Compter jusqu’à cinq (rêves)

1 le savon couleur lavande vole à travers la pièce blanche et bleue, au plafond bas, quelque part en Crête ou en Grèce avant de trouver le fenestrou par où filer, je suis le savon, libre, qui pense qu’enfin il a trouvé la sortie 2 cet escalier de béton que je dois grimper dans un bruit de bottes qui me poursuivent alors que tout brûle dehors, le feu dévore les arbres, et je grimpe, j’ai douze ans peut-être la peur me glace mais il faut grimper pour arriver sur une terrasse toute de béton aussi vers laquelle je cours, qui n’a pas de rambarde et c’était là que je me réveillais toujours 3 une clé perdue que je cherche dans les phares d’une voiture en pleine nuit dans un pré d’herbes hautes 4 cette porte qui se referme sur moi coincée dans un appartement inconnu alors que des dessous de femme restent accrochés au dossier d’une chaise 5 et cette voie d’eau gluante de pétrole dans laquelle je m’enfonce pour rejoindre un bateau au large.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Un Zap book jaune [≠ 33]

Idées d’ateliers
[Je ne les mentionnerai pas ici, mais dans la rubrique ad hoc, un de ces jours. Il y est question de lieux, de dates, et d’une proposition intitulée « le boubou émissaire »…]

Le 2 novembre [2011]

Fragment de rêve de la nuit passée.
Je voulais remonter une rivière au bord de laquelle je me promenais avec M. semble-t-il, je remontais donc dans le sens contraire du courant. L’eau était très claire sur les pierres, tout était bien dessiné. J’arrivais à une arche de pierre, un pont qui enjambait la rivière et j’entendais des voix au-delà du pont, sans voir quiconque. J’éprouvais le besoin impérieux de remonter vers les voix, mais il fallait quand même que j’en parle à M., qui avait disparu dans l’intervalle semble-t-il, ce que je m’apprêtais à faire quand… je me réveillais.

[J’aurais oublié ce rêve apparemment anodin si je n’avais remis le nez dans ce carnet. Ce qui me surprend aujourd’hui, c’est la sensation très nette de le revoir et d’entendre mes propres injonctions quant à remonter la rivière vers les voix. Il me manque toujours la « fin »…]

Dans Montréal, le 3 novembre, au musée d’art contemporain, navrant, puis au Republic pour une bavette délicieuse.

(scène, suite, avec les mêmes personnages que dans le n° précédent du zap book jaune)
– (elle) Impression d’être trimballée… tous ces mots qui reviennent sans cesse dans ta bouche, l’air de rien… Ils m’excluent. Tu souris.
– (lui) …
– (elle) Mais j’ai décidé d’oublier pour un temps, d’aller de l’avant. Conseils de Clarissa.

[Je lisais Femmes qui courent avec les loups, de Clarissa Pinkola Estes, ceci doit expliquer cela.]

Bibliothèque nationale de Montréal, sous le soleil et le ciel bleu, après quelques giboulées de neige, fugaces ce matin. Repas aux 3 Brasseurs. Rentrés trop tard hier soir pour le poulet-frites avec J. Parti ce matin en week-end chez son père, nous avons quand même pu lui faire un énorme bisou sur le coup de 7h30…

Suit le récit d’autres rêves où il est question de sang, de rendez-vous raté, de révolver braqué sur une femme…

[Mes nuits sont plus agitées que vos jours…]

Au retour, fureter, elle savait les recoins, les terriers, les bouts de forêts, les land’s end. A l’affût se tenir prête à bondir à rebondir à humer à flairer yeux en dessous yeux en dedans larmes qui ne coulent plus s’asphyxier à deviner à trouver et hurler tête renversée cou tendu le sang dans les yeux.

[Ainsi se termine ce Zap book jaune.]

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Un Zap book jaune [≠ 28]

Le 11.03.2006
[Je relate ici le souvenir d’une mauvaise soirée passée chez nous, à discuter avec quelques personnes incapables de s’écouter, et où je n’avais pas su intervenir. Mon impuissance à m’interposer dans une discussion est une vraie tare. L’esprit de l’escalier a ses limites. Marc qui n’a pas ce souci s’était fait « descendre » à chaque argument et tout cela n’a de sens à être raconté brièvement que pour le rêve que je mentionne et que j’avais fait la veille de cette « algarade ».]

[Le rêve]
Nous étions Marc et moi des espions, entrés chez Hitler pour récupérer je ne sais quoi. Marc a le temps de se cacher dans le tiroir d’une commode (c’est très exigu le tiroir d’une commode !) tandis que je me plaque contre une armoire, retenant ma respiration. Hitler rentre et me voit. Il m’embarque et je marche à côté de lui. Il est immense à ma droite. Nous traversons sans doute un camp de concentration. Il est hautain. Je veux lui filer une claque mais ma main n’arrive pas à l’atteindre si bien qu’on peut penser que j’ai voulu le caresser. Je prends conscience qu’on peut m’avoir vue. Je sens de la gêne. Pourtant quand Hitler se penche vers moi, et je comprends qu’il a compris que je voulais le frapper, j’ai peur soudain et je l’embrasse sur la joue( je crois me souvenir qu’elle a l’aspect, le granulé de la peau de Marc !) J’ai honte. Je répète quelque chose comme « juste un baiser ».

[Quand j’étais môme, je rêvais que j’étais poursuivie par des hommes casqués, je grimpais à chaque rêve les mêmes escaliers de béton, et tandis que dehors mes parents brûlaient avec la maison, je poursuivais mon ascension, suivie par des soldats en arme, j’entendais le bruit de leurs bottes, et arrivée sur un balcon sans rambarde, je me tenais au bord du vide sur lequel j’arrivais bien sûr à toute allure. Et là, je me réveillais ! Arghhhhhhhhh.]

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Un Zap book jaune [≠ 26]

[Un rêve, un texte, une fiction]
Je suis dans la chambre de ma mère, l’infirmière a tiré les rideaux et le soleil blanc de novembre filtre à peine, jetant sur son visage des ombres qui trahissent encore davantage les rides qu’elle accepte si mal. Elle ne m’a pas entendue entrer à moins qu’elle ne fasse semblant. Toujours en moi revient cette interrogation lancinante : joue-t-elle et à quoi ? Face à elle endormie, vulnérable, mes pensées ne sont-elles pas celles d’une fille vindicative, rancunière ? Je m’approche et effleure sa main posée à plat sur le drap blanc. Elle murmure : « C’est toi ma chérie ? » et je culpabilise encore. Sa voix est atone, c’est celle d’une malade, je ne peux m’empêcher d’entendre celle d’une mère indifférente, seulement préoccupée d’elle-même, qui répondait à peine à mes grands discours d’adolescente, tranchant enfin d’un « On ne peut pas refaire le monde » qui mettait fin à toute velléité de discussion.
Je suis dans la chambre de ma mère. Celle qu’elle a fait repeindre et décorer après la mort de mon père, comme pour battre en brèche le passé, le reléguer aux oubliettes, lui imposer la vie nouvelle qu’elle avait bien l’intention de mener.

[Je me sens obligée, il faut bien le reconnaître, de mentionner « Un rêve, un texte, une fiction » en préambule à ce texte. Car je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit, qu’il ne m’évoque aucun souvenir précis ou diffus, et que par conséquent j’ai envie de conclure par la formule « Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé serait purement fortuite ».]

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Un Zap book jaune [≠ 20]

Le 1er janvier 2002
Réveillon chez B&M, N&J avec Gilles, Terry and Joseph. Gentillesse et simplicité. Retour à 2h dans notre maison de Montsoult pour rêver à la future… dans le Sud. Comme en tous les débuts d’année, je prends des résolutions mais celles-ci ont un sens particulier avec cette échéance proche, de mars, où nous espérons trouver le lieu de nos rêves.
Le 24 décembre, L. nous a fait la surprise d’une visite avec Christian et nous a confirmé que le Lot était une région où de belles maisons restent à acheter… On ira voir aussi de ce côté-là et en Aveyron.
De discussion en discussion, notre projet s’affine, j’imagine plusieurs activités échelonnées dans le temps : communication, illustration, ateliers d’écriture, rencontres lectures, gîte dans deux ou trois ans, et stages d’ateliers d’écriture + gravure/illustration/reliure en fonction des souhaits de M. et de sa formation.
Et puis table d’hôtes de temps en temps. Voilà pour occuper nos rêves en attendant leur réalisation, en quoi je crois absolument.
[Visionnaire… ou obstinée ?]

4 janvier et même 5
Ce soir, on a décidé de la mort d’Alinéa. De profundis.
Je vais pouvoir me consacrer à la création de l’atelier, association ? Autre activité indépendante ?
[Alinéa, le nom de la petite agence de comm que j’avais créée en région parisienne…]

« Soumettre le mouvement au temps » un des soucis de la Nouvelle vague, au cinéma.
« Si Mingus et Cassavetes sont souvent dans la transgression des règles, si l’excès et le désordre sont souvent les moteurs de leur création, c’est toujours dans le but d’une spontanéité maximale. »

La méthode Cassavetes : ne pas enfermer le comédien dans des situations complexes et trop prédéterminées, laisser le maximum d’espaces pour que le film « émane » des personnages…

[Un peu comme en écriture : ne pas trop en savoir avant d’écrire pour que la surprise surgisse de notre main…]
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A quoi rêvons-nous la nuit ?

Nous rêvons tous, même si nous ne souvenons pas de nos rêves. C’est un peu comme si notre cerveau dressait une frontière mentale entre nous et les événements qui nous déstabilisent, nous dérangent, nous font peur. Ecrire le rêve, c’est tenter de se rendre à cette frontière qui nous échappe un peu. On pouvait inventorier la liste des rêves récurrents, collecter des fragments de rêve, ou écrire à partir de quelques éléments matériels et des sensations. Le titre de cette proposition fait écho à la pièce de théâtre que j’avais vue en 1998, jouée par la troupe d’Olivier Besson, un merveilleux souvenir ! Il y a une très vieille affinité du rêve et de la littérature. On pouvait faire appel à Perec, Baudelaire, Nerval, Kafka, Breton, et j’en passe.

Les textes de Chrystel C :

« J’ai une dent qui bouge. Aïe ! Qu’est-ce qui se passe dans ma bouche ? L’angoisse commence à monter. La dent se détache et tombe. Je l’attrape entre mes doigts pour ne pas m’étouffer avec. Une deuxième dent, puis une troisième. L’horreur !! Ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar. Je me réveille haletante.
Ça tombe, un sentiment de chute sans fin. Un sentiment de perte inéluctable. Plus rien ne tient, plus rien ne tient en place. Sans dent, à quoi vais-je ressembler ? Je ne pourrai plus sourire, plus séduire, plus manger, plus parler. Mais tais-toi ! Tais-toi donc ! Puisque je te dis que tu parles trop !!
Je savais bien que j’aurais dû me taire. Me taire pour toujours. Parler, c’est perdre. Perdre les mots. Une fois qu’ils sont sortis, tu ne peux plus les rattraper. Tu peux toujours essayer de leur courir après, tu ne les rattraperas jamais. Ils sont perdus, pour toujours !

Je n’arrive pas à parler, à articuler. J’ai du sang dans la bouche. Des bouts de verre remplissent ma bouche. Et plus j’en sors, plus il y en a.
Là aussi, je suis empêchée. Empêchée de parler. C’est dangereux ces mots-là, qui sortent ou bien non, plutôt, qui ne sortent pas, qui n’arrivent pas à sortir. Ça fait mal de les sortir, ou bien de les retenir. Ca coupe, ça tranche, ça écorche. Ne les avale pas, sors-les quand même ! C’est toujours mieux que de se taire même si tu y perds. Perds ? Père ?…

Oui, une dent perdue, ça laisse un trou, un vide. Un trou dans la bouche, un trou noir.
Tu pourras toujours passer ta langue dessus pour sentir le creux, combler le vide… jusqu’à ce qu’avec le temps, le trou se bouche, se cicatrise. Une légère trace dans la bouche, une légère boursouflure. Une trace de la perte, une trace quand même. Toujours là, mais qui ne fait plus mal.
Attention, il s’agit de dents définitives !! Elles ne repousseront pas. Quand c’est perdu, c’est perdu ! Et puis, de toute façon, en vieillissant, tu finiras bien par toutes les perdre. Elles vont toutes tomber, de vieillesse, t’abandonner. Alors tu n’auras plus rien. Que des trous, des vides. DE-FI-NI-TI-VES.
Mes dents, elles ont dû trop subir trop de choses jusqu’à présent pour avoir laissé autant de traces, de tracas, d’angoisses. Mes dents, ma bouche et ce qu’il y a de-dans.
Enfant, j’avais demandé un jour à mon père combien il en avait lui de « dents de lait » faisant rire ainsi toute l’assemblée. Humiliée. Dents de lait, dents définitives, de l’enfance à l’âge adulte, du possible au définitif, au figé, à l’inéluctable. Où l’on ne revient pas en arrière, où ça ne repousse pas, où ce qui est perdu l’est pour toujours. »

« Je sais voler, je l’ai déjà fait. Je tente de prendre mon envol mais c’est laborieux. Je décolle du sol puis redescends. Je n’arrive pas à prendre de l’altitude ni de la vitesse. C’est extrêmement frustrant. J’y arrivais bien pourtant avant. »

« Je suis dans ma voiture et je freine mais elle ne m’obéit plus. Je ne maîtrise plus rien. »