Souvenirs ténus, par M. Fraissinet

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Ils étaient debout devant le bassin, il m’a pris par la main puis m’a soulevée dans ses bras feignant de me jeter dans l’eau, j’entendais et hop et hop ; mes cris dans la nuit, ma mère se lève, je vois une tête d’homme nager dans une bassine de sang, nuit de peurs et de cauchemars ; un fauteuil que le coiffeur manipule. ses ciseaux derrière mes oreilles, les lames qui claquent, mes mains prisonnières du tablier qui me recouvre ; odeur du bois, tous les outils de sabotier, les sabots qui naissent de ce bois, le froid de l’atelier ; ma mère, une casserole de lait bouillant, mon beau tablier tâché, le dos cuisant de douleur ; trois hommes en costume noir, une traction noire, mon épaule contre la portière, ma sœur sur la route, cris de peur et de panique ; un beuglement de vache, pas de vache, un trou béant ; l’inspecteur dans la salle de classe, un homme grand, qui regarde mon cahier, le temps est long ; elle me parle de Dieu et de Jésus, elle me dit qu’il viendra sur terre pour nous juger, il doit être si vieux, l’enfant que je suis devant l’irréel ; un bruit de klaxon pendant la sieste, un bruit de porte qui s’ouvre, puis celle d’un placard, le bruit d’un moteur qui démarre, à quatre heures nous aurons des croissants ; l’odeur du levain, les manches retroussées du tablier de la grand-mère, les pâtons, le bois dans le four ; mon père, chemise déchirée, poitrine rougie, le moulin, tout arrêter, première approche du danger et de l’accident ; l’observatoire de l’Aigoual, au loin la ligne argentée de la mer, voir au-delà des montagnes, sortir de l’espace réduit.

Texte : Monique Fraissinet (extrait d’un atelier d’écriture à Florac)
Photo : M. Guerra

Vos petits bonheurs #31

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« Odeur sucrée, énivrante, voluptueuse. Lourdes grappes mauves. Egayer le gris du schiste. Bonheur double au printemps et en été. »

Texte et photo : Monique Fraissinet

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D’un mot à l’autre. Monique Fraissinet

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Tendresse
Lovée dans le creux de la main qui caresse, la main jointe à l’autre, les mains qui prient pour demander refuge

Refuge
Refuge dans un bateau, bateau d’espoir, bateau du désespoir. Les secours qui approchent, la sirène hurle, les bras se lèvent, les mains se tendent. Les femmes et les enfants d’abord !

Femmes
Les femmes sont libres d’aller au stade, libres de conduire, leur liberté est toute enfouie. Seul cet habit nous dit que c’est une femme.

Habits
Habits de fête, habits de travestis, habits de moine, habit de noce. C’est selon, vis ta vie, attache-toi aux moments délicieux.

Moments
Moments éphémères des fumerolles qui remontent du lac gelé au petit matin glacé, moments éphémères de l’arc-en-ciel, moments délicieux devant l’éternel va-et-vient des vagues, moment agréable du reflet de la nature dans l’eau claire.

Texte et photo : Monique Fraissinet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

En amont de l’histoire. Scandale en mai !

par Monique Fraissinet.

La chemise à fleurs, les garçons aux cheveux longs, les filles en mini-jupe, les tissus Liberty.

Dix-sept heures, Europe n°1 , la radio diffuse « Salut les copains ». Pour rien nous ne lâcherions le transistor, les chansons de Johnny. Avec Antoine, nous dansions le jerk au Palladium, les paroles des Beatles on les connaissait mieux que les cours d’anglais.

Les filles, les coudes appuyés sur les tables d’un café se donnent des airs désinvoltes, prenant des bouffées de cigarettes mentholées qu’elles rejetent dans l’atmosphère brumeuse aux senteurs de patchouli, qu’est devenue la salle du bar.

La pince automatique du bras du Jukebox sélectionne le disque 45 tours, le bascule vers l’avant et hurle « Les portes du pénitencier… bientôt vont se refermer » que tous écoutent religieusement.

Se distinguer des autres. Les filles portent des collants de couleur sous leur mini-jupes, les garçons ont troqué la cravate pour le bandana, les santiags remplacent les mocassins.
Quelques jours de vacances dans le combi orange que conduit Daniel puisqu’il est le seul à avoir le permis. Des journées au bord de l’eau. Nous nous donnions une assurance de filles averties, nous quittions le haut du maillot et plongions énergiquement, évitant ainsi de trop montrer notre nudité.

D’autres osaient plus franchement. Dans un coin, à l’ombre d’un aulne, des flirts, des caresses, des amours naissants, éphémères, libres.

Deux gendarmes passent en Estafette bleue sur le pont qui surplombe le coin de baignade, stoppent leur véhicule un peu plus loin, viennent vers nous. L’un d’eux interpelle Françoise qui jette une serviette sur ses épaules et sa poitrine nue. Elle sera poursuivie devant le tribunal correctionnel pour atteinte à la pudeur. Nous avions fait une pétition pour la soutenir mais la morale et la loi l’ont emporté. Les potins vont bon train, on s’offusque, oser se baigner à moitié nue !  la fille dévergondée du village. Scandale dans la famille.

Texte : Monique Fraissinet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

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par Monique Fraissinet

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(Des formes et des couleurs)

Le rond ne veut-il jamais s’ouvrir pour garder ses secrets ?

Est-ce la signature qui attire l’œil vers le carré d’Hermès ?

Le losange est-il un carré dont on a fermé les angles ?

Le rectangle bleu indique-t-il toujours un lieu-dit ?

Pourquoi passer du rouge de colère au vert de peur ?

Les enfants sont-ils attirés par les couleurs des livres de la bibliothèque rose, verte, rouge et or ?

Texte : Monique Fraissinet
Photo : Marlen Sauvage

Atelier d’écriture librement inspiré de la question quotidienne de Claude Enuset.
Marlen Sauvage

Vos petits bonheurs #25

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« L’eau, source de vie, chute sous les lumières d’automne et les reflets de feu. Le troupeau, têtes baissées, ne s’en aperçoit pas ».

Texte et photo : ©Monique Fraissinet

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Automne (To do list 3)

Dans la série des « To do list » écrites en atelier et inspirées par  Christine Jeanney et Marie-Christine Grimard, voici un troisième texte, écrit par Monique Fraissinet.

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• Se baigner dans une lumière plus douce
• Lire dans le ciel la course raccourcie du soleil
• Laisser la lumière éclairer le rouge des vignes vierges
• S’éblouir avec l’or des feuilles du noyer
• Voir sur les pentes le bleu gris de la lumière, le violet des bruyères
•• Mûrir dans le jardin les boules orangées des potirons
•• S’ouvrir les bouches béantes des bogues
• Caresser le velours d’un bolet tête de nègre
• Peindre le marron des labours et la palette des couleurs du vignoble
• Faire le premier trajet à pied vers l’école
• Traîner dans la senteur des fougères
• Se souvenir de l’odeur des livres neufs
• Couvrir ses cahiers de papier bleu
• Ecrire à l’encre violette son nom sur l’étiquette.

Texte : Monique Fraissinet
Photo : Marlen Sauvage

La maison forestière

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Un texte écrit hors atelier, par Monique Fraissinet

Au moment où elle posait son ouvrage, elle a compté les jours, plus que deux et elle serait là-bas. Quand elle en parlait, elle disait toujours là-bas, et tous savaient où se situait la-bas. On y arrive par une route étroite, quatre épingles à cheveu. La première chose qu’elle voit, qui dépasse au-dessus du toit, le grand séquoïa. Il n’a pas beaucoup poussé depuis trente ans, faut dire qu’il avait déjà plus de cent vingt ans quand nous étions là. Il est comme moi, on ne pousse plus après.

Dès cet instant lui revint l’odeur qui se dégageait de cet arbre séculaire. Ah, ça sent encore la résine ! dit-elle dès qu’elle ouvrit la portière de la voiture . Son premier pas au sol, il est hasardeux, elle s’appuie sur sa canne tandis que Geoffrey lui prend le bras.

Ils lui ont coupé les grandes branches courbes qui le reliaient au sol et permettaient à tous les enfants d’y grimper dedans et d’aller s’y cacher. C’est pour le protéger de l’incendie m’a dit Geoffrey.

Son regard sur la façade de la maison est fixe. Grand Dieu, ils ont tout laissé périr. MAISON FORESTIERE DU MARQUAIRES. L’inscription gravée sur la plaque de marbre, qui fut blanc, au-dessus de la porte d’entrée, disparaît presque totalement sous une coloration verdâtre, la date de construction n’est plus lisible.  Dire qu’avec Marcel, on la nettoyait au moins une fois l’an.

Au-dessous de la plaque, la double porte qui ferme, enfin, qui tente de fermer l’entrée n’est plus que le reste de quelques planches verticales complétement délabrées, disjointes, écorchées à en voir les veines.

Elle voudrait bien s’avancer mais ce n’est pas aisé de franchir les hautes herbes, les ronces et les orties qui camouflent les deux marches d’escalier. Personne n’est entré là depuis combien d’années ? A droite de la porte d’entrée, la fenêtre, derrière deux barreaux de fer rouillés n’a plus de vitres. Toutes cassées. Elle donnait dans l’arrière-cuisine. On y entend des bruits, comme quelque chose de sauvage qui habite à l’intérieur. Un chat égaré, peut-être ?

Tu vois, quand on était là, avec ta mère, tes oncles et tantes, je me faisais un grand plaisir d’entretenir la maison et les alentours. Mon dieu ! Mon dieu ! ne cesse-telle de dire, le reste des mots restant enfouis, qu’est-ce qu’il en ont fait de cette pauvre maison ? L’Etat laisse tout périr.

La maison était construite en L. Sur la gauche, le portail qui clôturait le grand parterre n’existe plus.

Tout le long de la façade, des herbes couchées par des pas qui se sont aventurés là. Pour aller voir quoi ? Tout au fond, c’était la salle à manger des officiers.

Dans un coin à gauche, seuls, les rubans de bergère survivent, dans cet espace qu’elle avait tant bichonné. Là, j’avais planté des hortensias, ils camouflaient la barrière de béton au bord du mur, juste en-dessus de la route, là, au centre du parterre, ton grand-père y semait des zynnias, là, j’avais fait un carré de reine-marguerites. J’en faisais des bouquets pour mettre sur la table des officiers, il fallait que la partie de cette maison qui leur était réservée soit toujours impeccable. Ils débarquaient sans prévenir. Tu vois, c’était pour eux leur résidence d’été. Ton grand-père mettait alors son uniforme officiel de garde-forestier. Il était fier de porter cet habit. Les soirs, quand il faisait chaud, après le repas, avec les enfants, nous allions chercher de l’eau à la fontaine, pour arroser les fleurs. Qu’est-ce qu’elle est devenue cette fontaine ?

Ça me fait un choc, vois-tu ! Aides-moi, on va faire le tour du bâtiment.

En contrebas, le jardin potager est remplacé par des taillis broussailleux. Ton grand-père cultivait des glaïeuls, sur tout ce bancel. C’était son petit orgueil à lui, il en variait les couleurs, il les choyait et les offrait à ceux qui nous rendait visite.

Elle ne parlait plus. Elle peinait à marcher, ses yeux cherchaient à apercevoir quelque trace de ce qu’elle avait laissé là depuis trop longtemps.

Sur le rebord du bassin-lavoir, un arrosoir en zinc, cabossé, surgissait des lianes de lierre qui rampaient et qui pendaient. L’eau suintait de la voûte recouverte de mousses et de plantes qui supportaient de vivre sans lumière et sans chaleur. Il n’y faisait pas chaud, là, l’hiver, en plein nord. Pour faire la lessive, j’en ai eu des engelures ! Elle coule encore la source. Elle était bonne l’eau, on la buvait, on n’avait pas autre chose.

La nature reprend ses droits et la place des hommes, se dit-elle. Nous vivions seuls ici, les premières maisons sont à trois kilomètres au moins, mais la vie était partout. Le lieu en devient effrayant. Et les meubles que sont-ils devenus ? La porte de la cave, côté nord est ouverte. Avec un bâton, Geoffrey frappe les herbes pour tenter de leur frayer un passage jusque là. Stupéfaite par ce qu’elle découvre, elle regarde, sans mot dire, la bouche ouverte, seul un souffle de désespoir en sort. Un chèvrefeuille s’est infiltré dans la cave au plafond effondré. Un tonneau renversé est au milieu des décombres. L’accès devient dangereux. Elle serre un peu plus fort la main de son petit-fils. Une larme coule sur son visage.

Texte : Monique Fraissinet
Photo : Marlen Sauvage