A relire mes carnets

Ce texte a été publié en décembre 2013 sur le blog de Philippe Castelneau pour un vase communicant (explication tout en bas de l’article !) que nous avions partagé. Je le reprends ici parce que je viens de retrouver le carnet à carreaux, tout à droite… Un carnet de citations que j’ai eu envie de réouvrir pour les jours qui viennent… J’ai ouvert le tiroir profond de la table en carton vert sapin, rouge framboise. Je les ai détaillés longtemps dans le désordre de leurs couvertures colorées, leurs spirales, leurs textures, leurs épaisseurs, leurs tailles. A chacun une période de vie, un voyage, des états d’âme, des rencontres, des lectures, des amours, des peurs, des dérives, des écritures… Une quête. Encore aujourd’hui je cherche. A relire mes carnets, je tente de comprendre. Et s’il n’y avait rien là que la trace d’une vie ? La vie telle que je l’ai vécue ? L’irracontable est ailleurs. Et s’il n’y avait à résoudre aucune énigme ? Et s’il n’y avait que la réalité ? Mais la réalité n’est-elle pas l’endroit de tous les rêves, où se terrent l’imagination et notre propre mystère ? Ceux-là ont échappé au pire, au feu qui en a saisi d’autres, brûlés dans le poêle de l’hier. Un accident est si vite arrivé… Conscience de la vanité. Le feu ou l’eau. Une cave désertée, livrée au froid et à la pluie, à la dent des rats, et englouties les pages blanches, quadrillées, lignées, écrites à l’encre de couleur selon les affres, les envies, les stylos. Rongées. Rognées. Tachées. Toute une généalogie qui bascule dans la moisissure ; des générations de pensées, d’impressions, de sentiments, d’hypothèses, d’idées fixes, de projets, d’obsessions, de chimères. Et tous ces personnages. Nos corps déjà sont peu de choses. Le feu et l’eau, les bras du temps contre lesquels on ne s’aventure pas. Détruisant nos carnets, ils nous étreignent, et avec nous toutes nos réminiscences, nos amertumes, nos exaltations, nos arrière-goûts. Dois-je dire « Heureusement, les autres ont résisté » ? J’hésite. La matière pèse son poids de doutes. Ce qu’il faudrait de souffle pour tracer dans l’air l’euphorie des mots, ce qu’il faudrait de transes hors du troublant absolu charnel pour frôler l’éther. Ce qu’il faudrait de désir satisfait pour ne plus s’oublier dans ces carnets, témoins d’une quête perpétuelle… Marlen Sauvage (photo : Marc Guerra)

A relire mes carnets…

carnetsmarlen

J’ai ouvert le tiroir profond de la table en carton vert sapin, rouge framboise. Je les ai détaillés longtemps dans le désordre de leurs couvertures colorées, leurs spirales, leurs textures, leurs épaisseurs, leurs tailles. A chacun une période de vie, un voyage, des états d’âme, des rencontres, des lectures, des amours, des peurs, des dérives, des écritures… Une quête.

Encore aujourd’hui je cherche.

A relire mes carnets, je tente de comprendre.

Et s’il n’y avait rien là que la trace d’une vie ? La vie telle que je l’ai vécue ? L’irracontable est ailleurs.

Et s’il n’y avait à résoudre aucune énigme ?

Et s’il n’y avait que la réalité ? Mais la réalité n’est-elle pas l’endroit de tous les rêves, où se terrent l’imagination et notre propre mystère ?

Ceux-là ont échappé au pire, au feu qui en a saisi d’autres, brûlés dans le poêle de l’hier. Un accident est si vite arrivé… Conscience de la vanité. Le feu ou l’eau. Une cave désertée, livrée au froid et à la pluie, à la dent des rats, et englouties les pages blanches, quadrillées, lignées, écrites à l’encre de couleur selon les affres, les envies, les stylos. Rongées. Rognées. Tachées. Toute une généalogie qui bascule dans la moisissure ; des générations de pensées, d’impressions, de sentiments, d’hypothèses, d’idées fixes, de projets, d’obsessions, de chimères. Et tous ces personnages. Nos corps déjà sont peu de choses. Le feu et l’eau, les bras du temps contre lesquels on ne s’aventure pas. Détruisant nos carnets, ils nous étreignent, et avec nous toutes nos réminiscences, nos amertumes, nos exaltations, nos arrière-goûts. Dois-je dire « Heureusement, les autres ont résisté » ? J’hésite. La matière pèse son poids de doutes.

Ce qu’il faudrait de souffle pour tracer dans l’air l’euphorie des mots, ce qu’il faudrait de transes hors du troublant absolu charnel pour frôler l’éther. Ce qu’il faudrait de désir satisfait pour ne plus s’oublier dans ces carnets, témoins d’une quête perpétuelle…

 

(photo : Marc Guerra)

Souvenirs, souvenirs… Vase communicant de décembre 2013, en partage avec Philippe Castelneau. Les vases se déroulent chaque premier vendredi du mois.Sur mon blog, le texte de Philippe est ici.

Et partout le danger

Les fils sont partout !

Petite composition photographiée chez une amie, réalisée par ©Jacques Bernard… et clin d’œil à Philippe Castelneau qui a publié ceci sur flickr…

Productions élémentaires (9)
Texte et photo :  Marlen Sauvage

Licence Creative Commons
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Carnets de l’intime, par Philippe Castelneau

Mon premier Vase communicant !

A lire les récits de voyage de Philippe Castelneau, à démarrer chaque journée par la surprise d’une de ses photos, j’ai eu envie d’expérimenter avec lui les Vases communicants… [Aux blogueurs de définir un thème, d’associer images ou son à leur texte et d’écrire sur le blog de l’autre.] Philippe m’a proposé le thème des carnets puisque de carnets il était question aussi dans mon blog. Alors que je tentais de comprendre mes intentions à noircir autant de pages depuis autant d’années, j’ai imaginé que Philippe peut-être pourrait se questionner de la même façon. Partager les mêmes doutes. Je suis heureuse de l’accueillir dans les Ateliers du déluge et de partager avec vous mon coup de cœur pour cet auteur photographe. Et sincèrement enthousiaste que soit publié « A relire mes carnets » sur son blog dont le titre dit toute la modestie, Rien que du bruit

©Ph. Castelneau
©Ph. Castelneau

Cahiers lignés, petits carreaux, échappés de l’enfance qu’ils semblent prolonger. Recueils de songes, souvenirs à venir, écriture sage et appliquée, encre bleue à la plume, idées, projets de chansons, haïkus, poèmes appris par cœur et jamais oubliés.
Écriture déchirée, mot syncopé, phrases raturées, le noir succède au bleu, le bleu revient plus sombre, les taches d’encre sur le buvard comme un test de Rorschach : carnets de l’intime plutôt que journal intime. Ici, pas de mots clés ni de hashtags pour faciliter les recherches futures, des pages et des pages de mots écrits, jetés, voués à l’oubli.

12 janvier 199.. : 20 h 15 boulevard Saint-Michel. Date confuse pour un rendez-vous oublié. Plus loin, sans aucune date : Tout a commencé vraiment le jour où est mort ton chat, un dimanche froid et sec de novembre.
1991 à 1993. J’ai 24 ans. Citations, fragments de cours, emplois du temps : culture générale et pratique de l’écriture, dialogue des arts, littérature roumaine, anglais, philo, linguistique et stylistique. Horaires de bus, listes en tous genres : livres lus, disques achetés : Spector, Springsteen, Cowboy Junkies ; Television, David Sylvian ; Huysmans, Cioran, Bataille ; Morand, Bulteau, Calaferte ; Nabokov, Gracq, Apollinaire — les goûts changent, s’organisent et font sens derrière une apparente contradiction. Et aussi : articles de presse, photos d’auteurs — Kerouac, Montherlant — cartes postales — Picasso, Matisse.
16 septembre 1992 : 23 h 10, à Saint-Michel, dans le train qui part pour Juvisy. Tim m’a appelé à 18 h 30 au travail. Il est venu me chercher à 19 h pour qu’on aille manger ensemble. Après, nous avons fait des photomatons, et Tim a appelé deux fois son amie à New York. Nous nous sommes promenés vers la tour Saint-Jacques. 26 septembre : visité hier avec K. la serre tropicale du jardin des plantes. Longue marche depuis Austerlitz jusqu’à Notre-Dame. Sur les quais, j’ai acheté un numéro du Magazine littéraire consacré à Gracq (n ° 179, déc. 1981). 21 octobre, je commence la lecture de Benoit Misère, de Ferré.
Très vite, des notes pour de futurs livres qui n’aboutiront pas : Sortons, dit-elle, sortons vite ! (…) Pierre s’endort dans le square Viviani (…) Il y a le fou qui dit je ne veux pas devenir fou, qui dit vous vous moquez, vous n’écoutez pas, qui dit les enfants tombent aussi (…)

23 octobre 1994 : un mot d’elle et tout s’écroule… Après, plus rien, le carnet s’arrête là. Il y en aura d’autres.

Un autre, voilà, pris au hasard. 2007, une citation de Montaigne : Si la vie n’est qu’un passage, dans ce passage au moins semons des fleurs. J’ai 40 ans. Dimanche 13 mai : arrivée à Tokyo à 18 h. Lundi 14 : matin, visite du quartier d’Akihabara. Après-midi, Asakusa. 19 h, dîner au restaurant Tsukiji, dans le quartier Ginza. Mercredi 16, 8 h, visite guidée du marché aux poissons. 18 h, départ de l’hôtel pour la résidence de l’ambassade de France. 22 h : soirée à Shinjuku.
2009, adresse de notaire, numéro d’avocat, date du rendez-vous pour la première audience. Croquis rapides, plans maladroits, nouveau chez-soi.
2010. 31 octobre : Le chat sur la couverture, endormi. Le thé chaud, dehors, la pluie. Le jour qui commence. 24 Novembre : Londres. Rough Trade records, Portobello et son mur de vinyles, Abbey Road, les fish & chips, le pub à deux pas de notre hôtel.
12 janvier 2011 : Sognoles. Promenade dans la campagne. J’arrive au cimetière où repose mon frère. 6 février : raconter l’enfance, raconter Paris. Raconter le parc Monceau, le jardin des plantes. Les serres, le labyrinthe, les miroirs déformants, les rails du petit train, les sorties du dimanche matin au bois de Boulogne pour faire courir le chien. Raconter Jacques allongé sur mon lit lorsque l’on rentre, l’odeur d’éther, la seringue remplie de sang sur les draps blancs, la porte que je referme, ma mère qui me demande si j’ai vu mon frère et moi qui réponds non. Qui dis : je ne sais pas où il est, je ne l’ai pas vu. Je n’ai rien voulu voir. J’aurais préféré ne rien voir. J’ai tout vu. J’ai onze ans et mon frère dort d’un rêve opiacé sur mon lit. J’ai 44 ans, et je peux enfin l’écrire. Écrire mon frère, mort en 2001.
28 janvier 2012 : Tu dis que c’est dommage que l’on ne se soit pas connu plus tôt, que tes plus belles années sont passées, mais moi, avec toi, dans tes bras, je me sens un homme pour la première fois. Mes plus belles années, ce sont celles-là. 29 avril : mon petit chat est mort hier matin… Il me manque… 12 août : nous sommes arrivés sans encombre à JFK, puis les douanes, les bagages et une bonne heure de métro, et nous voilà enfin, à 21 h à l’hôtel Belleclaire. 17 août. Hier, escapade à Brooklyn pour la journée. 18 août, ballade dans Central Park avant de rejoindre le MET.
25 mai 2013 : Nous sommes arrivés à 13 h à Barcelone, et avons pris le métro jusqu’à notre hôtel. 27 mai : Journée sous le signe de Gaudi. 12 septembre : banderole de papier trouvée dans un fortune cookie : « You will be on top of the world soon ». 12 octobre 2013. Il est 19 h à Paris, 10 h du matin à San Francisco, la température extérieure est de -46° et nous survolons les Greenlands à 10 058 mètres d’altitude. Nous sommes à 6 h 31 de notre destination et nous volons à 898 km/h. L. dort à mes côtés. 6 h 30, le mercredi 16 octobre : non pas une nuit blanche, mais un sommeil agité, et beaucoup d’idées qui se bousculent dans ma tête. Écrire reste ma principale obsession et j’espère que je retirerai quelque chose de ce carnet, de ce voyage.

J’ai oublié de dire qu’avec Philippe, nous avons tout cet été participé à l’atelier virtuel organisé par François Bon, Un été pour écrire. Prochainement dans ce blog le résultat de cette expérience…

Les Vases communicants, réseau d’échanges littéraires, se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis.

Brigitte Celerier coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé, <a href=" » target= »_blank »>Le rendez-vous des vases.