Quel art sous-tend mon art ?, Stéphanie Rieu

« C’est une question complexe et qui mérite réflexion. Quel art sous-tend mon art ? Est-ce vraiment un art que cette maladie qui me pousse à coucher des mots sur du papier ? Quels en sont les symptômes, où est le déclencheur, par quel besoin furieux les mots surgissent-ils avant de s’épancher dans cette logorrhée silencieuse et puissante à laquelle je ne puis rien ? J’ai longtemps retourné, et avec acuité, ce curieux phénomène, ce problème épineux. J’ai cherché des indices et bien analysé, usé pour tout cela de techniques éprouvées par les plus grands chercheurs, par toutes sortes de sciences, les dures et les molles, les sales et les propres, les vérifiables, les intuitives, les qualitatives, les quantitatives, avec des procédés plus ou moins brevetés, des observations participantes dont j’étais l’unique sujet, à la fois éprouvant durant que je m’épiais, des entretiens dirigés avec une implacable discipline, par des questions fermées sur un échantillon de mes pensées les plus intimes triées sur le volet. Mille fois, j’ai tourné, retourné, cherchant sans relâche un protocole sûr, la source inébranlable d’où coulait limpide et libérée mon inspiration. Tout ça, sans résultat. Je suis un voyeur contemplatif. Quand je croise un tableau, je me glisse dedans. Sans bruit, en catimini, j’en aspire la moelle et ce qu’il y a à prendre. Devant une photo, la matière m’emporte et je fais tout de suite partie de son histoire. Je vais au cinéma et je suis par morceaux, un petit bout de tous. Je ne suis plus qu’un œil, je n’ai pas de contours. Le moindre ballet, cirque ou spectacle de rue, n’importe quel diseur de textes ou de bonne aventure, de chanteur chevrotant d’émotions contenues, même le pire des mimes, me rend à ce moment prisonnier de ce que je vois par ses yeux. Je dois vous l’avouer : je suis un être dépendant, ingurgiteur de bribes, digérées et humides de leur passage en moi et qui forment ensuite des mots en ribambelle, des enchevêtrements d’histoires, des aglutinements incongrus de bras et de jambes. Je suis plein d’addictions, mes tuyaux invisibles s’accrochent grassement dès qu’ils flairent substance, dès qu’ils sentent chaleur. Ils s’agitent et ils plongent sans plus de retenue, de façon bien goulue et ils se gavent, ils se repaissent. Alors quel autre art peut bien m’inspirer, lequel entre tous ouvre cette lucarne et ce besoin pressant ? Je ne saurais le dire. A travers tout ce temps consacré à chercher, le seul point commun que j’ai pu repérer, le plus petit possible de tous les dénominateurs communs et le plus encombrant, peut-être, c’est l’être humain. La vie des autres. L’art de vivre, c’est celui-là qui emporte tout et qui agite en moi tous ces mots. C’est l’éternelle question du spectacle des autres et de ma place à moi dans le théâtre du monde. Comment je fais corps avec cette foule anonyme et si particulière dans laquelle je me baigne, dans laquelle je me vautre sans éprouver la moindre petite once de honte, où je vais piocher des réponses à des questions que je ne savais pas me poser, des exemples, des directions des stratégies, des manières de finir, des constructions à l’infini, de  basses émotions, de grandes envolées, du plus beau que le monde, du beaucoup plus tragique, du tellement meilleur que n’importe quelle œuvre figée sur son support, immuable et rigide. L’art vivant, l’art des vivants, qui me fait croire un instant que moi aussi, je le suis… »

Stéphanie Rieu

Cartes postales, Stéphanie Rieu

Tel un lion repu

Un morceau de papier glacé rectangulaire mais un peu défraîchi. Une photo posée dessus à la manière d’un polaroïd. Ceinte de blanc fuselé et marges fines sur trois des côtés : gauche, haut, droite. Par-dessous, vertigineuse, une grande marge tombe. Abrupte. Un espace blanc à griffonner peut-être, si l’on a le goût du farfelu, plutôt que d’écrire derrière une adresse, quelques mots légers de vacances ou ceux plus définitifs d’une lettre de rupture. Au-dessus du vide, l’image entre dans un carré parfait. Il y a là trois fruits tavelés, d’un orange chaud, deux au premier plan posés tout contre un autre plus lisse, qui dépasse largement afin d’assurer leur assise. Aucune régularité dans leurs traits : des creux, des bosses, des rainures qui aboutissent toutes vers la queue desséchée, la brindille cassante qui, auparavant, les rattachait à l’arbre. Les deux fruits devant évoquent, l’un sur l’autre, une gueule de lion assoupi, apaisé et repu, qui câline sa proie.  Ce sont des coings peut-être ou du cédrat trop mûr, leur peau a l’air épaisse comme celle de vieux éléphants qui ne craindraient plus rien. Ils sont posés à même un lino gris figurant du marbre veiné de lignes noires et toutes enchevêtrées. Des trois fruits, un seul n’a pas de queue, quoi que. Comme ils n’apparaissent qu’à demi, peut-être que ce fruit-là dérobe à nos regards l’appendice jumeau de ses deux congénères.

©Cy Twombly, Lemons, Gaeta, 2005. Cliché Richard Cook.

Un trophée

Parfois, le mercredi, aux longues heures d’ennui, elle ouvrait un tiroir du long buffet massif. Sur la toile cirée surchargée de motifs, elle déversait le contenu. Des photos, pêle-mêle, qui s’agglutinaient et ne demandaient qu’à être découvertes. Ma grand-mère en saisissait une poignée au hasard et commentait des gens et des lieux poussiéreux tout de noir et de blanc. Ça et là quelques images tronquées, méthodiquement découpées, des têtes scrupuleusement déchiquetées au doigt, toujours les mêmes, annihilées, effacées. Sa belle-mère ne l’aimait pas. Elle le faisait savoir. Je ne me demandais pas pourquoi elle conservait tant de preuves de cette haine tenace. Je me souviens de cette image au milieu du fatras. Un homme fier, avec ses compagnons. Un petit homme aux yeux clairs et perçants, chapeau colonial, culottes courtes et chemisette à galons militaires, gros godillots et chaussettes sans pli. Un sourire éclatant. Dans sa main droite, un long fusil. La gauche est posée sur sa hanche. Ses amis le regardent, ils sont tous plein de joie, de fougue et de vie.  « Celui qui tient le fusil, c’est ton arrière-grand-père. », me disait ma grand-mère. Son pied gauche est posé sur la tête d’un homme étendu devant lui. Il est noir peut-être, ou bien seulement basané. Sa tête est nue ou peut-être recouverte d’un chèche. Ce qui est sûr, c’est qu’il est mort. Je me souviens avoir compris qu’il s’agissait d’un tableau de chasse. Une scène victorieuse à la fin d’une longue et éprouvante traque. Je saisissais l’intention du cliché, qui célébrait une si belle prise. Longtemps, j’ai substitué à la vérité de ce pauvre corps sans vie, celle d’un lion sauvage, d’un léopard rapide ou d’un fauve indomptable.

Clichés d’autrefois d’Elie Plantier (1898-1995), photographe en Vallée Française- Retour de chasse, Lozère

Scènes de ménage

  • « Comment, ma chère, encore cette lubie loufoque ! Vous n’allez pas, j’espère, vous équiper de la sorte pour le dîner du Colonel ?
  • Mais enfin, Charles-Edmond, voilà le dernier cri ! Tout Paris raffole de mes colifichets, il n’y a donc que vous pour penser que je suis ridicule ? Remettez-vous mon brave, mettez-vous à la page ! Les franges sur mon front sont du plus bel effet.
  • Mais êtes-vous bien sûre de passer par la porte avec ce long tuyau qui part de votre nuque ?
  • Cessez d’être grossier et allez donc ouvrir, on sonne, sans doute la calèche qui va nous emporter.
  • Espérons qu’elle soit assez haute ou nous n’irons pas loin ! … Qui est-ce ?
  • Monsieur, c’est l’équarisseur. On m’a ordonné de porter devant votre demeure, de quoi faire un manteau.
  • Et bien entrez, entrez, Madame a sûrement commandé au fourreur quelque vison d’Afrique hors de prix mais tellement plus sophistiqué !
  • C’est que, Monsieur, je n’ose ! Ma charge est bien trop lourde et souillerait sans doute vos beaux tapis persans.
  • Qu’est-ce encore que cette folie ? (ouvrant la porte en grand) : Ah ! quelle est donc cette horreur ? Odette, venez voir ! Et vous, restez dehors ! On n’a pas idée de venir chez les gens muni de tels cadavres ! 
  • Que se passe-t-il Charles-Edmond ? Vous allez finir par nous mettre en retard ! Et bien quoi, payez donc le monsieur pour la course ! (à l’autre) : Grand merci, mon brave, posez donc ça sur les dalles, je m’en soucierai lorsque nous serons de retour de cet affreux dîner.
  • Est-ce que vous allez m’expliquer ce que font ces dépouilles dans notre salon ? Avez-vous perdu la raison ? 
  • Ce que vous pouvez être rabat-joie, tout de même. Vous voyez bien ce que c’est, non ?
  • Des cochons morts, si je ne m’abuse ! Excusez-moi, mais je ne comprends toujours pas pour quelle raison vous demandez à des écorcheurs de venir déverser de la viande faisandée sur mon marbre d’Italie ! Je suis désolé de ne pas partager votre enthousiasme mais je vous rappelle que c’est précisément ce soir que le Colonel doit me promouvoir au rang de chef cuisinier du mess des Officiers de Réserve du 4ème régiment des Spahis marocains et qu’il nous attend dans moins de dix minutes ! Je n’ai donc pas le temps, si c’était votre intention, de tanner des peaux de sanglier pour que vous puissiez agrémenter votre tenue déjà, si je peux m’exprimer ainsi, largement assez originale pour une occasion somme toute plutôt banale…
  • Oh, la, la ! Vous et vos spaghettis !
  • SPAHIS ! Je ne vous permets pas d’insulter ce corps valeureux !
  • Moins valeureux que le mien, qui supporte vos saillies grossières, pressée comme un citron par notre vie commune ! Que je suis donc malheureuse ! (à l’équarisseur qui sort à reculons) Emportez-moi, Monsieur, vers des cieux moins austères, vers l’aventure et le grand air, vers…
  • Mille pardons, m’dame, mais je ne vais que jusqu’à la Villette, un repas de travail avec des garçons bouchers, je doute que cela soit bien convenable…
  • (se roulant dans le sang des cochons qui coule sur le sol) : Et comme ça, c’est mieux ? Je vous en supplie, emmenez-moi ! Tout plutôt que cette vie vide de sens ! Moi, je voulais voyager, voir l’Afrique et ses grands fauves, goûter aux fruits exquis du péché exotique, je n’ai pas vécu ce que j’aurais dû coincée avec ce soldat de pacotille, ce gardien de la paix, tout juste bon à verbaliser des piétineurs de pelouse au Square !
  • Enfin Odette, vous n’êtes pas juste ! (murmurant soudain) Vous savez bien que ma blessure…
  • Votre blessure, ah, parlons-en de votre blessure ! Cet appendice jauni qui pendouille et dont dépend ma vie entière, qui flotte entre nous et suspend tout  plaisir. J’en ai assez de votre blessure, une amputation eût mieux valu !
  • Odette, c’est trop ! Je ne supporterai pas une minute de plus que vous m’humiliassiez devant ce rustaud ! Vos chaleurs vous égarent ! Je prends la porte et me rendrai seul à ce dîner d’intronisation, ne vous en déplaise ! Adieu et reprenez vos esprits ! (il sort et claque la porte derrière lui)
  • Ah ! Mon chéri ! (se jetant dans les bras grands ouverts de l’équarisseur), enfin seuls, la soirée est à nous ! Nous l’avons encore bien eu ! Venez vite à moi ! Tout ce sang sur mon corps m’a échauffé l’esprit ! 
  • Tout doux, ma belle, tout doux ! J’ai la nuit pour vous dévorer, je compte bien partir repu de votre vaste demeure. Plus un mot, c’est moi qui commande, étendez-vous là, sur la fourrure encore palpitante de mes beaux sangliers que je vous contemple offerte…
  • Comme il vous plaira, Robert, je serai sage comme une image… Que diriez-vous, pour la prochaine fois, de vous grimer en  vieux ramoneur ? » 

Stéphanie Rieu

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Une image/Eclosion, par Stéphanie Rieu

Photo : Marlen Sauvage

Une image

Elle est plongée dans son livre.      Immobile.      Concentrée.       Partie ailleurs,            sur des rives que l’on connaît bien pour les avoir arpentées des milliers de fois au même âge.            Ses petits yeux noisette trépignent     et attrapent au vol toute la lumière.               Inconsciente qu’elle est du fait qu’on la regarde, elle n’est jamais plus belle        ni plus vivante      que dans ces instants suspendus,                   dans cet arrêt du temps qui court,            dans cet abandon,               quand elle laisse sa peau dériver pendant qu’elle est ailleurs            sur un fil inconnu et intime.           Inaccessible.             On la contemple en catimini,                   le moindre tressaillement pourrait lui mettre la puce à l’oreille et c’en serait fini de la grâce.          On fait bien attention de respirer petit,              on cache même l’éclat de nos yeux qui pourrait nous trahir et rompre son voyage.               Mais on n’en perd pas une miette,                    on l’aspire en entier dans notre amour de mère,        on lui vole l’image pour l’épingler,             joli papillon,              dans notre boîte à nous des souvenirs précieux.                   Comme par miracle, l’angoisse de la perdre fait pour l’instant silence.  

Eclosion

On marche vers le jardin d’un pas presque martial. C’est là qu’est le répit de l’époque inconnue qu’il nous faut traverser sans balise. On n’attend pas grand-chose de cette promenade imposée, geste sanitaire, collectif, rituel mécanique auquel il faut bien souscrire sous peine de devenir chèvre. On a d’immenses envies d’arpenter la nature, la nature réelle sans chemins tout tracés, une de ces envies qui n’émerge que lorsqu’il est évident qu’on sera privé de sa concrétisation immédiate. Le reste du temps, cela n’a aucune importance d’arpenter la forêt trop souvent. Aucune valeur si l’accès en est libre.  Alors on marche droit vers le jardin en pestant de ce minuscule imposé et encore bien content d’en avoir un, de jardin ! On pense à tous les autres qui n’ont pas cette chance et nos pas se rétrécissent d’autant, par compassion, on essaie de ne pas être trop joyeux, de ne pas regarder ni sentir outre mesure l’émergence de ce printemps insolent qui nous pète à la gueule. Garder la mine triste en inspectant les lieux, faire le tour des arbres, des bourgeons et des fleurs, admirer par en-dessous les asperges qui pointent virilement sans se soucier de l’atmosphère générale. Et progressivement s’ouvrir au souffle de l’air qui balaie nos cheveux, à cette senteur qui monte de la terre chaude, entendre les pépiements étonnés des oiseaux, gratter un peu pour dégager les fragiles pousses de houblon que le soleil titille, finir affalée dans une herbe odorante au milieu des jachères prometteuses, glaner ça et là un peu de pissenlit, d’oseille et de doucette et avec trois fois rien pouvoir faire bombance. Se laisser traverser d’une fugace lumière. Se dire que rien n’est perdu.

Stéphanie Rieu

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Petits bonheurs (122)

Un autre monde ?

Et une fois que fut passée sur le monde la folie entière des hommes, tant et si bien qu’il ne resta plus que la peau, les tendons et la chair nue pour témoigner des jours d’avant, une fois que l’essentiel redevint le strict nécessaire et le strict nécessaire impossible à trouver, une fois que le silence se fit sur la nature brute retrouvée, il y en eut quelques-uns pour se dire que peut-être, il eut fallu s’y prendre autrement…

Texte et photos : Stéphanie Rieu et Fantine (sa fille de 7 ans…)

Image récurante, Stéphanie Rieu

Photo : Marlen Sauvage

Si j’avais un blog et que ce texte prenait la forme d’une chronique journalière, j’aurais pu l’intituler :
« Journal d’une con pas trop fine », ou alors : « J’ai testé pour vous ! ». C’eût été l’occasion délicieuse de me livrer à maintes expériences et de vous en faire partager la primeur. Hélas, trois fois hélas, ce texte n’est qu’un texte. Dommage. Encore une belle idée qui fera long feu. Malgré ce manque de ténacité qui m’empêche de me tenir à la discipline rigoureuse et quotidienne qu’implique la tenue d’un journal, vous me savez plutôt versée dans l’autobiographie et c’est pourquoi, je me décide à vous faire part de l’expérience édifiante que je viens de vivre. Car, effectivement, mes amies, j’ai testé pour vous le fameux gommage au marc de café et huile de noix de coco dont une de mes proches m’avait un jour confié la recette dans le creux de l’oreille. Voilà déjà plusieurs jours que je mettais religieusement de côté la poudre noire de nos petits déjeuners. En cette période de confinement, c’est l’occasion de s’essayer à réaliser des choses que l’on n’aurait jamais osé faire en temps normal. L’occasion que se rappelle à nous, les femmes, notre essence profonde, l’occasion de prendre soin de nous d’une autre manière. L’occasion aussi de rappeler au cercle des intimes que nous ne sommes pas simplement cette personne qu’on appelle maman à tout bout de champ ou chérie, où t’as rangé  mes lunettes, j’arrive plus à remettre la main dessus. Un moment rien qu’à soi qu’il faut négocier dur. Mais là, c’était vendredi soir, il avait fait un temps magnifique toute la journée et j’ai annoncé solennellement à la cantonade : « Ce soir, je fais mon gommage ! ». J’ai fait fi des réflexions vexées de ma fille qui m’a aussitôt hurlé : « Ouais, c’est ça, tu vas faire ta belle et pourquoi j’ai JAMAIS le droit d’être une femme, moi ? » et j’ai vivement claqué la porte de la salle de bains au nez de mon conjoint qui essayait par tous les moyens de ne pas rater l’instant où mon corps serait oint de particules de café odorantes et qui me criait à travers la porte : « Combien de temps, t’as dit pour faire cuire les asperges, déjà, je me rappelle plus, dis, c’est combien déjà  ??? ». 

Enfin seule, je me suis livré à la petite préparation simple qui consiste à faire fondre au bain-marie l’huile de noix de coco et à y incorporer délicatement le marc de café. Une fois n’est pas coutume, j’ai décidé de m’installer dans la baignoire plutôt que sous la douche afin de profiter plus voluptueusement de cette sensation inédite et tellement vantée par mon amie. Après m’être scrupuleusement récurée en suivant bien les recommandations du ministre de la Santé, mon autorisation posée sur le rebord en faïence, j’ai délicatement  pioché une petite pincée du mélange que j’ai appliquée sur ma peau en effectuant de petits mouvements circulaires du poignet, guettant l’extase qui ne manquerait pas de m’emporter subitement dans un volcan odorant de fragrances subtiles. En réalité, ma peau a commencé à me démanger furieusement, les petits grains de café agissant comme le côté vert de l’éponge qui nous sert à gratter les gamelles. J’ai quand même persévéré, me rappelant ce que ma mère n’avait cessé de me seriner durant toute mon enfance et que jamais, au grand jamais, je ne m’aventurerai à répéter à ma fille, à savoir «  Faut souffrir, pour être belle ! ». Puis je me suis dit que la baignoire allait être coton à ravoir avec tout ce gras et ce café même si comme me le répétait mon conjoint à travers la porte d’un ton encourageant : « Il paraît que le marc de café, c’est super pour déboucher la tuyauterie ! ». Ce à quoi je me suis abstenue de rétorquer pour ne pas gâcher ce pur moment de détente, que jusqu’à preuve du contraire, l’écoulement de la baignoire n’était pas encore bouché. Il a fini par redescendre pour surveiller la cuisson des asperges pendant que je m’échinais à rincer mon corps à grand renfort d’eau bouillante que je voyais glisser en jolies perles mordorées sur tout ce gras de coco sans réussir à l’emporter. Et c’est là qu’est arrivée cette image récurrente, objet de ce texte et de la proposition d’écriture de mardi dernier. Cette image qui me fuyait jusque là, à tel point que je m’étais presque résignée à ne rien écrire pour cette fois. C’est étrange, l’écriture, comme ça vient toujours vous chercher dans les moments où on ne l’attend plus ! Alors que je me décidai à me mettre debout pour essayer d’optimiser l’écoulement du café et du gras vers le sol, je me suis rendue compte que mes pieds n’adhéraient pas très bien sur le revêtement de la baignoire et là, toutes sortes d’images m’ont traversé l’esprit. Je me suis vue glissant et me cassant une jambe alors que le week-end avait si bien commencé. C’est toujours quand je décide de me détendre que les catastrophes arrivent. J’ai essayé précautionneusement de poser mon pied mais rien à faire, l’imminence des dégâts continuait de tourner en boucle dans ma tête avec de plus en plus de détails et de précisions : j’allais rester coincée des heures dans cette baignoire, ma jambe formant un angle bizarre et pas du tout seyant, à hurler pour qu’on vienne me secourir mais personne ne m’entendrait bien sûr, pourquoi avait-il fallu que l’on achète une maison aussi grande, d’abord ? En bas, ils devaient être en train de s’activer aux menus besognes des débuts de soirées et il allait s’écouler pas mal de temps avant qu’on ne remarque mon absence… plus j’essayais d’inciter mon pied à rester stable et plus je voyais la quasi-impossibilité de réussir la manœuvre sans heurts. Alors sont revenues toutes ces images qui m’assaillent à tout instant, tous les possibles drames qui s’imaginent dans un coin de mon esprit en continu, même dans la placidité d’un quotidien banal, toute cette fabrique de peur qui tourne en boucle en temps normal sans la moindre raison. Je me suis précipitée hors de la salle de bains pour m’atteler à l’écriture puisque l’heure était venue. C’est ainsi que ce texte est né. Quant au reste, le résultat de mon gommage, quelques petits conseils avisés : s’il vous prend l’envie d’essayer, campez-vous bien les deux pieds dans la douche : ce n’est guère le moment de se casser le col du fémur. Et puis si vous voulez un conseil : n’essayez pas. On m’avait dit que je serai toute douce et bien je suis juste grasse. Mes doigts glissent dangereusement sur le clavier et j’espère que je ne vais pas passer le dîner à tenter de récupérer mes couverts sous la table, ce qui risque de nuire à la bonne ambiance de ce début de soirée. J’espère aussi que tout ce marc de café ne va pas m’empêcher de dormir moi qui suis si sensible à toute sollicitation de mes nerfs. Car dans ce cas, c’est certain, les images ne manqueront pas de revenir m’assaillir. Je dégage en outre, une odeur de noix de coco qui n’est pas sans me rappeler les petits sapins caoutchouteux que mon père laissait pendre au rétroviseur intérieur de la voiture quand j’étais petite, rehaussée d’une touche légère de vieux percolateur qu’on aurait oublié au fond d’une brasserie parisienne désaffectée. Je sens la migraine qui monte. Il est temps que je retourne dans le monde des vivants. 

Stéphanie Rieu

La proposition consistait à puiser parmi le flot de plaisirs minuscules (sur le mode de La première gorgée de bière, de Philippe Delerm) que l’on avait forcément découverts durant cette période de confinement et d’écrire avec légèreté un de ces petits riens qui éclairent la vie…

Photo : MS « Le marc, à dessein… »

Petite foule, Stéphanie Rieu

©Marlen Sauvage – Grattegals, St-Laurent-de-Trèves

Ils attendent. Dans le silence opaque, ils attendent. La pluie qui tombe en gouttes fines et acérée lacère les visages tendus. La porte du commissariat est close, les pavés gris glissants sous leurs semelles qui se balancent au rythme des ankyloses. Au centre, un homme. Mal rasé, buriné. Des yeux injectés de sang sortent de son visage émacié. Ses mains tremblent. Il allume une cigarette. Près de lui, une femme frêle aux cernes noires et aux yeux délavés. Dans la poussette entre les deux, une gamine dort les poings serrés. Sur le boulevard, on entend le ronflement continu d’une circulation aveugle. Quelques pigeons faméliques se jettent sur des miettes illusoires. Loin quelque part, la cloche sombre de l’écrasante cathédrale sonne deux coups définitifs. Dans un soupir, la petite foule lève la tête puis la rabaisse. Des mains se tendent vers le couple figé puis s’en retournent se coller à des jambes de pantalons trempés, au tissu spongieux d’imperméables inutiles. Lentement, la porte du poste de police pivote et la petite foule se resserre sur la passerelle étroite et branlante qui relie le trottoir à l’entrée. L’homme vient d’inhaler la dernière bouffée de fumée, elle lui ressort par les narines, nuage sans forme aussitôt dispersé – il faut qu’ils y aillent ensemble chuchote-t-on, mais non un après l’autre c’est plus sûr ils ne peuvent pas en embarquer un tout seul ils n’ont pas le droit de séparer les familles c’est illégal et qu’est-ce qu’on fait s’ils les arrêtent on n’est pas assez nombreux c’est toi qui vas avec lui moi j’irai avec elle s’ils les retiennent on se couche par terre on appelle les journalistes on fait du bruit c’est l’heure faut qu’ils y aillent sinon ce sera pire – la foule se fend et l’homme s’avance, un autre le suit de près, rempart lourd et massif. Ils poussent la porte et s’engouffrent. L’obscurité des lieux leur mange le regard. Derrière le guichet, le policier de service glisse le registre vers eux. Sa matraque est posée à côté. Les yeux de l’homme glissent du livre à l’arme et puis de l’arme au livre – vous signez là nom prénom la date et l’heure – les yeux de l’homme encore qui se relèvent vers celui-là qui l’accompagne et hésitent – on va pas y passer la nuit y’en a encore beaucoup comme ça dehors ? Peuvent pas venir tous ensemble, non ? – lentement, l’homme saisit le stylo, griffonne quelques signes maladroits. Le policier plante ses yeux dans ceux de l’homme qui vacille, à reculons quitte l’endroit, cherche à tâtons la poignée dans son dos, l’abaisse brusquement et sort en trébuchant.

[Atelier en Cévennes, les textes (2)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

En amont de l’histoire. Stéphanie Rieu

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Sur le grand panneau peinturluré à l’entrée du village, on voit une péniche paisible, le canal vert et immobile, des platanes plus que centenaires, immuables et dignes encadrent joliment l’image qu’on croirait presque d’Epinal. « Un village aux portes de Toulouse » clame gentiment le slogan en lettres déliées. Sur le mur d’un salon quelconque et sans caractère, vignette anecdotique crachée par la télé, l’extraordinaire énergie libératrice d’un peuple qui fracasse et escalade les gravats du mur passe presque inaperçue dans le brouhaha des routines. Des mains se tendent et se rejoignent pendant que sur la grosse scène, tout au fond, des chanteurs, des musiciens accompagnent en hurlant à la lune, le mouvement de la foule. Nous sommes en 1989 et le mur de Berlin vient de tomber. A la campagne, on a beau célébrer le bicentenaire de la Révolution, planter des forêts en forme de dates devant toutes les écoles, au sein des familles, ça ronronne pas mal, ça suit son petit bonhomme de chemin, ça se consume en consommant doucement, le choc pétrolier est passé par-dessus les belles envolées et a mazouté les rêves sans aucun scrupules. Où placer alors ces frissons qui nous gagnent en voyant le mur qui s’écroule ? Comment dire la joie qui nous emporte à l’idée, peut-être bien naïve, que la décision de réunir est venue de vrais gens et pas d’un capital qui rampe et avance vers nous lentement ? Comment faire face à cette époque qui absorbe la contestation pour la rendre neutre et placide, qui autorise la parole pour qu’elle ne change surtout plus rien ? Comment inscrire dans ce lieu si paisible et si débonnaire la force des convictions qui battent en nous et ne demandent qu’à jaillir ? A voir le grand mur qui tombe, on ferait bien tomber les nôtres si seulement on en avait une vision claire. L’ambassadeur du Burundi parade dans la région, et c’est un événement. Il organise des conférences dans les collèges de la circonscription. Personne, dans le monde des professeurs, ne soulève d’objections au fait qu’il est membre d’une dictature. Les parents pensent qu’on en fait toujours trop, on ferait mieux d’écouter en classe. Les plus jeunes ont le droit d’assister au spectacle de sa grandeur, ils pourront poser des questions à la fin du discours. Pas les grands. Alors, on proteste dans les couloirs. Rien à faire, question de planning, d’occupation de salles, rien à voir avec nous. On s’arrange pour faire passer aux petits frères et aux petites sœurs,  des morceaux de papier farcis de questions importunes griffonnées à la hâte dans un semblant d’AG et on écoute derrière la porte, on est prêts à en découdre, on attend sa réaction. Silence. « Touche pas à mon pote ! », clame la main jaune sur nos blousons. Mais aucun de nous ne sait qu’une grande marche populaire est en route vers Paris pour dénoncer le racisme. On est en campagne c’est encore Waterloo,  le bruit est loin, le Liban encore plus, les adultes sereins au milieu de ces mots qui servent à endormir et à vendre de la paix sociale au rabais. Le système s’empare sans vergogne des fulgurances et des sursauts et leur tamponne un code-barres dans le dos. Au suivant ! C’est la chute du mur, c’est la fin du politique. La machine est en route et tout devient marchand, culturel et sans échelle de valeur. Alors, nous, les oisillons trop crédules, on hurle de rire en bande organisée pour se blottir en pleurant juste après dans les bras des icônes d’antan, récupérées dans les poubelles de nos aînés, Che Guevara, Bob Marley, Ferré, des cœurs purs et étincelants de vigueur, loin des adultes en sommeil qui laissent vendre aux plus offrants les cendres de leurs rêves en se félicitant mutuellement d’avoir gagné la guerre et vu Mai 68.  Qu’il y aurait-il encore à vivre après ça ?

Texte : Stéphanie Rieu
Photo : Moerschy, 2014 – CC0 Creative Commons

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

En amont de l’histoire. Chute et fin…

par Stéphanie Rieu

Sur le grand panneau peinturluré à l’entrée du village, on voit une péniche paisible, le canal vert et immobile, des platanes plus que centenaires, immuables et dignes encadrent joliment l’image qu’on croirait presque d’Epinal. « Un village aux portes de Toulouse » clame gentiment le slogan en lettres déliées. Sur le mur d’un salon quelconque et sans caractère, vignette anecdotique crachée par la télé, l’extraordinaire énergie libératrice d’un peuple qui fracasse et escalade les gravats du mur passe presque inaperçue dans le brouhaha des routines. Des mains se tendent et se rejoignent pendant que sur la grosse scène, tout au fond, des chanteurs, des musiciens accompagnent en hurlant à la lune, le mouvement de la foule. Nous sommes en 1989 et le mur de Berlin vient de tomber. A la campagne, on a beau célébrer le bicentenaire de la Révolution, planter des forêts en forme de dates devant toutes les écoles, au sein des familles, ça ronronne pas mal, ça suit son petit bonhomme de chemin, ça se consume en consommant doucement, le choc pétrolier est passé par-dessus les belles envolées et a mazouté les rêves sans aucun scrupules. Où placer alors ces frissons qui nous gagnent en voyant le mur qui s’écroule ? Comment dire la joie qui nous emporte à l’idée, peut-être bien naïve,

et pas d’un capital qui rampe et avance vers nous lentement ? Comment faire face à cette époque qui absorbe la contestation pour la rendre neutre et placide, qui autorise la parole pour qu’elle ne change surtout plus rien ? Comment inscrire dans ce lieu si paisible et si débonnaire la force des convictions qui battent en nous et ne demandent qu’à jaillir ? A voir le grand mur qui tombe, on ferait bien tomber les nôtres si seulement on en avait une vision claire. L’ambassadeur du Burundi parade dans la région, et c’est un événement. Il organise des conférences dans les collèges de la circonscription. Personne, dans le monde des professeurs, ne soulève d’objections au fait qu’il est membre d’une dictature. Les parents pensent qu’on en fait toujours trop, on ferait mieux d’écouter en classe. Les plus jeunes ont le droit d’assister au spectacle de sa grandeur, ils pourront poser des questions à la fin du discours. Pas les grands. Alors, on proteste dans les couloirs. Rien à faire, question de planning, d’occupation de salles, rien à voir avec nous. On s’arrange pour faire passer aux petits frères et aux petites sœurs,  des morceaux de papier farcis de questions importunes griffonnées à la hâte dans un semblant d’AG et on écoute derrière la porte, on est prêts à en découdre, on attend sa réaction. Silence. « Touche pas à mon pote ! », clame la main jaune sur nos blousons. Mais aucun de nous ne sait qu’une grande marche populaire est en route vers Paris pour dénoncer le racisme. On est en campagne c’est encore Waterloo,  le bruit est loin, le Liban encore plus, les adultes sereins au milieu de ces mots qui servent à endormir et à vendre de la paix sociale au rabais. Le système s’empare sans vergogne des fulgurances et des sursauts et leur tamponne un code-barres dans le dos. Au suivant ! C’est la chute du mur, c’est la fin du politique. La machine est en route et tout devient marchand, culturel et sans échelle de valeur. Alors, nous, les oisillons trop crédules, on hurle de rire en bande organisée pour se blottir en pleurant juste après dans les bras des icônes d’antan, récupérées dans les poubelles de nos aînés, Che Guevara, Bob Marley, Ferré, des cœurs purs et étincelants de vigueur, loin des adultes en sommeil qui laissent vendre aux plus offrants les cendres de leurs rêves en se félicitant mutuellement d’avoir gagné la guerre et vu Mai 68.  Qu’il y aurait-il encore à vivre après ça ?

Texte : Stéphanie Rieu

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage