Révélation

Photo : Marlen Sauvage

Ils se retrouvaient autour d’un verre dans le salon éclairé par le soleil passé de l’autre côté du versant de la montagne, les rayons se réfléchissaient encore dans la baie vitrée habillée de voilages d’un blanc virginal. De toute la journée, ils ne s’étaient pas croisés, lui dans son bureau, elle dans la maison ou à l’extérieur. Il lui tendit un verre de whisky mordoré, ils trinquèrent, elle sourit pendant que l’Adagio pour cordes de Barber déployait sa mélancolie. Il posa son verre sur la table basse, retourna vers la cuisine ; elle passait en revue ses activités de la journée toutes liées à l’entretien de la maison, du linge, des soins à apporter aux plantes, au jardin, elle n’avait rien à raconter ce soir pensait-elle alors qu’il revenait s’asseoir en face d’elle. Elle ne supportait pas de boire seule. Au moment du fortissimo-forte, juste avant le silence, il coupa la musique et brancha la radio pour les informations de vingt heures. Il fredonnait un air inconnu d’elle – elle poursuivait l’adagio en silence – c’était si rare de l’entendre chanter, l’avait-elle entendu déjà ? Il fermait les yeux, elle se souvenait du sillon fin des rides de son front sous la pulpe de ses doigts il y avait des années maintenant, elle l’observait avec tendresse et cette crainte qui ne la quittait plus depuis qu’elle l’avait retrouvé inconscient un soir dans le pré voisin. Elle ne parvenait à capter aucune nouvelle parmi le journal du soir, étonnée de cette joie qui émanait de lui, sans qu’il ait encore prononcé un mot, lui si bavard d’habitude, si enclin à parler de son travail en cours, de ses questionnements, de ses doutes, de ses trouvailles, des commentaires des uns et des autres. Comme il ne paraissait pas non plus s’intéresser aux nouvelles déroulées sur un ton insipide, elle lui demanda son avis sur la parure de lit qu’elle venait d’installer dans la chambre blanche et qu’il n’avait pas manqué de remarquer en traversant la pièce. Il la dévisagea, comme s’il venait de s’apercevoir qu’elle vivait avec lui, arqua ses sourcils et fit mine de vomir. Elle comprit alors que quelque chose avait changé.

Marlen Sauvage

Carnet d’un jour, Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage

Il est dix huit heures trente. Silence. Pas de tentative de connexion. L’écran est vierge.

C’est comme une lettre de rupture à laquelle elle ne s’attend pas, elle y a bien pensé de temps en temps que ça ne pourrait pas durer comme ça en raison de l’éloignement, en raison de cette saleté de virus qui fait qu’on ne peut plus s’embrasser, plus se toucher, plus lire sur les lèvres, plus se retrouver autour de la même table et au bout du compte ne plus être autorisé à respirer le même air.

Ne plus écrire côte à côte, face à face. Dangereux. Toucher le même livre, les mêmes pages. Dangereux. S’asseoir côte à côte pour voir le même film. Dangereux. Se tenir par le bras. Dangereux. Ne plus toucher les poignées des portes alors que d’autres pourraient les avoir touchées. Dangereux. Le monde entier se dissimule la moitié du visage et l’autre moitié reste timidement en retrait. Le monde entier est masqué comme au carnaval mais il faudra bien un jour ou l’autre brûler Coronavirus qui ne mérite que le bûcher pour conjurer le mauvais sort et la terreur qu’il nous inflige depuis un an.

C’est comme une lettre de rupture qu’elle a reçue aujourd’hui. Elle se dit que c’est comme dans un couple, chacun apporte sa part, si infime soit-elle, de petits bonheurs, de crises de fous rires, de larmes d’émoi, de partages de points de vue, de ratages, de succès, de satisfactions et d’insatisfactions, de petites tracasseries. 

C’est comme une lettre de rupture qu’elle a reçue aujourd’hui. Son cœur est triste, elle a du mal à se projeter, elle écrira ce qui lui fait mal, elle remplira des pages, se rappellera les consignes qu’elle a reçues, biffera des lignes puis elle les lira à haute voix, sans le masque puisqu’il n’y aura personne en face et sa voix se perdra, elle sera sans écho. L’écriture est contagieuse surtout elle n’imagine pas un vaccin pour s’en guérir, elle souhaite conserver le lien qui les unit, le lien qui a fait qu’elle a chopé un bon virus.

Même si elle a du mal en lisant et relisant la lettre, elle veut lire entre les lignes, veut y voir une petite flamme sur laquelle pourrait souffler une légère brise qui rallumera les braises.

Le soleil ne s’éteint pas même s’il est caché au plus profond des nuages. 

Quand le printemps prochain nous ouvrira ses portes (ça fait cliché je le sais, mais je l’écris quand même!!!), nous nous retrouverons au bord de l’eau, sur la crête d’une montagne, dans un chalet douillettement confortable, près d’un champ de lavande, dans une abbaye, dans un temple, et que sais-je encore,  nous rirons ensemble, nous lirons ensemble, nous écrirons ensemble. Il me tarde d’y être. 

Texte : Monique Fraissinet

Le carnet jaune à spirale [2012, suite ≠4]

De quand datent ces notes-ci ?

Lecture
Une lecture en pleine nature, enfin, dans un village perché dans la montagne. Deux femmes auteurs lisent tour à tour et racontent leur livre. Le public compte vingt-cinq personnes attentives. C’est au moment du pot de l’amitié que je le reconnais. Je l’ai lu, j’ai lu ses poèmes, je le lui dis. Il me semble que sa peau claire de blond rosit. Son regard bleu brille et transperce le mien. [L’impression était qu’il regardait à travers moi, de ce genre de regard tellement limpide que cette limpidité vous trouble] Je suis encore dans l’émotion de cette rencontre où je lis sur ses lèvres les paroles qu’il chante. Car je l’entends chanter, sa voix me chante la poésie qu’il n’écrit que dans une réponse à ce qui s’impose, les difficultés à publier, se faire publier, à poursuivre l’aventure d’une maison d’édition commencée dix ans plus tôt et qui s’épuise maintenant. Sa voix me chante son envie de partir, de laisser derrière lui tout et le reste, pour… pour… Son regard questionne, enfin, c’est cela que j’éprouve, la question de son regard bleu, et je lui souffle une réponse possible, la nécessité de la rupture peut-être pour créer autre chose, pour se fragiliser, se retrouver. Peut-être. Oui, c’est cela. De nouveau, la voix, le regard lumineux que brouillent les longs cils, et la certitude que de la poésie couve sous cette indécision.

[Le poète en question est Cédric Demangeot.]

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