Souvenirs, par Guy Castelly

Photo : © Marlen Sauvage 2022 – La Réunion

Dans la cour de l’école, nous jouons et courons, nous chantons ; en provençal, sans le savoir ; sur le côté de la cour, qui nous semble si grande, un grillage, une rangée de maisons, trois ou quatre ; entre le grillage et les maisons, de petits jardins ; je reste immobile, quelque chose m’intrigue, il me semble connaître cet endroit, une des maisons, j’ai sept ans, je ne m’attarde pas, je vais rejoindre mes camarades ; des années plus tard ma mère me dira qu’avant d’avoir deux ans, j’habitais avec mes parents et ma sœur cette maison ; me voilà maintenant dans la classe, une sorte de chalet en bois, il faut gravir trois ou quatre marches d’escalier pour y accéder ; assis sur le banc en bois solidaire du pupitre incliné, dans lequel on a creusé un emplacement pour poser crayons et porte plumes, et percé un trou où installer l’encrier, je n’écoute pas la maîtresse, je rêve, je pense à la camarade de classe dont je suis amoureux ; et soudain c’est trop fort, il faut que je lui dise mon amour, vite un morceau de papier, un crayon, « Christiane, je t’aime » ; elle est à quelques rangées de mon banc, au milieu de la classe ; plié en quatre, mon message circule de mains en mains, mais mes camarades ne sont pas plus discrets que moi et la maîtresse peut se saisir du billet, elle le lit à haute voix, moqueuse, toute la classe rit, la honte m’inonde, je ne recommencerai pas ; lundi matin, j’arrive en avance à l’école, une fois parcourus en compagnie de Fanette, ma sœur, les deux kilomètres qui séparent l’école de ma maison, je vais tout droit à un escalier qui mène à la classe voisine et rejoins un groupe déjà fourni ; tous se taisent, un seul parle, il raconte ; il raconte les aventures passionnantes pour nous d’un héros de western « le jeune », aventures dont nous attendons chaque semaine la suite, assis, tous  attentifs et sages comme jamais, yeux et oreilles tendus vers lui, qui est assis sur une plus haute marche ; bien plus tard je comprendrai que ce conteur improvisé, sans doute talentueux, avait chez lui – bien avant nous – un poste de télévision, je ne sais pas alors ce que c’est que la télévision, elle ne me manque pas, je me régale simplement et rêve d’aventures grâce aux histoires « du jeune » ; à la même époque, je me souviens d’un jour où je jouais dans le jardin de ma maison, courant sur le gravier, me suspendant à la treille, essayant de voir à travers le grillage si Annie, ma voisine et amie chère est là ; soudain, un grand bruit retentit dans la rue qui passe  devant chez moi, un choc, une voiture qui freine, des cris de douleur, et puis ma mère qui vient vers moi, sans explications, et qui m’emmène chez la voisine, au passage je vois une voiture à l’arrêt – il n’en passe pas souvent dans le quartier – et un groupe d’hommes apparemment soucieux, au milieu desquels je reconnais mon père ; chez la voisine, dans une salle de séjour que mon souvenir fait vieillotte et encombrée d’objets, Madame Orsini, une dame âgée qui vit seule depuis la mort récente de son mari, me parle avec gentillesse et m’offre un verre de sirop ; je ne comprends pas, je sens que quelque chose de grave est arrivé, surtout lorsque retentissent, venus de la rue, des bruits répétés, semblables à l’explosion de pétards, j’attends impatiemment les explications qui vont forcément venir ; dans la soirée, je saurai que Miquette, ma vielle et paisible  chienne, qui jouait si gentiment avec Fanette, avec moi, avec Minnie aussi, notre chatte rousse, que Miquette donc a été écrasée par une voiture, on ne pouvait la soigner – ont dit les hommes du quartier – , un voisin chasseur maladroit a apporté son fusil et s’y est pris à plusieurs fois pour l’achever…

Auteur : Guy Castelly
Janvier 2022, La Réunion

A la recherche de souvenirs manquants, Monique F.

© Marlen Sauvage 2019

Il y avait du saucisson pour manger, de l’eau dans une petite bouteille qui avait goût à vin, les brebis tout autour, moi et ma grand-mère, assises à l’ombre d’un pin ; la pente n’était pas très raide, la barrière n’était pas si haute, mais le vélo roulait beaucoup trop vite ; vacances à la mer, la cuisine était minuscule, le tabouret immense ; un bonnet jaune, un pull jaune, un pantalon jaune, et tout ça minuscule, c’était ma petite sœur ; un chien blanc à droite, un chien noir à gauche, j’aurais pas du rester ; le train était bondé, les gens se sont serrés pour nous faire de la place, j’ai aimé le gâteau de la dame ; une forêt avec des pins immenses, un sentier rectiligne, un vingtaine d’enfants en vélo, et des limaces qui traversaient, je ne devais absolument pas les écraser ; un grand homme avec une barbe blanche, un nom imprononçable, des insectes et une histoire de rat qui se bat contre un dinosaure ; le Mont Sinclair était vraiment loin, sa main dans la mienne, on ne se lâcherait pas avant d’être arrivés.

Autrice : Monique Fraissinet

Quelques souvenirs, Monique Fraissinet

©Eric Vanderschaeghe – 2017, Salon de la Photo, Paris.

Aujourd’hui j’ai mis de l’ordre dans un vieux meuble recouvert de la poussière du grenier. Une carte postale. Une vue de la côte bretonne, un prénom écrit par la main d’un enfant précédé d’un texte. Il ne s’ennuie pas. C’est beau la Bretagne, il mange bien, il dort bien, il joue avec ses nouveaux camarades. Le moniteur est gentil. Moi, je pleure, il est loin. C’est la première fois. C’est long vingt et un jours.

Une petite valise à la main. Sa mère avait pris soin de ne rien oublier. Elle est partie, elle a agité sa petite main par la fenêtre de l’autobus. Elle les a regardés jusqu’à les perdre de vue à cause d’un virage. Ses petites jambes collent au skaï du siège. Elle ne reconnaît aucun des paysages qui défilent. Le chauffeur est au courant. Sa tante l’attendra-t-elle à l’arrêt de bus ? C’est la première fois, elle compte sur lui.  Elle la prend dans ses bras. Une grande place, une belle fontaine, de nombreux véhicules, une boutique de fleurs. Elle voudra acheter un bouquet pour sa maman quand elle repartira. 

Un rendez-vous avec lui à dix-sept heures à l’angle de la rue Hugues Mangin et de la rue des 4 vents. Incertitudes. La barbe longue, blanche, bien taillée, propre. Des cheveux blancs, longs, retenus par un élastique. Le son grave de sa voix, il lui tend la main. Elle la prend sans dire un mot. Juste quelques secondes se sont écoulées. C’est la première fois. Elle lui sourit.

Elle est placée devant, au milieu de la photo, une jupe plissée blanche, un corsage blanc en broderie anglaise, un serre-tête blanc, des sandales blanches. Seule une croix brille autour de son cou. La famille qui l’entoure est endimanchée, en vêtements sombres, ils se tiennent droits,  des sourires timides. Ce jour là, pour elle, c’était la première fois. elle recevait le baptême et le corps du Christ.

Mais surtout elle n’a pas oublié qu’elle allait recevoir de précieux cadeaux dont elle gardera le souvenir. Ce sont ses premiers vrais cadeaux.

Elle porte un robe claire à manches ballon, des chaussettes qui ne couvrent que la moitié de ses petites jambes frêles, ses cheveux bouclent sur ses épaules. Elle a les bras levés, maintenant en l’air un ours en peluche.  C’est la première fois qu’elle a un jouet neuf. Elle l’a tant aimé qu’il a vieilli avec elle. Handicapé, il n’a plus qu’un œil, qu’un bras, il lui manque une oreille. Il se prénomme  Copain.

Une soirée pas comme les autres, elle attend, attend encore. Le téléphone sonne. Une voix de femme, une voix qui lui demande si elle est bien Madame…, ces quelques mots suffisent à eux seuls pour en comprendre la suite. Elle sait déjà. Elle a compris. Les mots d’après sont tous de trop. Elle a mal. A partir de ce jour, elle aura toujours mal. Elle gardera, comme dans un écrin, les derniers mots de son dernier coup de fil, le son de sa voix, précieuse, envolée à tout jamais. C’était la dernière fois. 

Texte : Monique Fraissinet
Photo : © Eric Vanderschaeghe

Une histoire de sols

L’atelier d’été 2019 de François Bon a démarré… et sa première proposition nous emmène vers des souvenirs de sols…


Sols souvenirs, 1

Ce devait être une terrasse en béton poudrée de sable orange que l’on venait d’asperger d’eau (et ça faisait comme des cloques dures par endroits, précédées d’auréoles colorées et puis ces petits amas de poussière à percer), dans une atmosphère léthargique, les bruits de l’habitude parvenant assourdis depuis le port, sous le ciel bleu si lumineux qu’il obligeait à cligner des yeux (elle se sait la tête penchée vers une épaule légèrement relevée, elle a vu les photos, car l’enfance se perd dans d’autres souvenirs, et ces détails du corps se figent l’instant de la prise de vue pour authentifier peut-être une mémoire) ; absorbée par son jeu sur la terrasse, indifférente à cet instant suspendu qui avait saisi le quotidien comme pour en retenir le souffle (comme ce moment qui précède une éclipse de lune, quand la nature entière s’absente, car même les feuilles du grenadier voisin avaient durant quelques secondes certainement cessé de bruire), à peine sensible à l’agitation extérieure qui pourtant avait dû claquer quelques talons, remuer quelques chaises, refermer les volets, assourdir les voix, étouffer les cris des femmes (les maisons au toit plat que partageaient plusieurs familles dominaient le quartier, plongeant sur d’autres terrasses, sur les rues et le ravin tout proche, une position que favorisait l’alerte), et quand ce fut d’un coup l’hésitation puis le désordre et la fuite des espadrilles ainsi que des pieds élégants dans les chaussures ouvertes, le passage dans sa surface de jeu de petites sandales en tissu, à bouts ronds et à brides, les mêmes que celles qu’elle avait ôtées parce qu’elle préférait marcher pieds nus, les pieds des enfants battant l’air, dans un léger nuage de poussière, quand elle resta seule dans les tirs et le choc des balles, les cris gutturaux, le froissement des sarouels, les deux pieds encore cloués au sol, accrochés au béton, tétanisés, elle cria un long cri désespéré jusqu’au retour des ballerines de sa mère, avant que disparaissent  aussi ses pieds nus, emportés vers le ciel maintenant engoncé dans la haine et la violence, elle pouvait reconstituer le souvenir, mais en était-ce un vraiment ?, quel serait son statut dans le tribut de la mémoire au regard de tant d’autres tels que celui-ci du corps recroquevillé à même le sol de la chambre, cherchant des doigts le jouet, ouvrant et refermant la main dans le vide (mais elle ne sait ce qu’il cherche vraiment à saisir – le jouet ou le vide – sa main brasse l’air, c’est tout ce dont elle est certaine), la bouche déformée dans un sourire extatique souligné déjà par une moustache naissante (cette disposition à sourire l’a toujours questionnée : à quoi, à qui, ce jeune garçon perdu quelques mois après sa naissance dans un monde inaccessible, à qui donc pouvait-il sourire ?), dans un visage aux joues creusées (sa maigreur et sa blancheur effraient), la salive coulant en filet aux commissures des lèvres et il lui fallait combattre son dégoût pour se décider à changer de perspective, se laisser aller dans son monde renversé, et avoir pour horizon les barreaux de chaise et de table où il s’accroche parfois pour tenter de se relever et chuter toujours sur la moquette verte, dans cet enfermement où elle tente de l’atteindre, allongée près de lui, le dos raide sur ce plancher molletonné, cramponnée à ses doigts tordus qui la serrent en retour, le visage tourné vers lui (ses traits aussi sont déformés par la position au sol, elle pense cela, le pense-t-elle aujourd’hui ou était-ce alors ?), elle prend sa tête à deux mains, force son regard à traverser le sien, ses yeux verts, sonde le vide infini de son iris piqué de points mordorés, y cherche un indice, une réponse (mais à quoi ?), puis lui parle doucement de sa maman absente, et son visage s’éclaire à ce mot de maman qu’il répète à sa manière, et c’est le choc de son sourire, qui la secoue, à l’horizontale, l’épaule écrasée, le dos courbatu par la posture, percutée par la surprise de leur rencontre, ou encore le souvenir de ces soixante mètres carrés de tomettes rouge sang, usées, repeintes par endroits (on pouvait gratter de l’ongle la pelure sombre et retrouver ainsi l’orangé originel), posées à la va-comme-je-te-pousse, aux joints irréguliers ; gercées par le frottement des pieds de bancs, de chaises et de tables, marquées de l’empreinte des sillons anciens de murs, de portes (il y avait eu au moins trois pièces dans cette superficie, des décennies auparavant), noircies près de la cheminée (une de ces cheminées où l’on pouvait rôtir un bœuf, surplombée d’un four à pain dont le dôme pointait dans la pièce suivante, et d’un large cendrier creusé dans le mur), poreuses, chargées de toutes les discussions, des paroles murmurées dans cette pièce, des larmes versées, de l’odeur des cierges (on y avait veillé les morts), de la chaleur ancienne des chèvres qui suintait de la chèvrerie jadis située au-dessous, des cris des enfants, des remontrances, du crissement des petites voitures lancées à fond de caisse, des armées de soldats de plomb, des lectures à voix haute (en ces terres protestantes, on avait dû y feuilleter le Livre, psalmodier les prières au moment des repas), des confidences (les amours, les trahisons, tout étant question de regard et d’affinités avec les protagonistes de ces histoires banales), des reproches, des bris de vaisselle, du pas feutré des chats, de leurs batailles, des traces indélébiles dues aux inondations de septembre quand l’eau dévale des montagnes et menace de faire exploser les murets, gorgeant le terrain et s’évadant comme elle le peut à travers les failles des murs, montant lentement des profondeurs jusqu’au-dessus des tomettes, étalant équitablement sur la surface carrelée un jus laiteux,  et, dans un interstice, près du mur de façade, un tuyau sorti de terre, du cuivre taché de vert-de-gris, pincé à son extrémité comme deux dents qui se chevauchent, une toile d’araignée dans l’angle de la porte et du mur, les mouches emberlificotées dans du fil de soie, le seuil écaillé de la porte-fenêtre, jonché de feuilles de lantana jaunies, les ronces du dehors qui tentent un chemin sous l’huisserie et lancent déjà une pousse verte pour rappeler que sous les tomettes rouges la vie somnole et n’attend que le départ des vieux, le pas de porte où se croisent de petites fourmis au ventre rond (celles que dégustait Poussy, prétendant qu’elles avaient un goût de citron) transitant jusqu’au bosquet de lavande papillon, se renseignant à coup d’antennes sur les dernières provisions à rentrer, cette pierre de kersantite qui avait fini par se plier au pas des visiteurs, recueillant à peine l’eau de pluie, à peine rougie par les vents de sable qui traversent la Méditerranée, la pierre où je me tenais les yeux vers la voie lactée, appuyée au chambranle, sereine alors…