Cueillette, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

C’était, si je me souviens bien, à la fin d’un mois de juin, depuis au moins trente ans se sont écoulés, il faisait beau, le ciel était bleu, la température comme on l’aime au sortir du printemps, un été qui s’annonce en quelque sorte. En face de la maison, une petite colline boisée arborant une grande croix en son sommet minéral. Une saison de champignons comme on n’a pas eu depuis quelques années. Rien ne peut retenir Gaby, pas même la pêche, pas même les amis du bar-restaurant du Roc, pas même ses pinceaux et ses toiles, pas même ses chiens à promener. Cet ami de longue date m’invite à le suivre pour une cueillette comme je n’en ai jamais vu. Quatre paniers ne seront pas de trop, le couteau adéquat que doit avoir tout bon chercheur, c’est toute une Science. Je ne peux que lui faire confiance, Gaby est l’Homme des bois, un baroudeur des forêts, des rivières et des ruisseaux, surtout quand les grenouilles coassent même si c’est interdit. Vous avez compris rien n’arrête Gaby quand il est dans la nature de SA haute-Lozère. On prend la voiture pour aller un peu plus loin parce que par ici c’est beaucoup cherché, on poussera jusqu’au sectionnal. Invitée pour un week-end chez Gaby et Céline, je n’étais pas vraiment chaussée pour arpenter les bois mais qu’importe, j’ai le pied montagnard.

Nous roulons sur une dizaine de kilomètres, je ne vois aucune habitation dans le coin, seulement des bois de résineux et des troupeaux de vaches dans les prés. Nous prenons un chemin de terre qui s’enfonce loin dans la forêt sombre à cause de la hauteur des arbres qui empêchent les rayons de soleil de pénétrer. A part les gardes de l’Office National des Forêts, je me demande qui peut venir par là.« Là, c’est bon ! » dit Gaby, « on va se garer et on fera le bois en contre-bas, si je me souviens bien il y a une sapinette par là-bas ». Chacun un panier, on remontera les vider quand ils seront pleins. L’espoir que met Gaby dans sa future récolte ne m’étonne pas, il sait tout. La voiture ne gêne pas, on ferme à clef et nous voilà partis. « C’est ce bois que tu appelles le sectionnal ? Oui, je t’expliquerai plus tard, là, j’ai des droits. Tu passes à droite, je passe à gauche, on va pas se suivre sinon ça sert à rien ». L’odeur de  bois moisi, le tapis d’épines au sol, le vent qui se faufile dans les branches, des chants d’oiseaux, des branches tombées au sol qui gênent le passage, la lumière éteinte de cette forêt, chercher des champignons, ici ? Je le surveille du coin de l’œil, l’air de rien, parce qu’il faut qu’il ait eu mille raisons pour nous amener ici. J’aime bien les raisons que se donne Gaby pour me faire plaisir. Mais rien sur le sol pas la moindre tête de cèpe, des petites têtes noires comme il les appelle. Je ne dois pas les voir sans doute. Je tente de déceler le bruit des pas de Gaby mais le terrain est si insonorisé par les aiguilles de pins au sol que je n’entends rien. Je suis plus préoccupée par la recherche de sa silhouette que par la cueillette qui devait se solder par des kilos de champignons. Si au moins il avait mis une veste claire ou un bonnet rouge, si au moins il se manifestait par des cris de joie d’avoir – déjà – presque- rempli son panier, mais rien. Nous deux, perdus dans la forêt lointaine où on entend le chant du hibou, coucou ! Je l’appelle ! Ohé ! Gaby ! t’es où ? Pas de réponse. 

Moi qui me dis être une fille de la campagne, là, je ne suis pas tranquille, parce que je ne connais pas l’endroit, parce que je ne sais rien de ce qui entoure ce bois, parce que je n’ai aucun sens de l’orientation, parce que c’est sombre. C’est d’ailleurs comme ça quand je suis sur la route, dans un carrefour, aller à droite ou à gauche, forcément à force d’hésiter je ne prends pas le bon chemin. Je n’aurais pas pu lui refuser, j’aime trop être en sa compagnie silencieuse, mais en sa compagnie quand même. Il est leste le bougre, ça je le sais, il aura bien marché, lui à gauche, moi à droite. D’accord, mais où est sa gauche et moi ma droite ? Cet arbre là, il me semble que je suis déjà passée par là. Ils vont pas me faire le coup des carrefours. Ohé ! Gaby ! J’aurais dû prendre une montre (on n’avait pas encore les téléphones portables). Quand il aura le panier plein, il va bien remonter. Sur l’instant je le maudis mon ami, je n’ai plus envie de chercher, et puis le temps passe, ça doit bien faire une bonne vingtaine de minutes que nous sommes là, enfin que je suis là, seule, et que l’égoïste homme des bois qui-sait-tout-de-la-forêt-et-des-coins-à-champignons n’est plus dans ma ligne de mire pas plus qu’à portée de voix. C’est franchement pas drôle, en même temps je ne lui en veux pas, c’est Gaby, c’est un homme gentil, il est capable de me faire une farce, lui peut-être me voit mais ne dit rien. Je m’adosse au tronc d’un sapin, roi-des-forêts, tu parles, tous les mêmes troncs qui m’embrouillent, au moins chez nous, les châtaigniers laissent passer la lumière. Pas de panique. Gaby va s’inquiéter de ne plus me voir, lui seul sait si ce bois est grand, vers où aller pour retourner à la voiture. C’est pas le soleil qui va le guider ici, il faut qu’il ait une boussole dans la tête. Ohé Gaby ! Ohé Gaby ! 

Céline doit s’inquiéter, elle ne sait pas où nous sommes allés puisqu’au dernier moment Gaby a changé de direction, elle doit avoir l’habitude, peut-être qu’elle pense que nous nous sommes arrêtés au PMU – Gaby joue au tiercé – il gagne de temps en temps. J’ai les pieds mouillés, je commence à avoir froid, il ne doit pas être bien loin. Je veux rentrer. Quand je ne maîtrise plus la situation, mon cerveau devient un sens giratoire que je prends à défaut de tout autre. « Ah ! Tu es là ! J’ai fait un petit tour par là, y’en a qui sont déjà venus et qui ont tout raflé ! » Je fais celle qui… tant je suis ravie de le revoir. Mes battements de cœur accélérés par l’agacement que je me suis moi-même causé passent à un rythme quasi normal. Je n’aime pas contrarier Gaby, j’ai bien compris qu’il faut lui laisser croire qu’il gère parfaitement tout bien. Nous rebroussons chemin, en fait, je ne sais pas si nous rebroussons chemin où si nous prenons un autre chemin pour rejoindre la voiture ? L’essentiel est que nous puissions rentrer. La tête qu’il a fait quand il a mis la main dans la poche de sa veste, puis dans l’autre poche, puis dans le pantalon, puis il tâte son corps à travers les vêtements pour trouver le trousseau de clefs, comme fait la police quand elle veut savoir si vous êtes armé. Rien ! 

Pas du tout démonté le garçon. Nous étions face à face, moi avec des points d’interrogation dans les yeux, lui avec la certitude qu’il allait trouver la solution. « On va à la route, on arrêtera une voiture, j’irai chercher le double à la maison ». Pour me donner du courage j’avais envie de le prendre par la main quand il a pris mon panier de sa main libre. « C’est tout ce que tu as trouvé ? ».  Nous avons éclaté de rire. Il a posé les paniers vides sur la capot de la voiture. L’air tiède des débuts d’été n’avait pas atteint les sommets de la haute-Lozère. Ici tous connaissent Gaby. C’est un voisin du village qui nous a embarqués alors que nous avions déjà fait un bon kilomètre à pied sur la départementale. Gaby n’a pas donné les raisons de notre errement sur cette route. Ils se sont mis à parler comme s’ils venaient de se quitter.

Céline nous a vus débarquer sans panier, sans champignons, sans voiture. Je lui ai souri, je frottais mes doigts frigorifiés en joignant mes mains en même temps que je haussais les épaules pour marquer la cocasserie de la situation. « Je vais préparer quelques champignons qui sont au congélateur, il faut que Monique les goûte ! ». 

Gaby est allé ouvrir à ses chiens pour les faire courir un peu.

Monique Fraissinet

Ce texte est issu de la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

Woodstock 1969-2019, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

En ce matin neigeux du quatre janvier de la nouvelle année, envie de traîner, pas d’énergie, un café peut-être, non pas envie non plus. J’ouvre la boîte « Images », je fais défiler et  tombe sur des photos  prises en mai 2019 à Woodstock. Où sont-ils les hippies, de ce jour du 15 août 1969, qui par milliers arpentaient les rues de cette petite ville si tranquille et qui restera célèbre dans les annales de la musique et d’une nouvelle manière de vivre. Joe Cocker, Santana (que je ne me lasse pas d’écouter), Richie Havens, et tous ceux qui ont fait exploser leur réputation sur la scène devant 450 000 personnes ? Je voulais absolument voir Woodstock, j’avais en tête et en images le Woodstock qui a marqué mon esprit à un moment de ma vie où je me cherchais entre jupe longue et chemise fleurie, amourette débutante, envie de vivre libre et rejet de tout conformisme. Peace and Love.

Il faisait chaud et beau, je n’ai trouvé qu’une place presque vide. Des boutiques d’artistes décalés y ont trouvé place, il faut bien essayer de vivre de son travail, des magasins de fringues « Vintage Clothing », made in China, Asia et autres Indonésie, des guitares, batteries, mais pas d’accordéon, des bijouteries artisanales, des restaurants, des Coffee Shop, des Bed & Breakfast et autres qui ont pu et su tirer profit de cette ambiance dont leurs clients sont nostalgiques.

Photo : Monique Fraissinet

Il faut bien satisfaire une clientèle vieillissante qui se souvient de ses jeunes années, qui porte sur ses frêles épaules et ses corps déformés, une garde-robe vintage, achetée hors de prix dans les boutiques « bo-bo » branchées des capitales du monde, et qui cherche ici  celle qui lui laissera un souvenir de plus, et lui, qui traîne ses santiag éculés en raison de son âge qui ne lui permet plus de soulever correctement ses pieds. 
Des motards, tout de noir vêtus, sauf le bandana de couleur et cheveux au vent, font pétarader leur Harley Davidson.

La boutique « Dog Woodstock » sur la place, attire une clientèle féminine qui susurre à son chien qu’il sera-beau-dans-ce-beau-manteau-qu’il-n’aura-pas-froid-cet-hiver-et-puis-ces-chaussures-qu’elles-sont-amusantes, tandis qu’il renifle, museau au sol, les effluves de ses congénères, tire sur la laisse jusqu’à ce que Madame le prenne dans les bras pour aller choisir, pourquoi pas les nouvelles bottines à brides ou le nouveau manteau imperméable et chaud, rose à fleurs pour Toutoune et beige uni pour Toutou, une garde-robe sexuée. Pourquoi pas une nouvelle laisse avec des incrustations de pierres, pourquoi pas une gamelle où il est écrit « Hungry », au cas où sa maîtresse aurait oublié de le servir à temps ? Heureusement que le ridicule ne tue pas !

Auteure : Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

Carnet d’un jour, Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage

Il est dix huit heures trente. Silence. Pas de tentative de connexion. L’écran est vierge.

C’est comme une lettre de rupture à laquelle elle ne s’attend pas, elle y a bien pensé de temps en temps que ça ne pourrait pas durer comme ça en raison de l’éloignement, en raison de cette saleté de virus qui fait qu’on ne peut plus s’embrasser, plus se toucher, plus lire sur les lèvres, plus se retrouver autour de la même table et au bout du compte ne plus être autorisé à respirer le même air.

Ne plus écrire côte à côte, face à face. Dangereux. Toucher le même livre, les mêmes pages. Dangereux. S’asseoir côte à côte pour voir le même film. Dangereux. Se tenir par le bras. Dangereux. Ne plus toucher les poignées des portes alors que d’autres pourraient les avoir touchées. Dangereux. Le monde entier se dissimule la moitié du visage et l’autre moitié reste timidement en retrait. Le monde entier est masqué comme au carnaval mais il faudra bien un jour ou l’autre brûler Coronavirus qui ne mérite que le bûcher pour conjurer le mauvais sort et la terreur qu’il nous inflige depuis un an.

C’est comme une lettre de rupture qu’elle a reçue aujourd’hui. Elle se dit que c’est comme dans un couple, chacun apporte sa part, si infime soit-elle, de petits bonheurs, de crises de fous rires, de larmes d’émoi, de partages de points de vue, de ratages, de succès, de satisfactions et d’insatisfactions, de petites tracasseries. 

C’est comme une lettre de rupture qu’elle a reçue aujourd’hui. Son cœur est triste, elle a du mal à se projeter, elle écrira ce qui lui fait mal, elle remplira des pages, se rappellera les consignes qu’elle a reçues, biffera des lignes puis elle les lira à haute voix, sans le masque puisqu’il n’y aura personne en face et sa voix se perdra, elle sera sans écho. L’écriture est contagieuse surtout elle n’imagine pas un vaccin pour s’en guérir, elle souhaite conserver le lien qui les unit, le lien qui a fait qu’elle a chopé un bon virus.

Même si elle a du mal en lisant et relisant la lettre, elle veut lire entre les lignes, veut y voir une petite flamme sur laquelle pourrait souffler une légère brise qui rallumera les braises.

Le soleil ne s’éteint pas même s’il est caché au plus profond des nuages. 

Quand le printemps prochain nous ouvrira ses portes (ça fait cliché je le sais, mais je l’écris quand même!!!), nous nous retrouverons au bord de l’eau, sur la crête d’une montagne, dans un chalet douillettement confortable, près d’un champ de lavande, dans une abbaye, dans un temple, et que sais-je encore,  nous rirons ensemble, nous lirons ensemble, nous écrirons ensemble. Il me tarde d’y être. 

Texte : Monique Fraissinet

Petits bonheurs (145)

Photo : Monique Fraissinet

J’ai élagué le mûrier, déposé les branches au bord de l’eau. Self-service pour les castors, activité nocturne, pas de longs trajets, en témoigne leur réfectoire, écorçage parfait. Ici, l’homme et le castor sont… presque amis, chacun apportant sa contribution à l’entretien des berges. Un seul regret, ne pas les voir à l’œuvre.

Monique Fraissinet

La neige en décembre. Points de vue, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet
  • de l’enfant :

 Ouah ! t’as vu la neige ce matin, c’est ouf tout ce qui est tombé ! on va pouvoir faire des bonhommes de neige, on pourra pas aller à l’école, le ramassage y va pas passer, le chemin n’est pas déneigé, ils sont où mes après-ski, dis ? Tu les a mis où, maman, mes après-ski ? Jonathan est impatient, il trépigne, s’il ne trouve pas ses après-ski il va sortir avec ses baskets, il enfile précipitamment sa doudoune bien chaude, son bonnet, les gants, il ne les trouve pas, et hop, il claque la porte en sortant.

Une première boule qu’il fait grossir en la roulant sur le sol laissant derrière elle la trace verte de la pelouse, les doigts s’engourdissent, peu importe, il veut le faire ce bonhomme de neige. Il porte une poignée de neige à la  bouche, goûter la neige, fade, aucun intérêt mais il a goûté.

Jonathan n’a plus assez de forces pour rouler le gros corps du bonhomme, il demande de l’aide. Sa mère rechigne à sortir. Il s’en doutait, les grandes personnes n’aiment pas la neige devant la maison, elles l’attendent, l’adorent et la vénèrent seulement sur les pistes de skis. Allez comprendre.

  • du journaliste du Journal régional de la mi-journée

Ce matin une quantité de neige est tombée sur le nord de la Lozère, vingt à quarante centimètres par endroits, (balayage de la caméra sur un paysage enneigé), la préfecture a annulé les transports scolaires, les routes secondaires sont difficilement praticables et quelques automobilistes se retrouvent dans le bas-côté, des dégâts matériels seulement (balayage de la caméra sur un véhicule en mauvaise posture dans un fossé), les services de l’autoroute ont été activés très tôt dans la matinée, les chasse-neige ont dégagé les voies dans les deux sens de la circulation, (rushes de la caméra sur l’autoroute, on distingue les phares brillants des véhicules dans le paysage de brouillard). Place au bulletin météo (en arrière-plan on aperçoit quelques chevaux qui se protègent sous les arbres, de la couleur au milieu d’un linceul blanc). Deux petites minutes se sont écoulées.

  • du journaliste du Journal météo du 13 heures

La France s’est réveillée sous la neige, des quantités importantes sont tombées sur les massifs atteignant jusqu’à 80 centimètres à 1800 m d’altitude. Une bande neigeuse traverse la France depuis les Pyrénées, passant par la Massif Central jusqu’aux Ardennes (rushes de la caméra sur quelques sommets. (A se demander si les vues datent du jour), quand l’invité du jour, un spécialiste de météo France déverse ses connaissances sur les tempêtes de neige comme s’il était étonné que la neige tombe en décembre.

Photo : Monique Fraissinet
  • de l’employé communal

Il n’a pas regardé les prévisions météo pour le lendemain, enfin c’est ce qu’il dit, il n’a pas pris son service à cinq heures du matin comme il est prévu en cas de chutes de neige, il avait bien pensé à préparer l’étrave pour le chasse-neige mais il ne l’avait pas placée sur le tracteur, d’ailleurs le chef n’en avait pas parlé, et puis il s’était servi du tracteur pour faucher  les bas-côté des chemins avec l’épareuse, il ne peut pas être partout. Le portable sonne, le maire au bout du fil, les gens se plaignent, ils veulent sortir. Pourquoi s’agacent-ils autant. C’est toujours comme ça, la neige a une influence sur les nerfs des gens et tout devient urgent, très urgent.

Il n’est pourtant que huit heures, et officiellement le jour se lève à huit heures onze.

  • du photographe

Les massifs du Jura sont enfin recouverts de neige en ce début de décembre, ce qui ravit Lionel, photographe animalier. Il attend ce moment précieux où les empreintes du lynx sont visibles sur le sol. Il part dès le lever du jour vers la piste forestière qu’il a suivie l’hiver dernier. Marcher dans le silence, en silence pour ne pas déranger le félin, le capturer dans l’objectif, et quand il le voit, allongé sur un tapis de feuilles mortes, sous une avancée de rochers lui servant d’abri, il a  plongé ses yeux dans les siens, des secondes inoubliables. Des photos en rafale, des zoom qui figent cet animal sur la carte mémoire de l’appareil de Lionel. 

Il a ouvert grand la gueule, un bâillement tranquille, il se lève, il est haut sur pattes, il me tourne le dos, il part. Sa démarche ondulante, son pelage roussâtre, tacheté de gris, les touffes de poils sombres allongeant ses oreilles, il marche délicatement sur le sol immaculé, ce qui ne facilite pas le travail de Lionel qui ne baisse pas les bras, espérant déceler de nouvelles empreintes si difficilement décelables. Une passion débordante pour Lionel qui occupe ses journées hivernales à identifier des traces quand la neige est le plus précieux des livres d’observation. 

  • des passereaux

Mésange à tête bleue, charbonnière, chardonneret, rouge-gorge, sittelle torche-pot à la poitrine rousse, aux ailes et dos bleu gris,  petit moineau commun et moineau friqué, tous patientent en voletant près de la mangeoire suspendue à la tonnelle, d’aucun ne voulant laisser sa place au voisin, chacun défendant son tour à petit coup de bec, chaque petit voleur de graines déguerpissant fissa  avec une graine dans le bec. Un petit coup d’aile jusque dans le prunier et la graine tenue habilement dans les doigts si fins du petit passereau est soigneusement décortiquée avant d’être avalée. Et le manège reprend, il ne s’arrêtera pas tant que la neige recouvrira le sol, tant ces petits corps frêles ont besoin de graisse pour survivre au froid. Ils laissent au sol leurs fragiles empreintes à trois doigts. 

Plus loin, dans le verger en contre-bas c’est le merle noir qui se délecte de la chair des pommes oubliées au sol. 

  • du futur père

Il avait neigé, beaucoup, du vent, des congères, un thermomètre à moins dix degrés quand la mère, un peu avant l’aube, a ressenti les premières douleurs. C’est leur premier enfant, il faut attendre quelques heures, des heures longues. En début d’après-midi, il est temps pour le futur père d’aller chercher la sage-femme. Il roule dans la neige gelée, le vent s’engouffre sous son pardessus trop peu protecteur dans ce froid glacial, il a la tête protégée par un passe-montagne, les flocons lui cinglent le visage, ses yeux souffrent, des larmes de froid coulent sur ses joues, ses moustaches blanchissent. Seules ses mains sont tenues au chaud dans des doubles gants.

Les pneus de la vieille moto Gnome et Rhône adhèrent mal au sol, cet engin n’est pas fait pour rouler sur la neige. Le futur père doit avancer coûte que coûte, il doit avertir la sage-femme, elle doit être là avant qu’il ne soit trop tard, lui, le futur père ne saurait pas, il ne faut pas que la panique le gagne, il doit faire preuve de beaucoup de prudence et en même temps, le temps presse. La neige tombe, tombe de plus en plus drue et le vent ne faiblit pas. Quarante minutes pour parcourir six  kilomètres. Après avoir mis le pied à terre de nombreuses fois pour ne pas laisser basculer la bécane au sol, il arrive au but, la sage-femme est chez elle, elle va prendre un taxi, pas d’inquiétude, tout va bien se passer. Elle rassure le futur père qui reprend le chemin en sens inverse.

Ingratitude de ce mois de décembre. Elle est née à seize heures. Il neigeait toujours.

  • de moi-même

Une clarté inhabituelle depuis la fenêtre de ma chambre, la neige est tombée cette nuit. J’ai doublement envie de rester bien au chaud sous la couette, de prendre un livre, de savourer ce temps sans me préoccuper d’un emploi du temps, d’ailleurs je n’ai pas d’emploi du temps aujourd’hui, c’est mieux comme ça, parce que la neige m’a longtemps stressée quand il fallait prendre la route. 

La tâche que j’accomplirai quand j’aurai décidé de sortir du lit sera d’allumer le feu, un bon feu de bois, m’allonger sur la canapé, la musique, un livre1, un livre qui parle du grand froid du canada, du Québec, d’un peuple bafoué, du passé et du présent, de luttes, de rêves brisés et de l’immensité de ce territoire. Un livre lu d’un trait en ce premier jour de neige. 

La neige a fondu, je ne suis pas sortie, j’ai pris un plaisir immense à m’entourer de tous ceux pour qui la neige n’a pas la même résonance et je vous ai écrit.

J’avais oublié. Nous sommes confinés.

Monique Fraissinet

Ecrire en novembre, par Monique Fraissinet

Fragments, selon Sophie Calle

Parce que ce matin je l’ai vue onduler sous l’eau, j’ai compté son temps d’apnée, huit secondes une seule fois elle est remontée à la surface avec un poisson dans sa gueule blanche.

Parce que j’ai décidé d’y aller à l’heure de l’ouverture,  je voulais être seule, d’autres aussi voulaient certainement être seuls, mention zéro,  ils étaient tous là en même temps que moi.

Parce que je crains les froids de l’hiver, que je suis fourmi plutôt que cigale, je me suis chauffée une première fois, le mur de bois est parfait, un si beau tableau.

Parce que sur la porte de la pharmacie une affiche nous invite vivement à nous faire vacciner contre la grippe, alors pourquoi ça,  un leurre, rien dans leurs frigos, attendre, attendre le vaccin ou la grippe, on verra bien.

Parce que la pelouse est fraîchement tondue, parce que le vent, parce que les feuilles mortes, tapis vert parsemé de jaune, de rouge, de brun et d’ocre.

Parce que je cherche, je recherche, je trouve ou pas, je persiste et sa vie se tisse, j’en remplis des pages.

Parce qu’on nous a dit de ne plus, de ne pas, alors je ne sais pas, je ne sais plus si l’espoir est au bout du tunnel, en tout cas je ne vois pas la lumière, pas encore.

Parce que l’écriture est si belle même s’il ne se passe rien, j’en lis les mille pages, la montagne est magique

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère, 2019.

L’errance

De la rue l’on entendait des bruits provenant de matériels que l’on traîne au sol, de portes que l’on claque, de cliquetis de courroies que l’on tend, de barres de fer qui s’entrechoquent, beaucoup d’agitation à l’intérieur. Je sursautai quand la porte s’ouvrit sur un faisceau de lumière violente, un homme me fit face, tirant une énorme caisse métallique noire, montée sur roulettes, je m’écartai de son chemin pour le laisser passer et si l’homme m’avait remarqué, il n’en montra rien.  L’homme ouvrit l’arrière du semi-remorque stationné à proximité, activa le monte-charge, y plaça la caisse qu’il fit rouler vers l’avant de la remorque. Un autre conduisait un petit engin à moteur sur lequel étaient disposés des caissons, des matériels techniques, des projecteurs, des cordes, des enceintes acoustiques. Deux autres hommes sortirent portant à chaque main une valise qu’ils déposèrent dans la cabine du camion. Il ne faisait pas de doute que ces hommes étaient des professionnels aguerris à  ce genre de déménagement. Ils portaient une tenue certainement imposée par la société qui les emploie, tous vêtus d’une combinaison noire avec des bandes réfléchissant la lumière, marquant leur torse et le bas de leurs pantalons, un bandana autour de la tête, des chaussures style rangers, des gants. La rue était peu passante à cette heure de la nuit malgré la tiédeur de la brise légère.

Tout semblait minuté, précis, ordonné, chacun à sa place, sans débordement aucun ni par la voix ni par le geste et c’est cela qui m’avait incité à sortir mon carnet pour croquer ce manège d’automates  bien rodé et bien huilé.

J’entendis claquer et verrouiller les portes arrière du semi, trois des hommes entrèrent dans la cabine du camion et prirent la route juste après avoir salué leur collègue d’une main levée.

Crick cessait par la force des choses de renifler du bout de la truffe les mystères des roues du semi et tirait sur la laisse quand le quatrième homme en noir vint vers moi tout en allumant une cigarette, posant sa main caressante sur la tête du chien qui semblait apprécier. Il me tendit le paquet, j’acceptais bien volontiers, puis se pencha sur la page de mon carnet.

– Je peux ? 

Je lui tendis le carnet.

– C’est réussi, bravo !  Vous faites des bandes dessinées ?

Il avait dit cela sur une intonation d’étonnement puis me demanda s’il pouvait jeter un œil sur les autres pages.

–  En quelque sorte oui,  je dessine ceux qui travaillent.

– C’est ça votre travail ?

– Si l’on peut dire, c’est un regard différent sur le monde du travail. L’idée m’est venue lorsque, sur mon lit d’hôpital j’ai lu les bandes dessinées d’Etienne Davodeau, entre autres celle intitulée Les ignorants.

L’homme en noir au bandana rouge était perplexe et ne semblait pas vouloir en rester là. A première vue, nous avions sensiblement le même âge et étions tous deux curieux de nos vies respectives. Il m’invita à prendre un verre dans son camion-couchette stationné sur le parking à quelques mètres. La présence de Crick ne le dérangeait nullement, le chien crée du lien. Je lui dis que je roulais ma bosse sans jamais avoir de but précis, que tout était hasard de rencontres, que j’appréciais particulièrement celle de ce moment et que demain serait un autre jour. Nous avons ri quand il m’a proposé de dormir chez lui pour cette nuit.

– C’est bien la première fois que je dormirai allongé sur un matelas de fortune en travers des sièges, à l’avant d’un camion. L’homme en noir s’est allongé sur son lit à l’arrière de la cabine, il a tiré les rideaux.

 Crick s’est enroulé sur le tapis de sol du passager.

– Allez mon gars ! Debout dans cinq heures ! Il va falloir avaler six cents kilomètres.

L’idée me séduisit,  je ne lui posai pas de question sur son lieu de destination pas plus qu’il ne me le donna. Le jour était déjà levé quand nous reprîmes la route. Les panneaux de direction de l’autoroute se succédaient, notre destination vers l’est se dessinait. Nous avons roulé le temps réglementaire imposé avant de nous arrêter sur une aire d’autoroute. Je lui offris un café-croissant que nous avons partagé sur une table à l’extérieur, histoire de prendre l’air.  Au bout de sa laisse, Crick se dégourdissait les pattes.

Une estafette marquée au logo d’une entreprise de peinture était garée sur le parking. Trois hommes tout de blanc vêtus, entreprenaient un chantier, montaient un échafaudage sur la façade nord du bâtiment de la  halte café-restaurant et en sécurisaient l’accès. 

L’homme en noir regardait sa montre, le temps de pause s’achevait, il fallait repartir. Je lui laissais comprendre que nos routes allaient se séparer là. Je le remerciais de nos échanges. Un autre travail allait naître, j’allais noircir les pages de mon carnet avec les hommes en blanc. 

Je n’avais plus d’horaires, les rencontres hasardeuses jalonnaient heureusement mes journées, mes soirées ou mes nuits. Mon compagnon de route à quatre pattes avait l’air d’apprécier le changement et la mobilité que je lui offrais, en même temps, j’exerçais un œil nouveau sur le monde du travail, celui qui peut rendre heureux vu de l’autre côté de la barrière.

Textes : Monique Fraissinet

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Petits bonheurs (136)

Un petit bonheur ce Coquelicot qui porte fier sa belle crête rouge. Un grand bonheur : le réveil au chant du coq.
Texte et photo : Monique Fraissinet

Pour rappel : nous partageons ici nos petits bonheurs quotidiens ou ponctuels… Si le cœur vous en dit, adressez-moi vos images (et texte, éventuellement) à marlen.sauvage@gmail.com.