Une histoire de sols

L’atelier d’été 2019 de François Bon a démarré… et sa première proposition nous emmène vers des souvenirs de sols…


Sols souvenirs, 1

Ce devait être une terrasse en béton poudrée de sable orange que l’on venait d’asperger d’eau (et ça faisait comme des cloques dures par endroits, précédées d’auréoles colorées et puis ces petits amas de poussière à percer), dans une atmosphère léthargique, les bruits de l’habitude parvenant assourdis depuis le port, sous le ciel bleu si lumineux qu’il obligeait à cligner des yeux (elle se sait la tête penchée vers une épaule légèrement relevée, elle a vu les photos, car l’enfance se perd dans d’autres souvenirs, et ces détails du corps se figent l’instant de la prise de vue pour authentifier peut-être une mémoire) ; absorbée par son jeu sur la terrasse, indifférente à cet instant suspendu qui avait saisi le quotidien comme pour en retenir le souffle (comme ce moment qui précède une éclipse de lune, quand la nature entière s’absente, car même les feuilles du grenadier voisin avaient durant quelques secondes certainement cessé de bruire), à peine sensible à l’agitation extérieure qui pourtant avait dû claquer quelques talons, remuer quelques chaises, refermer les volets, assourdir les voix, étouffer les cris des femmes (les maisons au toit plat que partageaient plusieurs familles dominaient le quartier, plongeant sur d’autres terrasses, sur les rues et le ravin tout proche, une position que favorisait l’alerte), et quand ce fut d’un coup l’hésitation puis le désordre et la fuite des espadrilles ainsi que des pieds élégants dans les chaussures ouvertes, le passage dans sa surface de jeu de petites sandales en tissu, à bouts ronds et à brides, les mêmes que celles qu’elle avait ôtées parce qu’elle préférait marcher pieds nus, les pieds des enfants battant l’air, dans un léger nuage de poussière, quand elle resta seule dans les tirs et le choc des balles, les cris gutturaux, le froissement des sarouels, les deux pieds encore cloués au sol, accrochés au béton, tétanisés, elle cria un long cri désespéré jusqu’au retour des ballerines de sa mère, avant que disparaissent  aussi ses pieds nus, emportés vers le ciel maintenant engoncé dans la haine et la violence, elle pouvait reconstituer le souvenir, mais en était-ce un vraiment ?, quel serait son statut dans le tribut de la mémoire au regard de tant d’autres tels que celui-ci du corps recroquevillé à même le sol de la chambre, cherchant des doigts le jouet, ouvrant et refermant la main dans le vide (mais elle ne sait ce qu’il cherche vraiment à saisir – le jouet ou le vide – sa main brasse l’air, c’est tout ce dont elle est certaine), la bouche déformée dans un sourire extatique souligné déjà par une moustache naissante (cette disposition à sourire l’a toujours questionnée : à quoi, à qui, ce jeune garçon perdu quelques mois après sa naissance dans un monde inaccessible, à qui donc pouvait-il sourire ?), dans un visage aux joues creusées (sa maigreur et sa blancheur effraient), la salive coulant en filet aux commissures des lèvres et il lui fallait combattre son dégoût pour se décider à changer de perspective, se laisser aller dans son monde renversé, et avoir pour horizon les barreaux de chaise et de table où il s’accroche parfois pour tenter de se relever et chuter toujours sur la moquette verte, dans cet enfermement où elle tente de l’atteindre, allongée près de lui, le dos raide sur ce plancher molletonné, cramponnée à ses doigts tordus qui la serrent en retour, le visage tourné vers lui (ses traits aussi sont déformés par la position au sol, elle pense cela, le pense-t-elle aujourd’hui ou était-ce alors ?), elle prend sa tête à deux mains, force son regard à traverser le sien, ses yeux verts, sonde le vide infini de son iris piqué de points mordorés, y cherche un indice, une réponse (mais à quoi ?), puis lui parle doucement de sa maman absente, et son visage s’éclaire à ce mot de maman qu’il répète à sa manière, et c’est le choc de son sourire, qui la secoue, à l’horizontale, l’épaule écrasée, le dos courbatu par la posture, percutée par la surprise de leur rencontre, ou encore le souvenir de ces soixante mètres carrés de tomettes rouge sang, usées, repeintes par endroits (on pouvait gratter de l’ongle la pelure sombre et retrouver ainsi l’orangé originel), posées à la va-comme-je-te-pousse, aux joints irréguliers ; gercées par le frottement des pieds de bancs, de chaises et de tables, marquées de l’empreinte des sillons anciens de murs, de portes (il y avait eu au moins trois pièces dans cette superficie, des décennies auparavant), noircies près de la cheminée (une de ces cheminées où l’on pouvait rôtir un bœuf, surplombée d’un four à pain dont le dôme pointait dans la pièce suivante, et d’un large cendrier creusé dans le mur), poreuses, chargées de toutes les discussions, des paroles murmurées dans cette pièce, des larmes versées, de l’odeur des cierges (on y avait veillé les morts), de la chaleur ancienne des chèvres qui suintait de la chèvrerie jadis située au-dessous, des cris des enfants, des remontrances, du crissement des petites voitures lancées à fond de caisse, des armées de soldats de plomb, des lectures à voix haute (en ces terres protestantes, on avait dû y feuilleter le Livre, psalmodier les prières au moment des repas), des confidences (les amours, les trahisons, tout étant question de regard et d’affinités avec les protagonistes de ces histoires banales), des reproches, des bris de vaisselle, du pas feutré des chats, de leurs batailles, des traces indélébiles dues aux inondations de septembre quand l’eau dévale des montagnes et menace de faire exploser les murets, gorgeant le terrain et s’évadant comme elle le peut à travers les failles des murs, montant lentement des profondeurs jusqu’au-dessus des tomettes, étalant équitablement sur la surface carrelée un jus laiteux,  et, dans un interstice, près du mur de façade, un tuyau sorti de terre, du cuivre taché de vert-de-gris, pincé à son extrémité comme deux dents qui se chevauchent, une toile d’araignée dans l’angle de la porte et du mur, les mouches emberlificotées dans du fil de soie, le seuil écaillé de la porte-fenêtre, jonché de feuilles de lantana jaunies, les ronces du dehors qui tentent un chemin sous l’huisserie et lancent déjà une pousse verte pour rappeler que sous les tomettes rouges la vie somnole et n’attend que le départ des vieux, le pas de porte où se croisent de petites fourmis au ventre rond (celles que dégustait Poussy, prétendant qu’elles avaient un goût de citron) transitant jusqu’au bosquet de lavande papillon, se renseignant à coup d’antennes sur les dernières provisions à rentrer, cette pierre de kersantite qui avait fini par se plier au pas des visiteurs, recueillant à peine l’eau de pluie, à peine rougie par les vents de sable qui traversent la Méditerranée, la pierre où je me tenais les yeux vers la voie lactée, appuyée au chambranle, sereine alors…

Construire une ville… – Bégayer

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Le souvenir exige la pierre nue… Ce que le souvenir exige… une première pierre, la pierre, une pierre d’attente, la pierre, la pierre nue, une pierre ponce, une pierre pour poncer le souvenir, pour le râper, pour le râper jusqu’à la pierre nue, une pierre pour râper le souvenir jusqu’aux nues, jusqu’au nu, un souvenir jusqu’à la nudité de la pierre, une nudité de pierre, la cruauté du roc, la rugosité du dévoilement, ce qu’on ne voulait pas exiger que le souvenir exige, je veux et j’exige un souvenir de pierre, nu comme la pierre, un caillou sans artifice, un galet sans broderie, l’érosion, les crocs du temps sur la pierre, le souvenir, ma mémoire demande réparation, ici gît le souvenir exigé, le souvenir qui exige la vérité de la pierre, le souvenir qui exige la pierre nue…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

L’apostat

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Les pierres, ici, sont parfois objets de contemplation, presque supports d’exercice spirituel. Je ne les regarde ni dans leurs dimensions ni dans leurs qualités. Je ne m’attache qu’à leur apparence, qui est d’elles à peu près tout ce que je sais et tout ce que j’en perçois. Comme les anciens Chinois, je suis porté à considérer chaque pierre comme un monde. (…)

Je pars de l’objet. J’y porte une attention soutenue, quasi lassante. Je ne prétends pas que je m’y abîme. Au moment où j’exige de moi un surcroît d’exactitude, une approche plus précise, je déteste encore plus les métaphores où je suis contraint, les glissements qui me sollicitent à forcer l’image et, partant, à la faire basculer dans l’insignifiance, comme papier-monnaie sans couverture. (…)

L’étendue soudain cesse d’être, comme l’enseigne la philosophie, le contraire incompatible de la pensée, l’autre mode de l’existence. Elle en devient le milieu naturel. Il me semble alors que l’esprit ne peut guère s’essayer qu’à une heureuse et correcte classification, c’est-à-dire à une distribution des choses et des principes dans une rose des vents idéale. Je ne tiens plus la géométrie ou le retors système des nombres comme une construction de l’esprit, ni comme le reflet de l’intelligence enfin intelligible à elle-même. C’est la pensée qui à l’inverse m’apparaît comme la douteuse et confuse approximation de l’ordre sous-jacent, que tantôt elle prolonge, téméraire, presque égarée et qu’il lui arrive aussi de chercher à rejoindre. Si loin qu’elle se hasarde, elle devine ou recompose l’ordre démantelé ou devenu illisible. Elle s’y reconnaît. Elle l’identifie d’instinct, chaque fois qu’elle réussit à s’extraire des ténèbres de la physiologie, du détour nécessaire et coûteux à quoi elle est obligée pour accéder à la conscience. Sitôt dégagée de la fermentation, elle est aspirée et restituée à la grammaire, aux rigueurs de l’espace inaltérable, qui demeurent les siennes, pures et, au sens propre, sublimes : au-delà du seuil interdit aux êtres partiels et transitoires.

Il ne s’agit pas ici d’une préférence pour l’étendue aux dépens de la pensée mais plutôt d’une connivence entre elles, qui serait constante et fondamentale. Qui dit espace, lequel est souvent vacuité, ne dit pas nécessairement matière, mais il écarte encore plus l’idée d’un principe exclusivement spirituel qui par définition s’y opposerait. Lors d’une de mes premières méditations sur les pierres, pour définir les états particuliers où m’entraînait un examen prolongé, j’ai hasardé le terme de « mystique », le détournant de sa signification religieuse et lui donnant pour support la matière elle-même. J’ai conscience du paradoxe : je sais que les mystiques ont le sentiment de lutter pour échapper à la matière elle-même, encore qu’ils y retombent aussitôt après chaque extase, et ceux qui tiennent la matière pour l’unique et ultime réalité s’indignent communément au seul mot de mystique. Je persiste cependant, poussé par l’expérience, à défendre la possibilité d’une mystique sans théologie ni église ni divinité : pure action plus éperdue que philosophique, pour employer un terme que mes contemporains m’ont appris à haïr. L’âme s’y éprouve mieux introduite dans la totalité à laquelle elle appartient et elle en retire un bonheur fugitif, mais puissant, une sorte d’ébriété mentale.

(…)

Les pierres furent pour moi le point de départ de ces randonnées immobiles par nature et quasi initiatiques. Les corolles, les coraux, les frondaisons, les ailes – chaque ossature, architecture ou nervure – auraient pu aussi bien, si le hasard l’avait voulu, me communiquer ou plutôt réveiller en moi l’enseignement qu’une millénaire et mystérieuse sédimentation y a déposé. Certes, ils ne procurent pas le message fondamental, mais des allégories accidentelles, interchangeables fragmentaires.

La pierre, située dans l’univers aux antipodes de l’homme, parle peut-être le langage le plus persuasif. Elle, qui dure plus que tout vivant, mais sans le savoir, rappelle que la pérennité est à ce prix. Qui connaît ajoute à soi-même et qui ajoute à soi, fût-ce la conscience, fût-ce la mémoire, meurt, s’use ou se transforme. Les formes et les dessins des pierres offrent un prétexte à la dérive de mon esprit autant qu’une énigme à sa réflexion. M’attardant à les regarder, il m’arrive également d’être distrait, détendu, flottant. Je navigue à l’estime ou à la corne de brume en ces eaux du songe. Si je pensais que l’illumination fût autre chose qu’un éblouissement, je dirai extatiques ces états opposés, proches parents les uns de l’hypnose, les autres du vagabondage, où se pressent des conjectures tour à tour strictes et sauvages, comme une foison d’herbes folles, ortie et ivraie, envahit dans une promiscuité abominable des plants d’agronomes, de généticiens.

Je ne prends pas les images qui m’assaillent dans leur signification littérale. Elles m’apportent un lexique de figures comme les pierres m’apportèrent la pente d’une rêverie. Je ne suis pas dupe des dimensions que je feins parfois de consentir à des cailloux qui tiennent dans la main et dont je parle comme s’il s’agissait de montagnes, de forteresses, de palais. Je leur attribue mes angoisses, mes hésitations, mes carrefours. Mais ces projections, je n’oublie pas qu’elles sont mirages. Je ne les suscite que faute d’avoir atteint le degré d’abstraction ou d’indifférence nécessaire pour m’en passer. Pourtant, je me surprends, pour une fois, à douter des vertus de la rigueur autant que de celles de l’errance. Je souhaite me couper le moins possible du plus ancien réel, du plus ancien ordre du réel, celui qui préside aux angles et aux faces des cristaux et qui est ordre spontanément issu du chaos. Je voudrais plutôt en réinventer la vieille austérité et m’y appareiller davantage, au moment où je le prends pour la durable substance d’un fragile discours.

Il est infiniment plus malaisé et plus rare de découvrir, de calculer un alphabet que de composer ou de laisser de soi jaillir un cri, un aveu, une brève splendeur, je veux dire : un poème. J’ai cherché je cherche dans le monde, qui est limité pour un dieu, mais inépuisable pour un mortel, l’élémentaire, le chiffre, plus précisément l’alphabet. C’est démarche vaine. Trop fortuné encore si, au cours d’une quête qui toujours l’a refusé, il m’arrivait de buter contre le poème.

L’apostat, Prologue à Pierres réfléchies, Roger Caillois.

Photo : Marlen Sauvage