du lapin sauté. Elle étalait les braises pour diminuer la chaleur du feu et laissait cuire tout doucement en surveillant du coin de l’œil la coloration du plat. Elle dosait avec précision le sel et le poivre qu’elle ajoutait. A chaque lapin tué, c’était le même rituel.

Les épinards, Liliane Paffoni

Sur l’écran de télévision, un célèbre marin engloutit une énorme boîte de légume aux vertus bienfaisantes. Aussitôt, la nausée l’envahit. Le marin, lui, a fait provision de force et de vitamines… Les larmes faisaient de tous petits blocs et creusaient de minuscules trous dans cette mixture verte. Elle aurait presque pu trouver ça joli mais le cœur n’y était pas. Depuis combien de temps était-elle là devant son assiette ? Cinq minutes, une heure ? La grande salle était plongée dans une quasi obscurité, les cuisines étaient nettoyées, astiquées et rangées, prêtes pour le petit déjeuner du lendemain. Les entailles dames étaient parties depuis longtemps. ll faisait froid. Elle grelottait. Des nausées régulières montaient jusqu’au bord de ses lèvres et mourraient là tant sa bouche était crispée. Elles étaient quatre, toujours les mêmes, le vendredi soir, face à leur assiette. Au milieu de cette purée verte flottait un œuf dur, îlot de blancheur contaminé par tout ce vert si peu naturel. Il lui semblait qu’il disparaissait petit à petit, englouti au tréfonds de ce magma insipide. Lui aussi se noyait et se perdait dans cette bouillie. Dehors, la nuit était tombée depuis longtemps. La cour était déserte. C’était l’heure de l’étude avant le coucher. Tête baissée, poings serrés, elle maudissait le cuisinier, l’intendant, les camardes, des traitres qui avaient englouti leur assiette sans respirer grands renfort de verres d’eau et qui probablement rendaient à la terre ce qui lui appartenait. Pour passer le temps, elle saisit sa fourchette. Le surveillant poussa un soupir d’aise : Ah ! enfin tu te décides ! Non, elle ne se décidait pas. Elle faisait des ronds dan stout ce vert et au passage, elle attrapa de longs filaments qui avaient échappé au moulin à légumes. L’œuf disparaissait peu à peu sous le raz-de-marée verdâtre. Tout se figeait dans l’assiette. Le froid, le noir, le silence,e vraiment ce n’est pas bon du tout pour… les Zépinards !

Bella, Chrystel Courbassier

Bella attend ce rendez-vous depuis longtemps. C’est qu’elle lui en a fait des yeux doux à son collègue avant qu’il se décide enfin à l’inviter au restaurant un soir de printemps. Elle profite de l’apparition des petits bourgeons sur son cerisier pour sortir sa robe à fleurs, sa robe d’été. Il fait encore un peu frais en soirée mais Bella a chaud. Chaque jour, chaque moment passé à la table de réunion, près du jeune homme aux yeux en amande et aux longs cils bruns, font monter en elle une puissante vague de chaleur. Aussi, ce soir, lorsqu’il s’assied face à elle et verse le contenu noir aux reflets violine de la bouteille dans son verre, en lui accordant un large sourire, ce n’est pas la chair de poule qui fait frissonner ses bras nus.

L’émulsion d’avocat au gingembre finit de remplir sa fonction de mise en bouche. Bella avale en deux bouchées la purée verte qui lui rappelle les yeux de son bellâtre. Après un verre du breuvage tiède et suave dans la gorge, elle commence enfin à se détendre. La chaleur de l’alcool se propage dans tout son corps. Elle se sent bien. Les crevettes au lait de coco conseillées par le charmant serveur la ravissent. Face à elle, l’homme parle et elle l’écoute, en suçotant les petits crustacés, les yeux rivés sur les lèvres roses au milieu de ce visage blanc qu’elle devine sucré. Encore un verre de rouge, elle sent ses joues rosir. Elle fait l’éventail avec sa main droite au-dessus de son visage à elle, pour tenter un rafraichissement, en vain.

Alors que l’entrecôte arrive, saignante et fumante, Bella détaille les épaules saillantes et musclées du mâle qui lui ressert un verre de vin, arborant toujours ce large sourire. Elle ne résiste pas à l’envie soudaine de poser ses doigts chauds et humides sur la main du jeune homme : « Je te remercie mais ça ira. » Le contact de peau à peau la fait frémir. Echanges de rires gênés. Elle retire sa main et découvre alors, sous la chemise entrouverte de son compagnon de table, une forêt de poils bruns ressemblant aux filaments de légumes émincés en julienne servis avec la viande. Faute de pouvoir y fourrer les deux mains, elle avale un verre d’eau pour se calmer puis engloutit l’entrecôte et les légumes pour abréger. Il continue de parler, lui laissant le loisir de savourer l’intérieur de sa bouche, ses dents blanches comme la nappe, sa langue râpeuse comme la viande qui glisse dans son gosier. Enfin, lorsqu’arrive le banana split en dessert, elle ne peut contenir un petit cri d’extase : son dessert préféré ! Elle tente alors de prendre son temps pour déguster par petites cuillérées l’entremets, méthodiquement, en commençant par les boules de glace, vanille, fraise, chocolat. Finalement, elle se jette sur le fruit, long, jaune, encore chaud et dégoulinant de chocolat, sous le regard perplexe de son collègue qui continue de parler. « Une petite boisson chaude pour terminer ? », suggère le serveur en desservant la table. Bella le regarde, incapable de répondre. Des gouttes de sueur coulent dans le bas de son dos. « Non, ça ira, répond Mathieu pour deux. Je dois rentrer, il est tard et ma mère ne peut pas se coucher tant qu’elle me sait dehors. »

Merci encore à Aline Leaunes, Monika, Liliane et Chrystel pour leur présence et leur performance devant un public particulièrement attentif.