Un Zap book jaune [≠ 28]

Le 11.03.2006
[Je relate ici le souvenir d’une mauvaise soirée passée chez nous, à discuter avec quelques personnes incapables de s’écouter, et où je n’avais pas su intervenir. Mon impuissance à m’interposer dans une discussion est une vraie tare. L’esprit de l’escalier a ses limites. Marc qui n’a pas ce souci s’était fait « descendre » à chaque argument et tout cela n’a de sens à être raconté brièvement que pour le rêve que je mentionne et que j’avais fait la veille de cette « algarade ».]

[Le rêve]
Nous étions Marc et moi des espions, entrés chez Hitler pour récupérer je ne sais quoi. Marc a le temps de se cacher dans le tiroir d’une commode (c’est très exigu le tiroir d’une commode !) tandis que je me plaque contre une armoire, retenant ma respiration. Hitler rentre et me voit. Il m’embarque et je marche à côté de lui. Il est immense à ma droite. Nous traversons sans doute un camp de concentration. Il est hautain. Je veux lui filer une claque mais ma main n’arrive pas à l’atteindre si bien qu’on peut penser que j’ai voulu le caresser. Je prends conscience qu’on peut m’avoir vue. Je sens de la gêne. Pourtant quand Hitler se penche vers moi, et je comprends qu’il a compris que je voulais le frapper, j’ai peur soudain et je l’embrasse sur la joue( je crois me souvenir qu’elle a l’aspect, le granulé de la peau de Marc !) J’ai honte. Je répète quelque chose comme « juste un baiser ».

[Quand j’étais môme, je rêvais que j’étais poursuivie par des hommes casqués, je grimpais à chaque rêve les mêmes escaliers de béton, et tandis que dehors mes parents brûlaient avec la maison, je poursuivais mon ascension, suivie par des soldats en arme, j’entendais le bruit de leurs bottes, et arrivée sur un balcon sans rambarde, je me tenais au bord du vide sur lequel j’arrivais bien sûr à toute allure. Et là, je me réveillais ! Arghhhhhhhhh.]

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Un Zap book jaune [≠ 25]

2004
[Avant, des notes sur l’anniversaire d’un rendez-vous au café Beaubourg, puis à la Truffe… à Parigi, sur Rouen et le cinéma nordique.]

avril ou mai
Pierre- André Taguieff [philosophe, politologue et historien des idées]
Le progrès a-t-il un sens encore aujourd’hui ?

Suivent des notes sur les critiques théoriques et politiques du progrès [pour un entretien destiné au magazine Dirigeant pour lequel je travaillais à l’époque… Avec au milieu de ce qui reste lisible :]

Espérance : l’homme fait son bonheur lui-même. Une conviction qui vacille avec les dégâts écologiques et industriels. (…) Il ne faut pas diaboliser le progrès, depuis 30 ans on criminalise le progrès scientifique et technique. (…) Tout ce qui est possible n’est pas forcément souhaitable. Dans l’héritage du progrès, qu’est-ce qui est vivant et mort ? Il faut éviter de tomber dans la technologie, aujourd’hui nous sommes dans la technolâtrie ! (…)

Arrêter de penser que l’allongement de la vie est un bien en soi. Abolir le mal : folie qui est l’ombre du progrès.
Message : « désutopiser » l’idée de progrès, la repenser par rapport à l’incertitude, l’indétermination de l’avenir.

[Et le bouquin s’appelait Le sens du progrès, publié chez Flammarion. Ces seules notes donnent l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, mais j’ai le souvenir d’un entretien intéressant.]

J’ai lu « la poésie, une morte de vie » au lieu de « un mode de vie ».
Et à propos de Guillaume Apollinaire : « Il est , à partir de 1913, un artiste fêlé, avec Max Jacob et Picasso » au lieu de « fêté ».

[Déjà vu dans d’autres carnets cette propension à lire de travers… J’ai mis le temps avant de porter des lunettes !]

Le 27 avril 2004
Hantée par le grand vide toute la sainte journée, remplie de néant, comme si d’en haut ou de l’extérieur de moi, j’en contemplais l’intérieur aux parois écartées, écartelées, avec du rien au milieu, et cette sensation de trimballer une coque molle, corps et tête béants.

Nous sommes aujourd’hui le 10 août et les éléments se déchaînent depuis plusieurs heures. Dimanche 8, à 18h15, s’éteignait une lumière, celle d’Annemieke, puisse-t-elle briller ailleurs et vibrer parmi d’autres aussi bienveillantes qu’elle le fut sur cette terre, dans cette vie trop courte.

Du samedi 20 au dimanche 21 novembre
Hippolyte est parti, je l’espère, au paradis des chats. Endormi dans son panier d’osier, pour l’éternité, sans que nous ayons su pourquoi, sans un dernier câlin. Il est enterré dans la clairière de la châtaigneraie, où il avait l’habitude de me suivre.

[C’est étrange comme la proximité de ces deux morts à l’écran me dérange et comme d’une page à l’autre, dans une écriture manuscrite, cela est naturel comme les événements d’une vie.]

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Un Zap book jaune [≠ 24]

Du 1er au 2 septembre (nuit)
Où en suis-je de mes résolutions ? La vie parfois me semble vide, vaine. Arrêter de lire tous azimuts ? Relire les auteurs qui me structurent ? S’engager en chair et en os sans se contenter des aides épistolaires à Amnesty ?

[C’est une interrogation récurrente dans mes carnets, celle de mes lectures, que j’oppose à la « vraie » vie. Conscience de ne pas avoir suffisamment d’une vie pour lire tous les auteurs que je voudrais connaître, et me dire que ce constat n’est peut-être pas essentiel face à tous les engagements qui nous réclameraient… Est-ce fuir la réalité que s’enfoncer dans la lecture ? Enfant, je lisais éperdument tout ce qui me tombait sous la main pour échapper au monde, cela je m’en souviens.]

Aujourd’hui 11 septembre très belle journée commencée par un coup de fil de B. me proposant de travailler sur un projet. Puis appel de J. nous invitant à rencontrer un graphiste. Très heureuse rencontre. Enfin en soirée, appel de DG pour écrire son autobiographie. (…)

[Ah ! le travail qui ravit… Qui nous ravit au temps consacré à soi…]

Le 14 septembre, dimanche.
Retour de Uzès après un superbe week-end où se retrouvaient 150 écrivains. Rencontré Huguette Bouchardeau (…) ainsi que la libraire du Parefeuille (…). Place aux herbes nous avons acheté des plantes, un lantana, une véronique bleue, un citron d’ornement, un platicodon, un cotylédon et un spermoderma.

[J’ai l’impression d’énumérer des maladies de peau… Il ne reste rien de ces plantes. Ce pourrait être un jeu de travailler sur des noms de plantes et d’y associer des maladies de peau… en jouant avec l’aspect de la plante et en lui attribuant des vertus ou des vices…]

De Michel Del Castillo, point. [J’y allais pour lui !]

A propos de la voix
Cette nuit sur Inter, Alexis Vassiliev (haute-contre ou contre-ténor) dit que lorsqu’on chante, le passé ressurgit dans la voix, il transparaît.

[Le 2 janvier j’avais noté (mais non retranscrit ici, pourquoi ?) Ecrire sur la voix : comment la restituer ? Quels éléments « physiques » peuvent laisser imaginer quelle voix ? Absence de la voix.]

[Fin des notes pour 2003, mais le Zap book jaune se poursuit en 2004…]

(…)

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Zap book jaune

19 avril 2000
Parce que j’ai entendu cette terrible nouvelle d’un gendarme qui a abattu un homme de 25 ans, voleur de voiture, ce malheureux jour, par derrière, dans la panique dit-on. Parce que j’ai entendu sa femme en pleurs parler de lui comme d’un gentil garçon, père d’un petit bout d’homme de 18 mois, et qui aime tellement les chiens, parce que ce gars-là est du Nord et que cela s’est passé à Lille, j’ai pensé que j’aimerais savoir ce que deviennent ceux qui vivent un tel drame, ceux qui restent à l’extérieur de la prison, je veux dire.
MS

Un Zap book jaune [≠1]

Le 18 novembre 1999

Le Tréport
L’homme à la casquette est sorti du bar de l’Univers en disant « Ils ont une drôle d’idée de la démocratie. »
Ce matin, j’ai tiré le « potentiel illimité » ! Potentiel compassionnel illimité pur la migraine de l’un, potentiel illimité pour admirer toutes les couleurs de la nature sur la route entre Montsoult et Le Tréport. Potentiel illimité pour profiter de la sieste à l’Hôtel de Calais entre 2h et 4h p.m.
Dehors les vagues s’agitent, les mouettes tournent au gré du vent, le soir tombe et Marc est sorti chercher L’Informateur. C’est la période du Beaujolais nouveau, je l’avais oublié.
A La Matelote, j’ai mangé un plateau du pêcheur arrosé d’un entre-deux-mers.

[C’est bien, finalement, que j’ai pris ce genre de notes… Au moins, je sais de quand date mon aversion pour les huîtres… Malade atrocement après ce fameux plateau…]

Le 19 novembre
Hier, j’ai réalisé que ce que je regrette entre autres à ne pas avoir accompagné Papa jusqu’à la fin, c’est de ne pas avoir su ce qu’il aurait tenu absolument à dire, sachant qu’il s’en allait. C’est de ne pas avoir été là pour lui dire aussi l’essentiel, car on tarde toujours à dire l’essentiel. J’aurais voulu lui parler de la mort, de l’après-vie, lui redire combien je l’aimais. (…)

[Cela me rendait infiniment triste d’avoir été la seule des filles à ne pas être présente. Moi qui vouais une tendresse particulière à cet homme après l’avoir beaucoup « contré » dans ma jeunesse, je crois que c’est cette franchise entre nous qui nous rendait respectueux de l’autre loin des liens de filiation, de l’obligation de respect et tutti quanti. Nous étions devenus un homme et une femme face à face, et d’avoir considéré mon père comme un homme au lieu de ne le considérer que comme un père a rendu notre relation bien plus riche. J’ai appris à composer avec cette faille dans mon existence et j’ai admis qu’il soit mort sans nous revoir Marc et moi, il avait été très entouré, c’était faire preuve de beaucoup de fatuité que de penser qu’il m’aurait parlé de quoi que ce soit concernant la mort et ses croyances sur un après à ce stade de sa vie…]

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