Ecrire en novembre, par Mireille Rouvière

D’après Sophie Calle

Délire.

Parce qu’il avait oublié sa clef : une fleur écarlate flottait sur l’eau de la piscine emportée  par les vaguelettes que le vent formait. Le ciel s’assombrit, un éclair scinda le nuage rougi par le soleil couchant, un Peau-Rouge à la parure de plumes couleur rubis apparut sur le fond rosé du ciel délavé.

– noooon : il ne voulait pas.

Pourtant de son index le guerrier lui intima la direction.

Photo : Marlen Sauvage

Errance

Il avançait, il faisait froid, puis il eut chaud, de ses pores suintait une eau de feu. La femme à la cruche étancha sa soif d’un liquide gluant et nauséabond puis essuya ses joues inondées de larmes de sang à l’aide de son moignon sanguinolent, d’elle émanait une chaleur caniculaire, elle le laissa  filer en lui susurrant des sifflements assourdissants. Il plaqua ses deux mains sur ses oreilles. Marcha, marcha en traînant les pieds. Ses chaussures laissaient sortir des orteils qui commençaient à se déchiqueter et faisaient apparaître des lambeaux de peau et d’os. Il était toujours debout et continuait son chemin. A l’horizon une lumière incandescente pointait.  Corbeille en équilibre sur la tête, une magnifique négresse déambulait, le panier chuta, tous les fruits s’éparpillèrent et furent aussitôt avalés par le sol comme une bouche aux lèvres épaisses et charnues, seul rescapé un grain de raisin, il s’en saisit avidement, les ricanements sinistres de la belle dame l’accompagnèrent encore longtemps se répercutant comme autant d’échos. Son corps tout entier lui disait qu’il brûlait vif. Il ne voulait plus savoir. De la dernière phalange décharnée du majeur de la main gauche il appuya sur le bouton flash-back.

Textes : Mireille Rouvière

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Aline Leaunes

Avec Sophie Calle                                                                   

Parce qu’ elle ne voulait pas les abandonner, aux deux bouts de son écharpe, ils pendent, pieds et mains nus.
Parce qu’ici le silence est la règle, elle hurle ivre de douleur.
Parce que dehors le vent souffle, la rue brûle, les enfants pleurent, la foule hurle, il sort mains jointes, le calvaire en protection.

Photo : Marlen Sauvage

Errance

La route est longue, le pas lourd, le regard perdu, souvent il trébuche, chute et se relève, les  mots violents jaillissent, rauques, éraillés, âpres. La fatigue parfois le pose au bord d’un fossé, sur le quai d’une gare ou dans les bas-fonds d’une cave, sa tête toujours enrubannée de bouts de chiffons, de bonnets de laine avachis,  de casquettes décolorées, garde ses idées au chaud, émiette ses souvenirs et alors sa mémoire s’effiloche et vagabonde. 

Ce matin devant la boulangerie il attend, qui ?quoi ? Celui qui, celui que, celui dont le regard a attrapé le sien l’autre matin à cet endroit même, celui dont les mains blanches cachaient une pipe, celui dont la gabardine de toile grège cachait un corps musclé, celui au pas raide, au pas militaire, celui dont le sourire a effleuré le mot, le mot resté en suspens, en attente, ce mot insonore, ce mot rejeté avec la fumée de sa pipe. Une odeur de tabac blond qu’il déteste.

Ce matin il ne sait pas, il ne sait plus, il attend peut être aussi, la grande dame aux cheveux blonds qui lui a dit « bonjour et pardon »  en trébuchant sur un bout  du manteau qu’il traînait sur le sol.

Il sourit, elle était grande et pourtant elle avait de hauts talons et son pas résonnait comme un flamenco insensé dans ce petit matin brumeux devant la boulangerie.

Il l’imaginait au Lido ou ailleurs dans sa tenue de scène, son corps filiforme et ses jambes immenses… Là il arrache son bonnet, se gratte la tête avec vigueur et se met a chanter ou plutôt a fredonner Asi Fue d’Antonio Mairena.

Voilà la journée était lancée, reprendre la route vers le sud, retrouver l’exubérance, le verbe haut, le délicieux accent de sa  Galice  natale, suivre le chemin, se perdre solitaire et se retrouver.

Et celui là, ce  jasquet  silencieux, qui lui offrit son eau et son pain, sans un mot, perdu dans ses tourments et ses prières, la croix et la coquille en signe de ralliement muet.

Revoir ce petit port sur l’Atlantique, l’odeur de la sardine et du merlu, la couleur du poivron vert,  le parfum du paprika, la douceur de la tomate grenade, sentir l’empanada fondre sous la langue et se sentir, se sentir… au bon endroit.

Texte : Aline Leaunes 

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Monique Fraissinet

Fragments, selon Sophie Calle

Parce que ce matin je l’ai vue onduler sous l’eau, j’ai compté son temps d’apnée, huit secondes une seule fois elle est remontée à la surface avec un poisson dans sa gueule blanche.

Parce que j’ai décidé d’y aller à l’heure de l’ouverture,  je voulais être seule, d’autres aussi voulaient certainement être seuls, mention zéro,  ils étaient tous là en même temps que moi.

Parce que je crains les froids de l’hiver, que je suis fourmi plutôt que cigale, je me suis chauffée une première fois, le mur de bois est parfait, un si beau tableau.

Parce que sur la porte de la pharmacie une affiche nous invite vivement à nous faire vacciner contre la grippe, alors pourquoi ça,  un leurre, rien dans leurs frigos, attendre, attendre le vaccin ou la grippe, on verra bien.

Parce que la pelouse est fraîchement tondue, parce que le vent, parce que les feuilles mortes, tapis vert parsemé de jaune, de rouge, de brun et d’ocre.

Parce que je cherche, je recherche, je trouve ou pas, je persiste et sa vie se tisse, j’en remplis des pages.

Parce qu’on nous a dit de ne plus, de ne pas, alors je ne sais pas, je ne sais plus si l’espoir est au bout du tunnel, en tout cas je ne vois pas la lumière, pas encore.

Parce que l’écriture est si belle même s’il ne se passe rien, j’en lis les mille pages, la montagne est magique

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère, 2019.

L’errance

De la rue l’on entendait des bruits provenant de matériels que l’on traîne au sol, de portes que l’on claque, de cliquetis de courroies que l’on tend, de barres de fer qui s’entrechoquent, beaucoup d’agitation à l’intérieur. Je sursautai quand la porte s’ouvrit sur un faisceau de lumière violente, un homme me fit face, tirant une énorme caisse métallique noire, montée sur roulettes, je m’écartai de son chemin pour le laisser passer et si l’homme m’avait remarqué, il n’en montra rien.  L’homme ouvrit l’arrière du semi-remorque stationné à proximité, activa le monte-charge, y plaça la caisse qu’il fit rouler vers l’avant de la remorque. Un autre conduisait un petit engin à moteur sur lequel étaient disposés des caissons, des matériels techniques, des projecteurs, des cordes, des enceintes acoustiques. Deux autres hommes sortirent portant à chaque main une valise qu’ils déposèrent dans la cabine du camion. Il ne faisait pas de doute que ces hommes étaient des professionnels aguerris à  ce genre de déménagement. Ils portaient une tenue certainement imposée par la société qui les emploie, tous vêtus d’une combinaison noire avec des bandes réfléchissant la lumière, marquant leur torse et le bas de leurs pantalons, un bandana autour de la tête, des chaussures style rangers, des gants. La rue était peu passante à cette heure de la nuit malgré la tiédeur de la brise légère.

Tout semblait minuté, précis, ordonné, chacun à sa place, sans débordement aucun ni par la voix ni par le geste et c’est cela qui m’avait incité à sortir mon carnet pour croquer ce manège d’automates  bien rodé et bien huilé.

J’entendis claquer et verrouiller les portes arrière du semi, trois des hommes entrèrent dans la cabine du camion et prirent la route juste après avoir salué leur collègue d’une main levée.

Crick cessait par la force des choses de renifler du bout de la truffe les mystères des roues du semi et tirait sur la laisse quand le quatrième homme en noir vint vers moi tout en allumant une cigarette, posant sa main caressante sur la tête du chien qui semblait apprécier. Il me tendit le paquet, j’acceptais bien volontiers, puis se pencha sur la page de mon carnet.

– Je peux ? 

Je lui tendis le carnet.

– C’est réussi, bravo !  Vous faites des bandes dessinées ?

Il avait dit cela sur une intonation d’étonnement puis me demanda s’il pouvait jeter un œil sur les autres pages.

–  En quelque sorte oui,  je dessine ceux qui travaillent.

– C’est ça votre travail ?

– Si l’on peut dire, c’est un regard différent sur le monde du travail. L’idée m’est venue lorsque, sur mon lit d’hôpital j’ai lu les bandes dessinées d’Etienne Davodeau, entre autres celle intitulée Les ignorants.

L’homme en noir au bandana rouge était perplexe et ne semblait pas vouloir en rester là. A première vue, nous avions sensiblement le même âge et étions tous deux curieux de nos vies respectives. Il m’invita à prendre un verre dans son camion-couchette stationné sur le parking à quelques mètres. La présence de Crick ne le dérangeait nullement, le chien crée du lien. Je lui dis que je roulais ma bosse sans jamais avoir de but précis, que tout était hasard de rencontres, que j’appréciais particulièrement celle de ce moment et que demain serait un autre jour. Nous avons ri quand il m’a proposé de dormir chez lui pour cette nuit.

– C’est bien la première fois que je dormirai allongé sur un matelas de fortune en travers des sièges, à l’avant d’un camion. L’homme en noir s’est allongé sur son lit à l’arrière de la cabine, il a tiré les rideaux.

 Crick s’est enroulé sur le tapis de sol du passager.

– Allez mon gars ! Debout dans cinq heures ! Il va falloir avaler six cents kilomètres.

L’idée me séduisit,  je ne lui posai pas de question sur son lieu de destination pas plus qu’il ne me le donna. Le jour était déjà levé quand nous reprîmes la route. Les panneaux de direction de l’autoroute se succédaient, notre destination vers l’est se dessinait. Nous avons roulé le temps réglementaire imposé avant de nous arrêter sur une aire d’autoroute. Je lui offris un café-croissant que nous avons partagé sur une table à l’extérieur, histoire de prendre l’air.  Au bout de sa laisse, Crick se dégourdissait les pattes.

Une estafette marquée au logo d’une entreprise de peinture était garée sur le parking. Trois hommes tout de blanc vêtus, entreprenaient un chantier, montaient un échafaudage sur la façade nord du bâtiment de la  halte café-restaurant et en sécurisaient l’accès. 

L’homme en noir regardait sa montre, le temps de pause s’achevait, il fallait repartir. Je lui laissais comprendre que nos routes allaient se séparer là. Je le remerciais de nos échanges. Un autre travail allait naître, j’allais noircir les pages de mon carnet avec les hommes en blanc. 

Je n’avais plus d’horaires, les rencontres hasardeuses jalonnaient heureusement mes journées, mes soirées ou mes nuits. Mon compagnon de route à quatre pattes avait l’air d’apprécier le changement et la mobilité que je lui offrais, en même temps, j’exerçais un œil nouveau sur le monde du travail, celui qui peut rendre heureux vu de l’autre côté de la barrière.

Textes : Monique Fraissinet

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS