Le secret de Madame A.

Photo : Marlen Sauvage

J’avais trouvé la clé de la porte d’entrée sous la brique dans la boîte à lettres, à gauche du portail de bois blanc ; personne ne m’attendait, je revenais, c’est tout ; comme à ma première visite, les graviers crissaient sous mes pas, mais alors que je n’y avais pas vraiment prêté attention, j’entendais leur grincement parce que je n’étais plus dans l’attente d’une rencontre, que l’idée de la rencontre occultait tout alors, et je l’avais perçu comme un son banal dont on sait qu’il prendra toute sa signification plus tard. Dans le crissement des graviers sous mes pas, l’écho d’un cimetière. Je revenais pour quelques jours, j’ignorais combien de temps encore. Je déposai ma valise dans le corridor, sur le marbre blanc du sol qui habillait la surface de la maison. Tout était en ordre, aucune odeur suspecte n’affectait les narines, le seul parfum qui pénétra le salon et la salle à manger fut celui du jasmin en fleurs quand j’ouvris à l’arrière les persiennes blanches ciselées comme un moucharabieh qui donnaient sur le jardin vers le champ de fouilles, et à l’avant, les volets bleus d’où l’on aperçoit sans être vu le mendiant qui réclame une obole en secouant le portail. Je fis en vitesse le tour des pièces ; le salon où nous discutions chaque soir avec Madame A. était inchangé, l’imposante armoire toujours omniprésente dans un aussi petit endroit, et sur le guéridon en bois peint était resté posé Le rivage des Syrtes. Personne donc ne l’avait rangé, il avait passé de longs mois ici, marqué à la page où j’avais cessé de le lire quand la nouvelle était tombée. Je l’ouvris et retrouvai avec nostalgie la minuscule écriture de Madame A. qui, au crayon de bois, avait annoté dans les marges, les coups ordonnés de stabilo bleu, vert, jaune qui avaient gâché ma lecture, et certains passages soulignés… Les Syrtes… Le golfe de Gabès… Je courus presque jusqu’à la chambre de la propriétaire, le long du couloir étroit plongé dans le noir que j’oubliais d’éclairer, tâtonnant sur ma gauche à la recherche de la poignée de porte, pour enfin, à la lumière de la lampe de chevet, regarder, je devrais dire, examiner, scruter, le visage et le torse de cet homme en noir et blanc, photographié dans les années deux mille, et placardé ici depuis sa mort, sur un support de bois pendu au-dessus du lit. Toujours quand je frappais à cette porte, j’avais entraperçu cette photo, jamais Madame A. ne m’avait invitée à pénétrer ce lieu d’intimité conjugale. Tout de suite je lus dans les yeux de l’homme autre chose que le discours convenu de Madame A., teinté d’hésitations quand mes questions se faisaient trop pressantes, et qu’elle écartait avec agacement d’un geste de la main. Ainsi c’était lui, le mari, l’homme-pays…

Le regard infiniment lointain, empreint d’une grande tristesse, presque tragique, me ramenait à ma première visite dans cette maison. De l’extérieur, elle n’avait rien d’extraordinaire. Vue de la rue bordée d’eucalyptus, c’était un cube blanc relativement bas, percé de fenêtres et de portes, avec à l’étage une terrasse surplombant une autre terrasse en rez-de-chaussée. Monsieur A. n’avait pas le goût du luxe. Ni le jardin mesquin devant la rue, au citronnier desséché, aux plantes perdues dans une terre rouge, ni les lauriers roses et blancs si communs ici, ni les hibiscus ou les bougainvillées n’attiraient l’œil. Mais à l’intérieur de la villa, je fus subjuguée (la perspective de la rencontre, peut-être) avant que plus tard – je n’aurais su dire exactement quand – ne se fracture l’atmosphère tout entière, insidieusement.

Tout de suite en entrant l’escalier blanc me happa : tournant légèrement sur la gauche, se perdant vers un haut plafond égayé par une suspension de verre multicolore qu’éclairait à cette heure de midi le soleil trouant la petite fenêtre du palier par où, si souvent, j’allais accompagner le départ de l’homme aimé. L’escalier qui se rengorgeait et devenait massif quand Madame A. à la silhouette menue m’accueillit devant lui. Je sympathisais tout de suite avec cette vieille dame élégante, courtoise, aux yeux clairs cachés derrière d’épaisses lunettes… Avec elle, je m’extasiais devant les tableaux et les bibelots précieux, le kilim aux tons chauds suspendu au mur du couloir, les poteries romaines rassemblées sur les étagères, les amphores debout dans un coin de jardin… Tout alors faisait écho à mes sentiments. Quand je revins seule ce jour de novembre, je caressai la laine de mouton élimée, j’imaginai la main fière et heureuse qui avait choisi le tapis, j’entendais deux voix joyeuses s’exclamer devant la cafetière berbère en métal ouvragé, les arguments de l’un en faveur de la marine et de l’autre pour l’intérieur traditionnel et leurs jeunes rires conjugués à l’achat des deux peintures et c’est alors que l’évidence me submergea : « cela » était mort. Les poteries romaines, les tableaux, la maie en chêne aux pieds tournés, les calligraphies à l’encre rouge et noire, les milliers de livres répartis dans chacune des pièces de la maison, tout racontait une vie conforme au discours de Madame A. mais rien ne vibrait plus. La matière était morte. Creuse. Vide. Le souvenir de la volubilité de Madame A. m’indisposait. Tout venait contredire le sourire des yeux qu’elle arborait souvent derrière ses verres de myope (ou est-ce que ma mémoire travestissait ce regard ?). Aucune aura de bonheur n’entourait plus ces objets sous mes doigts. Ils ne se laissaient plus aimer. Dans la solitude de cette dernière visite, car je savais désormais que c’était la dernière, je les trouvais laids, objets de musée désinvestis de leur pouvoir séducteur. Sous le souvenir de leur beauté se terrait le regard blessé de l’homme-pays. Je débusquais à contrecœur et à contretemps le mensonge d’une vie dans la bouche pincée de Madame A. quand elle se détournait, dans le malaise qu’elle suscitait. De son discours bavard sur son arrivée dans le pays cinquante ans auparavant, de ses illusions de jeune professeur, de sa rencontre avec son mari… De toutes ses confidences, finalement, rien n’avait filtré de ce qu’elle aurait voulu vraiment me dire, je l’aurais juré.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions intitulée Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des Frontières en octobre 2016.

Construire une ville… – Arriver

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Le désordre de la foule ; les escaliers comme des avaloirs régurgitant leurs proies devant le poste de police ; l’attente longue, poussant négligemment du pied la valise trop lourde ; les têtes que l’on compte pour estimer son temps de passage ; les soupirs de la dame devant soi qui ne rattrape plus son petit garçon fatigué, fatigant ; le brouhaha intense des pieds sur le carrelage usé, des allées et venues, des discussions ; l’éclairage violent au néon blanc et froid ; les bagages au tapis n° 2 ; la bousculade contre le caoutchouc roulant ; les pleurs des enfants fatigués ; les téléphones sonores ; les informations que l’on s’échange, la langue retrouvée ; et la sortie enfin, entre deux haies de familles, de connaissances, d’amis, jetés là par le hasard des voyages de leurs proches, auxquels on vole un sourire pour le réconfort factice de se savoir attendu ; et puis on presse le pas entre ceux qui s’embrassent pour échapper enfin à l’oppression de la foule, respirer, chercher des yeux le panneau « sortie » oublié durant tous les mois au loin ; la valise à roulettes que l’on traîne et l’air de la rue que l’on respire, empoussiéré, épais encore malgré l’heure grise, les irrégularités du sol ; les taxis qui vous hèlent, se diriger vers les jaunes, deux ou trois mots dans le dialecte local, convenir d’un prix et grimper dans l’auto déglinguée, vérifier d’un œil le compteur, et rassurée enfin, se laisser conduire jusqu’à l’avenue plantée d’eucalyptus, aux trottoirs encombrés de poubelles, de sacs plastique, de chats. Jusque devant la façade. Carthage tout entière contenue dans cette maison. J’étais revenue. A quel endroit de la vie ? Ailleurs, assise dans l’herbe devant une autre façade, je promenais mes pensées sur chacune des fenêtres, sur chacune des portes du rez-de-chaussée à l’étage. Si près dans le temps. Je devinais chaque pierre de fraidonite, noire sous le ciment, aux joints qui se fissuraient. L’ancienne vigne vierge agrippait encore ses ventouses sur le crépi usé, l’ombre projetée de ses vrilles dessinait d’autres fioritures, arabesques mouvantes sous mon regard clignotant. Bientôt l’autre vigne, nouvelle, se hisserait sur ses rameaux, l’enroulerait de sa jeunesse, partagerait avec l’ancienne sa verdeur. Je ne la verrai pas. Comment dire cette présence en moi, alors, cette certitude que le bonheur goûté jusqu’ici était éphémère, que je n’avais peut-être rien atteint au bout du compte dans cette vie, que je n’avais encore parcouru qu’un morceau du chemin ? Tant de bagarres, de retournements, d’acharnement, de volonté, d’hivers, d’étés, cette vie cévenole, rugueuse, exigeante, ma vie, pour retrouver loin dans le ventre l’aiguillon de la mélancolie. Ainsi la maison me demanderait de partir, de la quitter, elle m’élevait à la hauteur de notre connivence. Je répétais sans fin devant Carthage j’avais une maison en Cévennes. Massive comme un vaisseau.

 

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… Lancer de ballon

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Sous l’écaille du crépi ocre, par endroits, la pierre nue. Mais s’attarder sur le crépi, aussi, ce rouge orangé qui embarquait pour Portofino, les palais baroques, les fenêtres au linge suspendu, aux croisées de bois, les criques ombragées, les déambulations sur le port lâché par les touristes à l’heure de la sieste, l’eau miroir du grand balancement à venir, qui renvoyait une image cisaillée des façades avant de les remettre d’aplomb le temps pour une barque de tanguer suffisamment et c’était reparti… tout s’effondrait encore, et les heures filaient au soleil et le plomb figeait toute tentative de sauvetage. Ne jetons pas la pierre au passé, ç’avait été du béton, inaltérable. Le béton dur comme celui du vieux lavoir à l’eau stagnante en été, verte de mousses, égayée par des nèpes à la trajectoire inattendue. Et tout de suite la sensation rugueuse du béton sous les fesses, le surgissement conjugué de la fraîcheur sous les feuilles du figuier de l’enfance et de la douleur de l’escalier pyrénéen, dans un moment de béance, entre vie enterrée et conscience singulière exacerbée d’une vie à se construire de toutes pièces ; béton de la Défense, espaces bétonnés à outrance, bancs de béton, bacs de béton, dalles de béton, foule, précipitations en tous sens, entonnoir d’où sortaient des milliers de personnes qui se répandaient sur le béton, l’agitaient, le vivifiaient, dans une lumière crue, l’hiver, outre-blanc virant vers un nuancier complexe seulement visible dans une léthargie post-métro, et l’on pouvait arpenter les places jusqu’aux tours bondées aussi, dans cet état second où plus rien n’avait d’importance que la journée à traverser. Elle n’en finissait pas de gratter la façade, pourtant, malgré les injonctions de P. qui ne voyait là que matière à mélancolie pathologique. La pierre nue. Et s’imposait alors cette grande faille entre la partie gauche et la droite, sur l’image de la première maison, la première vision, ce mur fissuré prémonitoire. Comme à Carthage, cette impression de grand ratage, ce qui paraissait flamboyant s’écrasant dans un amas de mauvais sentiments au pied des kilims lustrés, usés par les regards mal-aimants, car le temps malmène les désirs et les engagements. Ou dans la Georgstrasse, à Marburg, l’intime sensation de décalage entre les paroles de l’un et la pensée de l’autre, ce que les ondes diffusent dans la proximité des corps et que l’on capte en un instant de grande lucidité, marchant parmi les maisons alignées de la résidence arborée – pourquoi avait-elle écrit « abhorrée » ? – aux balcons fleuris et silencieux, respectables.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Carthage, les grands hommes

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« Quelques-uns des Anciens s’étaient postés sur la plate-forme des tours, et l’on ne savait pas pourquoi se tenait ainsi, de place en place, un personnage à barbe longue, dans une attitude rêveuse. Il apparaissait de loin sur le fond du ciel, vague comme un fantôme, et immobile comme les pierres. » (Salammbô, Flaubert)

 

Photo : Marlen Sauvage

Ecoutez nos défaites

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« Ils s’aiment. Ils ne se voient pas, ne sont pas au même endroit, regardent simplement tous les deux la même mer, cette Méditerranée de sang et de joie où sont nés des mondes sans pareil, et ils s’aiment. Peu importe que leur histoire – à l’inverse des autres –
ait débuté par les corps et se construise à rebours, dans l’absence maintenant, elle le voit, elle sait qu’il a en lui la même défaite qu’elle, celle du temps qui nous fait doucement plier, celle de la vigueur que l’on sent s’amenuiser et disparaître. Ecoutez nos défaites.
Il n’y a pas de tristesse, elle n’a rien perdu et lui non plus. (…) Il sait que Job le regarde, qu’à l’autre bout de la mer Mariam est au milieu des stèles du cimetière marin de Sidi Bou Saïd, sur les terres de cet empire qui ne fut pas parce que Rome l’a avalé, brûlé,
fait disparaître, mais qui reste plus fort encore, tenant tout entier dans ce mot, « Carthage », qui contient tout,  Carthage, glorieuse d’avoir vaincu l’oubli malgré
les cendres, écoutez nos défaites, ils le disent ensemble, avec une sorte de douceur
et de volupté, écoutez nos défaites, nous n’étions que des hommes,
il ne saurait y avoir de victoire, le désir, juste, jusqu’à l’engloutissement,
le désir et la douceur du vent chaud sur la peau. »

Laurent Gaudé, Ecoutez nos défaites
© Actes Sud, 2016
et © Léméac éditeurs, 2016
pour la publication en langue française au Canada.

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Photos : Marlen Sauvage (2014)
En haut : Sidi Bou Saïd, la montée vers le phare et le cimetière marin.
En bas : Vue sur la Méditerranée depuis Sidi Bou Saïd (ici la Terre penche…).

Carthage, l’Acropolium

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Sur la colline de Byrsa, la cathédrale Saint-Louis de Carthage, érigée en l’honneur de Louis IX mort à Tunis en 1270… Le bâtiment de style byzantino-mauresque date du XIXe… quand la Tunisie était encore sous protectorat français. Rebaptisée l’Acropolium, on vient aujourd’hui y écouter des concerts pendant le festival international de musique classique, à l’automne. Et parfois, dans le silence de la nuit tombée, des confidences.

Texte et photo : M. Sauvage