Un temps pour écrire, écrire le temps

Une proposition parmi celles du 12 octobre dernier, en stage avec Terre de lecteurs.
Préparée à partir des catalogues de la collection Lambert Le Temps retrouvé, publiés pour l’exposition de Cy Twombly qui avait eu lieu en 2011 (Actes Sud).

En deux temps…

Le temps perdu (que l’on tentera de retrouver) :
a) Dans quelques pages que l’on écrirait sur soi, rassembler en autant de fragments ce qui pourrait dire quelque chose de soi, instants retrouvés (inutile d’expliciter, juste saisir l’instant parce qu’il se rappelle à notre mémoire et forcément dira de soi ce que peut-être on ignore au moment de l’écriture), constructions oniriques, ces rêves que l’on ressasse endormi ou éveillé ; petites ou grandes fictions de soi, récurrentes ou isolées, qui s’imposent à la convocation de ces souvenirs, images ; dialogues courts qui nous ont marqué ; lectures, films dont on peut dire qu’ils ont été fondateurs d’une certaine esthétique, voire éthique, philosophie. La juxtaposition de ces fragments à écrire tels qu’ils viennent sans souci de chronologie reflètera un temps kaléidoscope…

Références
Marcel Proust et Le Temps retrouvé est certes incontournable, mais on pourra s’appuyer sur :
Valérie Mrejen, Mon grand-père, éditions Allia, 1999
Grégoire Bouillier, Rapport sur moi, éditions Allia
Erri de Luca, Alzaia, 1997, 2002 chez Payot & Rivages

Le temps retrouvé
b) Et l’on pourra dans un deuxième temps d’écriture, déceler ce qui était le plus enfoui, dans quelles strates, et ce qui l’a révélé. Creuser la mémoire pour en décortiquer le fonctionnement par rapport à la profondeur du temps. Entre fiction de soi et vérité intérieure.
Ecriture de fragments comme vous pourriez le faire de photos sélectionnées pour jalonner votre vie. Il manque forcément quelque chose entre les photos qui vient rompre le continuum de la vie. L’écriture fragmentaire rendra compte de cela. Même en essayant de retrouver ce qui était enfoui et pourquoi on l’avait enfoui, on restera dans l’incertitude et le fragment sera le marqueur du doute.
On peut aussi aller faire un tour du côté de ceux et celles auxquelles on doit un tribut, dans l’art ou dans la vie.

Contrainte de forme encore, toujours en s’appuyant sur Blanchot : « Toute parole de fragment, toute réflexion fragmentaire exigent cela : une réitération et une pluralité infinies. »

Référence
Maurice Blanchot, L’attente, l’oubli, L’imaginaire, Gallimard
Henry Bauchau, Jour après jour, Journal d’Œdipe sur la route 1986-1989, Babel, Actes Sud, 2003
« La mort du jeune aviateur anglais » in Ecrire, Marguerite Duras

Licence Creative Commons

Le sens caché du monde…

La vitesse de la lumière
limite les rêves au-delà

La madeleine de Proust
(a quelque chose à voir avec)
la ronde ailée du temps

(Avec)
Albert Einstein
rien n’est établi

(Sachant que toute)
vérité
(est)
relative

Le monde est plein d’énigmes… Tout nom, toute expression, toute phrase, révèle par son anagramme (s’il existe, au curieux de la trouver !) un sens caché. C’est ce que racontent Etienne Klein (physicien) et Jacques Perry-Salkow (pianiste, auteur) dans Anagrammes renversantes, ou Le sens caché du monde, publié chez Flammarion.

« C’était lui qui parlait pour elle »

Cette proposition interroge ce  qui, dans un paysage, parle pour lui. Ce qui perce le paysage au point que tout s’agence autour d’un élément majeur, et qui n’a d’intérêt que par le regard que nous portons sur lui. Que l’élément choisi fasse l’unanimité, parce qu’il s’agit d’un monument remarquable par exemple, ne suffira pas.

J’ai bâti cette proposition à partir de la lecture de Proust (Du côté de chez Swann, pp. 107, 108 & 109, Le livre de poche, 1992.) quand il évoque le clocher de Saint-Hilaire, et où il va jusqu’à prêter à l’église une conscience d’elle-même qui se tiendrait dans le clocher précisément. « C’était lui qui parlait pour elle. »

Suggestion : Partir d’un paysage qui vous émeut. Qu’est-ce qui dans ce paysage pourrait être réductible à un élément qui cristalliserait toutes les impressions suscitées par le paysage, à tel point que l’on puisse dire : c’est à cause de cela que ce paysage me parle ?
Ce détail dans le paysage, architectural ou non, peut-être lié à une émotion de l’enfance ou à une étape de la vie, à une date même obscure au moment où on est devant le paysage, mais il nous accompagne, il nous le fait lire d’une façon certes subjective, mais que nous allons tenter de dire, de décrire. Une fois qu’on a trouvé son « objet », on ne le lâche plus pour faire surgir « de la langue ». On peut à ce moment, entrer dans la fiction la plus totale, pourvu qu’on reste dans un travail de la langue.

Il y a dans cette proposition quelque chose du punctum de Barthes, dans La chambre claire.

Forme : essayer la phrase longue, très ponctuée si l’on souhaite, avec des virgules, des points virgules, des parenthèses (Claude Simon, L’acacia), deux points, etc. Utiliser toute la gamme de la ponctuation pour rester dans la ligne de votre pensée, sans point avant la fin.

Ci-dessous un texte écrit par Roger East en atelier le 20 novembre 2012, à Florac.

Quoique dans la forêt secrète et silencieuse de mes rêves et de ma jeunesse la pente à gauche est raide, voire vertigineuse, et le soleil qui illumine le ciel automnal de ce côté est diffusée par des centaines d’arbres (dont on m’a appris le nom, en francais et en latin, merci mon père, mais que j’ai évidemment oublié tout de suite, sans rien oublier de leur hauteur, leur écorce lisse et leurs feuilles éparses et délicates), c’est néanmoins toujours vers la droite que mes yeux sont attirés, par la verdure – non, moins par la verdure que par la douceur (douceur inimaginable même si jamais, jamais touchée, ce serait un sacrilège d’en douter et d’en demander la preuve, qui peut après tout oublier la honte de l’apôtre Thomas?), oui, la douceur – du tapis épais de mousse qui couvre la pente ascendante, et qui se montre si adepte à cacher tous les espoirs secrets des semences qui veulent y prendre racine, tous les insectes qui colonisent les bas-fonds, et les animaux nocturnes qui se permettent (chose impensable pour nous deux autres, humains, gamins, frères, ennemis temporaires, alliés à vie), oui, qui se permettent – et pourquoi pas, dis-donc, ce ne sont que des bêtes – de creuser leurs propres chemins aléatoires ou essentiels là-dedans.

Et un texte de Chrystel, pendant le même atelier :

« En haut de l’escalier en pierres gris foncé, trônait l’objet de plâtre, le nain de jardin multicolore poussant sa brouette verdâtre, inlassablement, l’insolent petit bonhomme au sourire figé, le nain d’un autre temps, d’une autre vie, celui qu’il avait volé, sans scrupule, à la mort de son père (car son frère le convoitait déjà depuis un moment pour clore sa collection), le petit homme tout grassouillet, aux joues rebondies et disproportionnées par rapport au reste du visage, aux yeux azur, à la barbe blanche et au bonnet rouge, légèrement ébréché à l’oreille droite et au genou gauche (amoché lors du déplacement rapide de chez son père à chez lui) et il était là, dominant l’entrée de la demeure, cimenté au muret, ancré à vie dans la pierre grise, résistant à toutes les intempéries, à toutes les catastrophes, là, bien décidé à y rester, à asseoir son pouvoir et son autorité, prêt à accomplir sa besogne agricole, toujours bien propre sur lui, c’est qu’il était entretenu le bonhomme, astiqué une fois par semaine dans tous les coins, même les plus difficiles d’accès, sa veste bleue à boutons jaunes, assortie à sa culotte, bleue également, et ses souliers bruns, pas un centimètre carré de poussière, et toujours ce sourire qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde des objets, ce sourire qui la narguait quand elle montait l’escalier, lentement, précautionneusement, silencieusement, réfléchissant encore avec anxiété, à l’état dans lequel elle allait le retrouver, l’aborder, lui parler, pas le nain de jardin, non, mais son père, le propriétaire des lieux.»

Les notations avec Terre de lecteurs

Aborder le thème de la note en atelier d’écriture, c’est se confronter à de multiples interprétations de cette forme d’écriture fragmentaire. Je m’étais limitée dans l’atelier qui a suscité les textes publiés ici, à des notations basées sur l’observation de détails au cours d’une promenade dans Florac (Lozère). Il ne s’agissait donc pas d’une note (de bas de page, par exemple) relative à un texte déjà constitué ou en cours d’écriture.  Au contraire de l’insignifiant, il s’agissait de noter ce qui pourrait faire événement pour soi, dans un journal ou dans un roman ; d’écrire une suite de notations qui porteraient en germe une idée à développer (ou non) .

Dans un but précis : porter une attention particulière à ce qui nous entoure, pour repérer ce qui ne ferait sens que parce qu’on le dégagerait ultérieurement de cette première observation (la grandeur dans le bruit lointain d’un aéroplane, le passé dans la saveur d’une madeleine, etc.). J’ai dû parler de Proust et de La Recherche, donc, et de Michaux, Ecuador (L’espace du dedans)

Ça se passait donc à Florac, et nous sommes finalement restés Place au Beurre, sous le soleil…

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Trois agrafes sur l’abdomen de la maison pour retenir le mur, l’empêcher de s’ouvrir et se répandre les souvenirs

Une fenêtre béante sur le noir et sur la nuit.

Impossible de savoir si le chien est une chienne. L’âge lui a donné un air asexué. Il bouge comme se meuvent les vieilles paysannes, boudinées dans leurs tabliers fleuris.

La vigne griffe le mur, fatiguée de s’accrocher en vain. Elle attend le geste précis d’un humain. Elle reste à l’abandon, courbée et résignée, refusant de mourir.

Sur le linteau de la porte le chiffre 1, il n’y a pas de n° 2 sur la place au beurre. Un seul 1 sur une plaque émaillée, l’un seul et l’autre pas. Jeu de mot, motte de beurre, beurre blanc sur le poisson … Il est 12 heures !

Babeth

Un chat à la fourrure blanche et grise, nez et pattes tachetés de noir pose avec précaution ses pattes sur les vieux pavés.

Un bouquet de fleurs est posé devant la maison, dans un pot en plastique noir. Des fleurs épanouies, roses, mauves et blanches. Des fleurs en plastique.

Le son d’un téléphone portable. Mélodieux. Quelques notes lancées dans l’air résonnent dans le silence.

La porte en bois verni, vieillie, une vitre placée au milieu. La vitre est sale de poussière, le vernis s’écaille sur le bas de la porte.

Une antenne, deux antennes, trois antennes, dix antennes sur les vieux toits qui surplombent la place, accrochées aux cheminées, arêtes, triangles, toiles d’araignées.

Une fontaine. Un bassin en pierre granuleuse, épaisse, surmonté d’un petit mur en pierres liées au ciment. Au milieu de ce mur sort une goulotte en bois, vieille poutre éventrée. Au-dessus un robinet papillon brut en métal, un écrou blanchi par le calcaire. Tout est sec. Une fontaine sans eau.

Monika

Sur la boîte aux lettres

« Stéphanie » gravée à contre-fil

Sur fond rouge.

Sous l’écorce du piquet,

la trace.

Le temps dépassé,

l’écorce est tombée.

Graffiti

O+O la tête à Toto

C’est qui Toto

C’est qui zéro ?

Il est nul alors ?

Un autocollant sur le carter

Lucky

Pas Luke

Pas chanceux.

Départ pétaradant

Se sauver, à fond les manettes.

Scellé dans le crépi

Le cheval a perdu son fer.

Kat

Dans le reflet d’une vitre de porte, je perçois une personne âgée qui bat le tapis de sa porte d’entrée en se parlant à elle-même et aussi à ses chats.

Une toute petite façade en pierres sur trois niveaux ; des pierres de différentes couleurs qui se superposent les unes aux autres, deux fenêtres et deux portes.

Les pierres qui servent de pilier central aux deux portes, sont reliées avec du fer forgé.

Cette façade est délabrée, apparemment inhabitée, figée dans un passé, peut-être même abandonnée mais riche des marques des humains qui l’ont habitée autrefois ; une vigne barricade une des portes d’entrée.

Je m’approche : un texte daté du 21 octobre 1997 de la mairie de Florac constate l’état de délabrement de la maison et de nécessaires travaux de rénovation :

je cite « … afin de faire cesser leur état d’abandon, assurer la sécurité publique et la salubrité aux abords de cet immeuble ».

A côté, une autre façade, elle rénovée, tout aussi étroite sur quatre niveaux, trois fenêtres et deux portes d’entrées. A une fenêtre un rideau en crochet qui représente un paysage avec un plan d’eau dans lequel évolue un cygne devant un château  entouré de champs travaillés et d’arbres élancés.

La vigne de la maison d’à côté déborde généreusement sur la maison voisine.

Des martinets volent dans le ciel bleu.

Christiane

Un œil triangulaire au dessus de la fenêtre. Fenêtre obturée par un panneau peint. Image de pierres sur un mur de pierre.

Fenêtre et porte murées. Reste les pierres qui les encadraient et un linteau en bois sculpté et ridé par le temps.

Mur droit, aveugle. On le croirait de pierres sèches tant le vent et la pluie ont usé le ciment qui les liait. Mur droit, aveugle, flanqué d’une cheminée.

A l’ombre, la mousse a poussé entre les pavés. Au soleil, la mauvaise herbe. Sur les pavés, les lichens. La vie explose.

Fibrociment, tôle galvanisée, antennes râteaux ou satellites. Porter le regard au-delà des toits, vers le ciel.

Deux pierres de grès rouge perdues parmi les schistes et les calcaires. Je ne vois qu’elles.

Aline