Hasard

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Paul ne cessait de répéter « y a pas de hasard » d’un air entendu. D’un coup d’épaule, il jetait sa ligne au loin, le mégot au coin des lèvres, et continuait d’avancer. Je lui racontais ma rencontre dans ce magasin perdu au milieu de l’étendue jaune pâle, un immense hangar d’un côté de la route, avec des tréteaux recouverts de jeans, de godillots, de chapeaux de cow-boys… un vrai surplus américain, quoi, avec trois pékins accoudés au comptoir qui s’étaient à peine retournés sur moi quand j’étais entré en lançant un Hi! de circonstance… « y a pas de hasard »… elle s’était approchée de moi How are you doing today? May I help you? et moi qui bafouillais euh un jean, çui-là peut-être, je ne savais pas quelle était ma taille, elle me jaugeait d’un œil connaisseur… « y a pas de hasard »… avait pris deux ou trois pantalons sous le bras et me guidait vers la cabine d’essayage avec un sourire digne d’une pub, je ne voyais que ses seins plombant son t-shirt blanc, ses fesses moulées dans un pantalon gris et sa longue chevelure blonde sautant d’une épaule à l’autre au rythme de sa marche… malgré moi, j’entendais tes consignes, Paul, « y a pas de hasard »… : avant toute chose observer le milieu et ses habitants, prendre connaissance d’un minimum d’informations concernant le poisson pour savoir où le traquer et comment l’appâter, repérer si possible où se situent les bancs de poissons, je me retournais et ne voyais personne d’autre que ces trois gaillards… « y a pas de hasard »… j’ignorais si j’étais en mesure d’amorcer une quelconque prise, mais je me démenais comme un diable. C’est à ce moment que Paul me demanda de la fermer. En rivière, lorsqu’on se déplace il faut faire preuve de discrétion. J’essayais de faire le moins de mouvements possible, levant les pieds avec délicatesse. Je poursuivais pourtant à voix basse, elle ne parlait qu’américain, ne connaissait pas la France, elle était folle de moi, je suis sûr de ça, cette fille c’était un canon, une chance pour… Et Paul imperturbable. « Y a pas de hasard. »

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠16

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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Dérive

Big salmon fish isolated

Il git sur son lit, enveloppé de l’aura des trois femmes qui se relayent auprès de lui. Il les entend avancer, refluer, trois vagues de détresse, échouées sur le fauteuil, la chaise blanche, la chaise grise. Elles s’interpellent à voix basse. Leurs murmures bruissent comme le souffle lointain des conques tapisse l’oreille. Il abandonne sa main à l’une puis à l’autre, perçoit l’effleurement des doigts, leur onde régulière, une légère houle qui le happe et l’apaise. Il rêve d’un ballet de sirènes, elles peuplent son regard creux dans ses orbites fatiguées. Il rêve de retourner dans le grand corps liquide. Il est prêt à embarquer. La femme-poisson l’a visité, c’est elle qu’il suivra dans l’ondulation de sa chevelure. C’est le moment. Il s’enfonce dans le fleuve. Il est heureux. Comme un saumon chevauché par une divinité.

Image © Marc Guerra, Des poissons et des femmes, ≠5

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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Haute mer

Vendredi, jour du poisson donc.

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Je le cherchais dans la brume, il m’attendait sur la jetée, les bras grands ouverts ; je ne distinguais que son sourire vague, je devinais son regard sombre, et j’avançais vers lui comme un bateau qui rentre au port, encore libre de toute amarre… Il m’étreignit furtivement, m’entraînant aussitôt dans les flancs du yacht, étourdie par le flot de baisers dont il m’assaillait et que je lui rendais à bouche que veux-tu, ondulant de conserve sur la crête du plaisir. Parvenus dans le grand hall d’entrée, il me déshabilla avec la même ardeur et me laissa nue, debout sur le parquet flottant, les pieds dans mes escarpins à talons hauts. Je fermais les yeux à sa demande péremptoire. Il était si autoritaire, sa voix si houleuse, je l’aimais aussi pour cela. Je sentis sur ma peau glisser la forme froide d’une robe que je me souvenais à l’instant seulement avoir aperçue sur le porte-manteau entre deux baisers. Je tentai de crier tant le contact était visqueux et humide, mais aucun son ne sortit de ma bouche. Je le regardais désormais d’un œil sans paupière.

Image © Marc Guerra, Des poissons et des femmes, ≠3

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