Les yeux noirs

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Ils vivotaient dans leur modeste maison de pêcheur nichée dans le vallon face à la Méditerranée. Elle virevoltait encore (son corps redevenu mince après la maladie qui l’avait assaillie dix ans plus tôt et envers laquelle elle refusait de s’avouer vaincue, lui ayant concédé son épaisse chevelure, des rides qui sillonnaient son visage au point qu’il lui semblait avoir laissé ses traits quelque part sous cette peau fripée), elle avait retrouvé son pas alerte, et elle portait désormais avec allure ses quatre-vingt quatre ans dès le matin d’une pièce à l’autre, époussetant un bibelot, un masque de bois noir, une statuette, tapotant un coussin, secouant une nappe, installait le fauteuil où il viendrait s’asseoir pour la journée entière face à la télévision (qui charrierait actualités et émissions aliénantes qu’il commenterait à voix haute, pour lui seul, invectivant les présentateurs, sa voix fuyant dans les aigus ce qu’elle ne supportait plus), prétextait une course urgente pour enfiler une paire de mocassins (sachant qu’il ne l’entendait pas ni ne l’aurait écouté enfermé déjà dans son univers) et descendait prudemment les quatre-vingt marches qui menaient à la rue désertée depuis des lustres par les commerces d’antan (rachetés successivement par les Arabes dont elle prétendait que la promiscuité avait fait fuir les honnêtes gens), obliquait à droite, traversait la voie expresse jusqu’au front de mer bétonné qu’elle arpentait pendant une heure, le temps de se remémorer ses années à attendre son marin au long cours rentrant les bras chargés de cadeaux d’outre-mer, de babioles qui s’ajoutaient aux précédentes, la tête envahie par des souvenirs qu’il ne partageait pas, les yeux dans le vague, oublieux d’elle et de sa présence à peine avait-il franchi la porte de sa maison, aspiré par la perspective d’autres voyages, d’autres ports, d’autres rencontres, d’autres femmes sans doute, (elle entendait encore les voix bien intentionnées qui la sollicitaient, qui l’incitaient, lui suggéraient, elle tenait bon, elle gardait la tête haute, automate se heurtant au temps qui n’en faisait qu’à sa tête) et elle avait vieilli avec ses rancœurs. Elle tournait le dos à la mer, levait les yeux vers la maison noyée dans la végétation parmi les nouvelles constructions, la savait là, avec son jardin de rocaille, ses asters rouges, sa glycine noueuse agrippée au pignon, ses volets ébréchés, ses murs à l’ocre délavé, sa cour intérieure, elle le devinait lui, planté devant son poste, ne s’étonnant même pas de sa disparition, son casque sur les oreilles, marmonnant, et qui lui dirait tu étais où et je te cherchais avec son accent de Marseille dès qu’il l’apercevrait dans l’encadrement de la porte, je t’ai cherchée partout, ne dis pas de bêtise, partout entre la chambre et la cuisine, tu peux me laisser vivre et elle enfoncerait le nez dans ses albums, tout près de la baie vitrée surplombant l’immensité bleue, à peine ourlée de brume, près d’elle un verre et un broc d’eau citronnée, elle tournerait les pages de photos jusqu’à celle-ci où en bikini, bronzée, les jambes fuselées, chaussée de ballerines, elle le regardait perplexe, amusée, la tête légèrement rejetée de côté, sa crinière brune inondant ses épaules, les yeux noirs crevant l’objectif quand il l’avait appelée sa sirène.

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠15

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

 

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Décoiffant

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Le vieux tirait un peu trop sur la bouteille. Un de ses rares défauts, mais le pire.
Il pouvait s’emporter. Son métier, c’était tourneur-fraiseur. Un vieux métier, une spécialité aujourd’hui oubliée… Enfant, j’aimais bien l’idée d’un tourneur de fraises,
qui accompagnerait les fruits rouges dans une danse de toupie. Il fabriquait tout de ses mains, on l’appelait « Doigts d’or ». Une machine à laver le linge, une commode, un collier, une bague. Pendant l’Occupation, il avait embouti des dizaines de croix de Lorraine
qu’il avait planquées en haut d’une armoire et que la milice n’avait pas trouvées. Ouais…
son problème c’était la bouteille. Quand il l’avait terminée, il la brisait et gardait
le cul dans la main pour taper sur sa femme. Doigts d’or était une ordure, ça oui,
on peut le dire. En ce temps-là, il touchait sa paye chaque quinzaine. Une enveloppe
qu’il buvait en grande partie, le reste c’était pour la mère et les gosses. Un soir il n’était pas
rentré. On l’avait retrouvé saôul allongé sur le sable, face à la mer. Il avait récidivé.
Quand on le cherchait, on savait où le trouver. Il s’était mis à fabriquer des boucles
de ceinturon, des manches de couteau, des couvercles de beurrier sur lesquels apparaissait le corps d’une sirène, parfois seulement une queue de poisson reconnaissable. Il gardait la tête pour lui, il disait.
Quand toute sa famille l’eût quitté, épuisée sous ses coups, il se retrouva avec ses outils, ses idées, ses doigts d’or. Seul comme il ne l’avait pas imaginé. Seul il mourut.
Dans la poche de sa veste bleue, un peigne en forme de poisson. Pour coiffer les sirènes sans doute. Et le plus étrange c’est celui-ci que l’on retrouva un jour d’avril quelques mois après sa mort sur la plage de son village, coincé dans une bouteille en verre blanc.

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En chemin

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A – Ce que je vois, tu ne le vois pas, n’est-ce pas ?

B – Aucune angoisse ne se partage, aucun désordre. Nous allons notre route et si l’un emprunte un chemin de traverse, qu’y puis-je ?

A – Tu dis cela parce que tu diverges déjà…

B – Continuons d’avancer, l’avenir nous dira où nous en étions aujourd’hui.

A – Il y a tellement de beauté dans les fossés, pourquoi ne pas s’y attarder ? Pourquoi s’en remettre au futur ? L’horizon manque de lumière. Notre regard en est rempli.

B – Le chemin est là pour marcher. Tout ce qu’il offre nous attend. La vie fourmille de rencontres, ne t’attarde pas.

A – Le couteau planté dans mon corps m’empêche de faire un pas de plus.

B – Tu te blesses toujours. Je l’enlève et tu vas saigner.

A – C’est un orage qui se prépare. Il nettoiera bien mes blessures. Je les jetterai en chemin.

B – Pour que quelqu’un les ramasse et souffre comme tu me fais souffrir ?

A – Je ne vois pas de plaies ouvertes. Tu gardes les yeux en dedans. Vois-tu enfin ce que je vois ?

B – Je rêve et je ne t’entends pas.

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