Là où la vie le mène, Monique Fraissinet

Edward avait mis de côté son travail, cette vie faite de compétitions aux profits ne lui convenait plus. Il avait laissé un mot sur la table Je sors prendre l’air. Il n’avait pas claqué la porte derrière lui pour ne pas la réveiller. Il prit la rue qui le menait à la gare, jeta un coup d’œil sur le tableau d’affichage des trains au départ. Celui affiché à la troisième ligne le Catskill Mountain Railroad allait vers le nord,  il alla se renseigner au guichet.

– Jusqu’à Kingston, trois heures quinze de trajet Monsieur, ce n’est pas le plus rapide.

Il ne voulait plus être l’esclave du temps, ce trajet était parfait. Le billet en poche, le sac sur le dos,  en franchissant la porte du wagon il se surprit en poussant un hourrah !

Arrivé en gare, Edward traversa le hall, jeta un coup d’œil à gauche puis à droite. Toilettes. Le nécessaire indispensable ensuite ce sera au petit bonheur la chance. Il continuera sur sa droite.

La gare est proche de la forêt. Après avoir marché deux heures en longeant l’unique chemin qui serpente entre feuillus, trembles, épinettes et résineux, il s’arrête devant une cabane construite en rondin de bois au toit d’un seul pan, plutôt bas, recouvert de mousses et de petites branches de bois morts qui gisaient là depuis on ne sait combien d’automnes et d’hivers.

A l’intérieur régnait un fouillis innommable, une femme qui semblait être plus proche de l’au-delà que de son avenir était assise sur un fauteuil aussi usé qu’elle ; il était seul, elle le suivait des yeux, elle grommelait la bouche entrouverte. Il était entré dans cet endroit insolite où l’on trouve de tout et de rien, mais tout ce qui peut servir aux égarés. Il choisit une carte postale, rognée sur les coins, illustrée d’une magnifique cascade qui chute entre les arbres d’une forêt dense et au bas de l’image, en lettres blanches les mots Welcome to the willderness – Bienvenue dans la forêt sauvage – sans indication de lieu précis. A cet achat, il ajouta un carnet à la couverture de moleskine noire, deux crayons à papier HB, une gomme.

Parfois, je n’ai aucune idée où ma vie me mène mais je laisse faire. Probablement qu’elle connaît mieux la route que moi, ces quelques mots hâtivement écrits au dos de la carte, Edward les adressait à sa femme alors qu’il marchait vers les montagnes du Catskill.

Arrivé au bout du chemin, une large plate-forme. Il s’est assis, jambes pendantes, au bord de la très haute falaise qui surplombe l’immense plaine où coule le fleuve Hudson et où scintille l’eau de deux lacs. Il caresse des yeux et du bout des doigts les multiples inscriptions gravées au sol sur les dalles des pierres calcaires qui l’entourent. Son imagination aidant, il construit l’histoire de ceux qui ont laissé là leurs initiales pour l’éternité et pour asseoir le début de leurs idylles quelques-uns y ont ajouté une date, un prénom. Il se signe. Edward a cette étrange habitude de se signer quand quelque chose le touche profondément, un peu comme une prière ou une incantation, tout simplement ça le soulage, lui-même ne sait pas pourquoi, il faudrait creuser un peu.

Pour le plaisir de la vue, la nature a assorti toutes les couleurs. Edward parle seul à haute-voix, recueillant cette beauté qui s’ouvre devant lui. Loin, très loin, la ligne d’horizon se perd dans un peu de brume. Un homme fraîchement rencontré sur sa route s’en émeut, il reste en arrière, se tait pour ne pas troubler cet instant qu’il trouve magique.

Au loin, très loin sur la droite, les contreforts des Appalaches se dessinent sous un ciel d’un bleu incomparable.

Dans son for intérieur, la plénitude, la gratitude pour cette belle étendue verte parsemée de quelques bois plus foncés et l’eau pour donner la vie. L’énorme quantité d’oxygène qu’il respire, qu’il consomme avidement lui remplit les poumons comme cela ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps.

– Viens t’asseoir prés de moi, dit-il à l’homme qui était resté derrière lui et qu’il apercevait en tournant un peu la tête.

Ils étaient là comme deux jumeaux, chacun son chapeau de cuir aux lanières nouées sous le menton, deux ermites dans un pur silence et ça leur va bien.

Il prit le calepin et le crayon qu’il avait enfouis dans la poche intérieure de sa veste. Il força un peu sur la charnière du carnet pour le maintenir ouvert. Sur la première page il notait :

2 juillet 2019. Un homme que j’ai rencontré sur mon chemin est assis près de moi, nous ne nous parlons pas,  ensemble nous buvons la nature. Je cherchais un instant comme celui-ci depuis bien longtemps, un espace de temps où personne ne me demande ni un résultat, ni un rendement, ni un projet, ni un aboutissement. J’ai tout à prendre, rien à rendre. Un rapace majestueux, un aigle sans doute,  plane près de nous, j’entends le frou-frou dans ses plumes, le vent s’y engouffre et glisse puis, comme si sa tête était montée sur un ressort, il la tourne vers nous, je distingue parfaitement son bec crochu, ses gros yeux jaunes, ses redoutables serres. Il vole jusqu’à ne percevoir qu’un point que mes yeux ont du mal à déceler.

Sur ma gauche se dresse un arbre en forme de monstre, je l’écoute bruire doucement, tout doucement, il est là depuis tellement d’années, il mourra à cette place. Une graine l’a mis là, d’ici il connaît tout, mieux que moi.

Au-dessus le ciel se teinte de violet alors que le soleil se laisse glisser vers l’horizon. Il ne tardera pas à faire nuit. Il me faudra poster la carte à Zabeth.

Il referma le carnet, le replaça dans la poche intérieure de sa veste.

L’homme venait d’enlever ses lunettes noires qui lui couvraient largement le visage. Pour la première fois Edward vit ses yeux.

Edward n’avait pas d’itinéraire, pour avoir un itinéraire, il faut un plan, et de plan il n’en avait pas, pas plus qu’il n’avait de projection dans l’avenir. Ils quittèrent ensemble les lieux et comme une évidence, partirent dans la même direction, accordant naturellement leur rythme de marche, aucun des deux ne se souciant de savoir si la compagnie de l’autre dérangeait. Seule la route sait où la vie les mène. Edward ne vit aucune boîte aux lettres.

Autrice : Monique Fraissinet

© Monique Fraissinet 2022

Tout est sous contrôle, Stéphanie Rieu

Photo © Marlen Sauvage 2013 – Arles, Rencontres internationales de la photo (ne me souviens plus de l’artiste auteur de ces magnifiques objets ! Mes excuses !)

Depuis la disparition de sa femme, tout allait de travers. Il n’ouvrait plus les volets, vivait dans la pénombre, sortait le moins possible et en catimini lorsque le garde-manger était vide et qu’il fallait le remplir à nouveau. Les autres, dehors, le regardaient par en-dessous, comme si son deuil était une maladie à laquelle ils ne voulaient pas se frotter. Ils se persuadaient en détournant les yeux qu’ils respectaient une sorte de trêve à l’issue de laquelle Hubert reprendrait pied dans la vie ordinaire à l’endroit même où il l’avait désertée le jour du drame.

Lui ne semblait se rendre compte de rien. Il se perdait, la plupart du temps, engoncé dans une réflexion profonde et immobile, qui agissait comme un coussin d’air et mettait entre lui et le monde une distance salutaire.

Ce jour-là était jour de ravitaillement et Hubert se préparait mentalement à franchir le seuil de sa maison.

« Aujourd’hui, je dois sortir, il faut que je finisse d’installer les étagères, je dois passer au magasin de bricolage, celui où la vendeuse a un air si pincé que je dois me contraindre à prendre l’air ravagé pour ne pas lui éclater de rire au nez et la forcer à regarder ailleurs. Tout le monde me paraît tellement idiot, depuis quelque temps… comme si j’avais du temps à perdre en bavardages stériles le long du chemin. J’ai tellement de choses à faire encore, avant la nuit : poser les étagères, ramoner le poêle, lessiver les linos, cirer le parquet de la petite chambre du fond. Décidément, il ne faut pas que je traîne. Hâtons-nous pour rentrer plus vite ! Il y a la baignoire aussi, à récurer de fond en comble. »

Hubert envisagea un instant de prendre sa blanche et rutilante voiture dont le moteur ne tournait plus que rarement mais se ravisa très vite : trop de manœuvres hasardeuses pour la sortir du garage. Il ne s’en sentait pas le courage. Il partit donc à pied, d’un bon pas malgré ses yeux vagues. Il pénétra dans la quincaillerie du village et, sans saluer personne, se rua sur la caisse de visserie en promotion au fond du rayon de gauche. Il farfouilla un moment avant de dégotter ce qu’il cherchait, visiblement trop absorbé par ses sombres pensées pour se concentrer sur l’instant présent.

« Oh, il y a même une chignole, quelle chance, je n’aurais pas besoin de courir en ville samedi prochain. Un sacré gain de temps ! Voyons voir, ai-je bien tout le nécessaire ? Mais oui… je passe à la boucherie et je rentre. »

Hubert s’étira douloureusement, réprimant un soupir las. Il n’était pas étonnant que ses anciennes connaissances aient du mal à l’aborder, le quinquagénaire avenant et doux s’était métamorphosé en une sorte de grande tige rigide qui ne souriait plus jamais et semblait lutter en permanence pour conserver son équilibre face au vent, le poids du fardeau qu’il portait menaçant de le faire vaciller à tout instant.  Depuis ce jour maudit où Clara n’était pas rentrée de son cours de boxe, il y un mois, il n’était plus lui-même. Était-ce l’incertitude qui le rongeait de ne pas savoir ce qui était arrivé à sa femme si pleine de vie et d’énergie ? Les gendarmes avaient retrouvé sa voiture près du fleuve, une portière grande ouverte mais les recherches avaient tourné court. Hubert ne parvenait à trouver aucune explication rationnelle à la situation. L’hypothèse avancée du suicide ou de la fugue amoureuse défiait toute logique pour quiconque connaissait Clara comme lui la connaissait. Il s’était résigné, imaginait un enlèvement, une agression, il soupçonnait qu’il ne la reverrait pas vivante. Et d’ailleurs, lui-même ne vivait plus beaucoup…

Ses pas le menèrent jusqu’à la boucherie : il y acheta un grand sachet de déchets et d’os de bœuf. Le boucher le salua dignement et en rajouta un peu pour faire bon poids, il subodorait que le temps des vaches maigres n’était pas près de se terminer de sitôt pour le pauvre Hubert. Il n’avait pas de chien. Si sa bourgeoise n’avait pas toujours eu les yeux qui traînaient partout, il aurait même glissé une entrecôte dans le paquet, le brave homme.

Ses emplettes terminées, Hubert reprit enfin le chemin de sa demeure. La lourde porte en chêne se referma sur lui dans un grincement malsain.

« Je m’attelle à la tâche et puis je m’ouvre une bonne bouteille de rouge. Il me reste un côte du Rhône de 69 à la cave si mes souvenirs sont bons. Si je ne le bois pas aujourd’hui, je ne trouverai plus de meilleure occasion. Ne me regarde pas comme ça, Clara, je mérite bien une petite pause avec la vie trépidante que je mène depuis un mois. Si tu crois que c’est facile, de penser à tout, de vérifier sans arrêt que le scénario est plausible, que je ne commets pas d’erreur. Grâce au ciel, ce soir, tout sera terminé. Ne roule pas ces yeux terrifiés et n’essaie pas de protester, tu sais bien que je t’ai coupé la langue il y a trois jours. Qu’est-ce que ça peut saigner, une langue, dis donc, la salle de bains est dans un état ! Ne t’inquiète pas, ma chérie, toi aussi tu auras droit à un bon petit plat ce soir, je suis passé à la boucherie. Le repas du condamné… Je t’aiderai un peu. C’est pas facile de manger proprement avec des moignons, j’en ai conscience, on est pas des bêtes tout de même, un peu de dignité… Arrête, je te dis, tu t’épuises pour rien, tu es laide à te traîner et à te tortiller comme ça sur le sol. C’est trop tard. Il fallait y penser avant, tes jambes sont au garage, coupées en petits morceaux, elles attendent le reste pour partir à la déchetterie. Une aubaine, ces travaux de rénovation dans la maison. Allons Clara, sois bonne joueuse, tu sais bien qu’entre nous, cela ne pouvait plus durer… Les humiliations, les menaces, le mépris, les coups même, depuis que tu pratiquais un sport de combat. Tu sais ce que l’on dit ? Tant va la cruche à l’eau…, quoi ? Que signifient ces borborygmes ?  Un dernier baiser ? Ferme les yeux et tends la lèvre, je te pardonne, meurs en paix. Sois sage pendant que je vais chercher la scie sauteuse. »

Jusqu’entre chien et loup, Hubert s’activa. De l’extérieur, on percevait le bruit des outils qui travaillaient sans relâche, cherchant à consoler l’homme esseulé par une surabondance d’activités qui le mènerait peut-être enfin, à un oubli réparateur.

Autrice : Stéphanie Rieu

Un zap book jaune [≠ 11]

Même les menuisiers se suicident quand on les trompe.
[Je me souviens de cette remarque notée dans le zap book jaune. J’ai écrit une nouvelle en lien avec cette info.]

Penser à des histoires vécues pour « moteur » [d’écriture. C’est Erri de Luca qui dit n’écrire qu’à partir de choses entendues ou vécues par lui ou autour de lui… Il y a en a bien d’autres comme lui, je suis sûre, mais tout le monde l’avoue-t-il? ]

– celle de R et Christian
– celle du père d’Anne
– celle de la femme qui avait perdu ses 2 fils dont un curé (Montfavet)
– celle de Jeannette et B
– celle de l’oncle de B. et de sa belle-sœur
– celle de B, schizophrène, et du bébé d’un inconnu
– celle de T.
– celle de François et C.
– celle du suicide manqué du menuisier.

[Voilà donc, treize ans plus tard, ce qu’il me reste encore à écrire parmi tellement d’autres choses… S’escrimer à retranscrire des carnets serait une forme de procrastination.]

Reconnaître que l’on a trop cuit le poisson sans pour autant se flageller. Et toc.
Lire Pessoa, relire le tao, Pascal, Heraclite…

Le 28 novembre 2000, S. déménage. M. est triste. Nous sommes tristes.

Noël à Paray. Belle soirée. Jeu du loup-garou. Danse. Coucher à 5h30. Hôtel des voyageurs, chambre 8.

[Je conseille à tous le jeu du loup-garou pour les soirées de fête ! De l’art du mensonge maîtrisé ou non. Je vais écrire sur les chambres d’hôtel…]

Le Puy-en-Velay

26 et 27 décembre 2000
Visite de Notre-Dame de France en haut du mont Corneille. 727 m. Vue sur la chaîne des puys. 262 marches. « Steph et Julie » parmi d’autres inscriptions. Temps sec et ensoleillé, on mange dans une distillerie-brasserie, andouillette et petit salé aux lentilles.

Le 28. En route pour Alès par la Lozère. Arrêt à Pradelles. Musée du cheval de trait ! On ne visite pas. Brasserie sympa, bleu lavande, petits carreaux beige au sol, plafond rouille. A l’entrée, les iris de Van Gogh peints sur les murs. L’entrée fait sas. Patron sympa, yeux clairs, moustaches blondes.

Retour à Villefort. Rencontre avec D. qui tient le casino de la ville. Elle est de la famille de Louis Ombret. Sur la route : Le Chambonnet, château chambre d’hôtes.

Dans mon arbre généalogique, écrire sur cet homme, cantonnier du village, qui a survécu à sa femme et à sa fille.

« Rien n’est réel sauf le hasard » Paul Auster, dans La trilogie newyorkaise.

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