De ce monde…, Stéphane Jouvie

Une goutte du miel la rosée le monde la grâce  lumière la douce lumière caressant en nous le blanc des narcisses ce blanc besoin de douceur odeur fraîcheur parfum de fraîcheur je redouble ce que j’aime le marcotte le multiplie et ce monde-ci et l’autre s’entremêlent naissance de ce qui s’entrouvre dans cet autre qui se fait monde même ténu comme un fil d’araignée délicat et fin fil d’argent  collier des perles de la nuit ainsi pouvoir s’asseoir se taire ou bien chanter à cause de tout ce poids de grâce pacifié le monde ouvert comme un édifice de cristal un jardin chambre douce invisible parce qu’exposé sans recoins ni menaces à tous les vents ouvert à soi-même ouvert et ami en ce monde. Des mots des êtres-mots qui montent qui descendent montent et descendent parlant une langue d’enfance mais pas enfantine parlant le langage des chevaux et voyant leur ivresse et ainsi calme et vaste le monde étendu l’air chargé de promesses de pommes du moût de nos pensées légères comme abeilles bourdonnant entendre ce doux bourdonnement des choses mots parfums des pieds légers marchant dans ce qui en nous suit le chemin du chant des allées bocagères silencieuses et pleines de leur velours je ne dirais pas autre chose ma voix ne sera que cette ligne vide pleine chair de danse portée par la chaleur  du désir de se voir en ce monde et de se réjouir là  d’y voir danser les chevaux. Mots chants êtres-chants ces formes-souffles qui esquissent un monde floral un monde où le soleil pleut je t’aiderais à te perdre à faire silence à rire et nous nous verrons assis dans le nid de ce monde projetés en matière de joie et si tu veux voir ton cœur grand et beau alors tu le regarderas comme grand et beau et assumeras ce monde devenu précieux rendu précieux à travers la dentelle de nos yeux de nos mains qui veulent bien  laisser passer le jour le haut le bas le dedans le dehors l’ici le là les lis et les lilas tous glissant sur ce fleuve d’encre redevenu un peuple au cœur ample jardin fleuve  forêt traîne de nuages traîne de biches d’odeurs sauvages car toujours nouvelles et nourries des matins moissonnés dans les friches de notre être de cela qui voulait te donner la main lorsque enfant tu fermais les yeux. Tu vois cette guirlande folle enfin tu te sais liane tu nidifies en toi-même et croîs aussi au-dehors l’univers s’ouvre comme une main comme une fleur comme un livre et tu es dedans au cœur du phénomène tu appartiens à tout et le reste t’appartient. A toi donc de l’écrire.

 

S’émerveiller, de Stéphane Jouvie

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Okay, je marche, oublieux ; d’accord, dans ma tête je cours un peu pour rattraper le vide ; capturer son parfum, son silence. Ne regardant rien, pas distrait, je souffle mon souffle, ma buée, mon haleine qui s’élève dans l’invisible corps du ciel qui, clément, fait comme si ; comme si je n’avais pas ce plan bien particulier que les oiseaux n’ont pas, bien obligé… pour voler, il importe de ne surtout pas penser qu’on est oiseau, c’est bien connu. Moi-même, c’est bien connu, me méconnais si parfaitement que j’en disparais de surprise, exposé à tous les délices de l’inconnaissable ; oubliant donc cette montée qui sollicite la totalité de mon souffle, confondu avec l’effort qui n’est pas moi mais bien lui ; m’efforçant de n’être qu’effort et fusion dans le jardin de mon souffle, pensée exaltée, j’en ris et passe la quatrième au mitant de la côte ; rochers moussus, cailloux pointus, genévriers, hellébores, montant montant montant, qu’est le temps pour que je m’en souvienne, j’en perds la mémoire et le reste ; du reste je m’égare et vadrouille en un autre moi-même, beaucoup plus grand, beaucoup plus présent, beaucoup moins loin de l’air que la pensée ne légifère. Donc je ris et monte puisque là-haut je danserai, avec humilité et transpiration, je ne serai plus qu’organique, je ne serai plus qu’un champ de souffle, de chuchotements, de murmures de haut en bas, ce qui est considérable, toutes proportions gardées et, jusque-là, jusqu’en haut du haut ; le vide de la joie, soupir qui n’est plus que lui-même, respiration qui s’oublie et souffle qui s’éternise, oiseaux, corbeaux, je m’entends dans l’air, dans les plis du ciel ; je m’entends me taire et sens que tout se densifie de cette présence qui enveloppe l’immensité jusqu’à la rendre tout à fait et  définitivement aimable et mienne, et, peu importe donc qui je suis à cet instant pour peu que je porte les pollens, les rumeurs, le parfum du monde et je ris donc – vous l’aurez compris, car tout cela est devenu brûlant et paisible à la fois puis qu’autrefois l’homme riait des pieds jusqu’à la tête  et de la terre jusqu’au ciel, avec le plus grand le plus vaste bonheur, il était unique et rien ne lui était ni différent ni indifférent à cause de ce souffle qu’il partageait en cet univers sien car né du même désir – s’émerveiller.

Photo : Marlen Sauvage