Œil intérieur, mon silence

Devant elle les champs de thym et de lavande     terre aride où se courber     terre à cailloux semée de chênes verts     clocher toits orangés voie ferrée     et comme surgie d’une mer lointaine     la grande montagne pelée et les rêves d’ascension           y accrocher ses désirs     les secrets désirs de départ     désirs de vie intense     passionnée     fichés au plus haut du bleu du ciel     comme un fanion planté     le témoignage de sa décision     traverser les terres gravir la pente     à la sueur de tout son corps engagé    la montagne     sa vie déroulée devant elle     âpre     mais quelle gratitude au bout du compte     pour ce qu’elle en avait conquis          montagne barrière entre deux mondes     comme les deux temps de l’enfance et de la vie d’après     n’est-ce pas la ligne fine d’une ancienne draille là-bas ou ses yeux lui jouent-t-ils des tours     et sur le sentier escarpé elle entend le silence maintenant que plus une brebis ne grimpe     le silence porté par le mistral     et les échos de la vie d’en-bas     le silence de la fleur de l’arbre du caillou     tandis qu’à ses pieds sous son regard     glisse un lézard entre deux pierres     vif comme la pensée     dans le soleil ardent     et en elle la chaleur de la pierre chauffée

MS

Voilà, c’était la dernière proposition de l’atelier d’été 2019 de François Bon. Ceci n’est qu’une ébauche, j’ai voulu terminer dans les temps car le site ferme bientôt et rouvrira en janvier. Le support d’écriture : Meurtre, de Danielle Collobert. Où un œil extérieur qui regarde (et est condamné à le faire dans les limites de ses capacités) se confronte à un œil intérieur qui lui, interprète ce qu’il voit, s’évade, amplifie, bref a toute liberté pour j’allais dire « monologuer » ! Bon, c’est mon interprétation de la proposition de François !

L’œil d’Artaud

marlen-sauvage-@Ernest Pignon-Ernest

« L’œil d’Artaud, ce n’est pas un regard curieux ou serein, comme on peut en voir sur les portraits, genre classique de histoire de la peinture : la minutie de Corneille de Lyon, le rayonnement des tronches rubicondes de Frans Hals ou les autoportraits anxieux et curieux du vieillissement de Rembrandt.
Est-ce un portrait que nous livre ici Ernest Pignon-Ernest ?
L’idée n’est pas de reproduire au plus près le visage tourmenté d’Artaud. Il s’agit d’une évocation des tourbillons de l’âme. Comment peindre l’âme ?
Ernest Pignon-Ernest  y parvient grâce à ce mouvement des lignes, mélanges de gris et de blanc, de noir et de gris, qui tournoient tout autour des traits dévastés du modèle, saisi dans un moment de folie et qui nous ramène invariablement vers le vrai propos du peintre ; l’œil d’Artaud.
Ernest Pignon-Ernest a ceci de caractéristique qu’il s’inscrit à la fois dans la grande tradition du dessin par la précision des traits, la qualité du détail, le mouvement de l’expression de ses modèles, dans l’instant d’une situation qu’il choisit avec soin. Ses œuvres, jetées à même le mur, dans des lieux de passage, jaillissent à la figure des passants, comme d’insolites provocations : rue de Naples, cabines téléphoniques, townships sud-africaines, Ernest Pignon-Ernest ne cherche pas seulement à reproduire une réalité, il interpelle en permanence le promeneur par un sujet en mouvement dont il saisit l’essentiel du moment de sa vie.
Ici, c’est l’œil d’Artaud, tourmenté, inquiet, perçant comme une pointe d’acier qui nous dit à la fois son angoisse et l’expose. Le portrait d’Artaud, c’est l’évocation d’un homme près de la mort, décharné et réduit par sa déchéance physique à ce qui reste quand tout est parti, le regard, seule parcelle de vie intacte, subsistant dans une face détruite par la folie.
Les dessins d’Ernest Pignon-Ernest ne sont pas beaux, bien faits, ou intéressants. Ils nous ramènent à ce propos majeur de l’existence de chacun, la misère, la mystique, la folie. Instant saisi au vol par un peintre d’abord engagé dans son époque, préoccupé d’exprimer les tourments de l’Homme, les drames de son temps.
L’œil d’Artaud nous dit tout cela, à la fois : le dessin de ce grand artiste et l’incapacité du monde à lui assigner une place dans la société. La mort est proche, parfois rappelée par la forme d’un crâne posé près du regard, dans la grande tradition des vanités, trait à peine esquissé, tant l’œil d’Artaud suffit à nous dire l’essentiel. »

Jérôme Clément, in Face aux murs, Ernest Pignon-Ernest
©Delpire Editeur, 2010. Nouvelle édition revue et augmentée ©Libella, Paris, 2018.

marlen-sauvage-@Delpire

Photos : M. Sauvage