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Baie-Saint-Paul. Hôtel de la Belle Plage où dort un chalutier rouge, L’Accalmie. Tout me fait signe ici. J’admire ce soir le vol des oies blanches sur le Saint-Laurent. D’abord elles ont envahi une petite bande de terre, groupées, elles cacardent si fort que leur discours m’étourdit. Comme une mise en garde, un conseil, une promesse. Une pensée frémissante dans l’air qui nous sépare. Puis elles s’élancent superbes d’un vol gracieux. Kaname Akamatsu. Vieux souvenir d’économie que je répète comme un mantra. Mais le trouble n’est pas là, ni la menace, ni le vertige. Il loge ailleurs, dans ce que je fixe des yeux depuis des minutes entières et qui reste insaisissable, coincé quelque part entre le cri des oies et leur envol. Surtout ne pas baisser le regard, déployer tous mes sens, capter l’onde qui traverse le ciel jusqu’à moi. Partir. Tout laisser là. S’envoler avec les oies. Superposer mes ailes aux leurs et me laisser porter. Effacer ma vie d’un coup, comme un point qui disparaît, introuvable, inatteignable, évanoui. Profiter de la pensée si transparente pour lui emboîter le pas et surfer sur d’autres rencontres, d’autres vies, d’autres… Quelque chose me dit qu’aujourd’hui les sirènes ont migré des eaux denses aux ciels lumineux.

 

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠30

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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Sur la route de Justin [ Uckas, 41]

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On peut douter de l’intérêt de garder ce genre de détails de la vie… mais : j’ai la mémoire courte, les dates ne sont pas mon fort. Je me console en me disant que la vieillesse venant, on ne saura pas si j’alzheimerise ou non, j’ai toujours plané au-dessus du temps et des lieux. Mais encore : ces petits bouts de boarding pass me rappellent quelque chose de très précis : les discours de Justin, 18 mois, s’évertuant à nous raconter tout ce qui se trouvait sur le trajet de l’aéroport Trudeau (Montréal) à « sa maison ». Il y était beaucoup question de voitures et de grues, de camions et de pelleteuses… Ces morceaux de carton sont donc plus que le souvenir d’un voyage, ils sont l’évocation d’un moment privilégié entre un petit garçon et moi, d’une connivence inexplicable quand nous nous connaissions si peu, et alors que nous habitions chacun à l’autre bout du monde…

Un carnet kraft à spirale (Uckas)
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Un petit Moleskine tout noir [≠12]

[En route encore pour le nord du Québec, nous sommes toujours en 2005]

Vers Saguenay, Chicoutimi, que des pépites ! Arrivée à Ste-Rose-du-Nord vers 14h30. Hamburger, hot dog, frites et petite glace molle dégustée sur le sentier face à l’anse de Ste-Rose. Et c’est reparti pour Tadoussac, paysage sublimissime. Baie magnifique, hôtel splendidement rouge au milieu du vert et du bleu. Belles maisons.
Mais on décide d’aller aux Bergeronnes ! Photo du lac Gobeil.
Tergiversations. Tadousssac est très, trop touristique à notre goût. La baie est bien sûr magnifique mais nous ne sommes attirés ni par le camping (où on peut louer une roulotte pour la nuit) ni par la ville elle-même entièrement consacrée à la baleine !
Aux Bergeronnes, calme plat, ville morte. On poste juste notre carte pour P & E et on file vers les Escoumins [?] petit port superbe où nous ne trouvons pas le gîte recherché. Nous demandons au Daniel Auteuil local, très gentil, puis on repart dans le bled d’à côté où décidément il sera dit que nous ne séjournerons pas. Le gîte n’existe plus, la maison a été rachetée par un couple. Nous ne courrons pas après le loueur qui s’est installé ailleurs. Nous retournons à Tadoussac prendre le traversier, pour 10 minutes de traversée sur le St-Laurent afin de retrouver la région de Charlevoix et plus précisément Ste-Catherine.
A Port-au-Persil, la voiture se met en première comme nous l’avait prédit le Routard… Nous trouvons sans peine le gîte des gens du pays, Antoine et Bertrande, 82 ans pour lui, et probablement la même chose pour elle. Ils nous accueillent gentiment. Il est 19 h. Nous allons dîner (on dit « souper » icite) à l’Horizon d’un quart de poulet rôti, frites, avec une Boréale et nous retournons au gîte, discuter un peu avec nos hôtes avant de nous coucher.
[Et à ce moment de ma transcription, je réalise que Antoine et Bertrande ne sont probablement plus de ce monde, que ces souvenirs engrangés avec eux sont la seule chose qui me reste de ce passage dans ce lieu (qu’ils n’appartiennent qu’à moi, qu’ils sont impartageables), avec quelques photos, quelques émotions sur lesquelles je remettrai des mots aussitôt que je m’y intéresserai vraiment, que je rejoins là une question surgie pendant l’atelier d’écriture en ligne avec François Bon, que ces questions m’ont assaillie durant toute ma visite aux Rencontres internationales de la photo d’Arles où j’étais encore en début de semaine (parce que reliées à différents projets photographiques, c’est fou tout ce que « Arles » remue à chaque fois), qu’aujourd’hui et depuis quelques jours je suis au Québec, et que le hasard est étrange qui veut que les carnets d’hier croisent ainsi la vie d’aujourd’hui…]

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Un petit Moleskine tout noir [≠11]

Samedi 28 mai [2005]
Départ à 7h30 pour Québec, Maison Ste-Ursule. Sympa. Galerie de l’art inuit, où l’on apprend que Chirac a mis les pieds en 1999 ou quelque chose [je me sens obligée d’ajouter que ça nous faisait une belle jambe ! Il y a pléthore d’endroits où l’on se félicite d’avoir accueilli « de grands hommes », ici comme chez nous]. Balade dans les rues de la vieille ville où l’on accède par un funiculaire, bondées de touristes, ville anciennement habitée par les immigrants puis les artistes. (…)
Dimanche, on trace vers Baie-Saint-Paul en passant par Ste-Anne-de-Beaupré, et sa galerie d’art tenue par la femme d’un artiste peintre italien du Frioul… [une des régions d’origine de mon chum ! Le monde est petit.] Pluie et grisouille.

Bout du monde à Baie-Saint-Paul face au Saint-Laurent. C’est l’hôtel de la plage où dort un chalutier rouge, « L’accalmie ». Coup de foudre. Nous nous arrêtons là. (…) Nombreuses galeries d’art [de l’art très commercial !], quelques petites maisons à vendre. (…). On mange des nachos en dégustant de la bière dans une microbrasserie. (…) Des oies blanches séjournent sur une petite bande de terre face à nous. Le soir-même nous regardons le peuple migrateur on the TV saucissonnée de publicités. La France a dit non à 56 % au référendum sur le traité constitutionnel de l’Europe.
Le lundi on se promène dans Charlevoix, superbe, magique, magnifique, nous n’avons pas de mots. Photos de l’Ile aux Coudres en face de nous. Visite de la papèterie Saint-Gilles, les gens sont gentils comme tout. Vidéo. (…) Migraine à Malbaie. (…)
Je file au bout du bout de la jetée écouter les mouettes et lire Un homme qui dort.
Le mardi. J’ai oublié de parler du massage à l’Auberge des Cormorans lundi matin, énergétique !
Le mardi donc, en route pour le nord et la région du lac de Saguenay. On découvre le lac à Elise (petits cailloux roses), le lac à Lisé, le lac pointu, le lac de la Galette, le lac Vernier… L’un deux est gelé, mais d’autres suivront. Végétation de montagne, sapinettes, puis plus rien, des arbres morts. Une petite église de 1930 ? Photo d’un porc-épic qui mange délicatement des bourgeons tendres en tenant les branches avec sa patte gauche. Découverte du lac Haha en surplomb le paysage est démesurément beau !

[Tout récemment, alors que je visitais la Margeride (en Lozère), le lac de Charpal m’a surprise par son air de famille avec cette belle région du Québec, à l’automne sans doute la ressemblance doit être encore plus frappante.]

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