Quelques notes en guise de dictionnaire

Julie D. ma grand-mère maternelle, le 22 avril 1920, jour de son mariage.

Le Ragabodot
Ainsi se nommait le lieu-dit… Existe-t-il encore sous ce même nom ? Le Rogabodot (mais dans la famille, le premier « o » se prononçait « a ») était une propriété constituée de terres et d’une ferme avec dépendances. A l’époque des faits (inventés, aussi bien mais n’est-on pas là pour raconter des histoires ?), une famille y vivait avec ses cinq filles, quarante veaux destinés à l’engraissement puis à la vente, quelques cochons, de nombreuses poules…

Le coq au vin de la grand-mère
Elle découpait le coq à grands coups de hachette, avec adresse… aucune esquille. Coupait le lard en petits lardons qu’elle faisait blondir dans la grande cocotte avec les oignons, puis retirait tout à l’écumoire. Ensuite, elle jetait les morceaux de coq dans la graisse, les faisait raidir et blondir sans hâte. Là, elle ajoutait une cuillère ou deux de farine (et un peu de beurre, éventuellement), un petit verre de cognac et flambait le tout. Puis ajoutait les échalotes, le bouquet garni, l’ail et les morilles trempées pendant une heure et égouttées. Elle couvrait. laissait mijoter à très petit feu pendant vingt minutes. Pendant ce temps, elle remettait les lardons dans une casserole, les faisait chauffer, mouillait avec trois-quarts de la bouteille de vin. Portait le tout à bouillir et versait ensuite sur le coq. Si le liquide n’affleurait pas les chairs, elle ajoutait du vin. Salait, poivrait, râpait une pointe de muscade, et ajoutait les oignons. Puis elle couvrait et laissait mijoter trente minutes à petit feu (ou davantage selon la fermeté de la viande). Mais le secret de la tendreté du plat était de laisser refroidir la viande à cœur, avant de la réchauffer au moment du repas…

Le téléphone et la voiture
Les D. étaient connus en ville comme une famille aisée, le père ayant bâti sa fortune grâce au maquignonnage. On lui vouait respect et gratitude pour sa morale, pour son travail et son amour des bêtes (il contredisait à lui seul toutes les définitions péjoratives liées au métier), sa générosité durant la Deuxième Guerre mondiale (il avait facilité le passage de résistants en zone libre et nourri ceux qui étaient dans le besoin sans contrepartie). On admirait son esprit novateur : il était le premier à avoir fait poser une ligne téléphonique à la ferme et à avoir une automobile qu’il utilisait sans ostentation.

La pêche à la grenouille
Une tradition familiale pour la génération née dans les années 30. Il fallait accrocher un morceau de chiffon rouge à un hameçon, jeter ça dans la mare, et attendre qu’une grenouille vienne y mordre. Le plus dur étant de sortir la grenouille de l’eau sans qu’elle se carapate. Ce qui était le plus souvent le cas. Et il fallait alors courir après, sauter plus exactement, d’après les témoignages recueillis. Quand les filles (de ma grand-mère) eurent compris que c’était ces cuisses-là qu’elles dégustaient, dorées dans le beurre, l’ail et le persil, la pêche devint une corvée plus qu’un jeu.

Le cheminot
La grand-mère avait épousé un employé des chemins de fer. Les familles s’étaient entendues pour donner la fille de l’une au garçon de l’autre, ayant monnayé la dot bien sûr. Le cœur de la jeune épouse battait pour un autre jeune homme pourtant… fils de patron d’entreprise locale et le statut d’employé de chemin de fer était une piètre compensation, mais enfin, elle n’avait pas le choix. Quel drame quand son époux, quelques mois après leur mariage, fut accidenté à tel point qu’il dût renoncer à son poste aux chemins de fer français… pour devenir paysan.

La Crêpière
Un autre lieu de mémoire, plus tardif toutefois que le Ragabodot ou la Gentone (dont il n’est pas question ici). Deux chênes centenaires dans la cour gravillonnée, une longère prolongée par une véranda qui ouvrait sur les prés, un jardin de rosiers et de lilas, quelques zinnias, des salades peut-être, mais plus rien d’un potager tel que celui de l’enfance. 

Les courriers interdits 
Après avoir délaissé les plus petits, elle avait, avec sa sœur aînée, entraîné Jean-Luc sous l’escalier extérieur, dans le réduit qui fermait à clé et qui contenait quelques mystérieuses cantines de l’armée. Entre autres, une cantine en métal bleu marine, rouillée aux quatre coins, bosselée. Au début, les trois enfants s’étaient contentés de s’asseoir sur la terre battue, après avoir pris soin de refermer le battant en bois aux lattes espacées qui servait de porte au cagibi. Elle avait particulièrement veillé à éviter les toiles d’araignée qu’elle avait en horreur. Ils avaient dû vouloir inventer un jeu et se concertaient sur ses règles quand ils réalisèrent que la malle devant eux n’était pas fermée à clé. Lequel des trois décida de l’ouvrir ? Elle se retrouva quelques instants plus tard, les mains plongées dans un trésor de lettres dont les enveloppes portaient toutes de magnifiques timbres inconnus. Du Maroc, d’Algérie, d’Allemagne… Années 1950. Ils se contentaient tous les trois de déchiffrer les flammes mais très vite, cela ne suffit plus. Elle était bien plus douée que les deux autres pour décrypter l’écriture adulte. Elle commença : « Ma chérie »… suivaient des descriptions de lieux, de gens, des anecdotes, puis des mots tendres et des pensées, qui c’était clair, ne les regardaient pas ! Elle en avait bien conscience et son premier réflexe fut de dire « on n’a pas le droit de lire ces lettres, c’est papa qui écrit à maman ». Mais sous prétexte d’admirer encore de beaux timbres, elle extirpa une lettre puis une autre, et le jeu devint très vite de compter les « chéri » « amour » et autres « tendres baisers » qui les faisaient pouffer de rire. Son cœur battait à tout rompre. Consciente de s’immiscer dans une vie passée, consciente de l’interdit. Sa raison lui intimait d’arrêter tout de suite mais ne serait-elle pas encore l’empêcheuse de tourner en rond, la raisonnable ? Elle s’abstint. Les premières craintes passées d’être découverts à fouiller ainsi dans la malle, elle en oublia même de quoi il s’agissait. Les deux autres s’étaient enhardis et dépiautaient les enveloppes pour aller plus vite. Fascinée par la longueur des lettes, elle n’en lisait même plus le contenu, tâchant de repérer les mots d’amour. Elle aimait le papier légèrement jauni qui crissait quand on le dépliait, elle imaginait des parfums d’ailleurs… mais rien d’autre qu’une odeur de secrets oubliés dans une malle. Personne ne devait savoir. Ils replacèrent tout à l’intérieur et elle rabattit le couvercle, un poids sur le cœur. Le lendemain soir, sa mère lui dit qu’elle avait tout appris. Jean-Luc avait parlé. Plus fort que le sentiment d’avoir commis une faute, elle ressentit le pincement de la trahison.

MS

Pour cette onzième et avant-dernière proposition du cycle d’été de François Bon, nous devions parvenir à créer des fragments non-fictionnels ou documentaires – sortes de notes de bas de page (ou de dictionnaire), pas nécessairement identifiées comme telles, c’est-à-dire non référencées au texte long qui s’est écrit durant les précédentes propositions – afin de créer « un soubassement à la fiction et devenant eux-mêmes partie souterraine de cette fiction »

Mes hypothèses

• …les larmes  d’une vieille dame          déposant ses souvenirs d’enfance          quand ils seraient déjà dans la tombe           ses regrets de n’avoir pu dénouer la parole avant la nuit qui la prendrait elle aussi

Elle aurait parlé en confiance à l’aube de ses quatre-vingts-ans parce que ses fantômes la rejoignaient la nuit surtout et que malgré son âge, oui, elle avait peur, et qu’en parler c’était s’en débarrasser un peu ; elle aurait parlé du passé tout en colère et en combats parce qu’à cette époque de l’avant-guerre, dans les années trente du siècle dernier, la petite fille de dix ans, aînée d’une fratrie de cinq sœurs, travaillait à la ferme et aux champs laissant ses rêves et sa fierté de bonne élève sous son oreiller chaque matin, après avoir clamé son goût d’apprendre et avoir ravalé ses larmes, elle aurait parlé des lectures à la lampe sous les draps, de sa découverte de la psychologie et ses fenêtres lumineuses, de ses ruminations le jour autour de la fuite possible, des mains de son père sur son corps dès l’absence de la mère, de la honte, de la noirceur de la porcherie où se frotter pour en souiller une plus noire encore, du canal où tant de fois elle aurait voulu sombrer et de sa foi de charbonnier qui l’en empêchait à chaque pensée, elle aurait parlé de sa dévotion filiale qui la scindait en deux, la condamnant à enfouir ses drames et ses regrets.

  • …sa démarche claudicante séquelle d’un accident sur une voie ferrée 

Hypothèse n° 1 :

Il avait voyagé sans le sou et surtout sans billet, et à l’approche du contrôleur avait sauté sur la voie, s’était pris les pieds dans un aiguillage, et ses cris avaient rameuté les cheminots en charge de l’entretien. Il avait eu tout le temps de constater le mauvais alignement des traverses et évita ainsi à ses sauveteurs un risque potentiel de déraillement, ce qui fit d’eux ses obligés, et l’accident fut passé sous silence. 

Hypothèse n° 2 :

Embauché dans les chemins de fer peu après son mariage, il avait été accidenté en 1922  dans un convoi avec sept autres cheminots. Les informations retrouvées dans la presse locale racontent l’accident du train n° 364 sur la ligne de Bourg-en-Bresse à Bellegarde, en mai de cette année. Un train de voyageurs venant de Bourg-en-Bresse, sur la ligne de Bourg à Bellegarde, percuta la machine de renfort placée à l’arrière d’un train de marchandises parti dans la même direction deux heures auparavant. Ça se passait de nuit, dans le tunnel de Mornay, long de plus de 2500 mètres, et la collision n’avait fait que quelques dégâts et blessures légères pour les occupants du train. Mais ce n’est que plus tard, alors que ceux-ci descendaient sur la voie, qu’ils découvrirent les huit cheminots du train précédent, inanimés. Un seul fut ramené à la vie, c’était lui. Selon son témoignage et l’enquête qui fut menée, les victimes avaient été asphyxiées par les fumées des deux locomotives qu’elles avaient tenté de redémarrer. 

  • …(une de ces cheminées où l’on pouvait rôtir un bœuf, surplombée d’un four à pain dont le dôme pointait dans la pièce suivante, et d’un large cendrier creusé dans le mur)

Il s’agissait pour elle de retrouver le maximum de traces de cette maison qui l’avait appelée. Elle croyait aux signes et ce n’avait pas été pur hasard de visiter cette ancienne magnanerie. Elle s’en remettait à ses intuitions… et à quelque documentation, aussi, glanée dans les archives communales. Le four banal aurait appartenu au seigneur local, sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Révolution de 1789, les paysans venaient y cuire leur pain moyennant une redevance souvent en nature, le seigneur entretenant en contrepartie le four et le chemin qui y conduisait. Petite maisonnette au toit arrondi, surmontée d’une cheminée, le four avait en son temps été indépendant de la bâtisse, en témoignait l’architecture des murs. Elle s’assura que les briques qui tapissaient la voûte soient encore en état pour diffuser la chaleur. Elle rêvait d’utiliser ce four. Elle pouvait imaginer à l’intérieur  les miches chaudes posées sur les étagères de lauzes. Il faudrait alors retrouver trace du propriétaire de la bâtisse dont les fenêtres à meneaux, les multiples agrandissements, la soue à cochons derrière la maison, les petites cheminées d’angle aménagées pour la culture des magnans, attestaient d’une présence à travers le temps et les révolutions.

Texte : MS
Photo : DR

Notre support pour cette 9e proposition de l’atelier de François Bon : L’affaire La Pérouse, d’Anne-James Chaton, où à partir d’un fait historique (la perte de deux bateaux de l’expédition La Pérouse et de leurs équipages), l’auteur « propose un extraordinaire voyage imaginaire tout entier basé sur la confrontation de l’enquête (rapports, savoirs, listes) à une suite de 22 « hypothèses » qui sont le fil rouge du livre« . Et bien sûr, tous les textes déjà écrits depuis le début de l’atelier, à revisiter pour explorer quelques hypothèses sur les récits possibles…

Des blancs dans le Ragabodot

sous la tonnelle      l’ombre des feuillages dessine des arabesques      on s’y raconte des histoires mirobolantes      à mi-voix      un refuge loin des adultes      images esseulées égarées      images  indélébiles    le banc devant la porte      où s’asseyaient les grands-parents      avant la grande décrépitude      et les secrets inavoués      jaillis bien plus tard      des larmes d’une vieille dame          déposant ses souvenirs d’enfance          quand ils seraient déjà dans la tombe           ses regrets de n’avoir pu dénouer la parole avant la nuit qui la prendrait elle aussi      un peu du Ragabodot      enfoui dans la mémoire      avec le potager          les chèvres que l’on essayait en vain de traire les toilettes en bois derrière la maison      tapissées de journaux      les prés et les bosquets où l’on cherchait les nids de pie      les carpes farcies de la grand-mère      les tessons de céramique colorés le long du chemin      les pièces de cuivre du père Dargaud offertes à ses petits visiteurs pour les remercier      et le retour vers la ferme      les sabots devant la porte      la grande pièce à la cuisinière à bois      le carillon qui réveillait les nuits les plus silencieuses le téléphone de Bakélite blanc sur le mur jaune le caquetage du poulailler       la brouette où nous promenait le grand-père       sa voix le matin schnell schnell pour nous tirer du lit avant de déguster le petit fromage blanc aux herbes préparé par ses soins      les grandes tranches de pain      le petit verre de blanc qu’il dégustait avant de repartir aux champs      le chien de chasse à ses basques      sa démarche claudicante séquelle d’un accident sur une voie ferrée      son regard noir acéré sur le paysage et le ciel      la table ronde de la salle à manger cossue où trônait le civet de lièvre ou le coq au vin du dimanche      les récitations et les chansons      avec nos voix d’enfant      le buffet Henri II à l’odeur de cire      les visages encadrés de chacune des filles blondes et brunes à leurs dix-huit ans      les fromages dans leur faisselle émaillée       les paniers remplis d’œufs       les pièces en enfilade les parquets à patins les édredons de plume d’oie les tissus de satin rouge et jaune et les dentelles      la poupée de porcelaine      la grande salle de bains lumineuse qui donnait sur le pré à vaches      les armoires au linge blanc repassé empesé empilé       les promenades vers l’étang aux grenouilles attrapées avec un chiffon rouge      les pas de danse sur le carrelage et la musique ruisselant du phonographe      une autre enfance          racontée           imaginée        souvenir à facettes        le Ragabodot                

Texte et photo : Marlen Sauvage
Pour cette proposition n°5 de son atelier d’été, François Bon nous demande de « se saisir de cette forme d’une prose continue, mais où la ponctuation consiste en espaces blancs, mettant à plat l’ensemble des syntagmes, quel que soit le grossissement, quel que soit l’écart (personnage, souvenir, objet…) pour capter, autobiographiquement ou pas, une sorte de bulle de réel, éloigné ou proche, mais que cette forme d’écriture va rendre de la façon la plus exhaustive possible. » Les autres textes sont ici.

Verre de communion, mon œillet

Une troisième proposition de François Bon pour cet atelier d’été intitulé « Pousser la langue »… À la manière de Francis Ponge, choisir un objet du quotidien sur lequel on écrit un texte, à dérouler en cinq versions successives sur cinq jours. Les propositions sont ici. Les réponses des auteurs .

15 juillet

Posé sur une étagère de la bibliothèque, il m’accompagne dans mes déménagements et, comme toujours après le dernier, a retrouvé sa place ici. Il brille dans la lumière matinale, c’est un verre vert, décoré d’un personnage blanc. Héritage d’une grand-mère. En avait-elle une série, un service ? S’en servait-elle vraiment à table ? Sa couleur ne devait autoriser d’autre contenu que l’eau fraîche et limpide… Aucun souvenir d’avoir bu là-dedans. Aujourd’hui, seul témoin du passé, en compagnie de livres, il contient de menus objets : poissons, tortues, étoile de mer, hippocampe, coquillage, dauphin de verre poli couleur turquoise et bleu gitane, offerts à je ne sais plus quelle occasion et dont je ne parviens pas à me défaire, deux tortues en pâte FIMO fabriquées il y a des années par l’aînée de mes filles, une douille longiligne en fer blanc avec sur le cul, gravé en capitales : R P 7 x 64. Et collé au fond du verre, à la poussière, un trombone.

18 juillet

Je me suis demandé si ce verre opaque de couleur verte pouvait être un objet de collection. J’apprends au passage que celui qui collectionne les verres à moutarde illustrés est un bédévitrophiliste tandis que celui qui s’intéresse aux verres de communion est un vitrocommuniphile. Une visite sur le net apparente mon gobelet en verre vert à des Mary Gregory Vert émaillés blanc. Je trouve trace de deux verres décorés l’un d’un garçon l’autre d’une fille de la période victorienne Bohême du XIXe siècle qui lui ressemblent étrangement. Le mien représente une fillette qui brandit une fleur, elle est en émail blanc, seul le visage est coloré. Cela m’a tout l’air, à bien le regarder, d’un verre de communion. Le verre de communion de la grand-mère ? Née en 1899 (la même année que Ponge)… Ce qui peut laisser entendre que le verre daterait du début du vingtième siècle. Il faudra que j’enquête. Ce n’était pas ce que je prévoyais en choisissant de parler de ce verre… Le verre vert me rappelle la colle à laquelle mon père nous demandait de répondre (niant le dicton qui veut que l’orthographe soit la science des ânes… il estimait qu’orthographier correctement les mots était honorer sa langue maternelle et nous renvoyait volontiers à l’étymologie pour en comprendre la graphie) concernant l’homme qui, portant un verre dans une main, un ver dans l’autre, laisse échapper les deux ver.re.s… Aujourd’hui c’est simple on peut s’en tirer en l’écrivant ainsi… Observons le verre… Du latin vitrum. Le verre [qui] paraît être la véritable terre élémentaire, disait Buffon. Verre clair. Verre mince. Verre épais, ici. Verres colorés ou verres de couleur, verres teints par de très petites quantités d’oxydes métalliques qui sont fondus dans la pâte. Je poursuis ma lecture de la définition du verre dans le Nouveau dictionnaire universel, par Maurice Lachâtre, qui date des années 1850. Je cherche ce qui concerne le verre de communion. On y viendra peut-être ? Le verre serait le fruit d’un accident : « des voyageurs phéniciens, qui, s’étant servis de natron pour construire un foyer sur le sable, produisirent par hasard du verre par la fusion du sable mêlé au natron », d’après Pline. Les Anglais empruntèrent l’art de la verrerie aux Français vers le VIIe siècle ; Venise se distingua par ses verreries, reléguées en 1291 dans la presqu’île de Murano, et c’est aussi « au Moyen Age que la fabrication du verre s’introduisit en Bohême, et y acquit (…) une supériorité et une réputation qui se sont maintenues jusqu’à nos jours. » Plus loin, on parle du « cristal ordinaire et [du] verre à gobelèterie de Bohême, dit aussi cristal de Bohême, destinés aux vases à boire, flacons, vases d’ornement, qu’on fait avec les mêmes matières, mais en employant du carbonate de potasse, au lieu de carbonate de soude (…) » Petit verre, verre de cristal, verre taillé, verre à pied, verre à champagne, verre à liqueurs. Et comme je ne trouve rien qui finalement m’intéresse, je m’en vais chercher à communion… et m’avise que le premier tome de ces trois dictionnaires est resté quelque part dans la maison d’avant, ou qu’il a été emporté. Les verres de communion s’offrent encore, je ne rêve pas. Aucune date, aucune mention sur ce gobelet de verre vert qui m’est échu il ya maintenant trente-trois ans. Et pendant trente-trois ans, jamais je ne me suis souciée de ce verre, seul témoin chez moi d’une maison oubliée depuis des années, vendue, on l’appelait le Ragabodot, la ferme des grands-parents bourguignons, chargée pourtant de souvenirs.

19 juillet

Il faut caresser le gobelet de verre vert pour s’apercevoir que l’intérieur comporte des facettes tandis que l’extérieur est lisse au doigt (saurai-je parler encore du verre, autrement ?) Et pour le réaliser, le vider d’abord de son contenu de babioles (ce qui me renvoie à la réécriture chez Ponge… des méandres de la pensée… Pourquoi ce qu’il faut que j’enlève me ramène au brouillon de La Cruche, mystère. Lui qui ajoutait au moins autant qu’il enlevait… Et l’idée de ratures m’évoque Jean-Yves Fick, tout ce que les ratures contiennent et déplacent dans le texte, ce qu’elles suscitent à la lecture quand on choisit de les garder, et ce qu’elles gomment une fois posées sur les mots). Le déplacer (le verre). Le poser dans la lumière, l’éclairer de son propre regard, car le verre, lui, ne demande rien (il n’y a que moi qui réclame, ici, quelque chose du côté de l’écriture, quelque chose qui se trouverait là, dans la pulpe des doigts, sur le clavier, derrière les touches, que je ne pourrais contenir et qui se dévoilerait sans moi). La petite fille émaillée de blanc marche si légèrement sur un nuage blanc lui aussi semé de fins branchages… Quels mots pour dire le verre encore ? Sonore, mais d’un son étouffé, ce n’est pas du cristal, je tambourine de mes ongles sur la surface, clair en haut, éteint vers le bas. Le rebord, épais, a dû être doré, il en reste des traces. Mais ce qui m’intéresse, ce sont les mains qui l’ont tenu, celle à qui était destiné le verre. La fillette de onze douze ans en aube blanche sans nul doute (ce serait une histoire, portée par des mots, et déjà ce serait pas mal).

21 juillet

A vrai dire, je le transportai à chaque déménagement sans me poser la question de m’en débarrasser (comme ce fut le cas pour bien d’autres objets) ; ce verre opaque, vert bouteille, décoré d’un personnage émaillé blanc (une fillette offrant une fleur, le pas léger posé sur un sol nuageux), verre à gobelèterie de Bohême, dit aussi cristal de Bohême, n’est qu’un verre de communion tel qu’on les offre encoredatant du début du XXe siècle, qui avait appartenu à ma grand-mère maternelle (née en 1899, comme Ponge) ; il faisait partie de mon décor simplement parce qu’il témoignait du passage sur la terre de cette femme admirée. Aucun souvenir d’avoir bu dans ce verre, et à plonger dans le passé, aucun non plus de l’avoir vu quelque part dans la ferme cossue des grands-parents. Il me suit depuis trente-trois ans, et pendant trente-trois ans, jamais je ne me suis souciée de ce seul témoin chez moi d’une maison oubliée, vendue, on l’appelait le Ragabodot, la ferme des grands-parents bourguignons, chargée pourtant de souvenirs.

22 juillet

Ce qu’on transporte, ce qu’on charrie, un verre de communiante, vert émaillé de blanc, cristal de Bohême, trente-trois ans sans jamais se questionner, témoin du Ragabodot, la ferme oubliée.

Texte et photo : Marlen Sauvage