Petits bonheurs (71)

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Une photo du temps qui passe… quand les petits-enfants grandissent et que ces photos sont déjà du passé.

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Parmi les petits bonheurs de l’année, ce défi photo auquel je participe pour la troisième fois, organisé par Karen Ward, intitulé #mycuriouseyes. A chaque jour son thème et sa/son (in)citation…

Day 10 #memory#mycuriouseyes
« Memory is an abstract painting. It does not present things as they are, but rather, as they feel. » Eugenia Collier

Texte et photo : Marlen Sauvage

Comment se souvenir ?

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« J’aurai passé ma vie à m’interroger sur la fonction du souvenir, qui n’est pas le contraire de l’oubli, plutôt son envers. On ne se souvient pas, on réécrit la mémoire comme on réécrit l’Histoire. Comment se souvenir de la soif ? »

Chris Marker
(Cité dans un article des Inrocks intitulé Chris Marker : Sans soleil, du 15/10/1997)

Photo : Marlen Sauvage

Effilochée

3+4+vase+Marlen+(fin)
Absence de dispositif de retenue, indiquait le panneau sur le bord de la route. Elle répétait en boucle, absence-de-dispositif-de-retenue. On lui avait rabâché qu’il suffisait de patienter, de laisser le temps s’écouler, de lui faire confiance. Elle avait traversé la vie sur le dos d’un souvenir puis d’un autre, sensible aux sons d’avant, une clé dans la porte, avec au bout des doigts la peau vivante et nue de celui qui l’avait quittée depuis longtemps. Etre devenue si vieille quand il était resté si jeune. Elle avait enfilé des gants, cogné son regard au miroir sur pied, tiré la porte sur elle. Eloigné d’elle le présent. Elle divaguait dans les rues aux vitrines colorées, reflet maigre et noir sans une main amie. Ne plus laisser trace d’elle, se tenir hors de la vue des autres, vagabonder. Absence de dispositif de retenue. Elle surgissait de sa léthargie et se méfiait du parfum du temps. Vieillir encore ? Ses pas la ramenaient chez elle. Indifférente, elle brûlait une chandelle, un papier d’Arménie, écrivait comme on prie peut-être, sans le savoir ni à qui l’on s’adresse. Elle s’étourdissait de la débandade des nuages, de leur course effilochée, elle écoutait le tam-tam de la vie des autres, percevait encore le souffle estompé de son cœur, laissait de la place au vide plutôt qu’à la pensée, appelait le silence, levait les yeux au ciel, et ne savait plus dans l’instant ce qu’elle fabriquait là, devant la fenêtre.
Marlen Sauvage
Texte partagé le 4 avril 2014 sur le blog de Brigitte Célérier pour un épisode des Vases communicants.