Un jour, une rencontre (3)

Photo : Marlen Sauvage

Une ancienne cave voûtée dans un petit restaurant d’une ville de province. Les tables s’éparpillent de part et d’autre le long des murs, laissant l’allée centrale libre à la circulation. L’ambiance est jaune et me rappelle Van Gogh, ce jaune du café d’Arles ; et elle est violette comme les touches de peinture sur l’église d’Auvers-sur-Oise. Les serviettes de table en papier jettent leurs carrés colorés dans la tonalité jaune de la longue salle. Je m’installe à droite en descendant les marches, juste là, près d’une niche dans le mur, éclairée par une lampe au halo diffus, et vous vous installez peu après moi, à gauche en descendant les marches, près d’une niche similaire, éclairée tout pareil.

Un regard, un sourire. Vous êtes jeune, la trentaine, grand, mince, le cheveu en bataille, la chemise bleu profond, et vous jetez négligemment votre veste noire sur le dos de la chaise avant de vous asseoir.

A votre deuxième sourire, je vous adresse la parole. Etait-ce vous qui veniez de tenir ouverte pour moi la boîte à lettres de la Poste, dix minutes auparavant ? Non. Je vous ai confondu avec un autre jeune homme à la même dégaine. Vous souriez encore. Vous me demandez tout à trac si je suis « dans le droit ». J’éclate de rire et, inquiète tout à coup, vous interroge : est-ce que je ressemble à quelqu’un qui ferait du droit ? J’attends votre réponse. Vous ne pouvez avancer un non franc et massif, ce serait en quelque sorte renier votre intuition ; à moins que vous n’ayez posé cette question que pour entrer en relation avec moi ; ou à moins que vous soyez obnubilé par une situation qui ne serait réglée que par « le droit ».

Vous hésitez puis me lâchez le morceau. C’est que vous avez un problème avec votre comptable, vous voulez déposer le bilan de votre petite entreprise et une histoire de factures sans justificatif vous empêche de régler cela rapidement. Comme nous devisons par-dessus l’espace laissé libre de l’allée centrale, vite envahi par les clients à cette heure de la journée, je vous propose de vous rejoindre à votre table pour poursuivre notre conversation. Je reprends mon manteau, mes lunettes, En lisant, en écrivant, de Julien Gracq, que je dépose dans la niche près de la chemise bleue, en carton celle-ci – tiens elle est assortie à votre tenue – qui contient les papiers du litige et sur lequel je peux lire le nom de votre entreprise “Pasta Nuova”. Vous avez été militaire, engagé pour deux fois cinq ans, mais vous avez quitté l’armée avant la fin de votre deuxième engagement. L’armée comme solution à une scolarité houleuse d’où vous êtes sorti sans diplôme. Vous vous êtes battu dans une de ces guerres où la France envoya ses meilleures troupes, ses meilleurs hommes. Vous avez vu l’horreur, l’absurdité, et vous n’avez rien supporté de plus une fois que vos yeux avaient été ouverts et votre sensibilité écorchée. Vous avez laissé tous les autres dans cette merde, la leur, puisqu’ils l’avaient choisie et qu’ils étaient incapables de se rebeller, de se poser les bonnes questions, de repérer les manipulations, les biais dans les discours.

Vous êtes parti et vous avez ouvert un commerce de pâtes. Des pâtes fraîches. Aux œufs ?

Ah ! non. Juste avant, vous avez réfléchi, ressassé : que faire de sa vie loin de cette deuxième famille qu’était l’armée pour vous. Car vous ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain. Le bébé, c’était la camaraderie à la virilité fissurée aussitôt qu’un moment de répit s’offrait après les embuscades, les tirs, les fumées, les blessés et les morts, en face les maisons brûlées, les pleurs des enfants, les gens en haillons, le sable et la poussière des maisons écroulées, le sang, la chair en morceaux, les cailloux en feu. Vous avez abandonné ce bébé tout de même. Et vous avez jeté l’eau, définitivement. Croyez-vous.

Vous ne me dites rien de vos cauchemars. Pourtant ils ont éclairé vos yeux noirs d’éclats de bombes sur le métal des casques. J’ai vu la guerre dans vos yeux. Et j’ai serré mes mains l’une dans l’autre à l’abri de la nappe jaune. Vous avez réfléchi pendant un an, dites-vous finalement, réfugié chez Papa et Maman, ces parents dont vous êtes le fils unique et que vous adorez d’un amour massif.

Et vous avez finalement opté pour les pâtes. Aux œufs.

Marlen Sauvage

Une série de fictions, publiée sur le site des Cosaques des frontières, en janvier 2019.

Un jour, une rencontre (2)

Elle avait planifié ce rendez-vous au Train Bleu, à Paris, gare de Lyon, après leur journée de travail, pour lui simplifier les choses. Après tout, il venait de la grande banlieue sud, il avait accepté de la rencontrer pour un projet professionnel qu’elle envisageait de mettre sur pied, elle tenait à ne pas abuser de son temps. Elle avait imaginé qu’ils se rendraient ensuite ensemble à l’assemblée générale de l’association à laquelle ils appartenaient tous deux. Ce qu’elle n’avait pas prévu, elle qui pensait tout maîtriser, c’était les embouteillages de ce soir-là et les deux heures de trajet qu’il lui faudrait endurer depuis l’ouest parisien, le pied sur le frein. Elle se gara enfin, excédée, priant pour qu’il ait patienté jusqu’à son arrivée, certes tardive, une heure de retard bien sonnée – les portables n’existaient pas encore. Elle courut dans le hall de la gare, se heurta à quelques voyageurs, se tordit une cheville, grimpa les escaliers deux à deux, parvint tout essoufflée dans les salons à l’ambiance feutrée, aux canapés de cuir, au parquet blond, aux tapis de laine. Peu de monde. Un garçon s’avança vers elle qui tournait la tête de tous côtés ; elle finit par lui demander si un homme n’avait pas laissé un message pour elle. Elle le décrivit. Il ne pouvait la renseigner, les clients vont et viennent, vous savez, je ne retiens rien d’eux particulièrement ! Elle pesta intérieurement, s’assit à une table et commanda un café crème. Elle l’attendrait ici, comme convenu, il reviendrait sans doute. Mais le temps passa, l’heure de la réunion approchait, il lui fallait filer dans le 1er arrondissement…

La salle bruissait de bavardages, d’éclats de rire, de chaises bousculées. Quand il entra et l’aperçut en grande discussion avec l’un des participants, il la dévisagea – elle se tenait face à la porte et avait tout de suite remarqué sa grande taille, son blouson de cuir marron, sa désinvolture – il plissa les yeux, la visa de son index et son majeur droits réunis comme s’il tenait un révolver, elle reçut le coup en plein cœur et s’affaissa. Près d’elle, son interlocuteur ne comprit rien à ce qui se passait. Mais lui se précipita pour la relever, ils se sourirent, complices déjà. Elle s’excusa platement de lui avoir posé un lapin, il lui montra les livres qu’il venait d’acheter, Théodore Monod, par Isabelle Jarry ; un beau livre d’un auteur jeunesse, et la réunion commença. Alors qu’il s’éclipsait avant la fin, elle le rejoignit dans le couloir pour convenir d’un autre rendez-vous. Tout en la fixant du regard, souriant malicieusement, il effleura l’intérieur de son poignet avant d’ouvrir son agenda. Le surlendemain elle recevait une carte. « Entre le 9 et le 20 mars, trouve une journée… je t’emmène au cinéma. Je te parlerai de ce festival et des pays scandinaves. » Ce fut le début d’une longue histoire ponctuée du rendez-vous annuel rouennais où ils découvrirent ensemble Markku Pölönen, Clas Lindberg, Bent Hamer, Sulev Keedus ou encore Kjell-Ake Andersson… Ils s’inventèrent un passé où tout petits, ils échangeaient caramels mous et carambars dans un bac à sable ; à force de le répéter, ils finirent par le croire. Ils s’envoyaient quotidiennement par fax (c’était vraiment le bon vieux temps !) des mots d’amour et des collages, se téléphonaient durant des heures à toute heure du jour ou de la nuit, se retrouvaient dans un coin de France, de Belgique ou de Hollande pour le plaisir d’une exposition, d’une virée au vert, de la découverte. Chaque jour fut un enchantement. Jusqu’au jour où  il partagea leur territoire…

…peu de chose, direz-vous, des rochers en écailles de dragon qui dominent une vallée sauvage, comme un morceau d’Irlande quand les genêts s’en mêlent, en mai, tels des points lumineux qui dansent dans l’œil, que le soleil embrase, quand leur jaune jure joyeusement  avec le vert de l’herbe printanière. Là où l’on se promène, où l’on emmène les amis, où l’on se couche à même la chaleur des rochers, il s’était couché près d’un autre ventre. Dans le vent qui souffle toujours un peu sur les hauteurs, où le regard porte loin, vers les montagnes bleues, vers la Méditerranée, quelles promesses avait-il rompues ? Elle revint dans ce lieu de méditation, chargée de toute sa tristesse, pour tenter de jeter au front des montagnes la douleur qui étreignait son corps tout entier. Son chagrin accrocha les nuages dans le grand matin, s’effilochant sur leurs aspérités. Elle ne se résignait pas au partage. Ici, ils avaient inventé leur légende, s’étaient juré une vie d’amour et de tendresse, une vieillesse amie. Ils avaient chuchoté dans les rochers, jouant avec l’écho de leurs voix, et les rochers leur avaient murmuré en retour ce qu’ils avaient envie d’entendre. Ç’avait été le plus douloureux, le savoir là, si près d’elle, rejouant la complicité avec les pierres, les pousses de coucous et de narcisses blancs, les chevaux camarguais crinière au vent dans la bruyère, et puis plus tard, l’odeur de l’humus et des cèpes et les premières neiges. Savoir qu’il partageait avec une autre d’autres premières fois.

Texte : Marlen Sauvage

Une série de fictions, publiée sur le site des Cosaques des frontières, en avril 2019.

Un jour une rencontre (1)

Photo : ©Ankara, 2009. CC BY-SA 3.0

Quelque part en Californie. Un « business hotel » pour « business travellers ». Un souvenir coincé dans un espace-temps singulier, toujours prégnant. Au bord de la piscine, un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes, belles et beaux, sûrs de leur pouvoir, de leur savoir… Enjoués, rieurs, aux apostrophes courtoises ou arrogantes et toujours pleines d’esprit… « Witty », c’est ainsi d’ailleurs que tu me qualifiais, t’amusant de mon « english accent » dans cet Ouest américain. Le carrelage brun mouillé glissant sous mes talons, tu m’avais récupérée in extremis de ton bras solide, échangeant un sourire. Tu m’avais regardée arriver, détournant la tête au moment même où je passais le porche mais ce geste de me retenir venait confirmer un désintérêt factice. Dire que j’en étais flattée, oui. Mais au moment où je te saluais d’une bise sur chaque joue, voilà que tu t’empourprais, la blondeur de tes cheveux soulignant ton trouble. Pourtant ton regard bleu restait planté dans mon regard. Seule alors tout habillée autour de la piscine, tu me proposas d’aller me changer dans ta chambre, et m’en remis les clés le plus naturellement du monde. Touchante attention. Aucune arrière-pensée dans ton geste, une gentillesse désarmante, sans faux-semblant. Au moment où je m’engouffrais dans le hall, tu me rattrapais pour un détail… tu espérais que le ménage aurait été fait… tu étais indécis subitement… mais tu me laissas partir. Tu avais bénéficié d’une chambre à deux « Queen beds », dont un supportait ta valise ouverte, des piles de chemises rayées dans toutes les nuances de bleu, de rouge, des sweat-shirts immaculés, une écharpe, deux ou trois cravates – je ne t’avais vu en porter que lors du pince-fesses organisé par la compagnie… D’un regard circulaire, j’observais encore les chaussures cirées à terre, une sacoche, l’ordinateur fermé sur un guéridon près d’un agenda, la penderie et tes vestes. Il émanait une rigueur toute militaire de l’agencement de tes affaires personnelles. Je frissonnai malgré la chaleur. Et malgré moi, je répétai à voix basse – rigueur. Pas une chaussette ne dépassait, pas un pull à la manche retroussée… Je m’engouffrai dans la salle de bains de marbre noir, éclatante de propreté, mais non, aucune serviette roulée… la femme de ménage n’était pas passée. L’espace d’un instant je te vis débarquer derrière le rideau, un couteau à la main, dans un mauvais remake de Psychose. J’éclatais de rire. Sous l’eau fraîche je repassai dans ma mémoire cette soirée au restaurant, où tu m’avais invitée pour me changer les idées, me disais-tu. Tu m’avais parlé de navigation, des courtes nuits suédoises pendant la haute saison, des îles de Finnhamm, Grinda, Utö et Sandhamm, de l’archipel de Stockholm et de ton prochain voyage prévu sur l’île de Gotland, avec ton amoureuse. J’avais souri. Je t’avais questionné sur les paysages, les villages vikings, tu avais évoqué les forteresses médiévales, les phoques de mer, la pêche au homard, les récifs de granit rose…

Et puis le contexte professionnel très vite s’était imposé. Nous étions dans la tourmente, malgré les très bons résultats de la firme. Nous connaissions la suite pour les six prochains mois. Tu affichais un flegme tout british, toi le Suédois surdoué dans ton domaine, qui parlais couramment six langues, certain de ne rien perdre dans les tractations que tu envisageais déjà avec ta direction. J’admirais ta superbe. Jusqu’où jouais-tu ? Nous nous connaissions si peu. Notre relation était celle de deux employés d’une même compagnie, travaillant chacun dans son pays, heureux de se retrouver de temps à autre pour une réunion internationale ici ou là, comme avec bien d’autres collègues. Mais devant le paysage de montagnes noyé dans le crépuscule, alors que tu m’avais raccompagnée à mon hôtel, jaloux de ma limousine que tu avais voulu conduire, tel un enfant capricieux, j’avais ressenti une étrange proximité dans ce partage de la beauté du site et nous avions communié dans un silence magnifique. Ce n’est que bien plus tard, après la débandade, les tourments dus à l’éviction de la moitié du personnel, la déchirure dans cette grande famille à laquelle d’ailleurs je ne me sentais pas appartenir, la recherche d’emploi, quand nous nous étions perdus de vue, que ces souvenirs s’étaient imposés. Avec l’empreinte légère d’un regret. Quelque chose que nous n’avions pas saisi. Une douceur amère. Que dire alors quand je reçus cette notification d’un réseau social m’annonçant que tu avais consulté mon profil, où tu avais laissé une question… Trente ans plus tard, tu réapparaissais dans ma vie ! En quelques lignes nous échangeâmes nos parcours depuis le temps de nos trente ans, avec force smileys souriant à l’avenir. Et puis nous en restâmes là. A ce qui aurait été possible. A la magie du souvenir.

Marlen Sauvage

Une série de fictions, publiée sur le site des Cosaques des frontières, en mars 2019.

Construire une ville… – Rencontrer

 

©DR

De dos ; de loin ; mouvant ; oscillant d’un côté à l’autre ; un bras levé ; toujours le même ; au milieu des gravats et des maisons démolies ; on cligne des yeux ; entre chien et loup ; de gros traits noirs en tous sens sur un espace écaillé ; le paysage avance ; à droite et à gauche, des rues sales ; des arrière-cours enherbées ; des graffitis ; des pierres au sol ; un pan de mur déchiré ; on le découvre enfin ; de dos ; deux épaules vivantes ; un profil ; un éclair de regard ; un mur devant lui comme une toile ; rien de déterminé ; rien de reconnaissable ; des traits ;  une ouverture ; la possibilité d’un désir ; un air de piano venu du quartier ; des taches noires ; des effacements du pouce ; un toit sorti d’une falaise ; un pylône penché ; des fils électriques ; une perspective ; il faut grimper maintenant ; les placettes se succèdent ; des fenêtres ; des portes peut-être ; la main descend ; une rivière ; un pont sur la rivière ; entre deux terres ; de ce côté de la vie des badauds ; le soir tombe et les enfants le soir jouent et rient ; chacun regarde ; rêve sa ville ; de dos toujours ; un chant ; une voix ; un air de son pays ; l’Arménie ; des faubourgs ; des réverbères ; des arbres ; un musicien dans un coin de mur ; des couleurs sur sa toile de briques ; à la nuit il signe ; se retourne ; salue ; file dans le noir ; vers un autre quartier ; un squat ; et laisse la fresque d’une ville sur le mur oublié d’un bout de rue.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Nota : Première photo = La fresque d’Itvan Kébadian qui a inspiré ce texte… anéantie d’un coup de peinture à peine terminée (fin mai 2016).

 

 

Vases communicants de janvier

 

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Plage et lac d’Oka sous la neige de décembre

 

C’est avec grand plaisir que j’accueille ici Huê Lanlan dans cet échange de formes brèves sur le thème de la rencontre.
J’ai croisé Huê sur le net il y a plusieurs mois, découvert son écriture à travers le site des Cosaques des frontières d’abord, puis sur le sien propre http://rencontresimprobables.blogspot.fr/ où, me dit-elle, « c’est la proximité d’avec la vie de l’inconscient qui (la) fait écrire ».
Il s’agit donc d’une rencontre d’écriture, fictive, – certains diront « seulement » – pourtant l’authenticité d’une rencontre ne réside-t-elle pas aussi dans cette proximité qu’engendrent les mots, un texte, qui nous bouleverse tant il exprime notre plus intime ?

Merci à toi, Huê, d’avoir accepté cet échange quelques jours avant la date ultime de ces vases, et d’avoir choisi une de mes photos rapportées du Canada tout récemment.

H bien sûr est Huê, M est Marlen !

H : Chemin flocons
Oiseau alerte
Aimerais tes ailes

M : Vers le ciel regarde ! ~
Parmi les larmes de glace
Tu voles déjà

H : Entre calme et silence
Sillons dans la neige
Où vas-tu donc ?

M : Le sait-on jamais ? ~
A ta rencontre sans doute
Tous mes os me portent

H : Arbres si lourds
Silence si blanc
Attentif au vent

M : Le chant de l’hiver
Dans les branches cabriole ~
Murmure ton nom

H : Froidure brisure
De mots cristal
Au bout du chemin peut-être…

Huê Lanlan et Marlen Sauvage

« Tiers Livre de F. Bon et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants: le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…
Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.“

Sur le blog : Le rendez-vous des vases communicants tenu désormais par Marie-Noëlle Bertrand, vous retrouverez la liste des échanges de ce mois.

Le carnet jaune à spirales [suite ≠7]

J’avais oublié que j’avais recopié autant de passages entiers du livre de Jean Maisondieu, Le Crépuscule de la raison… Faites-vous cela, vous qui me lisez ? Un extrait me plaît particulièrement encore aujourd’hui, c’est celui qui relate l’origine du terme « symbole ». Ce morceau (la moitié, normalement) d’un objet de métal ou de terre que deux personnes se partageaient avant de se séparer et qui leur servait de signe de reconnaissance.

« Cet usage ancien fonde le fait que le symbole ne prend sens que dans le cadre d’un code mutuel. Son utilisation nécessite donc une rencontre préalable, histoire sans paroles, échange ou regards d’où est né le désir de communiquer, la volonté d’alliance », lit-on p. 133.

Je me souviens pourquoi j’ai reproduit ce texte… Je me demandais quelle était la valeur du symbole dès l’instant qu’il était réutilisé dans la même forme avec une deuxième personne, voire une énième. N’y a-t-il pas quelque chose de sacré dans chaque rencontre que l’on doit s’attacher à protéger ? Où est le sens du symbole s’il peut « resservir » ? Il me semblait que cette pratique enlevait de sa magie à la première rencontre, comme à la deuxième, comme à la énième. Et que tout finalement perdait de sa réalité, de sa force, de sa sincérité. Voilà, c’est la sincérité qui me semblait défaillante. Tout alors pouvait être remis en question, tout, puisque tout pouvait être galvaudé.

Le socle de l’amour se désolidarisait de sa statue et la statue était vouée à :
• dégringoler, et on ne sait jamais jusque dans quelles profondeurs cela peut mener,
• se casser le nez, avec ce que cela suppose de déboires « secs » pour ladite statue,
• se briser en sept mille morceaux (parce que 7 est un chiffre sacré, que j’aime particulièrement), incollables par conséquent,
• s’élever dans le ciel pour retrouver de sa légèreté et échapper à son statut de statue.

Il arrive que la désacralisation s’installe, le temps toujours fait son affaire. C’est ce qui arriva à ma statue. Elle se métamorphosa et rejoignit cet espace où se tient l’indifférence, emmenant avec elle souffrances et illusions, pesanteur et dépit. Elle vit sa vie. Je n’ai conservé que le socle.

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