Carnet des jours (49)

© Marlen Sauvage 2017

Septembre 2021
Semaine 1 – Rêve : un nu bleu sur canapé, à contrejour, la fin d’une étrange histoire commencée on ne savait plus quand, le rêve ne le disait pas, et la sensation que le désir toujours rattraperait les deux amants.
Semaine 2 – Le bébé tortue encouragé durant de longues minutes, sa traversée des obstacles jusqu’à la mer – on ne l’aurait pas cru, mais du bois flotté échoué là, quelle galère pour la petite bête – et enfin, la vague salvatrice ! Prêle et Alima en fond sonore sur les vidéos, mes petits bonheurs quotidiens venus de Guyane.


Semaine 3 – L’arrivée de Muriel et de Maman, le plaisir des retrouvailles après deux ans, le bonheur simple de la famille et des repas partagés, les sourires de la jeunesse – comme sont beaux les jeunes toujours ! – la tropézienne et les croquants de Pascal, la virée sous la pluie au marché de Buis et le long arrêt dans la boutique de pierres et d’encens – nos exclamations, toujours la même complicité des trois sœurs, et le bonheur de l’une, contagieux… Vendredi 17 septembre, deux initiales dans un carnet. Journée du patrimoine le lendemain, La Garde-Adhémar, encore un village de l’enfance, mais au Val des Nymphes, cette fois, avec un cœur d’adolescente. Petite balade à Vaison, Mumu traque les cœurs de pierre…

Semaine 4 – Les réunions associatives sont d’heureux prétextes à disparitions momentanées… Quel étrange pouvoir que celui de la lune (pleine) ce 21 septembre ? Le lendemain, virée aux Baux-de-Provence avec D. aux Carrières de lumière, avec Cézanne et Kandinsky, puis sur le circuit des moulins de Fontvieille.

© Marlen Sauvage 2021

Et samedi 25, le conte de Jean des Pierres, aux Perdigons, dans ce lieu magique où se remontent des murs de pierre sèche, avec le conteur Renat Sette qui conte et chante en provençal l’histoire d’un berger qui parlait aux pierres… Ecrit par Pierre Jakaez Elias dans L’Homme qui parlait aux pierres, ce récit a été adapté par Jean Yves Royer au pays de Haute-Provence. Jamais je n’ai été perdue dans cette langue que je ne parle pourtant pas… mais emportée, oui, par une voix chaude et des chants rythmés et doux, un moment inoubliable, forcément.

© Marlen Sauvage 2021 Renat Sette (à gauche) et Mario Leccia.

Semaine 5 – Cours de yoga, en petit groupe, à Mirabel. J’ai raté le premier, bien contente de renouer avec quelques postures. Rencontre surprise avec Mireille, participante à l’atelier de François Bon. Depuis plusieurs mois, nous savons que nous sommes voisines, et c’est chez Guy – ni chez l’une ni chez l’autre donc — que nous nous retrouvons !

MS

Nos 27 septembre

1988 (mardi)

La nuit tombait déjà, le froid cinglait, le parvis se peuplait de gens pressés d’attraper le train ou le métro. Elle marchait d’un pas rapide en baissant la tête pour échapper à tout regard, à tout accroche d’une enseigne lumineuse ou d’une étoile perdue dans le ciel noir. Elle désirait rester seule avec elle et traverser ses pensées comme la foule, sans se laisser distraire. Le vent lui gelait les oreilles et elle enroula soigneusement l’écharpe grise autour de sa tête. C’était comme une caresse odorante, la bonne odeur de cette eau de toilette dont il se parfumait le matin – alors qu’il était à neuf heures de vol. Son passé était constitué d’étapes géographiques. Chaque déménagement portait en lui ses promesses. Elle avait tout aimé. Le soleil de Provence et ses garrigues, les Pyrénées aux réveils gelés, la Marne et ses champs de craie. Aucun paysage ne l’avait retenue. Elle était de nulle part. En déambulant ce soir sur le parvis de La Défense, elle avait admiré les jeux de lumière et d’eau, elle sifflotait en pensée la musique qui générait les sourires des passants en même temps que les gerbes jaillissantes, Tea for Two. Elle surprit le regard d’un homme qu’elle croisa. Elle venait d’éclater de rire au plaisir de traverser cette place vivante. Un éclat de bonheur à l’heure où l’on rentre chez soi d’un pas pressé.

1997 (samedi)

Des petits destins… 
L’estafette verte devant la maison rose à Charolles.
Il y a des étrangers dans ma rue et je ne comprends pas leur langue.
Le temps passe et je n’entends plus ta voix au téléphone.
Le suicide de cet écrivain que j’ai découvert il y a trois mois.
Le baiser dans le train.
L’Huma, le Figaro et Le Monde, dans un train encore.
La maison de Tantine aux portes toujours ouvertes.
Le cellier du Ragabodot.

1999 (lundi)

Du vide parfait, de Lie ZI. Maître taoïste, Lie Zi estime davantage le XU (le vide) que le ROU (le souple, cher à Lao Zi) et que le REN (la bienveillance) prôné par Confucius. 

[Difficile de me relire… est-ce le ROU ou le RON ? Et je suis incapable d’écrire le o barré obliquement de Lao…]  

Trois sections dans ce petit livre : Faveurs célestes, L’Empereur jaune, Yang Zhu. 

300 ap. J.-C. Penseur taoïste. Style simple, direct, clair (une clarté qu’on lui a reprochée). Cet auteur se met en scène dans des situations qui ne l’avantagent pas, contrairement à d’autres maîtres (Lao Zi, Zhuang Zi).

Dans Faveurs célestes : « Aussi revient-il (…) à chacun des dix mille êtres de suivre sa nature. » « (…) que la saveur soit goûtée, ses ingrédients ne se montrent pas. »  « Celui qui oublie son chemin en voyageant ne peut rentrer chez lui. » (Les Anciens appelaient les morts « Ceux qui sont revenus »)

« (…) Brisez le silence, remplissez le vide, vous ne trouverez nulle part où aller. »

Huang Di
« No wanting to clink like jade they clunk like rocks. » « Il préfère rouler comme un caillou qu’être un jade poli. » Traduction de R. Pine.

« Pour rester ferme, deviens souple. Pour rester puissant, préserve ta faiblesse. »

« Qui s’attache aux apparences pour reconnaître un Sage ne découvrira rien qui s’en rapproche. »

A propos des animaux : « En quoi leur cœur est-il différent du nôtre ? » Seuls leur forme et leurs cris nous sont étrangers et encore n’est-ce pas parce que nous ne savons pas communiquer avec eux ?

Yang Zhu
« Celui qui veut gouverner un grand Etat ne s’attache pas à des détails. Celui qui veut s’élever ne s’abaisse pas. »

2002 (vendredi)

De Gubbio

3 pièces rapportées
2 soliflores
1 long et mince
1 court et gros
1 assiette creuse aux oiseaux

Tout est dans les nuages

Firenze
Nous sommes montés dans la coupole et je crois que nous avons vu l’Enfer, l’Enfer et le Ciel.

2004 (lundi)

Petite expo concentrée, ramassée, des travaux de Zao Wou-Ki au musée Fabre de Montpellier. Quel chemin entre ses débuts en peinture et ce que l’on en a vu là. J’ai découvert que sa rencontre avec Michaux l’avait réconcilié avec son écriture « originelle ». Je me souviens d’un grand bonheur, perdue dans la contemplation d’une toile dans les tons de terre et de nuit. 

2005 (mardi)

Lu ce mois-ci (septembre) : Paul Auster, L’invention de la solitude. James Baldwin, Harlem Quartet. Anne Lauricella, Charles Juliet : d’où venu ? Erri de Luca, En haut à gauche. Jacques Réda, Le méridien de Paris (offert par Patrick Roy). François Bon, C’était toute une vie (Verdier). Bernard Noël, Le tu et le silence. Bernard-Marie Koltès, Combat de nègres et de chiens

2008 (samedi)

Stef parle en anglais au petit gars [Justin, 3ans1/2] qui lui répond : « Moi, je parle en majuscules ! » (il voulait dire « en français »)

2011 (mardi) 

A Céret. Hôtel Vidal, aux moulures colorées, à la girouette datant de 1736, dans un petit salon moelleux éclairé par deux grandes fenêtres, nous lisons. Et c’est déjà la vacance du corps.

Dans les rues de Céret, terrasse du café de France, la sirène des pompiers a retenti deux fois, saisissant un centième de seconde les esprits dans un même questionnement. Une nuée de jeunes s’est levée d’un seul mouvement, rien à voir avec la sirène, mais sans doute avec l’heure de rentrée du lycée. Ici les toilettes ne sont pas à l’étage. Le panneau indicateur est visible de loin, ornementé, joli, et quand on s’en approche, il nous dit que les toilettes ne sont pas à l’étage. Du coup, je pense à tout ce qu’on affiche, tout ce que l’on donne à voir, qui, en fait, est menteur. Racoleur, provocant, et trompeur à la fois. A qui raccrocher cela dans le monde de la littérature ?

Rieira y Arago, musée d’art contemporain de Céret. Toutes les formes parlent d’hélices, de sous-marins, de poissons, d’êtres humains, d’arcs, d’objets en marche, de roues, d’élan spirituel entre l’air et les vagues, des couleurs de la vie, du jaune au rouge, au bleu turquoise, au bleu du ciel, au bleu de Prusse, au gris, à l’or, au rouge vermillon, le tout gainé de noir et de blanc. Toutes les pièces redisent la même obsession, chantée différemment [dessin]. Une seule nous laisse notre place pour penser l’absence [dessin]elle dit en trois morceaux ce que taisent les autres qui en disent trop.

Haïkus par Rieira y Arago. Juste quelques traits de peinture qui affleurent le tissu bis et qui, traversés par la fulgurance du mouvement, ou de l’intention du peintre, livrent l’essentiel de son émotion. 

Absence Disparition Oubli Egarement Manque Enfouissement Extinction Anéantissement Eloignement Rupture Evanescence Ephémère Diaphane Pas de côté Engourdissement Faille Présence à soi

2016 (mardi)

Enfance berlinoise, Walter Benjamin, prêté par Samuel.

Marlen Sauvage

C’était la 8e proposition de l’atelier de François Bon, il s’agissait de retrouver trace (fictivement ou non) de quelques 27 septembre, comme l’avait fait Christa Wolf, écrivain allemande, dans Une journée ordinaire.

Et enfin septembre vint, Tabucchi

« Chaves, ville de Tràs-os-Montes. Je ne sais pas si à cette époque tu étais déjà allé à Chaves. Difficile de te décrire cet endroit, si tu as vu Las Hurdes de Buñuel, ce documentaire qu’il a tourné en 1933, cela peut te donner une idée. Un endroit loin de tout, des montagnes qui séparaient du reste du monde, et même de l’Espagne franquiste, qui en comparaison nous semblait enviable, parce que là-bas au moins, il y avait eu une guerre civile dont les gens gardaient la mémoire, il y avait des gens qui s’opposaient à ce petit maniaque assassin. Là-haut, à Tràs-os-Montes, les gens avaient un air hébété sur des visages creusés par la misère, patates et choux, c’est tout ce qu’ils pouvaient manger, les femmes étaient vêtues de noir avec des fichus noirs sur la tête, comme aujourd’hui, dans certains pays islamiques, c’était, on pourrait dire, la lune.
Nous passâmes la nuit dans un pensionnat religieux et le jour suivant nous partîmes pour le village qui était l’objectif de nos recherches linguistiques. Résumées en quelques mots nos recherches portaient sur le bétacisme [étude de la prononciation des consonnes, MS souligne !], les dentales et la prononciation des nasales. Archaïsme. S’il y avait un lieu où la langue n’avait pas bougé depuis des siècles, c’était bien celui-ci.
J’ai oublié le nom du village : je me souviens que nous traversâmes une gorge, puis un village désert, parce que tout le monde avait déjà fui vers la France, seuls quelques vieux décrépits assis sur des pierres devant des maisons en pierres décrépites, ces Français présomptueux ne savent pas que les Portugais ont fui le Portugal pour ne pas aller mourir en Afrique, ils croient que les maçons et les concierges des immeubles parisiens se sont exilés pour chercher fortune : imbéciles, ils ne comprennent pas qu’ils sont partis pour sauver leur peau, tous ces jeunes gens qui avaient alors entre vingt et trente ans sont partis a salto, franchissant la frontière de manière clandestine, comme le font les Africains aujourd’hui pour arriver chez nous, mais à l’époque, l’Union européenne ne payait pas de Kadhafi pour qu’il les rassemble dans des camps d’extermination douce, à l’époque l’Europe était plus fermée, mais bien plus ouverte qu’aujourd’hui, elle offrait des possibilités à ceux qui prenaient la fuite. »
Antonio Tabucchi, Et enfin septembre vint, Chandeigne, mars 2019.

Une nouvelle d’Antonio Tabucchi écrite en 2011, restée inachevée (l’auteur est mort en 2012 des suites d’un cancer). Une édition trilingue avec une traduction française de l’italien par Martin Rueff et une traduction portugaise de l’italien par Maria José de Lancastre. J’ai sélectionné ce passage parce qu’il rassemble quelque chose d’un lieu et de ses habitants, d’un objectif de chercheurs en linguistique, et qu’il révèle aussi l’engagement politique de l’auteur, mais c’est la postface de Martin Rueff qu’il faut absolument lire avant la nouvelle inachevée pour la comprendre… Et on peut en profiter pour aller voir le documentaire de Buñuel ici (âmes sensibles, s’abstenir !)

Haïku de septembre (à rebours)

marlen-sauvage-face

Pour Liliane

Dans le silence
de pierre et d’arbres éteints ~
Un avion passe

Toujours l’horizon
penche quand la tristesse
s’installe en son cœur

Le soleil descend
dans l’océan et déjà
j’ai quitté cette île

Flocons nuageux
sur la surface irisée ~
Pensées océanes

Tout a une fin ! ~
Retour à l’aéroport.
Cinq heures de retard…

Douceur du couchant
au voile orange et rose
sur les hauts palmiers

Le toit de l’église
comme un vaisseau de haut-bord
sillonne le ciel

Arbres tortueux
comme mes cauchemars ~
Forêt où se perdre

Éclats d’argent… Haut
Vers le ciel loin des tourments ~
Prière de l’eau

Plantes clairsemées
dans un désert de lave
~ Force de la vie

Comme des étoiles
les arbres au bord de la lave
dansent sur les pointes

Brume sur les monts ~
La caresse du matin
avant le réveil

Au ciel gris argent
l’arbre à contre-jour trace
son empreinte noire

Au soleil couchant
se lèvent majestueux
de grands arbres noirs

Le vent de septembre
arrache aux palmiers leurs feuilles
~ L’enfant pleure au loin

Le papangue en vol
transperce les nuages
d’un trait noir sur blanc

Piton Maïdo ~
Un rempart de la Nature
à la vanité

L’écume salée
ourle l’océan de blanc
sous le ciel indien

Muzik maloya
A travers les champs de canne ~
Le vent me répond

Partout le soleil se couche
et donne à la Terre
un air de famille

A pleine vitesse
roule le camion de canne ~
Poussière sucrée

Raisin sous la treille ~
Bourdons noirs et papillons
s’enivrent trop tôt

Case colorée ~
Sous la varangue
l’oiseau a bâti son nid

Horizon bleuté
un matin de septembre ~
Cadeau des oiseaux

Le temps passe ainsi ~
Ecouter rire un enfant
S’amuser d’un rien

Réveil décalé ~
Le soleil invite… L’esprit
lévite encore

Enfants et comptines
pour réveil du dimanche ~
Douleurs envolées

Face à l’océan
Indien, six heures du matin
au chant des oiseaux

Sommeil collectif
dans le ciel de septembre ~
Calme. Vol de nuit

Le jour du départ
enfin là. Reste le ciel
valises à la main

 

MS