Construire une ville… – Envers du décor

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Chimère. Malentendu. Erreur. Ne me dis pas que tu n’as jamais deviné la faille ! Le goût du silence, le silence de la solitude… l’ennui, oui ! Un souhait exaucé ? un pis-aller ! Une carrière brisée. Une maison restaurée sur des renoncements, des exhortations, la grande peur de la cassure, de la rupture, du vide, une spirale sournoise démarrée là, sur ce bout de terrain aride, où rien ne pousse que les reproches, les frustrations ; où que tu te tournes, la laideur, la poussière, le rabougri, le vent, la violence, les cachotteries, les mensonges, l’indifférence sociale, la mesquinerie, la torpeur de l’été, les ragots, le manque d’eau, les fins de mois difficiles, le choc de la différence, la pierre grise de l’évier, le béton de la cuisine, la chambre à trois lits, le palier sombre, l’échelle de meunier… Il suffit de te remémorer tes désirs secrets, ta faim de lectures, les heures dans les arbres, les rêves de ville et de brouhaha, de voix dans le grand matin, de bruits de pas voisins, de musique par la fenêtre, de théâtre et de cinéma, de visites. Toulouse et son meublé sous les toits, allées Jean Jaurès, le quartier Saint-Michel, et la famille M. qui mangeait un repas sur deux ; Marburg et les berges de la Lahn, ses maisons à colombage et ses places pavées, les résidences de la Georgstrasse ; Arzew et sa haute église surplombant des palmiers nains, la cour plombée de soleil, les franges au carré de tous les enfants d’alors ; Reims, Londres, Big Sur, Carthage, et tu t’agrippes à ce bled qui ne ressemble plus à ton souvenir. Tu ne trouveras rien. A déblayer la terre blanche et caillouteuse, à gratter les racines, à photographier mille fois cette façade, à faire mine de croire à la chèvre d’or quand l’enfant n’y croyait pas. Du vent ! Ce n’est qu’un pays de vent. Que bâtir là-dessus ? Cette histoire-là, c’est du passé !

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Avec Sei Shônagon

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Choses qui ne servent plus à rien,
mais qui rappellent le passé

Une natte à fleurs, vieille, et dont les bords usés sont en lambeaux.
Un paravent dont le papier, orné d’une peinture chinoise, est abîmé.
Un pin desséché, auquel s’accroche la glycine.
Une jupe d’apparat blanche, dont les dessins imprimés, bleu foncé, ont changé de couleur.
Un peintre dont la vue s’obscurcit.
Le rideau usé d’un écran.
Un store à tête dont le bord supérieur n’est plus recouvert.
De faux cheveux, longs de sept pieds, qui rougissent.
Un tissu couleur de vigne, teint à la cendre, dont la couleur s’altère.
Un homme qui fut autrefois le héros élégant de nombreuses aventures amoureuses, maintenant vieux et décrépit.
Dans le jardin d’une jolie maison, un incendie a brûlé les arbres. L’étang avait d’abord gardé son aspect primitif ; mais il a été envahi par les lentilles d’eau, les herbes aquatiques.

Sei Shônagon, Notes de chevet
Traduction et commentaires par André Beaujard

Photo : Marlen Sauvage

La caresse du temps

« Si l’âme et le cœur ont, avec les années, l’opportunité de rajeunir, on se doute bien que le corps répond à d’autres lois. Il fane. Et ce serait sot de le nier. Il s’en va le bien-aimé, le familier, le somptueux compagnon, désirable pour autrui et docile au plaisir, celui qu’un ressort mettait debout, qui bondissait, dévalait l’escalier… Il arrive parfois que toute sa magie soit brusquement là et qu’un frémissement, un frôlement, une saveur me le rendent. A peine me suis-je aperçue de sa furtive visite que déjà je l’ai fait fuir.
Un clin d’œil… sans plus.
Mais le vieillissement du corps recèle plus de mystères que l’imagination peut en livrer. De toutes les énigmes, il est peut-être la plus troublante. Rien de plus menacé, de plus soumis à la déchéance. Pourtant « rien qui ne soit plus à même de détecter le frôlement des dieux, leurs allées et venues parmi nous »1… Car, avec les années, le corps se métamorphose, s’affine, perçoit le monde à des registres autrefois inconnus, capte des multitudes de signaux et d’informations sur les choses et les êtres. La peau a cessé de le limiter. La carezza n’est plus la haute œuvre de l’amant seul : un regard, un reflet, le vent dans les cheveux – et ce frisson se déploie, se déroule comme un jeté de soie. L’éros s’est dilaté. L’amoureuse aussi. Son corps ne la contient plus. Un jour, l’enveloppe s’en déchirera sous la poussée d’une autre naissance. Deux amies se sépareront à la croisée des chemins. « La femme avec un corps » et « la femme sans corps » se diront adieu. Deux reflets dans l’eau de la mort, deux rêves qui retourneront vers le Rêveur des mondes.

Nombreuses fois
Nombre de fois
L’homme s’endort
Son corps l’éveille
Puis une fois
Rien qu’une fois
L’homme s’endort
Et perd son corps…2

1 – Les Sept nuits de la Reine, Christiane Singer, éd. Albin Michel.
2 – René Char.

Extrait de N’oublie pas les chevaux écumants du passé, de Christiane Singer.
Editions Albin Michel, 2005

Un Zap book jaune [≠ 26]

[Un rêve, un texte, une fiction]
Je suis dans la chambre de ma mère, l’infirmière a tiré les rideaux et le soleil blanc de novembre filtre à peine, jetant sur son visage des ombres qui trahissent encore davantage les rides qu’elle accepte si mal. Elle ne m’a pas entendue entrer à moins qu’elle ne fasse semblant. Toujours en moi revient cette interrogation lancinante : joue-t-elle et à quoi ? Face à elle endormie, vulnérable, mes pensées ne sont-elles pas celles d’une fille vindicative, rancunière ? Je m’approche et effleure sa main posée à plat sur le drap blanc. Elle murmure : « C’est toi ma chérie ? » et je culpabilise encore. Sa voix est atone, c’est celle d’une malade, je ne peux m’empêcher d’entendre celle d’une mère indifférente, seulement préoccupée d’elle-même, qui répondait à peine à mes grands discours d’adolescente, tranchant enfin d’un « On ne peut pas refaire le monde » qui mettait fin à toute velléité de discussion.
Je suis dans la chambre de ma mère. Celle qu’elle a fait repeindre et décorer après la mort de mon père, comme pour battre en brèche le passé, le reléguer aux oubliettes, lui imposer la vie nouvelle qu’elle avait bien l’intention de mener.

[Je me sens obligée, il faut bien le reconnaître, de mentionner « Un rêve, un texte, une fiction » en préambule à ce texte. Car je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit, qu’il ne m’évoque aucun souvenir précis ou diffus, et que par conséquent j’ai envie de conclure par la formule « Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite ».]

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