Carnet des jours (51)

© Marlen Sauvage 2016

Novembre 2021
Semaine 1
Dans les limbes il fuit/le haïku imaginé –/Pris par le sommeil, c’était un de mes « haïku du jour », il y a 5 ans. J’ai délaissé cette écriture pour tanka et goyoshi, sans parvenir jamais à exprimer l’essentiel avec sensibilité. Je relis Sei Shônagon depuis 1999…
C’est une suite de questions que je me pose durant la balade dans les vignes ce matin de dimanche. Jusqu’où parler de soi, de l’autre, dans un journal extime… Si pour moi la vie se tient, autre, dans les mots, et si j’ai vite fait de la lire telle une scène de fiction, je réalise qu’il en va tout autrement pour celles et ceux que je mentionne. Mes carnets, aide-mémoire au départ, sont devenus un prétexte à écrire, à réécrire la vie sans doute, puisque je laisse parfois le temps passer avant de me remémorer mes journées. Je garde le souvenir d’instants fugaces, d’émotions, de pincements, de frictions, que je note brièvement, et que je revisite parfois des jours plus tard… Qu’en est-il alors de ma mémoire du moment ? Qui suis-je quand j’écris ? Plus la même que celle qui a vécu ce que je raconte. Et ici, je lis Thomas Vinau qui me rassure…  https://www.cairn.info/revue-tumultes-2011-1-page-35.htm « Écrire reviendrait à rêver dans tous les sens du terme ;  réorganiser sa mémoire et son rapport au réel, vivre sans les maîtriser des aventures imaginaires absurdes belles et effrayantes, divaguer… »


Préparatifs pour mon départ à La Réunion dans un mois. Si le ciel ne me tombe pas sur la tête d’ici là.
Plus que 4 h de décalage avec la Guyane. Suivi le protocole homéopathique après la 1ère injection, envoyé par Prèle.
Théâtre des 2 mondes, Vaison-la-Romaine. Partagée entre deux maisons. Balade à Grignan dans les bois, par grand vent glacial, et nous renonçons au pique-nique prévu.

© Marlen Sauvage 2021, Le Poët Celard, Drôme.

Semaine 2
Réunion d’organisation du festival Contes et Rencontres. Escapade dans le nord de la Drôme.
A Montélimar, dans le public pour écouter Les Gaillards d’avant et leur Flibuste, je suis bluffée par ce chœur d’hommes.
Ouverture du festival aux Pilles, sous chapiteau, avec Paule Latorre et sa jolie version contée du Secret de Peter Pan, suivie de Alberto Garcia Sanchez avec Elle et mon genre, un spectacle sur la condition féminine, qui nous renvoie à nos stéréotypes, nos préjugés, pour en démonter les ressorts… Et Virginie Komaniecki et son Rouge mémère, un conte bâti à partir de souvenirs d’enfance auprès d’une grand-mère ukrainienne : « ça lui collait de drôles de mots dans la bouche » (et je pense à Valère Novarina)… Un spectacle généreux et tendre.

Semaine 3
Toujours dans la préparation de mon voyage… L’impression de ne pas avancer. Et je dors mal par-dessus le marché.
Vin sur Vin, à Vinsobres, avec deux conteurs de petites histoires plus que de contes, un spectacle adapté au lieu et au public, semble-t-il. Dégustation de vin blanc et rouge, avant et… après. Mais c’est avant les verres de vin que j’ai chuté et cassé mon appareil photo… Repas avec les conteurs chez G. autour d’une belle tablée, paella et discussions enjouées.
Nous accueillons à l’appartement en fin de semaine une conteuse en occitan, Esther Lucada, dont le grand-père était conteur et écrivain occitan, et la maman, conteuse et enseignante itou de cette belle langue. Une rencontre…

© Marlen Sauvage 2021, Pepito Matéo, Festival Contes et Rencontres, à Nyons.

Semaine 4
Cervicobrachialgie qui ne me laisse aucun répit et c’est la nuit que je déguste. Deuxième injection du vaccin, et deux jours de maux de tête et fièvre. Je manque oublier l’anniversaire de Prèle…
Dernier spectacle pour moi, avec Pepito Matéo, toujours aussi génial, juste après une splendide expo de tableaux peints par un groupe de jeunes migrants, à Lyon. Une belle ambiance troublée par l’annonce de la chute de Maman et son accueil aux urgences…

Marlen Sauvage 2021 – Aliou, conteur guinéen de 18 ans, devant les tableaux relatant son conte, peints par lui et d’autres jeunes.

MS

Les beaux jours de Thomas Vinau

C’était à Carpentras pendant le festival de la poésie, le 20 mars pour être précise. Il crevait l’étal (léthal ?) chargé d’auteurs hyper connus, de livres bien plus grands que lui – mais j’aime ce qui est petit, et le poète – et aussi Le Castor Astral depuis longtemps, qui l’a édité. Et son titre !

c’est un beau jour pour ne pas mourir
365 poèmes sous la main

Je le bouquine chaque jour un peu, d’abord au hasard, puis page après page. Dedans, je fais des croix, des petits signes avec un crayon graphite acheté au musée Soulages. Pour moi ce sont des poèmes comme des pensées du jour qui font du bien et remettent l’esprit à l’endroit (le correcteur m’a proposé « l’espoir à l’endroit », c’est bien aussi.) J’aime ces poèmes qui partent du corps, de l’œil, de la sensation, du quotidien. Qui vous disent eh ! tout va bien, regarde autour de toi, des textes qui ne se la jouent pas, des mots pleins de tendresse.

Il y a des livres qui invitent à la vie, celui-ci en est un. J’ai sélectionné trois textes, au hasard…

La lumière n’a pas besoin de stylo

Le bruit de mes pas sur la neige
l’appel d’une buse
une goutte figée à la pointe d’un barbelé
les traces de chevreuil qui vont se perdre dans les bois
aujourd’hui le poème s’est écrit sans moi

C’est la dose qui fait le poison

des jours de peu
des mots de peu
des musiques simples
la lumière de chaque jour
anodine et merveilleuse
écrire plus serait écrire faux
composer
pauser
pourquoi vouloir plus
le rien
c’est tout ce qu’on a

Les petites joies

Calé
sur une chaise longue
dans le jardin bleu de la nuit
je me sens bien
assis dans l’ombre
à zyeuter la voie lactée
à penser aux gens que j’aime
en tirant sur ma clope
je cuve
les petites joies
de ma vie

Poèmes extraits de c’est un beau jour pour ne pas mourir 365 poèmes sous la main, Thomas Vinau, éditions Le Castor Astral, mars 2019




Le camp des autres

marlen-sauvage-pimpinella

« Dans chaque tableau il y a le nom commun de la plante, son nom latin, l’organe auquel il correspond et les applications possibles. Suivant la partie que tu utiliseras les effets seront différents, racine, sommités fleuries, graines, feuilles, écorces. Entrent ensuite en ligne de compte, le mode de conservation, la quantité et l’association, avec d’autres. Je peux t’apprendre à les reconnaître mais tu dois pouvoir t’en remettre aux livres. Aucun herboriste ne peut travailler sérieusement sans livre. La lanterne posée sur la table forme un halo tremblant qui s’effile et se tresse au fouet des flammes du feu. Le temps passe à peine, sur la pointe des pieds, dans la cabane orange comme un cœur d’abricot. La nuit donne un nouvel écho aux chants de la forêt. Les brames et les hululements prennent la matière que l’obscurité vole au jour, ils deviennent épais, solides, pointus. Les menaces changent de géographie. Les diurnes se tassent dans l’espoir de garder un peu de leur chaleur pendant que tout un nouveau monde se réveille pour faire grouiller la nuit. Ça attaque par en dessous. Ça grignote. Ça bondit et accule. Ça surgit. Le soir, Gaspard traverse un nouveau pays au grappin de sa bougie. Il tente d’escalader les lettres et les signes. Suit d’un doigt hésitant des arabesques noires qui soudain prennent vie en dévoilant un sens. Ça l’ennuie et le fatigue. Il ne pense pas parvenir de l’autre côté mais il pressent le pouvoir que ce savoir suppose, il devine également la dimension sacrée qu’il revêt pour Jean-le-blanc alors il s’accroche. C’est pas plus dur que de curer le sol d’une écurie. Parfois lui prend l’envie de planter son poinçon et d’éventrer les livres. Tout est laborieux ici, mais tout semble tenir, droit et costaud, alors il persiste. Mais tout de même, pour une plante, une lettre, un mot, le temps que cela prend, la lutte contre soi que cela représente, de se confectionner quelque chose à savoir. »

Thomas Vinau, Le camp des autres, @ Alma éditeur, Paris 2017.

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