Petits bonheurs (212)

© Monique Fraissinet – Coucher de soleil à Villeneuve-d’Asq mars 2022

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,
Comme une explosion nous lançant son bonjour !
– Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !

Je me souviens ! J’ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite…
– Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon !

Charles Baudelaire

Un petit bonheur suggéré par Monique Fraissinet, merci à toi ! MS

Un atelier avec Claude Simon, un texte de Monique F.

© Marlen Sauvage 2016

L’artisan n’avait pas de fil à plomb, pour preuve, le mur dans la cuisine, en entrant à droite n’a rien de rectiligne, vers le bas il est gonflé comme une éponge, est-ce pour sa solidité qu’il a été construit plus large à la base ? Il est plus étroit sur la hauteur jusqu’au plafond, les pierres ont été recouvertes de plâtre mal lissé sur lequel on peut imaginer le contour de l’Afrique, la tête d’un bœuf et dans un petit recoin caché lorsque l’on laisse la porte fermée, des initiales tracées au charbon de bois, un peu comme un dessin rupestre, personne ne les a effacées, elles sont là depuis longtemps, la peinture qui recouvre ce mur est toujours la même depuis cinq décennies, elle est bleue, d’un bleu sali par la fumée de l’âtre, si bien que les multiples calendriers des P.T.T., accrochés y ont laissé leur empreinte rectangulaire, la poussière s’est logée sur les replis de la peau de ce mur, poussière qui n’a jamais été enlevée sauf par les manteau et veste suspendus à la seule patère de bois vieilli et vermoulu ; la lumière du jour entrait peu dans cette pièce et ces vêtements donnaient l’illusion de quelqu’un tapi contre le mur, la table et les chaises étaient les seuls éléments mobiles de cette pièce, deux placards avaient été creusés dans l’épaisseur des murs, leurs portes avaient été ajustées selon la courbure du mur, ils fermaient correctement, la peinture du pourtour des serrures de ces portes a disparu, usée par les années, dans l’un les provisions d’épicerie, pâtes, sucre, farine, sel, une boîte métallique qui fut rouge et qui aujourd’hui est criblée de tâches de rouille, pas de chocolat, en ces temps si durs, il est réservé pour les étrennes au jour de l’an ou pour Noël, il n’y avait pas non plus de boîtes de tomates, de lentilles ou d’épinards, le jardin potager permettant de faire des conserves dans des bocaux de verre, le pain cuit dans le four banal du hameau est conservé dans un sac de toile de lin grisâtre laissant apparaître la forme arrondie de la miche qui n’a pas été entamée, elle le sera juste après que la maîtresse de maison ait fait le signe de croix au-dessus de la croûte dorée, un pot en terre cuite contient la graisse de porc nécessaire aux assaisonnements des plats, dans l’autre placard, le plus à gauche à côté de la fenêtre donnant sur la cour intérieure, la tome des fromages de chèvre s’écoulait des faisselles, une odeur aigre de petit lait s’en échappait.

Par souci d’économie il ne fallait pas allumer la lampe avant que la nuit noircisse la pièce, c’est alors qu’en entrant on distinguait tout juste une silhouette, quelqu’un d’assis devant l’âtre flambant à peine, ce qu’il restait des nuances claires des murs ne permettait pas d’identifier précisément la vie domestique dans cette maison. La petite fille entrait sur la pointe des pieds, évitant d’attirer vers elle les regards de ceux qui seraient là, et pourtant elle ne pouvait s’empêcher de craindre que quelqu’un s’échappe de derrière ces vêtements suspendus à la patère de bois, elle se souvient qu’un jour, à l’aide d’un charbon de bois tiré de l’âtre, elle a écrit ses initiales sur le mur du côté droit du chambranle de la porte d’entrée, témoin de l’année où elle était entrée à l’école communale, elle pensait même que c’était joli puisque personne ne les avait effacées, les poussières invisibles à l’œil nu dégagées par le feu de cheminée s’étaient déposées depuis des années sur le plâtre mal lissé du mur, elles y restaient collées et personne n’en faisait cas, ce n’était pas l’essentiel.

La journée de travail finie, chacun rentrait et prenait place autour de la table, le repas se prenait en silence dans une ambiance quasi monacale. La petite fille occupait ses yeux à déchiffrer, sur le mur en face d’elle, le contour de l’Afrique, la tête de bœuf, ça l’amusait, elle recommençait de même à chaque repas, ainsi elle parvenait mieux à supporter ces longs silences et les bruits de bouche.

Il n’y avait pas de livres, pas d’argent pour en acheter, Léonie, dès qu’elle pouvait sortir de table, se mettait à feuilleter les calendriers des P.T.T., elle connaissait par cœur les dates des foires à Florac, elle annonait les noms des Saints, cherchait à trouver celui qui portait le prénom de son père ou de sa mère, elle retenait ces dates de fêtes à souhaiter, elle aimait particulièrement la carte verte de la Lozère imprimée sur deux feuillets au centre du calendrier, elle connaissait parfaitement les noms des villes, bourgs et hameaux du département, la superficie et le nombre d’habitants, au fil des mois, la mère notait les kilos de fromage de chèvre ainsi que le nombre des chevreaux vendus, sur la ligne d’un jour des mois de janvier ou février, selon les années, le père avait inscrit le poids des deux cochons tués, il pouvait ainsi comparer avec les années précédentes, la dernière page de chaque calendrier n’était pas imprimée, elle servait de mémento, la date d’une crue importante, une adresse, le résultat du scrutin d’une élection municipale, pour ne pas oublier et en reparler dès que l’occasion se présentera, parce qu’il se présente toujours des occasions pour en reparler, au bout de quelques années la ficelle qui permettait de suspendre ces calendriers se cassait, on la remplaçait parce qu’il ne fallait pas jeter, ces calendriers étaient les archives, témoins des années passées, témoins de leur emplacement sur ce même mur par la trace rectangulaire de peinture bleu-clair qu’ils laissent derrière eux.

Autrice : Monique Fraissinet

A la recherche de souvenirs manquants, Monique F.

© Marlen Sauvage 2019

Il y avait du saucisson pour manger, de l’eau dans une petite bouteille qui avait goût à vin, les brebis tout autour, moi et ma grand-mère, assises à l’ombre d’un pin ; la pente n’était pas très raide, la barrière n’était pas si haute, mais le vélo roulait beaucoup trop vite ; vacances à la mer, la cuisine était minuscule, le tabouret immense ; un bonnet jaune, un pull jaune, un pantalon jaune, et tout ça minuscule, c’était ma petite sœur ; un chien blanc à droite, un chien noir à gauche, j’aurais pas du rester ; le train était bondé, les gens se sont serrés pour nous faire de la place, j’ai aimé le gâteau de la dame ; une forêt avec des pins immenses, un sentier rectiligne, un vingtaine d’enfants en vélo, et des limaces qui traversaient, je ne devais absolument pas les écraser ; un grand homme avec une barbe blanche, un nom imprononçable, des insectes et une histoire de rat qui se bat contre un dinosaure ; le Mont Sinclair était vraiment loin, sa main dans la mienne, on ne se lâcherait pas avant d’être arrivés.

Autrice : Monique Fraissinet

Là où la vie le mène, Monique Fraissinet

© Marlen Sauvage 2022 – Cascade Bras-Rouge, Cilaos, La Réunion.

Edward avait mis de côté son travail, cette vie faite de compétitions aux profits ne lui convenait plus. Il
avait laissé un mot sur la table Je sors prendre l’air. Il n’avait pas claqué la porte derrière lui pour ne pas
la réveiller. Il prit la rue qui le menait à la gare, jeta un coup d’œil sur le tableau d’affichage des trains au
départ. Celui affiché à la troisième ligne le Catskill Mountain Railroad allait vers le nord, il alla se
renseigner au guichet.

  • Jusqu’à Kingston, trois heures quinze de trajet Monsieur, ce n’est pas le plus rapide.
    Il ne voulait plus être l’esclave du temps, ce trajet était parfait. Le billet en poche, le sac sur le dos, en
    franchissant la porte du wagon il se surprit en poussant un Hourrah !
    Arrivé en gare, Edward traversa le hall, jeta un coup d’œil à gauche puis à droite. Toilettes. Le nécessaire
    indispensable ensuite ce sera au petit bonheur la chance. Il continuera sur sa droite.
    La gare est proche de la forêt. Après avoir marché deux heures en longeant l’unique chemin qui serpente
    entre feuillus, trembles, épinettes et résineux, il s’arrête devant une cabane construite en rondin de bois au
    toit d’un seul pan, plutôt bas, recouvert de mousses et de petites branches de bois morts qui gisaient là
    depuis on ne sait combien d’automnes et d’hivers.
    A l’intérieur régnait un fouillis innommable, une femme qui semblait être plus proche de l’au-delà que de
    son avenir était assise sur un fauteuil aussi usé qu’elle ; il était seul, elle le suivait des yeux, elle
    grommelait la bouche entrouverte. Il était entré dans cet endroit insolite où l’on trouve de tout et de rien,
    mais tout ce qui peut servir aux égarés. Il choisit une carte postale, rognée sur les coins, illustrée d’une
    magnifique cascade qui chute entre les arbres d’une forêt dense et au bas de l’image, en lettres blanches les
    mots Welcome to the wilderness – Bienvenue dans la forêt sauvage – sans indication de lieu précis. A cet
    achat, il ajouta un carnet à la couverture de moleskine noire, deux crayons à papier HB, une gomme.
    Parfois, je n’ai aucune idée où ma vie me mène mais je laisse faire. Probablement qu’elle connaît mieux
    la route que moi, ces quelques mots hâtivement écrits au dos de la carte, Edward les adressait à sa femme
    alors qu’il marchait vers les montagnes du Catskill.
    Arrivé au bout du chemin, une large plate-forme. Il s’est assis, jambes pendantes, au bord de la très haute
    falaise qui surplombe l’immense plaine où coule le fleuve Hudson et où scintille l’eau de deux lacs. Il
    caresse des yeux et du bout des doigts les multiples inscriptions gravées au sol sur les dalles des pierres
    calcaires qui l’entourent. Son imagination aidant, il construit l’histoire de ceux qui ont laissé là leurs
    initiales pour l’éternité et pour asseoir le début de leurs idylles quelques-uns y ont ajouté une date, un
    prénom. Il se signe. Edward a cette étrange habitude de se signer quand quelque chose le touche
    profondément, un peu comme une prière ou une incantation, tout simplement ça le soulage, lui-même ne
    sais pas pourquoi, il faudrait creuser un peu.
    Pour le plaisir de la vue, la nature a assorti toutes les couleurs. Edward parle seul à haute-voix, recueillant
    cette beauté qui s’ouvre devant lui. Loin, très loin, la ligne d’horizon se perd dans un peu de brume. Un
    homme fraîchement rencontré sur sa route s’en émeut, il reste en arrière, se tait pour ne pas troubler cet
    instant qu’il trouve magique.
    Au loin, très loin sur la droite, les contreforts des Appalaches se dessinent sous un ciel d’un bleu
    incomparable.
    Dans son for intérieur, la plénitude, la gratitude pour cette belle étendue verte parsemée de quelques bois
    plus foncés et l’eau pour donner la vie. L’énorme quantité d’oxygène qu’il respire, qu’il consomme
    avidement lui remplit les poumons comme cela ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps.
  • Viens t’asseoir prés de moi, dit-il à l’homme qui était resté derrière lui et qu’il apercevait en tournant un
    peu la tête.
    Ils étaient là comme deux jumeaux, chacun son chapeau de cuir aux lanières nouées sous le menton, deux
    ermites dans un pur silence et ça leur va bien.
    Il prit le calepin et le crayon qu’il avait enfouis dans la poche intérieure de sa veste. Il força un peu sur la
    charnière du carnet pour le maintenir ouvert. Sur la première page il notait :

2 juillet 2019. Un homme que j’ai rencontré sur mon chemin est assis prés de moi, nous ne nous parlons
pas, ensemble nous buvons la nature. Je cherchais un instant comme celui-ci depuis bien longtemps, un
espace de temps où personne ne me demande ni un résultat, ni un rendement, ni un projet, ni un
aboutissement. J’ai tout à prendre, rien à rendre. Un rapace majestueux, un aigle sans doute, plane près de
nous, j’entends le frou-frou dans ses plumes, le vent s’y engouffre et glisse puis, comme si sa tête était
montée sur un ressort, il la tourne vers nous, je distingue parfaitement son bec crochu, ses gros yeux
jaunes, ses redoutables serres. Il vole jusqu’à ne percevoir qu’un point que mes yeux ont du mal à déceler.
Sur ma gauche se dresse un arbre en forme de monstre, je l’écoute bruire doucement, tout doucement, il
est là depuis tellement d’années, il mourra à cette place. Une graine l’a mis là, d’ici il connaît tout, mieux
que moi.
Au-dessus le ciel se teinte de violet alors que le soleil se laisse glisser vers l’horizon. Il ne tardera pas à
faire nuit. Il me faudra poster la carte à Zabeth.
Il referma le carnet, le replaça dans la poche intérieure de sa veste.
L’homme venait d’enlever ses lunettes noires qui lui couvraient largement le visage. Pour la première fois
Edward vit ses yeux.
Edward n’avait pas d’itinéraire, pour avoir un itinéraire, il faut un plan, et de plan il n’en avait pas, pas plus
qu’il n’avait de projection dans l’avenir. Ils quittèrent ensemble les lieux et comme une évidence, partirent
dans la même direction, accordant naturellement leur rythme de marche, aucun des deux ne se souciant de
savoir si la compagnie de l’autre dérangeait. Seule la route sait où la vie les mène. Edward ne vit aucune
boîte aux lettres.

Autrice : Monique Fraissinet

Là où la vie le mène, Monique Fraissinet

Edward avait mis de côté son travail, cette vie faite de compétitions aux profits ne lui convenait plus. Il avait laissé un mot sur la table Je sors prendre l’air. Il n’avait pas claqué la porte derrière lui pour ne pas la réveiller. Il prit la rue qui le menait à la gare, jeta un coup d’œil sur le tableau d’affichage des trains au départ. Celui affiché à la troisième ligne le Catskill Mountain Railroad allait vers le nord,  il alla se renseigner au guichet.

– Jusqu’à Kingston, trois heures quinze de trajet Monsieur, ce n’est pas le plus rapide.

Il ne voulait plus être l’esclave du temps, ce trajet était parfait. Le billet en poche, le sac sur le dos,  en franchissant la porte du wagon il se surprit en poussant un hourrah !

Arrivé en gare, Edward traversa le hall, jeta un coup d’œil à gauche puis à droite. Toilettes. Le nécessaire indispensable ensuite ce sera au petit bonheur la chance. Il continuera sur sa droite.

La gare est proche de la forêt. Après avoir marché deux heures en longeant l’unique chemin qui serpente entre feuillus, trembles, épinettes et résineux, il s’arrête devant une cabane construite en rondin de bois au toit d’un seul pan, plutôt bas, recouvert de mousses et de petites branches de bois morts qui gisaient là depuis on ne sait combien d’automnes et d’hivers.

A l’intérieur régnait un fouillis innommable, une femme qui semblait être plus proche de l’au-delà que de son avenir était assise sur un fauteuil aussi usé qu’elle ; il était seul, elle le suivait des yeux, elle grommelait la bouche entrouverte. Il était entré dans cet endroit insolite où l’on trouve de tout et de rien, mais tout ce qui peut servir aux égarés. Il choisit une carte postale, rognée sur les coins, illustrée d’une magnifique cascade qui chute entre les arbres d’une forêt dense et au bas de l’image, en lettres blanches les mots Welcome to the willderness – Bienvenue dans la forêt sauvage – sans indication de lieu précis. A cet achat, il ajouta un carnet à la couverture de moleskine noire, deux crayons à papier HB, une gomme.

Parfois, je n’ai aucune idée où ma vie me mène mais je laisse faire. Probablement qu’elle connaît mieux la route que moi, ces quelques mots hâtivement écrits au dos de la carte, Edward les adressait à sa femme alors qu’il marchait vers les montagnes du Catskill.

Arrivé au bout du chemin, une large plate-forme. Il s’est assis, jambes pendantes, au bord de la très haute falaise qui surplombe l’immense plaine où coule le fleuve Hudson et où scintille l’eau de deux lacs. Il caresse des yeux et du bout des doigts les multiples inscriptions gravées au sol sur les dalles des pierres calcaires qui l’entourent. Son imagination aidant, il construit l’histoire de ceux qui ont laissé là leurs initiales pour l’éternité et pour asseoir le début de leurs idylles quelques-uns y ont ajouté une date, un prénom. Il se signe. Edward a cette étrange habitude de se signer quand quelque chose le touche profondément, un peu comme une prière ou une incantation, tout simplement ça le soulage, lui-même ne sait pas pourquoi, il faudrait creuser un peu.

Pour le plaisir de la vue, la nature a assorti toutes les couleurs. Edward parle seul à haute-voix, recueillant cette beauté qui s’ouvre devant lui. Loin, très loin, la ligne d’horizon se perd dans un peu de brume. Un homme fraîchement rencontré sur sa route s’en émeut, il reste en arrière, se tait pour ne pas troubler cet instant qu’il trouve magique.

Au loin, très loin sur la droite, les contreforts des Appalaches se dessinent sous un ciel d’un bleu incomparable.

Dans son for intérieur, la plénitude, la gratitude pour cette belle étendue verte parsemée de quelques bois plus foncés et l’eau pour donner la vie. L’énorme quantité d’oxygène qu’il respire, qu’il consomme avidement lui remplit les poumons comme cela ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps.

– Viens t’asseoir prés de moi, dit-il à l’homme qui était resté derrière lui et qu’il apercevait en tournant un peu la tête.

Ils étaient là comme deux jumeaux, chacun son chapeau de cuir aux lanières nouées sous le menton, deux ermites dans un pur silence et ça leur va bien.

Il prit le calepin et le crayon qu’il avait enfouis dans la poche intérieure de sa veste. Il força un peu sur la charnière du carnet pour le maintenir ouvert. Sur la première page il notait :

2 juillet 2019. Un homme que j’ai rencontré sur mon chemin est assis près de moi, nous ne nous parlons pas,  ensemble nous buvons la nature. Je cherchais un instant comme celui-ci depuis bien longtemps, un espace de temps où personne ne me demande ni un résultat, ni un rendement, ni un projet, ni un aboutissement. J’ai tout à prendre, rien à rendre. Un rapace majestueux, un aigle sans doute,  plane près de nous, j’entends le frou-frou dans ses plumes, le vent s’y engouffre et glisse puis, comme si sa tête était montée sur un ressort, il la tourne vers nous, je distingue parfaitement son bec crochu, ses gros yeux jaunes, ses redoutables serres. Il vole jusqu’à ne percevoir qu’un point que mes yeux ont du mal à déceler.

Sur ma gauche se dresse un arbre en forme de monstre, je l’écoute bruire doucement, tout doucement, il est là depuis tellement d’années, il mourra à cette place. Une graine l’a mis là, d’ici il connaît tout, mieux que moi.

Au-dessus le ciel se teinte de violet alors que le soleil se laisse glisser vers l’horizon. Il ne tardera pas à faire nuit. Il me faudra poster la carte à Zabeth.

Il referma le carnet, le replaça dans la poche intérieure de sa veste.

L’homme venait d’enlever ses lunettes noires qui lui couvraient largement le visage. Pour la première fois Edward vit ses yeux.

Edward n’avait pas d’itinéraire, pour avoir un itinéraire, il faut un plan, et de plan il n’en avait pas, pas plus qu’il n’avait de projection dans l’avenir. Ils quittèrent ensemble les lieux et comme une évidence, partirent dans la même direction, accordant naturellement leur rythme de marche, aucun des deux ne se souciant de savoir si la compagnie de l’autre dérangeait. Seule la route sait où la vie les mène. Edward ne vit aucune boîte aux lettres.

Autrice : Monique Fraissinet

© Monique Fraissinet 2022

Visages, par Monique Fraissinet

© Edouard Boubat 1989

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)  

Je me souviens de sa bouche. C’est ce qui m’avait attiré chez lui, et d’aussi loin que je me souvienne je ne crois pas avoir attaché autant d’importance aux lèvres d’un garçon. Les siennes avaient un goût boisé. Rien d’autre que ses lèvres. C’est d’elles que j’allais apprendre à me nourrir de la beauté de la forêt. Pourtant ce matin là , dès le réveil  alors que nous étions allongés sur le sol, l’ombre des multitudes d’arbres au feuillage dense flottait dans ses grands yeux clairs, même les nuages n’attiraient pas son attention. L’odeur de la moisissure de l’humus, celle âcre des fougères entraient dans ses narines qui s’emplissaient du nectar de la terre et il tenait à me le faire remarquer. Il m’apprenait la nature tout simplement. 

Au-delà de la beauté du paysage, et depuis le soir, je n’avais d’yeux que pour lui, je me rassasiais des moindres détails de son visage. Ses sourcils étaient aussi denses et aussi doux que la mousse verte qui s’étendait souplement sous notre couchette. Sa peau était aussi lisse, aussi fraîche, que celle des cèpes ambrés que nous avions cueillis. 

Si maintenant, je le voulais, je n’avais qu’à suivre cet homme des bois, j’étais prête à arpenter toutes les pinèdes, à connaître tous les champignons, à cueillir les lichens vert-de-gris qui s’accrochaient aux troncs et aux branches, je ne me soucierais pas du temps qui passe. Je le laisserai marcher devant, je ne me lasserai pas de regarder son cou, sa nuque, ses cheveux noirs hirsutes. 

J’ai trop longtemps gardé une méconnaissance de l’osmose qui peut exister entre la nature et l’homme. Au lieu des rêves, je m’emplis de ce bonheur de l’avoir lui et moi à ses côtés, je serai le fruit qu’il aura fait naître de ses bourgeons de savoirs. Peu importe les écarts ou les refus qu’il existe entre nous, je n’aurai aucun mal à m’adapter. Même lorsque son crâne sera chauve, même quand ses yeux n’y verront plus beaucoup, nos pas s’accorderont pour traverser ensemble toutes les forêts, toutes les pinèdes,  à connaître tous les champignons, à cueillir les lichens vert-de-gris qui s’accrocheront encore et toujours aux troncs et aux branches, je ne me soucierais pas du temps qui passe, ses racines seront les miennes.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens

Peau épaisse, ratatinée, plissée ou tendue, cicatrices ; à gauche, la lèvre supérieure figée à tout jamais, relevée jusqu’à la base du nez laissant voir des dents chevalines.

Au-dessus de ses yeux vairon, à droite, un accent circonflexe, broussailleux, couleur charbon, à gauche une légère courbe, même broussaille couleur charbon ; géométrie variable, déséquilibre clownesque.

Distorsion de couleurs sur le côté droit dessinant un rond blanc parfait au milieu d’une barbe de sept jours noire drue et fournie ;  le yin et le yang non souhaité.

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant

Les rares fois, le soir, où il se penchait sur  moi pour me témoigner un peu d’affection, je redoutais le contact râpeux de sa peau, les os de sa mâchoire inférieure formaient des angles qui cognaient contre ma joue, ses lèvres minces jusqu’à parfois devenir inexistantes tant sa bouche se contractait,  me faisaient redouter le moment du coucher. Je ne pourrais pas dire s’il fermait les yeux pour savourer un éventuel plaisir d’être près de mon visage ou si au contraire c’était pour lui une contrainte ou un rituel. Ce visage n’avait pas la douceur que j’en attendais. Le matin d’après le jour de cette non caresse, la lueur du jour  étant entrée dans la chambre, je percevais un visage différent. Durant la nuit sa barbe avait pris une coloration différente de celle du soir, assombrissant son teint, ses lèvres ne s’étaient pas desserrées malgré le repos de la nuit. Je ne me suis jamais posé de questions sur son âge, pour moi il était vieux. Ce n’est que quelques décennies plus tard que j’ai compris qu’il avait été jeune, quand, après un été particulièrement chaud qui avait brûlé sa peau claire, j’ai remarqué  que quelques sillons fendaient ses joues, d’abord à partir de la commissure de ses lèvres, puis plus près de ses tempes. Son front avait peu changé, traversé de part en part par trois rides qu’il entretenait en soulevant régulièrement ses sourcils peu épais comme pour ouvrir plus amplement ses yeux ou marquer sa désapprobation. Son caractère se lisait sur son visage. Ses yeux clairs ajoutaient de la froideur à son regard qu’il maintenait toujours à distance de celle ou celui qui était face à lui. J’avais  noté qu’il n’avait jamais de cernes ni de poches sous les yeux. Ses cheveux fins, toujours coupés très courts et peignés vers l’arrière ne blanchirent jamais contrairement à sa barbe qu’il négligeait de raser en avançant dans les années. Comme il souriait peu je ne saurais dire s’il avait eu auparavant de belles dents. Les années faisaient leur travail, ternissant sa peau. Ses oreilles pour lesquelles je n’avais jamais vraiment rien remarqué sauf qu’elles étaient écartées de son visage sans être en feuilles de chou, avaient changé, en tout cas elles étaient différentes et ça j’en étais certaine sans savoir dire quels détails m’avaient frappé mais c’était une réalité. Ses joues se creusaient, seul son nez n’a jamais changé sauf qu’il supportait maintenant des lunettes cerclées de métal blanc.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes

Chargé de la surveillance dans le grand hall du palais de justice, chaque jour, chaque jour et encore depuis la nuit des temps, ils sont là ; les visages pâles de ceux que la peur paralyse ;  les visages rouges ou violacés de ceux qui ont souffert de l’errance et du froid de la rue ; les visages émaciés, grêlés ; les visages dissimulés pour passer incognito ; les visages blasés des habitués ; les visages faussement décontractés dont le cœur est prêt à lâcher ; les visages luisants de sueur parce que la peur au ventre ; les visages qui scrutent ; les visages des honteux qui baissent les yeux ; les visages de colère, de vengeance, de rancœur ; le reflet sociétal dans quelques mètres carrés, des hommes et des femmes qui, a un moment ont franchi leurs limites, des limites.

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas) 

Je peux dire que jusqu’à mes dix ans je n’ai vu que toi, tu étais l’unique homme qui partageait ma vie, du matin au soir tu m’apparaissais lisse, lisse en toutes circonstances, tu n’effaçais jamais le rictus qui faisait froncer tes sourcils séparés par trois rides profondes, marquées jusqu’à la mort, je me disais que tu étais né avec, quand je dis lisse, il ne faut pas se méprendre, je veux dire par là que ce qui m’agaçait en te regardant c’est que tout était réglé avec des habitudes inébranlables,  dans tes gestes, le port de tête, ton regard froid, certainement à cause de la couleur de tes yeux, de l’autorité que tu incarnais, ta bouche ne s’ouvrait que pour jeter des froids, tes lèvres que je n’ai jamais vues tant elles étaient inexistantes, je ne les ai jamais senties sur mes joues, par contre, ce sont tes phalanges que je redoutais,  pour des revers, tu avais de trop grandes mains… les quelques rares fois où j’ai caressé tes mains, c’était pour suivre avec mes petits doigts tes veines gonflées et bleues que je faisais rouler, que je suivais avec précision comme de petits chemins, je les comparais avec celles de l’autre main, le claquement de ta langue sur ton palais signifiait que mon jeu devait cesser, j’avais tout saisi, j’aurais aimer jouer à la coiffeuse avec toi, coiffer tes cheveux fins peu épais, changer ta coiffure, mais non, impossible, je le redis tu étais lisse, résolument réfractaire à tout changement, ta barbe tu l’effaçais trois fois pas semaine, pas plus pas moins, je le sais parce que de ma chambre j’entendais le bruit du rasoir électrique, tu baissais la tête seulement pour lire le journal, une main sur la tempe gauche, la main droite tournant les pages, tes paupières cachaient tes yeux, le silence, toujours le silence, pas de commentaires. La peau lisse de ton visage je ne l’ai caressée que bien trop tard, mais c’était trop tard.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la photo de Edouard Boubat – Café La Tartine, rue de Rivoli Paris 1989, au début de cette publication).

La vitre du bar derrière laquelle vous vous êtes installée est partiellement couverte de buée dans l’angle supérieur droit. Vous ne tenez pas à être cachée, vous voulez voir. A l’extérieur des badauds passent devant la terrasse du café, vous observez, vous vous laissez aller, le menton soutenu par votre main. Vous vivez dans l’espoir de pouvoir écrire sans être dérangée, ce lieu vous paraît idéal. Écrire pour parler des visages, des autres, écrire pour parler de la ville. Vous êtes dans la réflexion, dans l’observation, vous vous laissez entraîner dans des pensées qui suggéreront l’écriture à venir. Vous étiez entrée transie de froid et maintenant c’est une douce chaleur qui remonte vers votre visage, devant vous votre carnet de notes est fermé. Vous ne savez pas encore ce qui va vous accrocher, le mouvement,  les bruits, les couleurs, vous vous laissez emporter dans la quête d’une situation qui vous fera basculer vers les premiers mots. Vous ne bougez pas, vos pupilles noires sont fixes. Vous savourez ces instants propices, quelquefois douloureux qui vous maintiennent dans l’instant présent. Votre monologue intérieur vous a-t-il fait basculer vers d’autres centres d’intérêts ? Votre respiration est calme, votre bouche fermée. Etes-vous là, déjà partie ou perdue ailleurs ? Un bruit de pas et instinctivement vous tournez votre regard vers la droite. Votre main n’a toujours pas bougé. Vous êtes tout simplement bien. Vous vous nourrissez de ce bien-être, vous oubliez que vous étiez venue là pour écrire. Un barman s’approche, vous commandez un café noir. Votre main droite déplace votre carnet de notes toujours et encore fermé.

Auteure : Monique Fraissinet

La dédicace, Monique Fraissinet

En préambule à ce texte que m’envoie Monique, je voudrais dire ma joie de voir publié son livre sur les écoles primaires de Lozère. Monique y a travaillé plusieurs années, elle l’a poursuivi avec ténacité et finalement terminé depuis que les ateliers d’écriture – dont elle était une participante assidue – ont cessé avec le deuxième confinement. Ce qui me conforte dans l’idée que l’atelier n’est qu’un lieu de passage, un endroit depuis lequel on donne un grand coup de pied dans ses peurs pour oser écrire par soi-même. MS

©Monique Fraissinet

Elle marche à contre-sens des badauds, avec à la main, un panier d’osier d’où débordent de grandes et fraîches feuilles vertes de blettes qu’elle vient sans doute d’acheter au marché. Elle jette un coup d’œil vers moi, avance la tête vers ceux qui sont devant la table de dédicace, lance une affirmation, quelques mots à qui les entendra « on en parle dans tout Florac ». L. qui passe par là, prend les mots au vol, me regarde et lance à son tour « ça ferait un titre de livre !», je cueille ce que je viens d’entendre, j’ouvre le cahier rouge posé sur la table et note pour ne pas l’oublier, il sonne bigrement bien. On en parle dans tout Florac ! Les rumeurs courent, se faufilent, s’accrochent, se déforment, se reforment, s’effilochent, se taisent, repartent à la moindre étincelle, au moindre son des voix qui les propagent. Il y celles qui courent vite, celles qui font qu’on prend le temps de s’arrêter pour s’aviser et savoir si la rumeur est bien la vérité. Celle-ci en est une qui me va droit au cœur. L. m’a servi ce titre sur un plateau. Son sourire complice, ses yeux rieurs, le son agréable de sa voix, et je nous revois devant nos propositions d’écriture, la tête en l’air, la tête entre les mains, des bruits de pages, des cliquetis de stylos comme pour amorcer l’inspiration, des soupirs, des silences ou pas. S. se lance, elle n’est jamais à court d’idées. M. les épaules couvertes de multiples couches de vêtements dans des tons allant du rose pâle au violet plus soutenu – elle a toujours froid –  réfléchit d’abord,  construit dans sa tête. A. se déplace, va se mettre dans un fauteuil sous la véranda. Dans la cuisine, C. a préparé des « tartes à tout ». D’autres moins enthousiastes à écrire – mais ça va venir en mangeant – se laissent aller à la gourmandise. Puis chacune s’assied, se jette sur le clavier ou le stylo, les minutes se pressent, la sonnerie de Skype retentit, c’est déjà l’heure, par écran interposé nous allons lire notre production. Qui veut lire ? A. commence toujours ses propos par un soupir prolongé qui laisserait entendre qu’elle n’a pas su faire alors que ses textes sont toujours excellents. Chacune se lance, écoute les retours de M. Trois heures quasiment se sont écoulées, entretemps la nuit est tombée, les voitures quittent le parking. 

Aujourd’hui, je suis sur la place du marché pour trois heures de dédicace. La pile de livres prévue est épuisée, heureusement j’en ai laissé quelques-uns dans ma voiture pour reconstituer le stock. Il est midi, seuls deux volumes sont sur la table.

Monique Fraissinet

Cueillette, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

C’était, si je me souviens bien, à la fin d’un mois de juin, depuis au moins trente ans se sont écoulés, il faisait beau, le ciel était bleu, la température comme on l’aime au sortir du printemps, un été qui s’annonce en quelque sorte. En face de la maison, une petite colline boisée arborant une grande croix en son sommet minéral. Une saison de champignons comme on n’a pas eu depuis quelques années. Rien ne peut retenir Gaby, pas même la pêche, pas même les amis du bar-restaurant du Roc, pas même ses pinceaux et ses toiles, pas même ses chiens à promener. Cet ami de longue date m’invite à le suivre pour une cueillette comme je n’en ai jamais vu. Quatre paniers ne seront pas de trop, le couteau adéquat que doit avoir tout bon chercheur, c’est toute une Science. Je ne peux que lui faire confiance, Gaby est l’Homme des bois, un baroudeur des forêts, des rivières et des ruisseaux, surtout quand les grenouilles coassent même si c’est interdit. Vous avez compris rien n’arrête Gaby quand il est dans la nature de SA haute-Lozère. On prend la voiture pour aller un peu plus loin parce que par ici c’est beaucoup cherché, on poussera jusqu’au sectionnal. Invitée pour un week-end chez Gaby et Céline, je n’étais pas vraiment chaussée pour arpenter les bois mais qu’importe, j’ai le pied montagnard.

Nous roulons sur une dizaine de kilomètres, je ne vois aucune habitation dans le coin, seulement des bois de résineux et des troupeaux de vaches dans les prés. Nous prenons un chemin de terre qui s’enfonce loin dans la forêt sombre à cause de la hauteur des arbres qui empêchent les rayons de soleil de pénétrer. A part les gardes de l’Office National des Forêts, je me demande qui peut venir par là.« Là, c’est bon ! » dit Gaby, « on va se garer et on fera le bois en contre-bas, si je me souviens bien il y a une sapinette par là-bas ». Chacun un panier, on remontera les vider quand ils seront pleins. L’espoir que met Gaby dans sa future récolte ne m’étonne pas, il sait tout. La voiture ne gêne pas, on ferme à clef et nous voilà partis. « C’est ce bois que tu appelles le sectionnal ? Oui, je t’expliquerai plus tard, là, j’ai des droits. Tu passes à droite, je passe à gauche, on va pas se suivre sinon ça sert à rien ». L’odeur de  bois moisi, le tapis d’épines au sol, le vent qui se faufile dans les branches, des chants d’oiseaux, des branches tombées au sol qui gênent le passage, la lumière éteinte de cette forêt, chercher des champignons, ici ? Je le surveille du coin de l’œil, l’air de rien, parce qu’il faut qu’il ait eu mille raisons pour nous amener ici. J’aime bien les raisons que se donne Gaby pour me faire plaisir. Mais rien sur le sol pas la moindre tête de cèpe, des petites têtes noires comme il les appelle. Je ne dois pas les voir sans doute. Je tente de déceler le bruit des pas de Gaby mais le terrain est si insonorisé par les aiguilles de pins au sol que je n’entends rien. Je suis plus préoccupée par la recherche de sa silhouette que par la cueillette qui devait se solder par des kilos de champignons. Si au moins il avait mis une veste claire ou un bonnet rouge, si au moins il se manifestait par des cris de joie d’avoir – déjà – presque- rempli son panier, mais rien. Nous deux, perdus dans la forêt lointaine où on entend le chant du hibou, coucou ! Je l’appelle ! Ohé ! Gaby ! t’es où ? Pas de réponse. 

Moi qui me dis être une fille de la campagne, là, je ne suis pas tranquille, parce que je ne connais pas l’endroit, parce que je ne sais rien de ce qui entoure ce bois, parce que je n’ai aucun sens de l’orientation, parce que c’est sombre. C’est d’ailleurs comme ça quand je suis sur la route, dans un carrefour, aller à droite ou à gauche, forcément à force d’hésiter je ne prends pas le bon chemin. Je n’aurais pas pu lui refuser, j’aime trop être en sa compagnie silencieuse, mais en sa compagnie quand même. Il est leste le bougre, ça je le sais, il aura bien marché, lui à gauche, moi à droite. D’accord, mais où est sa gauche et moi ma droite ? Cet arbre là, il me semble que je suis déjà passée par là. Ils vont pas me faire le coup des carrefours. Ohé ! Gaby ! J’aurais dû prendre une montre (on n’avait pas encore les téléphones portables). Quand il aura le panier plein, il va bien remonter. Sur l’instant je le maudis mon ami, je n’ai plus envie de chercher, et puis le temps passe, ça doit bien faire une bonne vingtaine de minutes que nous sommes là, enfin que je suis là, seule, et que l’égoïste homme des bois qui-sait-tout-de-la-forêt-et-des-coins-à-champignons n’est plus dans ma ligne de mire pas plus qu’à portée de voix. C’est franchement pas drôle, en même temps je ne lui en veux pas, c’est Gaby, c’est un homme gentil, il est capable de me faire une farce, lui peut-être me voit mais ne dit rien. Je m’adosse au tronc d’un sapin, roi-des-forêts, tu parles, tous les mêmes troncs qui m’embrouillent, au moins chez nous, les châtaigniers laissent passer la lumière. Pas de panique. Gaby va s’inquiéter de ne plus me voir, lui seul sait si ce bois est grand, vers où aller pour retourner à la voiture. C’est pas le soleil qui va le guider ici, il faut qu’il ait une boussole dans la tête. Ohé Gaby ! Ohé Gaby ! 

Céline doit s’inquiéter, elle ne sait pas où nous sommes allés puisqu’au dernier moment Gaby a changé de direction, elle doit avoir l’habitude, peut-être qu’elle pense que nous nous sommes arrêtés au PMU – Gaby joue au tiercé – il gagne de temps en temps. J’ai les pieds mouillés, je commence à avoir froid, il ne doit pas être bien loin. Je veux rentrer. Quand je ne maîtrise plus la situation, mon cerveau devient un sens giratoire que je prends à défaut de tout autre. « Ah ! Tu es là ! J’ai fait un petit tour par là, y’en a qui sont déjà venus et qui ont tout raflé ! » Je fais celle qui… tant je suis ravie de le revoir. Mes battements de cœur accélérés par l’agacement que je me suis moi-même causé passent à un rythme quasi normal. Je n’aime pas contrarier Gaby, j’ai bien compris qu’il faut lui laisser croire qu’il gère parfaitement tout bien. Nous rebroussons chemin, en fait, je ne sais pas si nous rebroussons chemin où si nous prenons un autre chemin pour rejoindre la voiture ? L’essentiel est que nous puissions rentrer. La tête qu’il a fait quand il a mis la main dans la poche de sa veste, puis dans l’autre poche, puis dans le pantalon, puis il tâte son corps à travers les vêtements pour trouver le trousseau de clefs, comme fait la police quand elle veut savoir si vous êtes armé. Rien ! 

Pas du tout démonté le garçon. Nous étions face à face, moi avec des points d’interrogation dans les yeux, lui avec la certitude qu’il allait trouver la solution. « On va à la route, on arrêtera une voiture, j’irai chercher le double à la maison ». Pour me donner du courage j’avais envie de le prendre par la main quand il a pris mon panier de sa main libre. « C’est tout ce que tu as trouvé ? ».  Nous avons éclaté de rire. Il a posé les paniers vides sur la capot de la voiture. L’air tiède des débuts d’été n’avait pas atteint les sommets de la haute-Lozère. Ici tous connaissent Gaby. C’est un voisin du village qui nous a embarqués alors que nous avions déjà fait un bon kilomètre à pied sur la départementale. Gaby n’a pas donné les raisons de notre errement sur cette route. Ils se sont mis à parler comme s’ils venaient de se quitter.

Céline nous a vus débarquer sans panier, sans champignons, sans voiture. Je lui ai souri, je frottais mes doigts frigorifiés en joignant mes mains en même temps que je haussais les épaules pour marquer la cocasserie de la situation. « Je vais préparer quelques champignons qui sont au congélateur, il faut que Monique les goûte ! ». 

Gaby est allé ouvrir à ses chiens pour les faire courir un peu.

Monique Fraissinet

Ce texte est issu de la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

Woodstock 1969-2019, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

En ce matin neigeux du quatre janvier de la nouvelle année, envie de traîner, pas d’énergie, un café peut-être, non pas envie non plus. J’ouvre la boîte « Images », je fais défiler et  tombe sur des photos  prises en mai 2019 à Woodstock. Où sont-ils les hippies, de ce jour du 15 août 1969, qui par milliers arpentaient les rues de cette petite ville si tranquille et qui restera célèbre dans les annales de la musique et d’une nouvelle manière de vivre. Joe Cocker, Santana (que je ne me lasse pas d’écouter), Richie Havens, et tous ceux qui ont fait exploser leur réputation sur la scène devant 450 000 personnes ? Je voulais absolument voir Woodstock, j’avais en tête et en images le Woodstock qui a marqué mon esprit à un moment de ma vie où je me cherchais entre jupe longue et chemise fleurie, amourette débutante, envie de vivre libre et rejet de tout conformisme. Peace and Love.

Il faisait chaud et beau, je n’ai trouvé qu’une place presque vide. Des boutiques d’artistes décalés y ont trouvé place, il faut bien essayer de vivre de son travail, des magasins de fringues « Vintage Clothing », made in China, Asia et autres Indonésie, des guitares, batteries, mais pas d’accordéon, des bijouteries artisanales, des restaurants, des Coffee Shop, des Bed & Breakfast et autres qui ont pu et su tirer profit de cette ambiance dont leurs clients sont nostalgiques.

Photo : Monique Fraissinet

Il faut bien satisfaire une clientèle vieillissante qui se souvient de ses jeunes années, qui porte sur ses frêles épaules et ses corps déformés, une garde-robe vintage, achetée hors de prix dans les boutiques « bo-bo » branchées des capitales du monde, et qui cherche ici  celle qui lui laissera un souvenir de plus, et lui, qui traîne ses santiag éculés en raison de son âge qui ne lui permet plus de soulever correctement ses pieds. 
Des motards, tout de noir vêtus, sauf le bandana de couleur et cheveux au vent, font pétarader leur Harley Davidson.

La boutique « Dog Woodstock » sur la place, attire une clientèle féminine qui susurre à son chien qu’il sera-beau-dans-ce-beau-manteau-qu’il-n’aura-pas-froid-cet-hiver-et-puis-ces-chaussures-qu’elles-sont-amusantes, tandis qu’il renifle, museau au sol, les effluves de ses congénères, tire sur la laisse jusqu’à ce que Madame le prenne dans les bras pour aller choisir, pourquoi pas les nouvelles bottines à brides ou le nouveau manteau imperméable et chaud, rose à fleurs pour Toutoune et beige uni pour Toutou, une garde-robe sexuée. Pourquoi pas une nouvelle laisse avec des incrustations de pierres, pourquoi pas une gamelle où il est écrit « Hungry », au cas où sa maîtresse aurait oublié de le servir à temps ? Heureusement que le ridicule ne tue pas !

Auteure : Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet