Une vie

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Je me souviens d’un décor bucolique étonnamment coincé entre les immeubles d’une ville de banlieue parisienne et des villas à l’architecture hétérogène. Ici, la maison était en bois, petite, avec un auvent de verre au-dessus du seuil de l’entrée. Un massif d’hortensias roses, une allée de cerisiers, de pommiers, une tonnelle où trônait une table en béton, un petit bassin décoré de mosaïques, un immense jardin à l’arrière. C’était un 14 juillet, je suis entrée.

J’ai vu les pièces où avait vécu une famille d’Italiens, un couple et ses six enfants. Les moulures au plafond, les murs de bois recouverts de toile de jute, la marque sur le sol d’une ancienne cheminée, deux lits superposés où dormaient les garçons…

J’embrassais tout, la vie d’avant, le puits et sa margelle, le noyer aux branches trop basses, la cabane au fond du jardin, la présence de la maman qui clôturait les salades pour laisser les poules en liberté, je devinais le linge qu’elle suspendait aux branches des arbres du verger.

J’étais la première que tu invitais dans cette maison, je mesurais le cadeau qui m’était offert, je rêvais de m’installer là, je rêvais. Je plongeais la tête la première dans cette vie où pour seul héritage tu avais me disais-tu ce vieux vélo posé contre le grillage.

Depuis nous avons bu à toutes les sources, dévalé toutes les montagnes, nous nous sommes baignés dans des lacs au petit matin, nous avons dégusté des pâtes aux cèpes en Italie, promené nos âmes dans Arcumeggia, ri et pleuré à Polperro, Rouen, Lille, Arles et Sète, volé des petites cuillères dans les bars d’Irlande, retrouvé notre adolescence à l’Ecole d’arts d’Orléans, vu naître des rhinocéros, suivi Teresa quelque part en Ombrie sur les traces de Maurice Bellet,  adoré (moi) et détesté (toi) Rony Brauman, nous avons eu froid ensemble dans le dernier train de banlieue qui nous ramenait chez nous après les pièces de théâtre à Saint-Denis, tu m’inondais de carnets remplis de photos de moi, tu m’appelais ta Madone, tu t’étonnais de ma fantaisie à déposer des cuticules de fraises sur des oranges, et puis voilà vingt ans ont passé.

Je me tiens en équilibre quelque part entre deux terres, avec la mer pour seul obstacle, de là où tu es tu me regardes, le plongeon sera périlleux, je ferai exploser le bocal, ma vie m’appartient désormais.

 

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠43

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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Et un saumon

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Avec la hardiesse des petites valises

elle part conquérir le monde, les rues, les écoles, les villes

légère

les îles les presqu’îles les chambres ne l’effraient pas

elle y entre et s’installe elle parle à la place

le mollet fuselé la jambe longue

elle arpente les mots qu’elle puise aux rencontres

tout sourire les yeux

ce qu’elle découvre – et de bien belles – elle le jette

dans son décor l’assoit le triture le déshabille

sujets sensibles s’abstenir

elle bouscule tiraille creuse délivre

tout fait écho dans son village elle écoute la mer parfois

aux coquillages et traque l’âme de la brise

dans le ressac

c’est ailleurs qu’elle vit perchée sur son Mezenc

elle porte le volcan l’emporte le dévore

depuis qu’elle a six ans dix ans peut-être

alors le voyage avec un saumon

vous pensez bien

une broutille

à contre-courant comme elle

 

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠29

Un grand merci à Juliette Mezenc !

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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Un petit Moleskine tout noir [Fin]

[Sète, 2006]

Sur la vitrine d’un magasin non identifiable et non identifié, un panneau indique « Entrée des magiciens ». Dans une rue de Sète, le 21 janvier 2006.

[C’est le genre de surprises que j’aime découvrir, cette entrée des magiciens me dit qu’il y a quelqu’un d’assez fantaisiste pour y croire ou pour le faire croire à d’autres…]

Dans la pierre, il est gravé A. Denis, à l’entrée de la maison, la villa comme on dit ici, et cette marque souligne le temps d’avant, celui où l’on s’installait pour une vie, ici face à la mer.

La Pointe courte, d’Agnès Varda a été tourné ici, à la Pointe courte en 1954, avec Philippe Noiret et Sylvia Monfort. Dans ce quartier de pêcheurs, Agnès a sa traverse.

[Si je devais quitter mes Cévennes – c’est fou ce que l’on s’approprie un lieu sitôt qu’on lui doit la sensation de vivre – j’irais volontiers m’installer à Sète. Un port pour naviguer les pieds sur terre, pour rêver l’horizon, pour embarquer chaque matin et revenir chaque soir. Une petite ville remuante, qui s’honore d’un MIAM, de manifestations culturelles, d’un marché aux halles, de petits hôtels simples et bien tenus… Même les plus vieux me plaisent, à la limite du confort, du moment que la propreté est là, juste pour se souvenir que le minimum suffit : un lit avec des draps propres et quelqu’un qui vous accueille. J’aime la Pointe Courte et ses maisons de pêcheurs, il se dégage une hostilité tranquille envers les touristes comme moi, que je comprends, qui ne m’empêche pas de déambuler, car tout cela m’appartient d’autant plus que je ne fais que passer… Irais-je jamais finalement m’installer à Sète ?]

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