Missive

Pour Sylvia

marlen-sauvage-Syvia

Tu es partie avec le jour, comme on va se coucher dans les dernières lueurs du soleil pour entrer dans le noir enveloppant des nuits silencieuses, sauf à entendre parfois hululer la chouette ou frémir les grands châtaigniers qui craquent de tous leurs os gris.

Tu t’es glissée dans les interstices de la matière là où tu savais que l’on ne verrait plus ta silhouette menue recroquevillée sur elle-même, tes yeux noirs perdus dans le désordre des images floues, ta bouche sensuelle à demi ouverte sur ce que tu ne comprenais plus, ne saisissais plus et qu’attristait un peu le froncement de tes sourcils.

Tu m’avais dit au revoir à ta façon, en acceptant que je sois tes yeux pour ce dernier livre que tu souhaitais écrire, et ta main ; tu aurais été la voix, cette voix si claire, si bien timbrée, rieuse, enjouée, qui nous chantait tant de chansons réalistes, et celles composées par ton père vénéré, Henri-Jacques le séducteur, dont tu avais rassemblé une grande part des écrits… Cette voix qui me disait ce jour-là ta lassitude.

Tu m’avais une fois encore désarçonnée par ton humour décalé, raillant la maladie, les dérives du corps et de la mémoire, et te pelotonnant dans ton moelleux pull gris tu m’avais demandé de parler, « parle et je t’écouterai ».

Tu caressais des doigts les franges de l’étole tunisienne que je venais de t’offrir, et dont les couleurs pâles s’accordaient à la pâleur de tes mains. Tu avais laissé refroidir l’infusion du goûter et sécher la madeleine, rien ne te faisait envie, tu aurais voulu de la brioche.

Avant de te quitter, j’avais passé sur ton visage à la peau fragile et transparente une crème à la rose, fraîche et parfumée, puis j’avais déposé un baiser sur ton front et tu avais fermé les yeux.

Je m’étais enfuie de la résidence des Châtaigniers le cœur défait.

Tu es partie ce 3 janvier et désormais tu vas me manquer.

 

 

 

 

 

 

 

Habibi [par Anissa, village francophone 2015, Korba ]

Comme l’a dit le grand poète :
A la fin tu es las de ce monde.
Un matin qui n’arrive jamais.
Un bateau qui ne connaît plus
Son port, une mer toujours houleuse

te berce pour te verser au fond
des tourbillons. Un cœur s’écœure
de n’avoir jamais su quand
sa voile ferait bon port…

Quand cesseront de saigner
ton corps et ton cœur ? Quand
cesseront tes yeux  de verser leurs
diamants ? Dis-moi, quand cesserai-je

de dire quand ? Que te faut-il
de plus ?! après un cœur écrasé ?
Une vie au goût amer et acerbe ?
Je n’ai plus de force, vois-tu

Alors pourquoi sans pitié me mènes-tu
à ma perte ? Tu es ce destin fatal
Qui s’acharne sur moi. Sous le masque
de l’amitié se dissimule toute la haine,
toute la rage, toute la férocité, toute la brutalité,
tout l’effroi, tout le noir, tout le désespoir
Et la mort

Tu veux tuer, massacrer sans entendre
ta proie gémir. Tu veux abattre sans voir
ta victime bouger. Tu veux faire taire en moi
la volonté, le désir du bonheur. Tu ne cesses
de me juger et de me condamner. Pauvre que je suis.

Le monde sous tes pieds ne cesse de t’applaudir
et ne cesse de me démentir et de me juger
et de me condamner. Sois heureux. Car
ta proie n’a plus de voix. Ta proie n’a plus
de cœur. N’a plus de vie

A la fin tu es heureux dans ton monde
Un monde où je ne suis plus
Sois heureux alors avec toute ta compagnie…

D. Anissa

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Dérive

Big salmon fish isolated

Il git sur son lit, enveloppé de l’aura des trois femmes qui se relayent auprès de lui. Il les entend avancer, refluer, trois vagues de détresse, échouées sur le fauteuil, la chaise blanche, la chaise grise. Elles s’interpellent à voix basse. Leurs murmures bruissent comme le souffle lointain des conques tapisse l’oreille. Il abandonne sa main à l’une puis à l’autre, perçoit l’effleurement des doigts, leur onde régulière, une légère houle qui le happe et l’apaise. Il rêve d’un ballet de sirènes, elles peuplent son regard creux dans ses orbites fatiguées. Il rêve de retourner dans le grand corps liquide. Il est prêt à embarquer. La femme-poisson l’a visité, c’est elle qu’il suivra dans l’ondulation de sa chevelure. C’est le moment. Il s’enfonce dans le fleuve. Il est heureux. Comme un saumon chevauché par une divinité.

Image © Marc Guerra, Des poissons et des femmes, ≠5

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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Un Zap book jaune [≠ 30]

Le 29 décembre 2008
J’ai ressorti ce carnet pour le feuilleter à la recherche d’expressions qui pourraient typer mes personnages. J’ai fait un bond en arrière de 8 ans… Repéré les récurrences dans ma vie, mes pensées, mes occupations, mes désirs. Et cette permanence-là signe un personnage. Je devrais établir des fiches sur ce mode.
Il existe un autre carnet, ou plus exactement, un cahier « de raison », tenu régulièrement depuis notre arrivée ici. Du coup, je n’ai plus écrit pour moi dans celui-ci… Juste quelques vers et réflexions dans mon moleskine.
T. nous a quittés le mardi 16 décembre, à l’aube, et nous ne nous y attendions pas. Nous devions l’accueillir en octobre et elle avait repoussé au printemps. Elle ne verra pas ce que nous avons fait de cette maison où elle avait séjourné pour ses 75 ans, fêtés avec Pêche et Carine, Pierre & Peggy, puis Gilles et Jean-Dam. Il y a beaucoup de morts dans ce carnet, sans compter ceux et celles qui n’y sont pas inscrits. Je pense à Nathalie N., à Véronique K., à Caroline Beale… On ne meurt vraiment que le jour où plus personne ne se souvient de nous.

Février 2010
Nier le temps. Aucune montre ni horloge à l’heure dans cette maison.
« …toutes arrêtées à des heures différentes pour la négation du temps et la dérision de l’éternité », aurait dit Fernando Vallego (La Vierge des tueurs), prêté par Sarah.

[C’est toujours vrai. Et je réalise que le thème du stage animé ce dernier week-end était celui du temps !]

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