Carnet des jours (50)

© Marlen Sauvage 2016

Octobre 2021
Semaine 1
Week-end à V. dans ta maison bleue, parmi d’autres maisons de village derrière les vignes traversées en balade, la maison au grenadier poétique et au laurier généreux, aux sauges colorées dont ton regard plein de gratitude apprécie à chaque passage la floraison et la vigueur ; réveil chaque matin dans la pénombre sous ton regard étonné, toujours enveloppée de ton sourire. Anniversaire dans un petit restaurant gastronomique ; non tu ne vieillis pas, même le restaurateur, un ancien élève, te reconnaît ! Et rencontre avec ta fille M. et sa petite princesse dans le nord de la Drôme, deux parmi tes amours, et comme je suis intimidée par la pudeur de votre lien…
Il pleut. Tout s’est bien passé, avec Michel Dussolier et Sophie Marceau, à l’Arlequin de Nyons. Ton choix, pour moi. 

Semaine 2
Je poursuis la préparation du stage prévu cette fin de mois. Après « L’exil », premier thème choisi pour ce week-end, c’est celui des « Visages » qui s’impose puisque j’ai par erreur vendu la peau de l’ours. Et comme par hasard, toutes tes discussions tournent autour de ce que le visage de l’autre nous révèle ou non. Je ne peux évoquer Lévinas, je crains de dévoiler mon sujet de stage alors que tu fais partie du groupe et que je te soumets au même traitement que les autres (qui n’ont rien voulu savoir ! ). 
Le 11, je note ceci « L’arrosoir a pris le magret en pleine poire », ton commentaire après la cuisson d’un magret de canard à la plancha, sur la véranda. Digne d’un atelier oulipien !
Névralgies cervico-bracchiales. Un matin, œil gauche intégralement rouge, tous vaisseaux éclatés. Radios à prévoir. Anti-inflammatoires en attendant. Que cela ne nous empêche pas de prévoir une escapade à Mèze… 
Vaison-la-Romaine, radios… et résultats dans la foulée. Aïe, les cervicales, l’arthrose, les nerfs coincés ! Un scanner… grrr.

Semaine 3
C’est la semaine des rencontres, apéros, repas. Pour Contes et Rencontres avec B. et E. autour de l’hommage à Roger Pasturel, pour remercier le jardinier ami venu tailler arbres et arbustes, pour coller les bandeaux sur les affiches, pour boire un thé chez M. et L., le paysan écrivain au doux regard bleu. Tu partages tes amis, des lieux aimés, et je ne t’en aime que davantage.

© Marlen Sauvage 2021

Nous n’assisterons pas à la présentation à la presse du prochain festival, la Lozère nous appelle ! Départ vendredi après-midi pour Grattegals, avec un détour par la maison de Noé que je tiens à te présenter, un saut dans le passé où plus rien ne me blesse. Comme ma compagne des jours bons et mauvais a changé avec les années, trois ans déjà ! Les travaux de terrassement vont transformer l’endroit en villa romaine, c’est l’impression que j’ai à voir les dalles massives, les escaliers, les murs de délimitation, et je me dis que les nouveaux acquéreurs sont tous deux archéologues, ceci expliquant peut-être cela ! 

Grattegals et Monique nous accueillent avec la nuit tombée, laquelle sera blanche pour moi, totalement, avant la première journée de stage qui nous réunit toutes, le groupe de Florac – Anne, Aline, Monique, Monika, Sabine, Mireille, Chrystel, Claudine et Liliane (il manque Stéphanie). Les agapes se succèdent dans le lieu splendide de La Roseraie que nous ouvre Nausicaa. Entre écriture et discussions, ce ne sont que rires et blagues et confidences et joie au cœur, Joia en Cor (le nom de l’asso de Nausicaa). Veillée lecture de textes divers, jusqu’à 22 h où il est temps de réparer les dégâts de la nuit passée.
Mais non ! Il sera dit que toujours, malgré la pratique de longues années et la préparation studieuse à laquelle je voue mes ateliers, je ruminerai des heures durant, la nuit précédant les journées de stage… Tout s’achève dans la bonne humeur avec la promesse d’autres moments comme celui-ci. Et en route pour Vabres et d’autres rencontres…

Semaine 4
Dans Lasalle, un petit gîte chaleureux nous attend après la fausse adresse où nous conduit le « concierge », un gîte luxueux sur les hauteurs de la ville, avec jacuzzi, et chevrettes de l’autre côté du grillage. Au moment où je me voyais profiter dudit jacuzzi, le gars réalise son erreur ! Ce ne sera que le énième fou rire pour moi. Trois jours de découverte de la nature environnante, un moulin à Colognac et la brasucade de châtaignes en fin d’après-midi, la balade à vélo jusqu’à St-Félix-de-Pallières en passant par Monoblet et son école, et encore le marché de Lasalle et la discussion avec le jeune libraire, le parc avec les gamines et le goûter où elles se régalent de pizzas (leur choix !). Gratitude pour la vie qui t’a mis sur ma route, pour ces liens que tu partages, encore, ta famille, tes enfants et cette autre petite-fille magnifique de six ans. 

MS

Joséphine, Josépha…

Atelier d’écriture en Cévennes, des photos étalées sur la table, la même image existe deux fois ; deux participantes, sans le savoir, écrivent donc par hasard à partir d’un document identique. Le plus étrange reste le prénom similaire qu’elles choisissent pour leur personnage principal, alors qu’elles se tiennent chacune à un bout de la table, séparées par trois ou quatre autres écrivaines… 

Joséphine est assise sous le tilleul avec ses deux enfants, Emile, le bébé, et Jeanne, sa petite fille. Elle a demandé à l’oncle Marcel de la prendre en photo avec ses enfants, là, sous le tilleul, pour qu’elle puisse envoyer une photo à son mari qui est loin, là-bas, dans l’Est, parti pour arrêter l’ennemi. Elle ne sourit pas, son visage est lisse, son regard est caché par son chapeau, cadeau de son mari bien-aimé, et elle est vêtue de noir. Un pressentiment ? Une inquiétude ? Le départ de son mari est déjà un deuil. Se retrouver seule, avec deux enfants en bas âge, la maison à faire tourner, et travailler dans son petit atelier de couture. Les commandes se font rares, les temps sont difficiles. 

Joséphine n’a pas envie de sourire. Elle entend les plaisanteries grivoises des quelques hommes qui restent : des vieux surtout et des très jeunes. Les autres sont tous partis. Ce sont les femmes, et même les enfants qui travaillent et s’occupent des fermes. Elle resterait bien là toute l’après-midi à poser sous le tilleul. Elle n’a pas envie de retourner se mêler aux invités du repas dominical, de répondre aux questions pressantes de ses parents et d‘écouter les prédictions alarmantes sur la guerre. De la cuisine, sa mère l’appelle d’une voix énergique. Elle se lève, hésitante, à regret, elle quitte son refuge et retourne dans le brouhaha des discussions.

Le père de Joséphine est inquiet. Il regarde sa fille et ses petits-enfants. Est-ce que ce sera, elle, la prochaine. Non, surtout pas ça. Il est maire du village et c’est lui qui recevra la lettre fatidique. C’est lui aussi qui devra annoncer la terrible nouvelle. Lui n’est pas parti, trop vieux, avec un bras en moins, perdu, un jour, à la scierie. Il tente de faire au mieux, de rassurer sa famille, les voisins, les amis, mais certains jours, le cœur n’y est vraiment pas.

Texte : Liliane Paffoni

Joséfa s’était pointée là pour la photo, contrainte et forcée, la pauvre. Cela faisait trois fois que le photographe lui faisait faux bond, cuvant à chaque fois derrière son comptoir les litres de gnole ingurgités pendant la nuit. Il pestait de longue après sa femme partie avec le facteur trois mois auparavant. Oui, mais voilà, Joséfa, elle y était pour rien elle dans tout ça. Ce jour-là, il faisait un froid glacial, elle se serait bien passée d’aller se vêtir comme une dame des villes avec son chapeau ridicule que sa voisine, la mère Paulette, lui avait prêté pour l’occasion. Les bêtes l’attendaient à l’étable, son René était à l’hôpital depuis la veille à cause de vertiges qui le prenaient depuis plusieurs jours et c’était elle qui devait prendre le relais en son absence. Enfin, entre sa fille qui venait de vomir ses tripes après avoir mis à la bouche la balle baveuse du chien de la mère Paulette et le petit qui ne faisait toujours pas ses nuits et qui lui causait du souci par-dessus le marché parce qu’il grandissait pas comme les autres celui-ci, et tout le monde le regardait au village d’un air contrit comme si elle avait pondu un monstre, elle savait pas ce qu’il avait à la fin, il souriait jamais, il tenait même pas encore sa tête et il était gras comme un bouddha. Elle devait voir le docteur mais ne se décidait pas. La photo serait ratée mais tant pis, il fallait le faire et l’envoyer à ses beaux-parents qui habitaient loin là-bas en Alsace et ils avaient encore jamais vu les enfants, c’était pour leur faire plaisir, ils avaient donné des sous pour ça dans une petite enveloppe, même que la petite, qui faisait décidément que des âneries, quand elle l’avait ouverte l’enveloppe, elle avait déchiré un billet de 10 francs, Joséfa était verte de rage, elle lui avait foutu une taloche et l’avait envoyé au lit la petite sans manger ce soir-là. René l’avait défendue, c’était pas grave, qu’il disait mais elle, elle savait que déchirer de l’argent, c’était grave et ça portait malheur. 

Chrystel C.

Photo : collection personnelle de Marlen Sauvage