Ecrire sur les murs…

Le monde est plein de murs qui jalonnent notre histoire depuis l’Antiquité… Murs politiques, élevés par les hommes pour se protéger des invasions barbares, des « envahisseurs », de l’immigration… Murs de la peur, murs de la honte… Autant de frontières entre tous… « Les hommes construisent beaucoup trop de murs et pas assez de ponts », disait Newton.

J’ai suivi l’émission « La Grande Table », sur France Culture,  le 22 février dernier, où il était question du livre de Claude Quetel (historien, ancien directeur du Mémorial de Caen) Murs. Une autre histoire des hommes (Perrin, 2012). Je livre en vrac ce que j’ai retenu et mes réflexions. C’est ce qui a suscité une proposition d’écriture.

• Claude Quetel a recensé les murs érigés depuis la Grande muraille de Chine. Entre Maroc et Sahara occidental, US et Mexique, Bostwana et Zimbabwe ; Israël et Jordanie, Irak et Arabie Saoudite, Irak et Koweit, Arabie Saoudite et Yemen, Ouzbekistan et Afghanistan, Inde et Pakistan, Inde et Bengladesh, Corée du Nord et Corée du Sud, etc., car l’homme est fortiche pour ce qui est d’inventer mille raisons d’ériger des murs.

• Le mur qui se pose entre deux communautés, pays, etc. mais qui devient un objet vivant dès qu’il est érigé. On passe au-dessus, en dessous, il y a des trous dedans, des souterrains dessous, on écrit dessus, on colle des affiches, etc. Il devient vivant. Il est un peu comme la peau qui subit des agressions mais protège le corps.

• Le Mur des lamentations qui permet aux Juifs d’entrer en communication avec leur divinité. Il porte d’ailleurs la trace de ces « entretiens », petits rouleaux glissés dans les anfractuosités du mur.

• Le mur comme preuve d’échec : on n’a pas réussi à s’entendre. Floraison en Amérique du Nord des « gated communities », ces quartiers sécurisés où des gens de même condition sociale, de même mode de vie se regroupent et s’approprient le quartier en érigeant clôtures, en embauchant des jardiniers, des surveillants, en se protégeant de l’extérieur jugé hostile.

Dernier mur non recensé par Claude Quetel, mais relevé par un participant à l’émission : celui de Facebook, mur membrane, où l’on affiche ses messages, ses photos, etc. Espace de relation avec l’autre.

Proposition

A partir de ces réflexions, imaginez quel pourrait être le mur érigé par votre personnage à ce moment de l’histoire où il se trouve. Ou devant lequel il se trouve. Ou celui derrière lequel il vit, physiquement, géographiquement.
Mur prétexte, mur « à souhaits », murs à/de prières… Celui derrière lequel il se réfugie, les raisons pour lui de le faire, depuis quand, pour se protéger de quoi, de qui ? Quel serait le traumatisme qui lui aurait fait ériger ce mur ? Ou l’échec dans sa vie qui l’aurait finalement conduit à l’ériger ? Et si le mur n’a plus de raison d’être, ce qui l’a fait tomber, ou ce qui l’a fait entrer en relation avec les autres.

Lectures :
Le mur invisible, Marlen Haushofer, Actes Sud, 1992.
« Frontières », Espèces d’espaces, Georges Perec, Galilée, 1974, pp. 99-101.
Murs. Une autre histoire des hommes, Claude Quetel, Perrin, 2012.

Les mots pour le dire

Cette proposition s’inscrit dans la poursuite de la création d’un personnage, entamée il y a plusieurs séances avec le groupe de participants aux ateliers bimensuels.

Les mots pour le dire

Votre personnage a quelque chose à dire : une cause à défendre, un conflit à régler, une mise au point à faire qui justifie un courrier traditionnel, ou une longue réflexion à poser sur le papier (ou par mail…). Cette parole est donc adressée. Même si vous ne savez pas encore exactement de quoi il retourne.

Vous avez tenté de cerner votre personnage – homme ou femme – à travers ce qui le constitue, son environnement social, ses centres d’intérêt. Il ne vous a pas encore tout révélé de lui. Le laisser exister, c’est lui donner la parole sans a priori. A qui parle-t-il ? Cette lettre ne se situe peut-être pas dans le temps où vous avez laissé votre personnage au dernier atelier… La personne à qui il s’adresse, la situation qu’il évoque, vous sont peut-être encore inconnues… Peut-être cette parole s’adresse-t-elle à lui-même ? A une personne perdue, morte, absente… ?

Ce qui nous renvoie à l’une des questions que pose l’écriture : à qui écrit-on quand on écrit ? Que la lettre ait un destinataire incarné ou non, elle « s’adresse à »… On n’écrit pas forcément quelque chose mais on écrit « à » quelqu’un.

Proposition : la forme peut être celle d’une lettre avec tous les attributs d’une lettre. Ou comme dans le brouillon de lettre de Perec (Espèces d’espaces, « La rue », Ed. Galilée, 1974, pp. 74-75), une lettre où l’on ignore qui est précisément le destinataire, où quelque chose se dit de très personnel qui n’a pas à être justifié, et qui va nous renseigner sur notre personnage.  Que dit notre personnage que nous ne savons pas de lui ?

Autres lectures :
Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke
Lettres à Lou Andréas-Salomé, Rainer Maria Rilke
Lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo
Le fusil de chasse, Yasushi Inoué

La chronique du voisin

C’était une mise en train, une petite proposition histoire de se dérouiller les neurones, ou de les éloigner de leurs préoccupations car nos ateliers ont lieu le soir, en fin de semaine… J’avais acheté quelques jours avant Le piéton chronique, de Michéa Jacobi, dans une petite maison d’édition à Marseille, « Parenthèses ». Il y aurait beaucoup d’autres propositions à tirer de ce « carnet de promenades ». Celle que m’avait suggéré ce joli recueil de chroniques est « La chronique du voisin ». (Joli car illustré d’images traitées en linogravure.)

Il s’agissait donc de poser sur sa feuille le mot du jour ou l’expression, qui donnerait la tonalité de la journée venant de se dérouler. A la manière de Michéa Jacobi, dans ses chroniques tenues pendant dix ans, intitulées « Dimanche de mistral », « Le seau et la pelle » ou « Nostalgie de décembre »…

Mais au lieu de demander ensuite aux auteurs d’écrire leur chronique, je leur demandais de passer leur feuille à leur voisin de droite… qui écrivait une possible chronique issue de l’évocation de l’expression dont ils avaient hérité.

Cette écriture pressée, qui ne se cherche pas, qui réagit au mot posé par un autre que soi, a donné des textes surprenants… aussi pour leur scripteur. Et nous sommes là pour ce genre de surprise, n’est-ce pas ?

Le texte de Chrystel C.
« Le silence quand les lumières s’éteignent enfin, dans le couloir et dans la chambre. Plus de portes qui s’ouvrent et se referment à  l’envi, de chariots qui roulent, de visites intempestives, le silence soudain, enfin. Télévision et autres outils de communication restent en sommeil. Elle découvre ce silence, hors du temps et du monde extérieur, et s’en délecte. Un silence de plénitude. Elle regarde son tout-petit assoupi à ses côtés, dans son berceau de plexiglas. Lui aussi a enfin trouvé le sommeil et semble serein. Elle déguste ce moment de grâce. »

Ecrire sur l’absence

J’ai proposé à un groupe de participants réguliers d’écrire autour du thème de l’absence. Voici les éléments que j’ai évoqués pour cette proposition, le jour J au temps T… Vos textes sont les bienvenus.

Marlen Sauvage. lesateliersdudeluge@orange.fr

Absence

Absence de l’autre, absence aux autres, absence à soi… L’autre absent qui nous parle et nous qui lui répondons. L’autre absent que l’on fustige de nous avoir laissé, là, dans l’abandon de lui, et d’une partie de nous-même que lui seul pouvait révéler. L’autre absent avec lequel le partage était possible. L’absence que l’on impose aux autres en les privant sciemment de notre présence, l’absence que l’on impose aux autres sans le vouloir, par oubli de la présence des autres, au milieu du monde, par aspiration à la solitude, ou pour retrouver un état de soi. L’absence pour une présence à soi. Exister à la place d’un autre, pour ou contre lui (A. Ernaux) ou par la présence absente de cet autre (mort d’un proche) ? La place de l’absence dans l’écriture.

« Le dialogue de l’écriture est le dialogue du silence. Le temps de l’écriture est le temps de l’absence. Le lieu de l’écriture est le lieu de nulle part. » Wadih Saadeh, Le Texte de l’absence et autres poèmes, Sindbad, Actes Sud, 2010, p. 80.

Ce à quoi on peut se référer aussi : le live L’adversaire, d’Emmanuel Carrère, et le film L’emploi du temps de Laurent Cantet (à propos du fait divers où Jean-Claude Romand invente sa vie et finit par éliminer les membres de sa famille. Le film ne se termine pas aussi tragiquement). Ici, il s’agit d’exploiter autrement ce fait divers, sous l’angle de l’absence choisie qui nourrit l’écriture. Des moments de la vie où l’on voudrait s’extraire de soi, pour toucher le vide, le vide en soi, être entre deux mondes. Ne plus rendre de comptes. L’absence volontaire, ou involontaire et à laquelle on ne peut plus échapper. Comme une drogue.

Comment écrire l’absence ?

A la manière de Perec, dans W ou le souvenir d’enfance ? [Editions Denoël, 1975] – L’imaginaire, Gallimard, 2004. Par l’évocation de ce qui n’a pas eu lieu, p. 99, dans un conditionnel où tout est possible. « Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. Sur la table, il y aurait eu une toile cirée à petits carreaux bleux …» Par une ponctuation ou une graphie particulière. Des points de suspension dans lesquels le vide se tient ? Des espaces de blanc qui portent en eux l’absence ? Le silence est une des figures de l’absence, il marque les limites du langage et de la représentation. Comment dire ce qui de toutes façons est indicible, autrement qu’en se taisant ?

Ou le dire de façon poétique, comme Aragon dans son « Cantique à Elsa », Les yeux d’Elsa ?,[©Louis Aragon, Paris, 1942] Seghers, 1995, p. 95. Confronter la présence physique de l’autre à l’absence de l’autre endormi. Quel mystère que l’absence du sommeil où l’autre nous échappe tout en étant près de nous ?

Sous forme épistolaire, comme Annie Ernaux, lettre à sa soeur, décédée deux ans avant sa naissance, L’autre fille, Editions NIL, 2011. Ecriture dense, phrases courtes, dépouillées. Texte relativement court, 77 pages. Cette absence souligne une partie de soi que l’on ne voyait pas jusqu’ici. Elle la révèle en creux. Annie Ernaux écrit : « Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence ». L’absence devient le moteur de sa vie d’écrivain (renvoie à Saadeh). Et alors, comment écrire ?

« Avant de commencer cette lettre, j’étais dans une forme de tranquillité à l’égard de toi, qui est désormais pulvérisée. De plus en plus, en écrivant, il me semble avancer dans une contrée tourbeuse où il n’y a personne, comme dans les rêves, devoir franchir, entre chaque mot, un espace rempli d’une matière indécise. J’ai l’impression de ne pas avoir de langue pour toi, pour te dire, de ne savoir parler de toi que sur le mode de la négation, du non-être continuel. Tu es hors du langage des sentiments et des émotions. Tu es l’anti-langage. »

Autre lecture : Walter Benjamin, Ecrits autobiographiques, « Journal de mon voyage le long de la Loire »Poche, 2011, pp. 158 et suivantes.

Merci de vos commentaires ou suggestions de lectures pour étayer cette proposition d’écriture autour de l’absence. Marlen Sauvage.

En vrac…

L’écriture d’un polar se poursuit avec les enfants de la Maison pour tous de Marvejols…
Les ateliers d’écriture reprendront à Florac tous les 15 jours à partir du 27 janvier…
Et se poursuivent avec les détenus de la maison d’arrêt de Mende …
« Il n’y a pas longtemps que je me suis aperçue de l’existence de ce bruit. » (Yoko Ogawa, Les Abeilles) pourrait être un très bon début d’histoire. A vous de la poursuivre donc et d’envoyer vos textes à lesateliersdudeluge@orange.fr
Bonnes fêtes !