Ecrire en novembre, par Sabine L. Chardenon

A la façon de Sophie Calle

Parce qu’il était seul rescapé, lumineux, jaune d’or à la cime rouge, il l’attirait comme un aimant, elle partit à sa rencontre.

Parce qu’en l’embrassant, elle sentit l’odeur de la fumée sur ses vêtements, elle sut qu’un bon feu attendait dans la pièce commune.

Parce qu’assis sur l’accoudoir du fauteuil de son père, il le regardait assidument, on sut qu’il l’aimait profondément.

Photo : MS

Une errance dans le passé

Comme tous les matins Marie arrive à 8 h 30, elle la trouve dans la cuisine, assise rêveuse devant son bol de café presque terminé. Sur la table un deuxième bol, vide, deux tranches de pain prêtes à être grillées.

– Bonjour madame.
Elle l’appelle madame tout simplement car elle sait que cela lui fait plaisir. Elle pourrait, maintenant qu’elle vient tous les jours dire madame Odile, ou madame Durand mais non c’est madame avec un grand « M ». Elle sait que ce Madame résonne en elle, dans son brouillard, comme quand elle allait à l’usine de son mari où tous les ouvriers lui disaient « Madame » signe d’une certaine distance mais d’un grand respect. Ce Madame lui permet de se situer dans ce flou qui s’est abattu sur elle voilà un an déjà, brusquement à la mort de son mari. Accident de la route. Parce qu’il y avait du verglas, il a perdu le contrôle de sa voiture et plus rien, tout était fini. Elle était seule. Ils ne s’étaient jamais quittés longtemps, c’était un couple fusionnel dont la passion n’avait jamais tari. Bien sûr ils ont eu des enfants (une fille et trois garçons) bien sûr elle les a aimés, dorlotés, a tout fait pour eux ; mais lui c’était son Amour.
Parce que pour elle, depuis ce jour tragique son mari était toujours là occupant son esprit ; il y avait depuis un an Marie dans la journée et une jeune fille la nuit.

– Bonjour Marie, monsieur n’est pas encore descendu, il a travaillé tard hier au soir, merci de lui servir son café, je dois me préparer.

– Bien Madame, aujourd’hui que souhaitez-vous ?

– Monsieur aime les tripes à la mode de Caen, peut-être le boucher en aurait-il pour midi avec des pommes de terre bouillies, il se régalera.
Jamais Marie ne la contredisait, comme tous les jours dans un moment elle enlèvera le bol et les deux tartines et lui demandera ce qu’elle désire pour manger, Monsieur étant en déplacement.

Comme tous les matins Anne sa fille aînée arrive, d’un coup d’œil discret à Marie elle comprend que c’est toujours pareil, sa mère erre dans son passé.

– Tiens Anne tu es là ! Ah! c’est vrai c’est lundi jour de lessives. Anne acquiesce, elle aussi, comme tous, joue le jeu. Il y a bien longtemps qu’elle a sa propre machine à laver à la maison. Mais ses parent avaient, vers le milieu des années 50, acheté une des premières machines et à tour de rôle leurs enfants venaient laver le linge.

– Ton père est parti tôt ce matin, il avait de la route à faire. Fais attention aux rouleaux, présente bien ton linge à plat et n’avance pas trop tes doigts tu pourrais te blesser.

– Je sais maman ne t’inquiète pas. Anne est triste sa mère ne fait pas son deuil et chaque moment de la journée est prétexte à revivre le passé.

Hier Martin l’aîné de ses petits-enfants est venu, elle lui a demandé des nouvelles de l’usine, disant que elle savait qu’il s’entendait très bien avec son grand-père, qu’il pourrait bientôt seconder son père ainsi l’usine lui rendrait son époux.

Marie est juchée sur un escabeau quand elle voit Madame arriver chapeautée, gantée, chaussée mais en chemise de nuit, cherchant son sac et ses clefs.

– Où allez vous ainsi ? demande Marie, qui a appris à ne plus rire, quand elle se présente dans un tel accoutrement.

Chez le coiffeur, j’ai rendez-vous, Claudine m’attend. Aujourd’hui c’est coupe et teinture, Monsieur aime les cheveux courts et bruns. Voila bien longtemps que Claudine a fermé son salon, que Madame a les cheveux blancs élégamment remontés en un chignon « banane » lui conférant beaucoup de classe et d’élégance. Elle était toujours bien habillée, soignée. Elle ne gaspillait pas, cousant souvent elle-même, tout comme elle cuisinait, préparait conserves et confitures avec tout ce que lui procurait le jardin qu’ils cultivaient tous ensemble. Encore une fois Marie ne la contredit pas, à quoi bon….

– Je crois Madame que vous vous trompez de jour, le lundi Claudine est fermée.

– Suis-je sotte!
Elle repart vers sa chambre, discrètement Marie la suit, par la porte entrebâillée elle la voit déposer son chapeau, ses gants et entreprendre sa toilette. Tranquille elle sait que tout ira bien pendant un petit moment.
Comme prévu à midi le repas s’est bien déroulé, Monsieur étant en déplacement Marie est restée manger avec Madame. Toute la conversation a été orientée vers lui, qui travaillait trop, il venait de prendre la succession de son père à la direction de l’usine de textile et avec la concurrence il fallait se battre, évoluer. D’ailleurs il ne fallait pas qu’elle traîne car elle avait tout un devis à taper pour une commande en prévision. L’après-midi plusieurs fois par semaine elle allait aider au bureau.
Marie lui propose cependant un café au salon avant de partir, sachant qu’une fois assise dans son fauteuil elle s’assoupirait une heure ou deux. Au réveil il ne sera plus question de devis, de bureau mais sans doute de préparer une sortie avec Monsieur ou un bon dîner. Préparatifs qui seront interrompus par le petit Maxime, le premier de ses arrière-petits-enfants qui en sortant de l’école viendra goûter, elle l’appellera Xavier, Pierre ou Guilhem (prénom de ses trois garçons.), le petit éclatera de rire, il a l’habitude, puis ils feront un jeu avant qu’elle ne l’envoie faire ses devoirs et prendre son bain.
Ce sera alors le moment le plus long de la journée : attendre le retour de Monsieur jusqu’à l’arrivée d’un de ses fils qui viendra dîner avec elle, ils discuteront des enfants, de l’usine, elle ira se coucher, il prétextera du travail à finir, elle a l’habitude, elle s’endormira sereine.
La jeune fille viendra prendre le relais pour la nuit.
Ainsi la nuit s’écoulera, personne ne saura où elle sera demain, ni en quelle année, mais par contre tous sauront avec qui.

Texte : Sabine Lavabre Chardenon

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Cartes postales, Sabine Lavabre Chardenon

Photo : © R Mohr/painpicture (détail)

La carte ou l’image
De forme rectangulaire plus petite qu’une carte standard, elle est à tenir et regarder verticalement.

Un parquet usé, ancien, de teinte moutarde ocre en occupe les trois quarts inférieurs. Fait de cinq lattes longitudinales se terminant contre une dernière transversale qui se cogne à la plinthe murale marron ; certaines sont disjointes par endroits témoignant du travail du bois avec le temps et la chaleur. On y distingue de multiples rainures et nœuds évoquant la vie de l’arbre dont les planches ont été débitées. Par endroits des écorchures d’où des échardes ont dû s’échapper. Ailleurs des traces de martèlement irréguliers, laissent entrevoir la chute de nombreux objets au cours du temps. Il a cependant fière allure, bien net et ciré ce parquet ! Le dernier quart, au fond, étant un mur gris blanc impersonnel et sans vie.

Sur le parquet un siège est posé, sans doute une chaise dont on voit distinctement trois pieds légèrement plus clairs que le sol, ronds, obliques vers l’assise sur laquelle se tient une femme. Du haut de son corps on ne distingue rien. Une jupe bleu ciel unie, présentant un pli creux soigneusement étalé cache pudiquement des genoux. Les pieds, chevilles et mollets, sont les seules parties du corps qui en échappent. Les pieds sont nus au contact du parquet chaud et accueillant. Au centre de l’image, entrecroisés, le pied droit en arrière du gauche, ils ne sont pas étalés, seuls les orteils recourbés sont au contact du bois. Les pouces sont bien visibles, le gauche laisse apparaître un ongle un peu long et carré. La courbure de la cheville gauche bombante en avant évoque l’extrême souplesse de la femme. La peau est claire, presque blanche, par endroits, on distingue des irrégularités faisant imaginer des blessures de danseuse.

Sur ce vieux parquet usé, la netteté de la jupe impeccablement repassée, un tantinet rococo fait penser à une femme bien mise, propre, assez stricte, mais dont la souplesse et la nudité des pieds révèle une certaine grâce et espièglerie.

La Corbeille

Elle est là posée au coin du grenier cette vieille corbeille en châtaignier. Plus longue que large, globalement rectangulaire aux coins arrondis faite de fines lattes soigneusement entrecroisées initialement serrées mais dont l’usage et le temps sont venus entamer la robustesse et la régularité.

Elle en a vu du linge passer !

Tous les lundis les draps blancs épais, rêches. tout juste retirés des lits y étaient négligemment jetés encore tièdes et imprégnés de l’odeur et de la chaleur des corps . 

Ponctuelle Laurette la lavandière venait la récupérer .

D’abord soigneusement coincée contre la hanche arrondie de la femme  la corbeille était ensuite déposée sur la brouette en bois sans rebord et transportée à la rivière .Le trajet était rapide, en descente les draps encore secs étaient légers . Avec fermeté Laurette maintenait le cap malgré de nombreux cailloux.

 Sur la rive pierreuse où elle était déposée elle profitait du soleil alors que le linge était savonné, brossé, battu et largement rincé dans le courant. La lavandière à genoux retenant avec force de ses mains gercées, les draps que l’eau entrainait.

Elle semblait sourire de bonheur! cette corbeille lorsqu’on lui confiait ce linge bien essoré.

Le retour était plus difficile, mouillés les draps étaient lourds, la brouette butait contre les cailloux et Laurette dont la fatigue se faisait sentir peinait. Il fallait faire très attention à ne pas basculer , sinon il faudrait  retourner au courant tout rincer et recommencer.

C’était alors l’étape du séchage, une nouvelle fois au sol, alors que les draps étaient étendus dans le pré, elle pouvait goûter au moelleux du tapis d’herbe, s’imprégner de ses multiples odeurs. Servant de perchoir aux sauterelles ou de repos à un papillon elle savourait pleinement l’instant.

Le soir alors que le soleil déclinait, Laurette revenait pliant soigneusement le linge elle le débarrassait des brindilles avant de le déposer dans la corbeille. Quelle mission pour celle ci ! conservant délicatement le résultat du travail de toute une journée lors de son dernier transport. Enfin une nouvelle fois elle était vidée, les lits refaits, fière de sa journée accomplie elle pouvait se reposer dans le placard pensant en souriant à la famille qui s’endormirait bientôt dans des draps propres sentant l’herbe et la nature.

©Lorenzo Mattotti

Le Livre

Après avoir déposé un doux baiser sur ses lèvres il est parti.

Comme tous les matins depuis plus des 30 ans à la pointe du jour Pierre s’est levé le premier 

«  -Hop dit il encore une belle journée qui démarre . Tu traines encore un peu Odile ou tu me tiens compagnie?

 -J’arrive bien-sûr »

Voila 30 ans que je fais la même réponse, 30 ans que tous les matins je prépare le petit déjeuner alors qu’il sifflote sous la douche :

Café noir, jambon cru, tartine de pain grillé sur laquelle ensuite il étale une fine couche de beurre et une grosse cuillère de confiture et inlassablement de répéter «  un peu de douceur pour sucrer ma journée et me rappeler que tu fais les meilleures confitures de la région.

 -Il va faire beau et chaud , je m’en vais vite tant que c’est supportable. »

Une fois mis son bleu de travail propre, il passe par le décrottoir enfiler ses chaussures et sort de la maison sans claquer la porte, tout en chantonnant.

Comme tous les matins j’ai une grosse heure de calme et de liberté. C’est mon moment à moi, j’ai toujours profité de cette heure matinale sans aucun programme ni obligation. 

Les enfants sont tous partis, adultes maintenant. Nous attendons Hugo et Charlie, nos petits enfants pour les prochaines vacances. Hugo passera des heures avec son grand père sur le tracteur , Charlie petite fille douce se collera à moi juchée sur un petit escabeau ,afin de sucer les cuillères et de tourner  quelques sauces.

Nous avons eu 4 enfants, pour lui rien de plus normal il appartient à une famille nombreuse (ils sont 7 frères et soeurs). Leur maison était ouverte aux amis de tous. C’est ainsi que nous nous sommes connus à l’âge de 15 ans au cours d’une fête d’anniversaire, à une « boum ». Pour nous ce fut une évidence , après nos études nous nous sommes mariés. Pierre aimant la terre , a pris en charge la propriété du grand père.

Bon an mal an, avec mon salaire de comptable en complément nous avons pu élever nos enfants sans problème. Nous ne roulions pas sur l’or mais Pierre habile des ses mains a rénové le corps de ferme. Tout y a été modifié sauf le vieux parquet du séjour qui a une trop belle âme. Bien ciré il a toujours fière allure et chacune de ses marques est pour nous un souvenir.

Chaque enfant a eu sa chambre, Pierre trouvant toujours le temps pour la leur aménager au fur et à mesure des naissances et des années.

Guilhem l’ainé est très rangé, méticuleux, un peu strict « tout son grand père » dit souvent mon mari. Il ne jette rien il a même conservé une vieille corbeille en châtaignier retrouvée dans le grenier. Glissée sous son lit elle garde précieusement tous ses trésors. Toujours là un peu plus usée avec le temps. Guilhem vient de temps en temps y récupérer ou y déposer un objet.

Les jumelles Camille et Gabrielle sont longtemps restées ensemble . Ce sont de vraies jumelles aussi bien par leur physique que par leur tempérament. Pour le désordre aussi elles étaient sur la même longueur d’onde… Grandes et brunes comme leur père elles ne perdaient rien c’était « un chantier organisé : chaque chose ailleurs qu’à sa place », pour cela elles ne ressemblent pas à Pierre qui bien qu’organisé et soigneux est toujours à la recherche de ses clefs, d’un outil, qu’il avait pourtant bien rangé d’une manière logique afin de ne plus perdre de temps , répétait il régulièrement..

Quant au dernier Louis c’est un doux rêveur, comme mon mari il aime la terre et bien qu’encore en BTS il espère un jour revenir à la ferme.

En cette matinée de début d’été je souris en pensant à toutes ces années passées. Des années de bonheur bien qu’émaillées de divers chagrins et de difficultés.

Odile et Pierre sont sur le Quai de la gare, il dépose un doux baiser sur les lèvres d’Odile et sans se retourner monte dans le train, sur ses épaules tout le poids de leur séparation.

Je ferme mon livre comme toujours morose à la fin d’un roman quel qu’il soit. C’en est un sans prétention, une bonne petite histoire pour les vacances, décrivant la vie rurale des jeunes il y a 30 ans. Bien écrit , et assez documenté il m’a emportée dans cette société.

Il n’y aura pas de mariage , pas de jumelles ni 4 enfants, Pierre n’a pas su s’opposer à son père qui refusait qu’il devienne « cul terreux comme son grand père ». Il a été reçu au concours d’entrée d’une grande école à Paris il fera « l’X »..

Texte : Sabine Lavabre Chardenon

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage