Le carnet rouge à spirale [≠ 13]

Belle journée du 11 mars [2011] entre éclaircies et nuages gris, entre faîtes des toits et tuileries, entre crèmerie et Lenôtre, cave à vins et Monoprix… (…)

[Suite de l’histoire du couple croisé aux Cadrans, gare de Lyon.]

La rupture comme décalage. On se sent à côté, un espace vide, c’est-à-dire non habité, entre soi et l’autre. Aucun pas n’est envisageable dans cette direction, on ne rencontre que le vide du questionnement sans aucune voix pour en tenter la résolution.

Jour de retour. Lundi 9h30 aux Cadrans. Gare de Lyon. Le ventre noué. Une nuit sans sommeil. L’angoisse comme à la découverte de la fin de quelque chose. Difficile de capter son regard ou sa main.

Le plus dur est qu’il n’y a pas de sourire entre eux alors qu’autour d’eux les couples se tiennent la main, se sourient. Elle lui dit qu’elle s’installera à l’autre bout de la maison, alors son visage s’éclaire et sa voix s’anime.

Ils se retrouvent quelques jours plus tard dans un restaurant où ils se sont donné rendez-vous. Ces retrouvailles n’en seront pas. Dès qu’elle évoque son travail, il la quitte pour « se laver les mains ».

[Toutes ces choses observées et entendues qui font des notations.]

Etre dans le ventre de la baleine et ne plus en chercher l’issue. Une situation qu’elle n’a pas choisie, et c’est le désespoir, la détresse de ne plus être maîtresse de rien. Etre dans l’abandon total, à la merci de l’autre, en quelque sorte.

Elle
Rester maîtresse pourtant. Je préférais l’amoureuse sans doute, du temps de l’amour courtois où l’amant était le mal aimé qui aimait sans retour sauf à chercher un regard de sa belle et le croiser.
Il semblerait que nos yeux n’aient aucun avenir sans larmes. J’ai de l’avenir donc, au moins dans le regard. Où est l’horizon ?

Elle traque une initiale sur la statue de l’homme qui porte un cheval. Puis une autre sur les bords de l’eau où ils se promènent. Tout fait-il signe ? Elle y voit les traces d’une présence.

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Ce matin en allant à la fac « Peut mieux faire » peint sur un mur me fait éclater de rire.

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Les notations avec Terre de lecteurs

Aborder le thème de la note en atelier d’écriture, c’est se confronter à de multiples interprétations de cette forme d’écriture fragmentaire. Je m’étais limitée dans l’atelier qui a suscité les textes publiés ici, à des notations basées sur l’observation de détails au cours d’une promenade dans Florac (Lozère). Il ne s’agissait donc pas d’une note (de bas de page, par exemple) relative à un texte déjà constitué ou en cours d’écriture.  Au contraire de l’insignifiant, il s’agissait de noter ce qui pourrait faire événement pour soi, dans un journal ou dans un roman ; d’écrire une suite de notations qui porteraient en germe une idée à développer (ou non) .

Dans un but précis : porter une attention particulière à ce qui nous entoure, pour repérer ce qui ne ferait sens que parce qu’on le dégagerait ultérieurement de cette première observation (la grandeur dans le bruit lointain d’un aéroplane, le passé dans la saveur d’une madeleine, etc.). J’ai dû parler de Proust et de La Recherche, donc, et de Michaux, Ecuador (L’espace du dedans)

Ça se passait donc à Florac, et nous sommes finalement restés Place au Beurre, sous le soleil…

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Trois agrafes sur l’abdomen de la maison pour retenir le mur, l’empêcher de s’ouvrir et se répandre les souvenirs

Une fenêtre béante sur le noir et sur la nuit.

Impossible de savoir si le chien est une chienne. L’âge lui a donné un air asexué. Il bouge comme se meuvent les vieilles paysannes, boudinées dans leurs tabliers fleuris.

La vigne griffe le mur, fatiguée de s’accrocher en vain. Elle attend le geste précis d’un humain. Elle reste à l’abandon, courbée et résignée, refusant de mourir.

Sur le linteau de la porte le chiffre 1, il n’y a pas de n° 2 sur la place au beurre. Un seul 1 sur une plaque émaillée, l’un seul et l’autre pas. Jeu de mot, motte de beurre, beurre blanc sur le poisson … Il est 12 heures !

Babeth

Un chat à la fourrure blanche et grise, nez et pattes tachetés de noir pose avec précaution ses pattes sur les vieux pavés.

Un bouquet de fleurs est posé devant la maison, dans un pot en plastique noir. Des fleurs épanouies, roses, mauves et blanches. Des fleurs en plastique.

Le son d’un téléphone portable. Mélodieux. Quelques notes lancées dans l’air résonnent dans le silence.

La porte en bois verni, vieillie, une vitre placée au milieu. La vitre est sale de poussière, le vernis s’écaille sur le bas de la porte.

Une antenne, deux antennes, trois antennes, dix antennes sur les vieux toits qui surplombent la place, accrochées aux cheminées, arêtes, triangles, toiles d’araignées.

Une fontaine. Un bassin en pierre granuleuse, épaisse, surmonté d’un petit mur en pierres liées au ciment. Au milieu de ce mur sort une goulotte en bois, vieille poutre éventrée. Au-dessus un robinet papillon brut en métal, un écrou blanchi par le calcaire. Tout est sec. Une fontaine sans eau.

Monika

Sur la boîte aux lettres

« Stéphanie » gravée à contre-fil

Sur fond rouge.

Sous l’écorce du piquet,

la trace.

Le temps dépassé,

l’écorce est tombée.

Graffiti

O+O la tête à Toto

C’est qui Toto

C’est qui zéro ?

Il est nul alors ?

Un autocollant sur le carter

Lucky

Pas Luke

Pas chanceux.

Départ pétaradant

Se sauver, à fond les manettes.

Scellé dans le crépi

Le cheval a perdu son fer.

Kat

Dans le reflet d’une vitre de porte, je perçois une personne âgée qui bat le tapis de sa porte d’entrée en se parlant à elle-même et aussi à ses chats.

Une toute petite façade en pierres sur trois niveaux ; des pierres de différentes couleurs qui se superposent les unes aux autres, deux fenêtres et deux portes.

Les pierres qui servent de pilier central aux deux portes, sont reliées avec du fer forgé.

Cette façade est délabrée, apparemment inhabitée, figée dans un passé, peut-être même abandonnée mais riche des marques des humains qui l’ont habitée autrefois ; une vigne barricade une des portes d’entrée.

Je m’approche : un texte daté du 21 octobre 1997 de la mairie de Florac constate l’état de délabrement de la maison et de nécessaires travaux de rénovation :

je cite « … afin de faire cesser leur état d’abandon, assurer la sécurité publique et la salubrité aux abords de cet immeuble ».

A côté, une autre façade, elle rénovée, tout aussi étroite sur quatre niveaux, trois fenêtres et deux portes d’entrées. A une fenêtre un rideau en crochet qui représente un paysage avec un plan d’eau dans lequel évolue un cygne devant un château  entouré de champs travaillés et d’arbres élancés.

La vigne de la maison d’à côté déborde généreusement sur la maison voisine.

Des martinets volent dans le ciel bleu.

Christiane

Un œil triangulaire au dessus de la fenêtre. Fenêtre obturée par un panneau peint. Image de pierres sur un mur de pierre.

Fenêtre et porte murées. Reste les pierres qui les encadraient et un linteau en bois sculpté et ridé par le temps.

Mur droit, aveugle. On le croirait de pierres sèches tant le vent et la pluie ont usé le ciment qui les liait. Mur droit, aveugle, flanqué d’une cheminée.

A l’ombre, la mousse a poussé entre les pavés. Au soleil, la mauvaise herbe. Sur les pavés, les lichens. La vie explose.

Fibrociment, tôle galvanisée, antennes râteaux ou satellites. Porter le regard au-delà des toits, vers le ciel.

Deux pierres de grès rouge perdues parmi les schistes et les calcaires. Je ne vois qu’elles.

Aline