Présence

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Je parle avec Rafaniello, aujourd’hui nous avons le temps, je lui demande si son pays ne lui manque pas. Son pays n’existe plus, il n’y est resté ni vivants ni morts, on les a faits disparaître tous ensemble : « Je ne sens pas le manque, dit-il, mais la présence. Dans mes pensées ou quand je chante, quand je répare un soulier, je sens la présence de mon pays. Il vient souvent me trouver, maintenant qu’il n’a plus une place à lui. Dans le cri du marchand d’eau qui monte avec son charreton à Montedidio pour vendre de l’eau sulfureuse dans des pots de terre cuite, de sa voix aussi me parviennent quelques syllabes de mon pays. » Il se tait un moment, ses petits clous dans la bouche et la tête penchée sur une semelle. Il voit que je suis resté à côté et il continue : « Quand tu es pris de nostalgie, ce n’est pas un manque, c’est une présence, c’est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie. » Alors don Rafaniè, les fois où il me vient la pensée d’un manque, je dois l’appeler présence ? « C’est ça, et à chaque manque, tu souhaites la bienvenue, tu lui fais bon accueil. » Alors quand vous vous serez envolé, je ne dois pas sentir votre manque, moi ? « Non, dit-il, quand il t’arrive de penser à moi, moi je suis présent. » J’écris sur le rouleau les paroles de Rafaniello qui ont mis le manque sens dessus dessous et il est mieux comme ça maintenant. Lui, avec les pensées, il fait comme avec les chaussures, il les retourne sur sa caisse et les répare.

@Erri de Luca, Montedidio, Gallimard, 2001

Photo : Marlen Sauvage (Rome)

Carnet du jour (9)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Mardi 10 janvier
Jour anniversaire (1976). Mais alors c’était un samedi. Je suis retournée place Montparnasse  où l’année précédente tu m’avais emmenée, et de retour à l’hôtel pour une sieste après ce repas arrosé, nous nous étions réveillés trop tard pour que j’attrape mon train vers la Drôme. Emancipée grâce à toi. J’ai revu la tour avec les yeux de mes dix-huit ans. Photographié une fontaine Wallace pour Stef à qui j’en parlais au Spa Mathers, près de Montréal, où une copie trône dans le restaurant du lieu. J’ai passé deux heures à La Marine (Je me répète que Montparnasse est le quartier des Bretons, et j’arrive à supporter ce nom de bar aujourd’hui) où nous étions allés avec les C. après avoir vu Emmanuelle au cinéma du coin ; j’ai commandé une Leffe puis une autre, et comme c’était la happy hour, j’ai eu droit à la double ration sans avoir rien demandé… A notre santé !

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Mercredi 11 janvier
Changer de regard… La solution à  cette « leçon » qui me rappelle que j’échoue systématiquement dans « le juste et l’harmonie » ?

Jeudi 12 janvier
Je me pose toujours les mêmes questions quant à la vanité d’écrire… Et ce qui nourrit l’envie… la vie, les rencontres, les échanges, les frôlements de regards, d’âme à âme, la tonalité d’une voix et même la présence de tombes protestantes sur le chemin de mes ballades, le souvenir du goût de la cerise, du temps accordé au temps, de cette grâce à méditer devant un océan, de l’étonnante mémoire du corps à l’évocation d’un moment de tendre sauvagerie… Est-ce que se tiendrait là le lieu de l’écriture ? Je me nourris de tout. Je me disperse. Je suis de nulle part. Je n’ai pas d’archipel sauf celui de l’enfance et les lieux éphémères où elle m’a portée. Alors, oui, le souffle peut-être vient-il de là, de cette absence de racines, de ce non lieu. Je dois porter en moi le souffle d’un non lieu.

Dimanche 15 janvier
Je dors environnée de petites poupées de porcelaine. L’amitié console de tout.

Lundi 16 janvier
Elena Ferrante et Les jours de mon abandon en gare de Nîmes. La banalité du thème me vaut quelques sourires. Dans le train du retour, j’ai manqué la photo de cet avion, énorme, qui en pleine descente, volait entre le haut de la vitre du train et un fil électrique au premier plan. Regretté mon manque de réactivité. J’ai contemplé, c’est tout. (Je devrais dire, c’est bien.)

Vendredi 20 janvier
Me laisser tomber dans la situation, comme le préconise François Roustang, psychanalyste et philosophe.

Rencontrer l’ange

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« Chacun de nous vit avec un ange, c’est ce qu’il a dit, et les anges ne voyagent pas, si tu pars, tu le perds, tu dois en rencontrer un autre. Celui qu’il trouve à Naples est un ange lent, il ne vole pas, il va à pied : « Tu ne peux pas t’en aller à Jérusalem », lui dit-il aussitôt. Et que dois-je attendre, demande Rafaniello. « Cher Rav Daniel, lui répond l’ange qui connaît son vrai nom, tu iras à Jérusalem avec tes ailes. Moi je vais à pied même si je suis un ange et toi tu iras jusqu’au mur occidental de la ville sainte avec une paire d’ailes fortes, comme celles du vautour. » Et qui me les donnera, insiste Rafaniello. « Tu les as déjà, lui dit celui-ci, elles sont dans l’étui de ta bosse. » Rafaniello est triste de ne pas partir, heureux de sa bosse jusqu’ici un sac d’os et de pommes de terre sur le dos, impossible à décharger : ce sont des ailes, ce sont des ailes, me raconte-t-il en baissant de plus en plus la voix et les taches de rousseur remuent autour de ses yeux verts fixés en haut sur la grande fenêtre. »

@Erri de Luca, Montedidio, Gallimard, 2001

Photo : Marlen Sauvage (Rome)

 

Carnet du jour (8)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

2017 – Le 3 janvier
Anniversaire triste de la mort de Sylvia. Et toujours là sa page FB…
Visite surprise de B., je l’emmène à l’atelier. Belle soirée. Dormi tard dans l’après-midi, toujours sous le coup du décalage québécois. Et à une heure du mat’, en pleine forme… Pas d’inquiétude majeure quant à l’avenir proche qui se dessinera comme bon lui semblera. Je suis dans une attente sereine. Me détache doucement de mon affection pour cette maison. Peut-être même j’en souligne à dessein les défauts… On a les boucliers qu’on peut.

Le 4 janvier
Atelier au GEM ce mercredi. Je pensais en roulant à ce projet de transcription de mes « ateliers de campagne », à dire la nature dépouillée de cet hiver entamé dans un froid tout relatif (je suis rentrée de Montréal où la température a frôlé les -25 °C), les châtaigniers décharnés et gris dans le bleu pur du ciel, la route du causse traversé et retraversé durant 15 ans maintenant et dont je ne sais pour combien de temps encore. Je voudrais cette année positive, engranger de beaux et bons souvenirs. Pour aujourd’hui, ce serait l’appel de A. et la demande de S. de publier dans son journal d’atelier mes haïku sur les nuages !

Le 5 janvier
Je lutte contre moi-même pour ne pas céder à la tristesse. Au catalogue des réalisations du jour, plein de choses parmi lesquelles la balade sur le chemin de la Combe dans le froid de l’après-midi qui m’a revigorée ; les jambières terminées pour Stef, le grand ménage en bas et la préparation de ma valise pour ma virée à Paris. Je n’ai cessé de chasser mes mauvaises pensées, quand l’une revenait, je me rappelais à l’ordre. Prendre soin de soi c’est aussi se garder la tête « propre ». Au chapitre des objectifs atteints, le vase communicant enfin posté sur le blog dans l’attente de sa publication demain matin.

Le 6 janvier
Je renonce ce soir à écrire le 3e atelier de François Bon. Mon idée de cour du Gem de Mende ne conviendra pas, je ne peux y retourner avant 15 jours et j’ai déjà perdu suffisamment de temps entre la grippe et les soucis d’ordinateur. Dans la série « soyons positive », je retiens de ma journée cette balade à l’invitation d’E. sous le soleil et dans le froid vif de l’hiver, mon mal de tête du matin a persisté malgré ce grand bol d’air pour se maintenir jusqu’à ce soir. Séquelle de grippe ? Dès demain je m’adonne au nettoyage de la cave. Et comme Sam ne viendra finalement pas me rendre visite, je commencerai mes publications pour reprendre un rythme de croisière…

Le 7 janvier
Après la petite voix qui m’invite à me fier à mon inspiration et mon intuition pour prendre mes décisions, je pense à cette autre voix (celle de B.) qui a l’art de parler sans se tromper sur un certain nombre de choses… Il fait très froid ce matin et je n’ai pas le courage de trier la cave… Je ne serai pas là samedi prochain et je vais commencer à perdre du temps ! Allez, j’écris pour FB et je m’y mets avant la fermeture de la déchetterie.

Le 9 janvier
Aspirer au meilleur pour le voir advenir. Le genre de pensée qui me convient.
Placé la journée sous le signe de l’harmonie dès  8 h ce matin et la méditation guidée par Minnie. Quelle ouverture du corps (et de l’esprit je l’espère !) en retour… Depuis tout a été harmonieux dès le café jusqu’à la finalisation de la valise et mon rendez-vous avec M., notre discussion malgré ma maladresse, puis la route et enfin la gare où j’attends mon train… Journée harmonieuse parce que décidée telle. Une question de regard, comme me le disait Robert Misrahi il y a si longtemps.

La victoire ou la mort, par Bluette

 

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Jean se passa la main sur le front. Son crâne luisait malgré le talc dont il l’avait saupoudré. Il se sentait nerveux. Aujourd’hui était jour de corvée. Il ne rendait pas souvent visite à sa famille et lorsqu’il se prêtait au jeu, une fois l’an, il mettait un point d’honneur à imposer une distance qui décourageait tout de suite les tentatives de manifestations affectives à son égard. Raide et inflexible, il trônait. Il consacrait exclusivement son attention à dévier les périlleuses conversations de l’ordinaire vers des sujets plus anodins pour lui. Il soupira et empoigna avec une vigueur toute feinte la chaînette rouillée du carillon qui avertirait tout le monde de sa présence. Il eut à peine la présence d’esprit de s’enquérir de la santé du petit dernier en se rappelant in extremis de sa récente existence avant de se lancer dans l’exercice pour lequel il excellait, un long et pénétrant discours. Tout y passa. Sa vie héroïque, ses exploits militaires, ses stratégies en combat rapproché, ses vieilles blessures qu’un temps humide continuait pourtant de réveiller, ses anciens camarades de chambrée, les décorations brillantes qu’il affichait jadis sur son plastron. Il s’appliqua, noya le poisson. Du coin de l’œil, il pouvait observer le bâillement quasi-continu des enfants que l’on avait obligé, pour l’occasion, à porter des vêtements raides et empesés. On arriva enfin devant le restaurant. Chaque année, Jean offrait un pantagruélique repas à sa quantité de neveux et à sa non moins nombreuse progéniture. C’était le rituel. A peine installé, il déversa sur ces chers petits la flopée de cadeaux faciles dont il se munissait toujours : livres achetés au poids et sans discernement, monceaux d’atlas historiques ou géographiques qu’il espérait formateurs d’esprits et de destins glorieux. Pas de pause. Il saisit un mot de son neveu au passage, en profita pour reprendre la main, pour dominer la conversation, pour n’y laisser apparaître aucun blanc, aucune faille susceptible de l’aspirer dangereusement. « Un grenadier ? Mais non, mon cher, ceci est un grenadier d’ornement ! ». Échec et mat. Il tendit à sa filleule le coûteux bijou qu’il lui avait choisi pour l’occasion, dans un écrin de velours bleu et se demanda si elle était dupe et comprenait qu’il achetait ainsi sa présence parmi eux et surtout, leur silence. Les enfants n’avaient nul besoin de savoir. Autant leur donner l’image du vieux tonton radoteur plutôt que de leur laisser deviner ne serait-ce qu’un instant quel homme déchu il était. Le reste ne regardait que lui et d’ailleurs, il avait payé pour son crime. Il n’était même pas sûr de regretter son geste tant sa femme neurasthénique et inconstante était devenue un obstacle à sa progression sociale. Il avait appris à tuer et avait mis ce savoir à profit. Il n’avait pas trouvé plus difficile d’enserrer le cou gracile de Catherine entre ses deux mains puissantes et d’appliquer ses pouces à l’endroit exact où il savait que la privation d’oxygène entraînerait une mort rapide que d’exercer son talent face à l’ennemi, en service commandé. Souvenir d’Indochine. Il se sentait simplement vexé, agacé, atteint dans son orgueil de chef guerrier, voilà tout. Amère sensation qu’il trimballait depuis plus de vingt ans dans ses insomnies chroniques durant lesquelles il disséquait patiemment chaque seconde des événements passés, cherchant vainement à y découvrir la cause de son échec. Pourtant, il avait tout planifié. Une fois sa femme inanimée, il l’avait portée dans sa robe blanche, poids plume sur son épaule, jusqu’à la rivière toute proche dans laquelle il l’avait laissée glisser puis, lui avait donné une petite impulsion pour lui faire prendre le large et avait tranquillement remonté le sentier qui conduisait tout droit à sa demeure bourgeoise. Les enfants ne s’étaient même pas réveillés. Au bout de deux jours, éploré, il avait signalé la disparition de Catherine à la gendarmerie locale, soulignant, l’air de rien, l’état dépressif dans lequel elle surnageait depuis si longtemps. Plan parfait. Les pandores zélés, sûrement impressionnés par son grade et ses prestigieux états de service l’avaient retrouvée bien trop tôt, bien avant que l’eau n’ait eu le temps d’effacer les discrètes marques violacées sur son cou. Procès aux Assises, éclatement familial, vingt ans de prison. On lui avait retiré de droit de s’approcher de ses trois enfants, sa tête était apparue en gros plan à l’ouverture des journaux télévisés et Madame sa Très Sainte Mère avait failli en avaler son chapelet. Le pire restait à venir. Les autorités militaires lui avaient ôté le droit d’arborer toute décoration, le privant par là-même de son unique raison d’être. Puis Henriette. Visiteuse de prison. Manières douces mais fermes. Cultivée, élégante. Une main de fer dans un gant de velours. Henriette connaissait son histoire et l’aimait comme il était. Leur petit appartement de la banlieue lyonnaise était tenu avec soin et c’est elle qui faisait le lien avec la famille, elle, qui insistait pour sacrifier à ce rituel immuable et inconfortable pour lequel il n’éprouvait aucun appétit particulier. Un silence soudain le tira de ses réflexions. Les conversations s’étaient tues et il avait négligé de les relancer en direction de ses terrains favoris. Il sourit intérieurement et prit une grande respiration avant de retourner dans la mêlée. Il ne leur devait décidément rien.

Texte : ©Bluette
Photo : Marlen Sauvage

Conversation, Serge Marcel Roche

Ma lecture du soir, et je vous invite à aller lire ce recueil de Serge Marcel Roche ici, illustré par Olivier Dende.

C’est dis-tu un troisième lieu
Un nid dans l’arbre creux
Du cœur endormi
Une porte bleue
Entr’ouverte et cachée à demi
Par l’auvent gris d’une ombre
La gaze d’un rideau
Et à la saison verte
La longueur des pluies

Un autre lieu
Sur une rive
Un entre-deux
Afin de vivre
S’il est possible de vivre heureux

Serge Marcel Roche
Extrait de Conversation, poèmes.
2016 © Serge Marcel Roche, Olivier Dende & Éditions QazaQ
(A télécharger gratuitement sur le site des éditions QazaQ)

Des pas sur le causse

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Chemin entrouvert
Un but à notre balade
~ La beauté du causse

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Dans la magie blanche
Nos pas foulent le silence
~ Le regard suffit

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Pures stalactites
Que tu décroches, vainqueur ~
Epée dans le ciel

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Les murets de pierre
témoignent du temps qui passe ~
Immobilité

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Peu de vie ici
Derrière tous les volets ~
L’été attendra

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Pour Sam, janvier 2017

Texte et photos : Marlen Sauvage