Construire une ville… Se déplacer

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Sous la masse de nuages accrochés à l’épaule du Zaghouan, rouler à vive allure, défiant les radars, s’obstiner à rattraper l’horizon éclairci des montagnes de Grombalia, se soumettre au long défilé d’étendues arides, territoire rocailleux, sans vie sauf une ferme égarée ici, enclose dans un rectangle de grillage, surprendre quelques moutons épars, des eucalyptus asthmatiques, des palmiers amorphes, des figuiers de barbarie difformes, un amas de pneus autour d’un monticule de terre plastifiée, rouler à travers tout ce qui prépare la ville lointaine encore, terre et ciel cousus, une mosquée crevant l’azur complanté d’oliviers, derrière le rail de sécurité deviner la laine sale des moutons, plus loin sous le pont le regard las du berger ; rouler, entrevoir deux ou trois maisons au toit plat dans la végétation essoufflée, quelques arbres plus hauts soudain, échappant à l’horizontalité du paysage ; un panneau à vendre ou à louer sur un immeuble en construction, de béton gris, et une villa aux tuiles romanes, à la tour coquette, le début de la ville ?, des hangars de tôle, des cubes de terre, de briques rouges, de parpaings que griffent des doigts de ferraille ; des portails forgés devant des propriétés invisibles ; la ville qui se cache derrière les dunes et les cactus géants, les lauriers roses et blancs mourant sous les effluves de gas oïl ; puis dans le regard, offerte comme au creux d’une main, dans une uniformité de couleurs pâles, des bâtiments dressés, un puzzle blanc qui vire au jaune, qui ne dit rien encore des rues des avenues des mausolées des allées des briques encore des immeubles non finis, des poteaux électriques, des stades, des haies de cyprès ; juste une image ramassée comme crayonnée d’une ville sur l’éther ; avant d’atteindre la bretelle de sortie, au bas-côté jonché de gravats, de pneus déchirés, avant le pont sur l’autoroute, une salle des fêtes, la ville étendue qui occupe tout l’horizon, régurgite ses fumées par deux cheminées longilignes, parle de vivre serein sur ses panneaux en guise de bienvenue ; et la photo qui se désosse, les espaces qui s’installent entre les bâtiments, les rues qui séparent, rassemblent, distribuent ; les paraboles qui tamponnent les façades ; les places qui s’ouvrent, les trottoirs qui se creusent, s’effondrent, les boutiques qui s’étalent au-dehors, les drapeaux rouge et blanc qui flottent sur leurs mâts ; les moutons parqués sous des bâches, un jeune garçon nonchalamment audacieux qui se jette dans le trafic intense, inconscient ou suicidaire, ou confiant… 

Texte photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Carnet de voyage (Sud tunisien 1)

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27 décembre 2017 – 4 janvier 2018
Le désert m’appelle, j’y serai bientôt. Pas de Facebook, pas de connexion, mais un fil tendu entre nous, et qui passe par les yeux… Je regarderai intensément, me dis-je.
Attente longue à l’aéroport de Tunis du groupe d’Italiens qui participent au voyage, A. est avec Sabrina pendant que je repose mon genou. Près d’une heure trente plus tard, les voici… deux ou trois m’abordent… en français… Mais bientôt je me retrouve avec S. et je me lance dans cette belle langue si peu parlée ces dernières années !
Soirée-repas et conférences à Sfax, chez un professeur de littérature française qui a ouvert un centre culturel dans sa maison. Club de lecture pour enfants, rencontres avec des étudiants de l’Afrique subsaharienne, événements divers… La bibliothèque est immense, son propriétaire veut la déplacer à la fac pour ouvrir ici un atelier d’art. Il nous raconte l’histoire de son père, dissident, partisan du Destour, anti-Bourguiba, que l’on a tenté en ce temps d’assassiner deux fois. Moment d’émotion quand il ouvre le cahier rouge où sont notés – pour chaque prénom donné à ses frères et sœurs – une prière et l’explication du nom de chacun…

Suivent deux interventions, l’une d’un étudiant prof de français en lycée qui préside une association culturelle éducative « qui concerne toutes les générations », puis un prof de génie mécanique qui en 2012, a créé un « rassemblement de têtes pour être utiles à la révolution »: la Ligue de La Défense de la Révolution… Ils développent des projets dans la région de l’Ayn, avec l’aide du PNUD, travaillent à la vulgarisation de la constitution tunisienne, s’engagent dans l’éducation durable et environnementale, et depuis 2014, tentent de prévenir radicalisation et migration en aidant les jeunes d’une région caractérisée par la violence et la délinquance, à se former à des métiers de bouche ou de service. Petit tour dans la bibliothèque. Nous faisons la connaissance de Raouf Karray, illustrateur-graphiste, ami du maître de maison, dont nous admirons quelques albums.

marlen-sauvage-raouf-karrayExtrait de l’album « Grandir » de Raouf Karray et Abderrazak Kammoun

La soirée se termine dans la danse et les chants aux sonorités langoureuses et enjouées, avec un groupe de musiciens. L’occasion de rire ensemble, de regards complices, d’écharpes échangées à s’enrouler autour des hanches, de youyous intempestifs… Et nous regagnons notre hôtel vers minuit… qui se trouve être le premier hôtel où j’ai dormi lors de mon tout premier séjour en Tunisie.

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28 décembre
Petit-déjeuner et départ quelque peu retardé… Nous attendons sous le soleil de Sfax dans une atmosphère déjà laborieuse. Ici, dans la deuxième ville tunisienne, poumon économique du pays, la circulation est pire encore que dans la capitale. Je donne un coup de main à Sabrina pour nettoyer les vitres arrière des minibus tandis quelle pose les affiches du prochain festival international du Sahara qui se tiendra à Douz du 28 au 31. Finalement nous démarrons avec 25 minutes de retard sur l’horaire prévu (une broutille au regard de nos « quarts d’heure » locaux) dans la musique de Cheb Mami. Direction l’oasis de Netfta, près de la frontière algérienne, au nord du Chott el Jerid, à la limite du Grand Sahara. Nous allons traverser le pays d’est en ouest en passant par Gafsa…

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Le Grand Sahara, frontière naturelle entre Afrique noire et Maghreb, pays des hommes bleus. Ici ce sont les hommes qui couvrent leur visage… « Les « Amazir » [et non les Berbères – barbares – nom donné par les Romains] sont un peuple sédentaire qui vit sur la côte nord de l’Afrique du nord, au contraire des Touaregs qui sont nomades. » Pour notre plus grand bonheur, A. déroule un pan de l’histoire du pays (2 Italiens nous ont rejoints), les mains sur le volant, tentant de rattraper les trois minibus devant nous. Nous apprenons tout de la cité de Tyr, de la fondation de Carthage, de la technique des Carthaginois pour protéger les navires, du conflit entre Carthage et Rome, des guerres puniques, de l’histoire d’Enée et de Didon… Pour A., Alyssa-Didon, préfigure la femme tunisienne, son intelligence et son charme enjôleur. Nous apprenons ainsi (moi en tout cas) que Carthage fut une république dotée de la première constitution écrite de l’Antiquité.

marlen-sauvage-route-de-NeftaSur la route de Gafsa

marlen-sauvage-olives-NeftaSur la route de Gafsa – Vendeurs d’olives

marlen-sauvage-petrole-NeftaSur la route de Gafsa – Barils de pétrole, à vendre !

Trafic entre Libye, Tunisie, Algérie… 40 % de l’économie est due au marché noir à travers le pays…

Le paysage change. Carrières de gypse (gesso) et phosphates, moins de vert, davantage de minéral. Depuis notre arrêt dans un village, nous arborons sur le pare-brise de la voiture l’affiche du festival, histoire d’être reconnus comme faisant partie du convoi. (Nous apprendrons plus tard que notre trajet a été remis aux autorités policières du pays.) Sur le bord de la route, des oliveraies dans la terre ocre. Des silhouettes voilées manipulent des filets verts… Des carrioles tirées par des ânes sillonnent la grand-route. Les troupeaux de moutons pâturent ici et là. Les figues de barbarie ponctuent le paysage, arête verte et rouge qui nous sépare de l’étendue aride.

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Arrêt technique au milieu de dattiers. Partage de gâteaux locaux. Photos. Sourires. Je ne connais pas encore tout le monde, mais je tente de mémoriser quelques visages et prénoms.

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Sur les coups de 13 h, nous arrivons en vue de bâtisses pour la visite d’un atelier de tissage, de fabrique de tapis (mergum, spécialité de Gafsa, mais aussi de kilim) dont Sabrina nous raconte l’histoire et les techniques, ainsi que les symboles. C’est là que nous déjeunerons.

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marlen-sauvage-borghoulBorghoul, au menu… Le plat s’appelle « berkoukich »

28 décembre (suite)
Après le repas, nous filons dans un quartier de Gafsa, aux poubelles à ciel ouvert, parmi des bâtiments de brique rouge pour la plupart en construction… Destination : un atelier de tissage de haute-lisse où travaillent exclusivement des femmes. Le lieu est minuscule, caché derrière une porte quelconque. Un grand tapis de 2 m sur 3 m coûte 750 dinars… à diviser par 3… pour obtenir le prix en euros. Quelques Italiens se laissent tenter.

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La végétation se raréfie. Petits buissons ras et au loin des djébels traversés par de grands sillons. Un arbre ici ou là, rare, sur le bord de la route. Un ciel immense et chaud encore à 16h30. Metloui, dans le bassin minier, bordé d’arbres chétifs et nombreux, d’eucalyptus poussiéreux… les échoppes se succèdent, les garages, les cafés où seuls boivent et discutent des hommes autour d’un verre de thé, des mobylettes traversent la route en dépit de tout code de la route, un grand resto Hôtel Helja, un homme et sa carriole tirée par un âne marron, un vendeur de merguez sur la rue principale, un pick-up plein d’oranges et de pommes de terre, un vendeur de deux-roues, une station Agil et la rue principale qui s’étend encore alors que nous rattrapons notre guide qui roule comme un fou depuis ce matin.

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Les montagnes sont de phosphate… découvert par les Français, me rappellent A. Là, plus de végétation, mais un paysage couleur de sable et le soleil qui se couche et réchauffe les ocres jaune, renforçant la vision d’un désert déjà.
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A Sabaa Abar, photo du soleil !

Nos guides ont prévu Nefta au programme du jour et nous repartons dare-dare dans cette direction. Mais alors que la nuit tombe, nous tombons nous-mêmes dans un embouteillage causé par un mariage !

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Sabrina descend de voiture, discute avec celle que je crois être la mère de la mariée, et nous nous retrouvons happés par la foule une fois descendus de nos véhicules respectifs, une trentaine de touristes au milieu de dizaines de Tunisiens qui dansent, font péter les fusils en pleine rue, chantent et nous sourient.

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Tout cela se termine dans une maison (pour les femmes au moins), assises par terre sur des coussins, entourées de jeunes femmes qui nous peignent des motifs au henné dans le creux des mains. Deux jeunes filles, deux sœurs, sont à mes genoux, se présentent, nous échangeons nos numéros de téléphone (elles aiment parler français, nous nous téléphonerons une ou deux fois dans les jours qui suivent), et elles m’entraînent ensuite sur le lieu du repas où l’une d’entre elles me glisse dans la bouche un morceau d’omelette épaisse et moelleuse ! Mais il faut repartir et tout le monde s’engouffre de nouveau dans les minibus pour atteindre notre hôtel du soir que nous atteignons à la nuit tombée… où la climatisation se déclenche toutes les trois minutes… mais elle est si belle avec ses arcades et ses moucharabiehs… Repas puis conférence sur le soufisme animée par A. (Car nous avons visité une zaouia, lieu de prière soufie, sur notre route du jour.)

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(à suivre)

Texte & photos : Marlen Sauvage

 

 

Carnet du jour (14)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

21 mars
On m’attend à Rome. Stazione Termini, les décibels déchirent mon mal de crâne. L’hôtel est situé dans une de ces petites rues près du centre, toujours en travaux ici ou là. On s’interpelle et ces voix débarquent dans mon sommeil de fin d’après-midi. Flânerie dans les rues de la ville, je retourne à la Fontaine Trevi pour écrire. Mais il pleuviote et je n’ai pas de parapluie. Je longe les boutiques pour me protéger jusqu’au lieu de mon rendez-vous. Dans mon cou, les gouttes se mêlent à la moiteur de ma peau. Conférence. J’ai fini par arriver en retard à force de virer dans les rues et les places ! F. m’a aperçue et je note un léger suspens dans son discours puis un sourire. Je ne comprends pas tout, mais il faudra bien que je m’y mette. Il me présente à quelques personnes, sourires, poignées de main, pizzeria bien arrosée dans leur QG. Je ne sais plus me repérer, je suis le mouvement, je prendrai un taxi. Mais F. me raccompagne, nous ne sommes pas si loin de mon hôtel et il repart sous la pluie. Je voudrais retourner dans ces petits hôtels particuliers transformés en musées, y passer la journée, manger un sandwich sur un banc en admirant les nuages et les couleurs du ciel. Je n’irai pas sur la place du figuier. En piétinant, je me suis foulé la cheville ! Je lis le livre de Gaudé que je traîne dans mon sac depuis mon départ et que je n’avais pas encore eu le temps de poursuivre. Fin du rêve.

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22 mars
Journée de déplacement, de voiture, de bus, de train, de navette.

23 mars
Arrivée à Tunis à une heure de l’après-midi sous le soleil. Rien avalé de la journée mais aucune faim. Je découvre l’appartement de R., un cocon lumineux dans un quartier populaire de la ville. Beaucoup de femmes voilées, Ennahda est implanté dans ces quartiers. Et je retrouve les ordures, les déchetteries à ciel ouvert… Les élections municipales n’auront lieu qu’en novembre…

24 mars
Vacances scolaires. Nous partons déjeuner sur l’avenue Bourguiba. Profusion d’entrées, bon poisson, ambiance joyeuse. Après-midi cinéma. Le ciné-club de l’Institut français passe Les mariés de l’an II, une occasion de revoir Bébel et de discuter de la Révolution française avec les spectateurs, après le film. La séance se prolonge avec la venue de Sébastien Marnier et son film Irréprochable, un thriller autour d’un beau portrait de femme plutôt borderline… Débat avec le cinéaste, c’est son premier long métrage. Il est modeste, un peu embarrassé de parler de lui. Tout ce qu’il raconte est ancré dans la réalité d’un gars confronté à la réalisation d’un rêve. Il est généreux, parle de sa rencontre avec Marina Foïs, de leurs échanges, pas faciles au début ; de la difficulté à réaliser un film en trois semaines compte tenu du financement, de sa vie de gosse de banlieue…

25 mars
Rendez-vous avec Marie à La Goulette. Petit resto sympa au chef exubérant. Nous planifions notre semaine et décidons d’une visite sur le site de Bulla Regia mercredi.

26 mars
Festival du livre de Tunis au Kram. Retrouvailles avec Françoise et La chose publique. Chœur de lecteurs avec Majd Mastoura, Yosra et les deux Mohamed. Rencontre avec Monia Masmoudi et Sud Editions. Pot dans Tunis avec les 3 étudiants + Mehdi venu nous rejoindre en fin de journée et qui nous quitte avant le repas.

27 mars
Visite à Nabeul, ses ateliers de poterie, ses magasins immenses pour cars de touristes ! Problème de cheville… Nous dînons sur le port dans une ambiance surchauffée ! Des hommes, des hommes, rien que des hommes… devant des bouteilles de bière. Ils font tellement de raffut qu’il est impossible de se parler. Mais le soleil se couche sur la mer.

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29 mars
Pas de site archéologique finalement. Petit tour dans la médina de Tunis, où je regarde un dinandier travailler pendant un bon quart d’heure. Au moment de la prière, il poursuit son martelage en murmurant. Nous discutons. Je m’accroupis près de lui. Sans que je le remarque, un homme m’apporte une chaise et je m’assois dans la ruelle. Je suis toujours surprise de ces attentions… Le dinandier a réalisé les décors et les bijoux de Star Wars, tourné à Tozeur. Il a des origines italiennes. Il me dit très bien gagner sa vie, prendre de grandes vacances, aimer toujours le métier de son père (il a repris son échoppe ici) qu’il pratique depuis l’âge de 14 ans. Il en a 59. Je lui achète une petite corbeille à fruits en cuivre blanc. Quand je repars, je fais tomber le coussin de la chaise en bois. De nouveau l’homme est là pour le ramasser.

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30 mars
Départ pour le sud. En route, visite de la médina de Hammamet, pot dans un café sur le port, photos. Arrivée dans la ville natale de R. Dîner d’un délicieux et pantagruélique repas de poisson dans un beau décor. Ici tout le monde fait des selfies en mangeant ! Jeunes couples, vieux couples, familles, femmes voilées, non voilées…

31 mars
Jour anniversaire. Je range la bibliothèque et manipule environ 3000 livres… Il en reste autant à ranger. Je dévore Philippe Jaccottet et son hommage à Ungaretti dans ? j’ai oublié le titre du bouquin.

1er avril
Méditation sous le soleil de la terrasse en écoutant les bruits de la ville. Je bouquine Gaudé en mangeant quelques fèves bouillies, jette un œil à mon travail de la veille et range encore quelques livres. Départ pour Tunis. Arrêt dans la ville au mausolée de Bourguiba. Retour sous une chaleur écrasante. Heureusement, Sousse et la Casa del Gelato… Rendez-vous à Carthage pour le film canadien Iqaluit avec Marie et quelques autres. Très bon film plein d’humanité. Dîner Au bon vieux temps. Délicieux. Discussion animée sur les indiens du Québec… Passage chez M. pour un petit rhum vite avalé.

2 avril
Réveil tardif, journée tranquille à l’appartement, travail et préparation de la valise. Le centre commercial est ouvert ! R. achète une table de salon en remplacement du guéridon qui a valu tant de casse ! Elle est jaune, on la croyait blanche ! Les surprises des achats tunisiens… Je réalise d’ailleurs que le four ne ferme pas correctement, il est neuf pourtant !

Lundi 3
Retour. Je manque le dernier bus à Nîmes…

Texte et photos : Marlen Sauvage

La « chose publique »…

« Les humains sont des “assembleurs”

Les humains font des assemblages.
Les humains font des assemblages de sons, des assemblages de mots, des assemblages d’objets.
En assemblant des sons, ils fabriquent de la musique et des rythmes.
En assemblant des sons, ils fabriquent, en permanence, des mots.
En assemblant des mots, ils fabriquent des phrases.
En assemblant des objets, ils fabriquent des “ustensiles”, des choses utiles : des huttes et des nattes, des temples et des acqueducs.
Les humains, qui sont de grands “assembleurs”, des passionnés d’assemblage, font, aussi, des assemblées. »

(…)

« Et les humains, toujours passionnés d’inventions et d’assemblages, ont inventé d’assembler leurs habitations.
Ils ont ainsi formé des villages et puis des villes.
Dans certaines de ces villes – c’était il y a 2 500 ans, des humains ont dit : « Maintenant que nous avons inventé la ville, nous allons inventer la “chose publique” ! »

Mais, aux quelques-uns qui voulaient inventer la “chose publique”, quelques-autres ont répliqué :

« Nous vivons assemblés dans des villes, avec des chefs, avec des prêtres. Laissez-nous tranquilles ! »
« Pourquoi voulez-vous, à présent, inventer la “chose publique” ? »
Les quelques-uns ont dit : « Nous allons faire la “chose publique”, pour tous, avec du
vide ! »
Et les quelques-uns ont cherché un endroit vide.
Des endroits pleins, ils en connaissaient : les palais des chefs, toujours pleins de serviteurs, de gardes, de secrétaires ; et les temples des prêtres, eux aussi pleins de serviteurs et pleins d’offrandes.
Un endroit vide, dans une ville, ce n’est pas si facile à trouver. On peut toujours aller dehors, aux portes de la ville.
Mais les quelques-uns se sont dit : quand les marchands de légumes et les vendeurs d’animaux, les marchands de tissus et de poteries, quittent la place du marché, la place du marché est vide !
Sur la place du marché, quand elle est vide, nous pourrons nous assembler !

Alors, les quelques-uns ont dit aux quelques-autres :

« Nous avons trouvé une place vide pour nous assembler. »
« Alors, s’il vous plaît, sortez de chez vous et venez nous rejoindre ! »
Mais il n’est pas facile de faire sortir les gens de chez eux : l’un fait ses comptes, l’autre fait la sieste, un autre encore est occupé dans son atelier.
Et d’autres sont sortis de la ville pour aller surveiller leurs champs.
Et les hommes disent aux femmes : « Restez chez vous ! Il est inutile d’aller sur la place vide pour y jeter des mots. Occupez-vous plutôt des enfants ! »
Et puis, les quelques-autres ont été catégoriques :
« Nous ne voulons pas, nous ne voulons surtout pas, nous mêler des affaires
des autres ! »
Les quelques-uns ont répondu qu’on allait essayer et faire “comme si”.
“Comme si” les affaires des uns étaient les affaires des autres.

Les affaires des uns devenues les affaires des autres auraient un nom particulier : elles s’appelleraient “affaires publiques” ou bien “choses publiques”. »

Photos : Monia Masmoudi (lectures dans Tunis, devant la librairie Akitab) / Philippe Dujardin (stage de Sousse)

J’ai assisté à la lecture de ce texte de Philippe Dujardin « La chose publique » le dimanche 26 mars à la Foire Internationale du livre 2017 à Tunis devant le stand Sud Editions, traduite en dialecte tunisien par Majd Mastoura, comédien. Ce projet, piloté depuis 2015 par Kmar Bendana (historienne) et Françoise Coupat (metteur en scène) a réuni Majd Mastoura, Yosra Amouri, Faten Chroudi, Mohammad El-Issaoui et Mohamed Chaouch. Un moment beau, émouvant, fort !

 

 

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Ne pas mentionner l’oiseau

Tu ne le vois pas mais le mur blanc d’en face s’écaille et dans l’ombre recrache les tâches jaunâtres des enduits précédents. C’est le pignon d’une véranda surplombée par un toit de plexiglas aux montures rouillées qu’il faudra bien rafraîchir un de ces jours aussi. Derrière, les murs blancs d’autres bâtiments aux fenêtres carrées barrées par des moucharabiehs de fer crient leur décrépitude. Tu ne le vois pas ! Tout ici s’abandonne, tout est abandonné.

La géométrie des bâtiments se fond dans la masse végétale des grands arbres, et le blanc jure sur le vert, et le vert sur le gris des nuages immobiles dans le ciel bleu. Encore huit heures ici à regarder de temps en temps par la fenêtre trembler à peine la cime des eucalyptus. Encore aujourd’hui le silence l’emporte sur l’agitation de la révolution, la nostalgie recule, étudiants et enseignants fuient le campus et se réfugient dans la grève.

Des coups sourds résonnent, impossible d’identifier d’où ils proviennent : d’en face, de cette véranda rouillée ? des bâtiments en contrebas ou de l’intérieur de la médiathèque ? Une Citroën grise est garée sur le parking, juste sous le réverbère, devant cyprès et eucalyptus. La sienne. Tout se prépare alors, il va falloir descendre. Rejoindre les autres dans ces salles sombres qu’éclaire à peine le jour à travers les moucharabiehs.

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Ecrit pour l’atelier d’hiver 2015-16 de François BON.

 

C’est flou !

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Et je me rends à l’évidence… Ce flou artistique, que cache-t-il ? A moins qu’il ne révèle ?

Ce qu’on ne veut pas voir, ce qu’on a envie de tenir dans l’ombre de la pensée : le désamour, la fatigue de l’autre, cet entre-deux entretenu depuis si longtemps par confort, lâcheté, peut-être aussi par tendresse. Le flou des sentiments… qui s’évanouit quand d’autres sentiments se pressent, envahissent, débordent…

Je me suis demandé tant de fois s’il fallait s’accommoder du flou quand on est comme moi partisane de la transparence. S’accommoder, se tenir en retrait, s’effacer. J’ai tenté. Pour laisser le flou gangrener toutes mes images, mes sensations, mes désirs, pour devenir floue moi-même.

En mon for intérieur, en courant devant la mosaïque de poissons au musée du Bardo de Tunis, je m’imaginais passer d’un bord à l’autre de la Méditerranée, dans des allers-retours incessants, qui me conduiraient de Marseille à Tunis, de Tunis à Marseille… D’un bord à l’autre. Aux contours nets. Dans la vie, le mouvement, la poésie.

« Or, le flou, c’est ce qu’il y a de mieux dans la photo. Le flou, c’est la vie. Le flou, c’est le mouvement. Le flou, c’est la poésie. »
Alain Rémond, « Il est fou, ce flou ! » in Marianne du 6 au 12 octobre 2007.

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠42

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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