Vase communicant de mai/Boîtes

C’est un grand plaisir pour moi d’accueillir ici Marie-Christine Grimard et son histoire de boîtes, thème que nous avons choisi pour ce vase communicant de mai. Marie-Christine a un pouvoir d’imagination qui me subjugue, et j’ai découvert avec amusement ce que lui avait inspiré la boîte à trésors (ci-dessous) qui me suit depuis de longues années. Je pense que vous vous régalerez autant que moi de ce voyage dans cette Chine d’hier et d’aujourd’hui telle que Chris nous la donne à voir. Je vous invite aussi à lire son blog (mon texte s’y trouve) et ses nouvelles parues aux éditions QazaQ.

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Il n’y a pas de hasard

Monsieur Yu se hâtait. Bientôt le soleil disparaîtrait derrière la colline et il devrait trouver un abri pour la nuit. Il était très mécontent parce qu’il avait pris beaucoup de retard, en restant au marché jusqu’à la dernière minute, espérant vendre ses dernières pièces d’étoffe, en vain ! Les nuages s’amoncelaient sur la colline, et en plus des bêtes sauvages, il allait devoir affronter l’orage.

Monsieur Yu n’en finissait plus de maugréer quand la pluie commença à tomber. D’abord quelques gouttes, puis des trombes d’eau. En quelques minutes, il fut entièrement trempé. Sa précieuse cargaison allait être endommagée. Il pressa le pas pour arriver au prochain village avant la nuit. Sa femme serait peinée si les belles pièces d’étoffe qu’elle brodait à s’en user les yeux, étaient souillées de boue en plus d’être boudées par les acheteurs.

Monsieur Yu était habitué à affronter les colères du temps mais dans cette contrée lointaine, il se sentait un peu perdu. Lui qui n’avait peur de rien, était soudain impressionné par la force du tonnerre se répercutant entre les falaises de cette vallée inconnue. Il comprit qu’il n’aurait pas le temps d’arriver au village, l’orage redoublant de vigueur, quand il entendit un appel déchirant derrière les arbres. Il se précipita en direction du cri, entravé par sa charge, et au détour du chemin aperçût un animal gisant sur l’herbe en contre-bas du chemin. C’était une jument et elle était grosse. Monsieur Yu était plus habitué aux ânes qu’aux chevaux, mais il comprit tout de suite que l’animal souffrait. Le travail semblait commencé et la bête paraissait en difficulté. Déposant sa charge, il s’approcha de l’animal et tenta de la réconforter. Elle leva vers lui un regard de souffrance puis baissa la tête, épuisée.

Monsieur Yu évalua la situation en un instant, le poulain se présentait mal et la jument s’était fatiguée en vain, probablement depuis de longues heures. Retroussant ses manches, il attrapa les sabots du poulain et tira délicatement les pattes pour ne pas blesser la mère, tout en l’encourageant d’une voix douce. La jument commença à se calmer, reprenant son souffle. Le silence fut de courte durée et les hennissements de souffrance reprirent de plus belle. Monsieur Yu donna toute son énergie pour aider l’animal, mais il fallut de longues minutes pour qu’elle soit délivrée. La jument gisait dans une mare de sang et n’avait plus la force de s’occuper de son poulain. Le jeune animal ne réagissait pas et la pluie tombait de plus belle dessinant dans l’herbe des ruisselets sanglants qui serpentaient jusqu’au lac voisin.

Monsieur Yu flatta l’encolure de la jument, pour l’aider à reprendre pied, mais l’animal ferma les yeux, la respiration de plus en plus courte. Elle tremblait de tous ses membres, signe qu’elle était encore en vie. Il courut vers son paquetage et en extirpa deux des couvertures de chanvre brodées par son épouse. Madame Yu ne lui en voudrait pas de les avoir gâchées pour réchauffer ces animaux, il pensa qu’elle l’en féliciterait au contraire. Son épouse était une femme courageuse et généreuse, elle tissait le chanvre et le coton, cousait et brodait mieux que toutes les autres femmes du village. Elle mettait tout son cœur dans son ouvrage et ses travaux étaient des œuvres d’art, pleins de finesse et d’élégance, comme elle. L’art du tissage et de la broderie lui avait été transmis par sa grand-mère, et de génération en génération, la beauté des broderies était de plus en plus éclatante. Monsieur Yu marchait des jours et des jours pour aller les vendre à la ville, où les habitants ne savaient plus broder, et cela leur permettait de vivre mieux que la plupart des paysans de leur village, et c’était un hommage qu’il rendait ainsi au talent de son épouse.

En pensant à la douceur de son regard, Monsieur Yu retrouva l’énergie de poursuivre sa tâche, malgré la pluie et le froid. Il recouvrit les deux animaux, puis réchauffa le poulain en le frictionnant avec la couverture. Ses efforts furent récompensés lorsque le nouveau-né se leva, en titubant pour rejoindre sa mère de quelques enjambées maladroites. Il se frotta contre elle mais la jument était évanouie. Monsieur Yu concentra son énergie vers elle, demandant l’aide de ses aïeux, essayant de lui insuffler sa force de vie. Le jeune poulain frottait son museau sur les flancs de sa mère, cherchant les mamelles, en gémissant. La jument ouvrit un œil vitreux puis le referma. Monsieur Yu redoubla d’efforts en lui parlant doucement à l’oreille. A force de détermination, sa patience fut récompensée, l’animal commençait à bouger lorsqu’une femme arriva sur le chemin. C’était la propriétaire de la jument qui venait surveiller son poulinage. Monsieur Yu lui relata les derniers évènements et tout en poursuivant ses soins, il lui demanda de l’eau pour la jument. En silence, la jeune femme alla chercher un seau dans une cabane dissimulée par des arbres que Monsieur Yu n’avait pas remarquée, puis descendit vers le point d’eau et revint rapidement avec sa charge. Elle caressa le chanfrein de la pouliche et lui parla à l’oreille, l’animal ouvrit alors les yeux, secouant la tête en hennissant doucement. La jeune femme souleva sa tête pour l’aider à boire, et l’animal, naseaux fumants, reprit vie peu à peu.

Monsieur Yu aida la jeune femme du mieux qu’il le put et bientôt ils parvinrent à installer les deux animaux dans leur cabane sur un lit de paille. Ils observèrent le poulain occupé à prendre sa première tétée, soulagés de le voir si vaillant. Monsieur Yu, fatigué, demanda à la jeune femme si elle l’autorisait à passer la nuit dans sa cabane avant de poursuivre sa route. Celle-ci ne sachant comment le remercier pour son aide, accepta bien volontiers et l’aida à s’installer confortablement avant de regagner sa maison.

Monsieur Yu s’endormit aussitôt, épuisé par sa journée si riche en émotions. A son réveil, sortant d’un doux rêve où le visage de son épouse lui souriait, il baignait dans une douce chaleur. La jument et le jeune poulain étaient venus se coucher contre lui. Les deux animaux semblant se porter à merveille, Monsieur Yu rassembla ses affaires pour reprendre sa route, lorsqu’il vit arriver la jeune femme. Elle lui avait préparé un repas et insista pour qu’il reprenne des forces avant de se remettre en chemin. Ils échangèrent agréablement pendant qu’il mangeait. La jeune femme s’extasiant sur les broderies qui ornaient la couverture dont il avait couvert les deux chevaux, Monsieur Yu, ravi de son admiration sincère pour le talent de son épouse, lui offrit les deux pièces d’étoffe en souvenir de cette naissance mémorable. La jeune femme sortit alors de son sac un petit paquet enveloppé de lin qu’elle avait préparé dans la nuit lui dit-elle, en reconnaissance de son aide précieuse pour sa jument.

Monsieur Yu, très ému et un peu confus, déplia la toile de lin de ses mains tremblantes. Il apparut une petite boite de bois peint, représentant les membres d’une famille occupée à leurs travaux quotidiens. Sur la couverture, il reconnut ses traits stylisés avec un grand talent. La peinture était encore un peu fraîche et il n’osait y poser ses doigts. La jeune femme ouvrit la petite boite, puis alla couper une mèche de la crinière de sa jument et de son poulain, qu’elle laça avec un brin de paille, avant de les disposer dans la boîte et de la rendre à Monsieur Yu avec un grand sourire en disant : « Ainsi le souvenir de ce jour où le hasard a conduit vos pas jusqu’à nous, restera à jamais dans nos cœurs. Que la chance vous accompagne vous et votre famille, mon ami. »

Monsieur Yu rentra chez lui sans encombre. Il relata toute l’histoire à son épouse et lui offrit la boîte peinte. Elle l’ouvrit et découvrit les deux mèches de crin qu’elle réunit en seule tresse, retenue par une cordelette de chanvre blanchi. Elle les replaça dans la boîte et dit à son époux :

« Cette tresse double représente ta bonté et ton courage. Cette jeune femme a dessiné notre famille sur le couvercle de cette boîte sans le savoir, nous et nos trois fils. Il n’y a pas de hasard. Tu t’es trouvé sur son chemin au moment où la vie de sa jument dépendait de toi. Cette boîte est un don du ciel qui rappellera à notre famille que le hasard n’existe pas et que bonté et courage sont souvent vainqueurs de l’adversité. Nous la garderons précieusement, comme un trésor, pour que nos descendants se souviennent de ta bravoure. »

Monsieur Yu sourit, ne voulant pas contrarier son épouse en lui disant qu’en fait de bravoure, il n’avait fait que son devoir, mais au fond de lui il était très fier qu’elle le pense si courageux…

***

Monsieur Yuan aimait fréquenter les brocantes et les salles de vente. Il avait l’impression d’être un des explorateurs qui peuplaient ses livres d’enfant. Lorsqu’il se faufilait au milieu des étals des marchands, il se prenait pour Marco Polo. Il aimait tant les objets anciens qu’il avait fini par en faire son métier, ce qui lui fournissait un prétexte pour explorer les ventes aux enchères chaque semaine. Alors quand il avait vu sur le catalogue de la salle des ventes, qu’un des objets proposés ce jour-là aurait pu être rapporté de Chine par Marco Polo en personne « selon la légende », son sang n’avait fait qu’un tour. Après une rude bataille et plusieurs minutes d’enchères, il était devenu l’heureux propriétaire de l’objet. Cette folie avait sérieusement écorné le budget de la famille mais il savait que son épouse ne lui en voudrait pas. Elle était restauratrice d’art et ils s’étaient rencontrés lors d’une vente aux enchères autour d’un tableau qu’elle avait acquis en surenchérissant contre lui. Il avait été subjugué par sa détermination, et son regard gris…

Madame Yuan tourna et retourna l’objet, puis le plaça sous une lampe à ultraviolet. Il lui semblait qu’elle lui cachait quelque chose. Son époux était fier de sa découverte, lui assurant qu’elle avait été rapportée de Chine par le grand Marco Polo. La petite boîte rectangulaire semblait très banale à première vue, et n’avait de chinois que la couche de laque noire décorée d’une branche de bambou verte qui la recouvrait. On aurait pu croire qu’elle provenait d’un bazar de Hong Kong, et pourtant sous la lampe, Madame Yuan eut l’impression d’apercevoir quelque chose. Elle approcha la loupe et sourit.

Monsieur Yuan se réveilla seul ce matin-là. Son épouse n’étant nulle part dans la maison, il descendit à l’atelier où il la trouva penchée sur sa table de travail, ses beaux yeux gris rougis par l’insomnie. Elle leva vers lui un regard émerveillé, hochant la tête en souriant, elle lui expliqua qu’il avait déniché un véritable trésor. Elle poussa la boîte devant lui. Elle avait décapé toutes les faces de leur laque noire, laissant apparaître le dessin original. C’était une peinture ancienne, un peu effacée, représentant une famille de paysans chinois, le père portant une charge, la mère derrière lui, et trois fils en conversation derrière eux portant la traditionnelle tresse chinoise. Monsieur Yuan fut émerveillé par la finesse du dessin qui semblait avoir traversé les millénaires, bien protégé sous cette laque noire. Son épouse lui montra alors ce qu’elle avait découvert à l’intérieur en dégrippant la serrure bloquée par la rouille. C’était une tresse bicolore nouée d’une cordelette. Il s’étonna de la couleur inhabituelle des cheveux entrelacés, une mèche étant blond cendré et l’autre tirant sur le gris perle, pensant que tous les chinois étaient bruns. Son épouse éclata de rire en lui expliquant qu’elle avait compris que cette tresse était en crins de cheval, en ayant comparé la texture avec ses propres pinceaux en crin. Ils se penchèrent sur cette relique venue du fond des âges, se regardèrent pleins d’émotion, puis la jeune femme referma le couvercle en silence.

Madame Yuan, les yeux fixés sur l’objet dit :

« Je ne sais rien de l’histoire de cet objet ni de la provenance de cette tresse, mais il me semble que nous devons les conserver dans notre famille. Cette petite boîte a peut-être une grande valeur marchande, ou peut-être pas, mais elle est un trésor venu du passé et ceci est inestimable. En travaillant à la restaurer cette nuit, je me suis sentie soudain plus courageuse et plus sereine que je ne l’aie jamais été, comme si l’amour que la personne qui l’a peinte a mis dans son travail, m’était donné à mon tour. Aussi, je voudrais la conserver ! »

Monsieur Yuan sourit, ne voulant pas contrarier son épouse en lui disant que l’état de leurs finances était difficilement compatible avec ses états d’âmes, mais au fond de lui il était très fier qu’elle pense que la valeur sentimentale de cette boîte était plus importante que sa valeur marchande. Il répondit à sa femme qu’il était très fier d’avoir suivi son intuition et le hasard qui l’avait conduit jusqu’à cette salle de vente.

Madame Yuan tenant la boîte dans sa main, la fit tourner sous la lumière, et sans savoir d’où lui venaient ces phrases, elle lui dit d’une voix douce :

« Il n’y a pas de hasard. Tu l’as trouvé sur ton chemin au moment où elle l’a voulu. Cette boîte est un don du ciel qui nous rappellera que le hasard n’existe pas nous la garderons précieusement, comme un trésor. »

Marie-Christine Grimard
Photo : Marlen Sauvage

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Tiers Livre (www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages,
les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…
Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Marie-Noëlle Bertrand coordonne les échanges et inscrit les publications sur le blog le rendez-vous des vases. Merci à elle !

Effilochée

3+4+vase+Marlen+(fin)
Absence de dispositif de retenue, indiquait le panneau sur le bord de la route. Elle répétait en boucle, absence-de-dispositif-de-retenue. On lui avait rabâché qu’il suffisait de patienter, de laisser le temps s’écouler, de lui faire confiance. Elle avait traversé la vie sur le dos d’un souvenir puis d’un autre, sensible aux sons d’avant, une clé dans la porte, avec au bout des doigts la peau vivante et nue de celui qui l’avait quittée depuis longtemps. Etre devenue si vieille quand il était resté si jeune. Elle avait enfilé des gants, cogné son regard au miroir sur pied, tiré la porte sur elle. Eloigné d’elle le présent. Elle divaguait dans les rues aux vitrines colorées, reflet maigre et noir sans une main amie. Ne plus laisser trace d’elle, se tenir hors de la vue des autres, vagabonder. Absence de dispositif de retenue. Elle surgissait de sa léthargie et se méfiait du parfum du temps. Vieillir encore ? Ses pas la ramenaient chez elle. Indifférente, elle brûlait une chandelle, un papier d’Arménie, écrivait comme on prie peut-être, sans le savoir ni à qui l’on s’adresse. Elle s’étourdissait de la débandade des nuages, de leur course effilochée, elle écoutait le tam-tam de la vie des autres, percevait encore le souffle estompé de son cœur, laissait de la place au vide plutôt qu’à la pensée, appelait le silence, levait les yeux au ciel, et ne savait plus dans l’instant ce qu’elle fabriquait là, devant la fenêtre.
Marlen Sauvage
Texte partagé le 4 avril 2014 sur le blog de Brigitte Célérier pour un épisode des Vases communicants.

A relire mes carnets…

carnetsmarlen

J’ai ouvert le tiroir profond de la table en carton vert sapin, rouge framboise. Je les ai détaillés longtemps dans le désordre de leurs couvertures colorées, leurs spirales, leurs textures, leurs épaisseurs, leurs tailles. A chacun une période de vie, un voyage, des états d’âme, des rencontres, des lectures, des amours, des peurs, des dérives, des écritures… Une quête.

Encore aujourd’hui je cherche.

A relire mes carnets, je tente de comprendre.

Et s’il n’y avait rien là que la trace d’une vie ? La vie telle que je l’ai vécue ? L’irracontable est ailleurs.

Et s’il n’y avait à résoudre aucune énigme ?

Et s’il n’y avait que la réalité ? Mais la réalité n’est-elle pas l’endroit de tous les rêves, où se terrent l’imagination et notre propre mystère ?

Ceux-là ont échappé au pire, au feu qui en a saisi d’autres, brûlés dans le poêle de l’hier. Un accident est si vite arrivé… Conscience de la vanité. Le feu ou l’eau. Une cave désertée, livrée au froid et à la pluie, à la dent des rats, et englouties les pages blanches, quadrillées, lignées, écrites à l’encre de couleur selon les affres, les envies, les stylos. Rongées. Rognées. Tachées. Toute une généalogie qui bascule dans la moisissure ; des générations de pensées, d’impressions, de sentiments, d’hypothèses, d’idées fixes, de projets, d’obsessions, de chimères. Et tous ces personnages. Nos corps déjà sont peu de choses. Le feu et l’eau, les bras du temps contre lesquels on ne s’aventure pas. Détruisant nos carnets, ils nous étreignent, et avec nous toutes nos réminiscences, nos amertumes, nos exaltations, nos arrière-goûts. Dois-je dire « Heureusement, les autres ont résisté » ? J’hésite. La matière pèse son poids de doutes.

Ce qu’il faudrait de souffle pour tracer dans l’air l’euphorie des mots, ce qu’il faudrait de transes hors du troublant absolu charnel pour frôler l’éther. Ce qu’il faudrait de désir satisfait pour ne plus s’oublier dans ces carnets, témoins d’une quête perpétuelle…

 

(photo : Marc Guerra)

Souvenirs, souvenirs… Vase communicant de décembre 2013, en partage avec Philippe Castelneau. Les vases se déroulent chaque premier vendredi du mois.Sur mon blog, le texte de Philippe est ici.

Carnets de l’intime, par Philippe Castelneau

Mon premier Vase communicant !

A lire les récits de voyage de Philippe Castelneau, à démarrer chaque journée par la surprise d’une de ses photos, j’ai eu envie d’expérimenter avec lui les Vases communicants… [Aux blogueurs de définir un thème, d’associer images ou son à leur texte et d’écrire sur le blog de l’autre.] Philippe m’a proposé le thème des carnets puisque de carnets il était question aussi dans mon blog. Alors que je tentais de comprendre mes intentions à noircir autant de pages depuis autant d’années, j’ai imaginé que Philippe peut-être pourrait se questionner de la même façon. Partager les mêmes doutes. Je suis heureuse de l’accueillir dans les Ateliers du déluge et de partager avec vous mon coup de cœur pour cet auteur photographe. Et sincèrement enthousiaste que soit publié « A relire mes carnets » sur son blog dont le titre dit toute la modestie, Rien que du bruit

©Ph. Castelneau
©Ph. Castelneau

Cahiers lignés, petits carreaux, échappés de l’enfance qu’ils semblent prolonger. Recueils de songes, souvenirs à venir, écriture sage et appliquée, encre bleue à la plume, idées, projets de chansons, haïkus, poèmes appris par cœur et jamais oubliés.
Écriture déchirée, mot syncopé, phrases raturées, le noir succède au bleu, le bleu revient plus sombre, les taches d’encre sur le buvard comme un test de Rorschach : carnets de l’intime plutôt que journal intime. Ici, pas de mots clés ni de hashtags pour faciliter les recherches futures, des pages et des pages de mots écrits, jetés, voués à l’oubli.

12 janvier 199.. : 20 h 15 boulevard Saint-Michel. Date confuse pour un rendez-vous oublié. Plus loin, sans aucune date : Tout a commencé vraiment le jour où est mort ton chat, un dimanche froid et sec de novembre.
1991 à 1993. J’ai 24 ans. Citations, fragments de cours, emplois du temps : culture générale et pratique de l’écriture, dialogue des arts, littérature roumaine, anglais, philo, linguistique et stylistique. Horaires de bus, listes en tous genres : livres lus, disques achetés : Spector, Springsteen, Cowboy Junkies ; Television, David Sylvian ; Huysmans, Cioran, Bataille ; Morand, Bulteau, Calaferte ; Nabokov, Gracq, Apollinaire — les goûts changent, s’organisent et font sens derrière une apparente contradiction. Et aussi : articles de presse, photos d’auteurs — Kerouac, Montherlant — cartes postales — Picasso, Matisse.
16 septembre 1992 : 23 h 10, à Saint-Michel, dans le train qui part pour Juvisy. Tim m’a appelé à 18 h 30 au travail. Il est venu me chercher à 19 h pour qu’on aille manger ensemble. Après, nous avons fait des photomatons, et Tim a appelé deux fois son amie à New York. Nous nous sommes promenés vers la tour Saint-Jacques. 26 septembre : visité hier avec K. la serre tropicale du jardin des plantes. Longue marche depuis Austerlitz jusqu’à Notre-Dame. Sur les quais, j’ai acheté un numéro du Magazine littéraire consacré à Gracq (n ° 179, déc. 1981). 21 octobre, je commence la lecture de Benoit Misère, de Ferré.
Très vite, des notes pour de futurs livres qui n’aboutiront pas : Sortons, dit-elle, sortons vite ! (…) Pierre s’endort dans le square Viviani (…) Il y a le fou qui dit je ne veux pas devenir fou, qui dit vous vous moquez, vous n’écoutez pas, qui dit les enfants tombent aussi (…)

23 octobre 1994 : un mot d’elle et tout s’écroule… Après, plus rien, le carnet s’arrête là. Il y en aura d’autres.

Un autre, voilà, pris au hasard. 2007, une citation de Montaigne : Si la vie n’est qu’un passage, dans ce passage au moins semons des fleurs. J’ai 40 ans. Dimanche 13 mai : arrivée à Tokyo à 18 h. Lundi 14 : matin, visite du quartier d’Akihabara. Après-midi, Asakusa. 19 h, dîner au restaurant Tsukiji, dans le quartier Ginza. Mercredi 16, 8 h, visite guidée du marché aux poissons. 18 h, départ de l’hôtel pour la résidence de l’ambassade de France. 22 h : soirée à Shinjuku.
2009, adresse de notaire, numéro d’avocat, date du rendez-vous pour la première audience. Croquis rapides, plans maladroits, nouveau chez-soi.
2010. 31 octobre : Le chat sur la couverture, endormi. Le thé chaud, dehors, la pluie. Le jour qui commence. 24 Novembre : Londres. Rough Trade records, Portobello et son mur de vinyles, Abbey Road, les fish & chips, le pub à deux pas de notre hôtel.
12 janvier 2011 : Sognoles. Promenade dans la campagne. J’arrive au cimetière où repose mon frère. 6 février : raconter l’enfance, raconter Paris. Raconter le parc Monceau, le jardin des plantes. Les serres, le labyrinthe, les miroirs déformants, les rails du petit train, les sorties du dimanche matin au bois de Boulogne pour faire courir le chien. Raconter Jacques allongé sur mon lit lorsque l’on rentre, l’odeur d’éther, la seringue remplie de sang sur les draps blancs, la porte que je referme, ma mère qui me demande si j’ai vu mon frère et moi qui réponds non. Qui dis : je ne sais pas où il est, je ne l’ai pas vu. Je n’ai rien voulu voir. J’aurais préféré ne rien voir. J’ai tout vu. J’ai onze ans et mon frère dort d’un rêve opiacé sur mon lit. J’ai 44 ans, et je peux enfin l’écrire. Écrire mon frère, mort en 2001.
28 janvier 2012 : Tu dis que c’est dommage que l’on ne se soit pas connu plus tôt, que tes plus belles années sont passées, mais moi, avec toi, dans tes bras, je me sens un homme pour la première fois. Mes plus belles années, ce sont celles-là. 29 avril : mon petit chat est mort hier matin… Il me manque… 12 août : nous sommes arrivés sans encombre à JFK, puis les douanes, les bagages et une bonne heure de métro, et nous voilà enfin, à 21 h à l’hôtel Belleclaire. 17 août. Hier, escapade à Brooklyn pour la journée. 18 août, ballade dans Central Park avant de rejoindre le MET.
25 mai 2013 : Nous sommes arrivés à 13 h à Barcelone, et avons pris le métro jusqu’à notre hôtel. 27 mai : Journée sous le signe de Gaudi. 12 septembre : banderole de papier trouvée dans un fortune cookie : « You will be on top of the world soon ». 12 octobre 2013. Il est 19 h à Paris, 10 h du matin à San Francisco, la température extérieure est de -46° et nous survolons les Greenlands à 10 058 mètres d’altitude. Nous sommes à 6 h 31 de notre destination et nous volons à 898 km/h. L. dort à mes côtés. 6 h 30, le mercredi 16 octobre : non pas une nuit blanche, mais un sommeil agité, et beaucoup d’idées qui se bousculent dans ma tête. Écrire reste ma principale obsession et j’espère que je retirerai quelque chose de ce carnet, de ce voyage.

J’ai oublié de dire qu’avec Philippe, nous avons tout cet été participé à l’atelier virtuel organisé par François Bon, Un été pour écrire. Prochainement dans ce blog le résultat de cette expérience…

Les Vases communicants, réseau d’échanges littéraires, se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis.

Brigitte Celerier coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé, <a href=" » target= »_blank »>Le rendez-vous des vases.