Des relations épistolaires…

© Marlen Sauvage 2019

« Ecrire des lettres est un commerce avec des fantômes, pas seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre, qui émerge d’entre les lignes des lettres qu’on écrit… Les baisers écrits n’atteignent jamais leur destination, mais sont bus en route par ces fantômes-là. »

Franz Kafka

Visages, par Anne Vernhet

Fin octobre, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

© Marlen Sauvage 2020

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant

Ton regard

Ta main se pose sur la mienne, tes doigts enlacent les miens ; avant même d’accepter ton regard, je t’ abandonne ma main ; ce ne sera pas le dernier abandon… je veux te voir en face de moi, voir ton visage, plonger mes yeux dans les tiens, y retrouver ce que j’y avais lu…. ton regard me fuit, je revois tes sourcils fournis, tes longs cils soyeux, le carré de ton menton, ta barbe naissante et clairsemée ; mais ton regard a disparu, celui qui se plongeait dans le mien, qui me faisait exister, qui rendait le monde plus beau, plus coloré, plus désirable. Peut-être que je l’ai imaginé, qu’il n’a jamais existé. Tes cris, tes hurlements, la nappe s’envole, les objets pleuvent dans la pièce,  les éclairs de colère qui s’échappent de tes yeux, ta main qui me pousse, me bouscule…. mais ce n’est pas ce que je veux, je veux ton premier regard, celui qui me rassurait, qui me faisait sourire, qui me disait que la vie était belle.  Peut-être que je l’ai imaginé, qu’il n’a jamais existé. Ta présence à mes côtés dans le bureau de la juge, ton regard  impassible alors que tu te penches pour la dernière signature…. ce regard d’indifférence. … de l’hostilité, de la froideur…. et l’autre, ton regard d’avant, celui qui disait que tu m’aimais, où est-il ? As tu le pouvoir de l’effacer, de modifier le passé ? De détruire ce qui a été ? Peut-être que j’ ai tout imaginé, qu’il n’a jamais existé. 

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)  

Terre

Rien d’autre que ses rides, profonds sillons, n’auraient pu mieux représenter ce qu’elle était. Je me souviens de son front, solide et concret ; de sa bouche pleine d’une énergie paisible ; de son crâne, ses joues, son menton, semblables à une sphère, une sphère dans un cercle, toujours immobile, toujours en mouvement. La forêt de ses cheveux suivait le rythme des saisons. Moissons dorées. Érable rouge. Et le blanc de la montagne en hiver. Au lieu des rêves, nous avions son sourire. Les fossettes sur ses joues étaient des ravins dans lesquels nous tombions en espérant ne jamais nous relever. Peu importe les catastrophes, elle était là. Ses yeux voyaient plus loin que l’horizon, ses narines frémissaient à la moindre odeur, ses oreilles entendaient ce que personne n’entendait. Si maintenant je ne la vois plus, si les rides qui marquaient mon chemin sont devenues floues, si même son visage s’estompe en moi, ce n’est pas que je l’oublie, c’est que le bruit autour de moi est trop fort trop fort trop fort. 

Auteure : Anne Vernhet

Visages, par Mireille Rouvière

Fin octobre, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.


Femme en veste jaune (L’Amazone), de Amedeo Modigliani 

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant

Je me souviens de ses cheveux noirs en épis le matin devant son petit déjeuner, de sa main elle lissait ses mèches rebelles, ses yeux à peine ouverts regardaient son bol de lait fumant, elle pensait à la journée qui allait commencer, prendre sa voiture, amener le bébé chez la nounou, son front se plissait alors, avait-t-elle oublié quelque chose dans le vanity, se rendre au travail où l’attendaient déjà ses collègues et avec elles rires des situations rencontrées dans leurs tâches. Comme une jeune maman elle attendra avec anxiété de retrouver ce petit garçon qu’elle a abandonné le matin, le retrouver, le prendre dans ses bras avec un visage rayonnant d’amour. Ce visage s’est aminci depuis qu’elle a repris toutes ses activités, mais elle aime ça, courir après le temps qui passe trop vite, le retenir au besoin, on dirait qu’elle à peur d’en manquer. Dans le flou du vieux miroir piqué de taches de vieillesse : comme elle est belle encore, elle a toujours le regard de ses quarante ans, cheveux charbon froid, raides mais bien coiffé d’où aucune mèche ne dépasse, pommettes lisses et rebondies, un peu de sombre autour des yeux illumine son visage dont la douceur se reflète sur l’ovale encore ferme et sur lequel aucune ride n’apparaîtra jamais, aucun sillon ne barrera ce front, aucune ridule de ternira jamais cette bouche aux lèvres charnues, ses yeux, oui, ses yeux, d’un vert profond parsemé d’étoiles d’or ne seront jamais en deuil, elle flotte entre le réel et l’irréel.

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)  

L’orage

Pourtant ce matin-là rien ne prédisait cet incendie dans ses yeux, à l’horizon j’ai vu arriver une vague de chaleur d’une intensité insoutenable, des coquelicots d’un rouge intense étaient apparus sur ses joues, leurs pétales se retournaient l’une après l’autre avec violence, un vent qui aurait emporté maisons et gens s’infiltra par ses narines amenant avec lui toutes sortes d’ordures et de détritus piochés à toute allure et sans discernement dans les bordures des routes polluées, dans les campagnes souillées, dans les champs abandonnés aux ronces griffues et acérées, de sa bouche sortiraient bientôt tous les mots orduriers de sa composition,

pourtant ce matin-là, nous avions fait l’amour avec intensité et j’étais sûr que la journée serait paisible et ordonnée, j’avais entendu, comme un ouragan qui emporte tout sur son passage, le portillon du potager se refermer d’un bruit sec, des pas lourds de signification sourdre sur les dalles de la terrasse, les jolies chaises de jardin en fer forgé choisies avec amour renversées avec furie, la table bousculée sans ménagement se plaignait en grincements stridents, bientôt la porte d’entrée claqua avec véhémence, la pauvre porte en arrivait à se déglinguer, elle en perdait parfois quelques vis que je rafistolais tant bien que mal moi qui n’étais pas bricoleur, 

pourtant ce matin-là, je n’avais pas prévu de soutenir une autre scène et surtout pas de cette intensité, j’avais hésité un instant l’affronter ou me défiler, je la regardais s’avancer.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens

Des moustaches à la Brassens, c’était l’époque, c’était plutôt moche vous auriez pu les couper, mais non c’était plus important que vous les caressiez en nous regardant d’un mauvais œil. Moi j’avais la trouille de ce geste. Oh ! je n’aimais pas ça du tout, mes genoux claquaient, je vous détestais. Vous auriez pu vous casser une jambe un jour, c’aurait été super, on aurait eu un remplaçant ou une remplaçante, même pas ça, jamais vous n’avez été absent, tout les jours sur notre dos. La compassion en connaissiez-vous seulement le mot ? J’avais peur de vous. Bon, je n’étais pas passionnée par l’école, ce que j’aimais c’était les récréations, j’adorais jouer avec mes amies. Avec vous je n’étais pas à l’aise pour apprendre, même, j’étais tellement apeurée par votre voix,  cette voix caverneuse et rugueuse que des tremblements agitaient mon corps, comment apprendre dans ces conditions. Ah ! oui vous auriez pu être plus indulgent, il n’y aurait pas eu de mal à cela, mais non, vous adoriez nous terroriser, cela vous apportait de la satisfaction et alors vous lissiez vos moustaches avec application, Pourtant à cette époque-là, il n’y avait pas de délinquance chez nous, dans notre campagne, moi je baissais la tête pour éviter votre regard, j’étais humiliée et oui je suis sûre que cela vous plaisait à l’époque, que saviez-vous de moi alors ?

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la peinture de Modigliani – femme en veste jaune, au début de cette publication). 

Si vous l’aviez vue descendre de cheval en furie main gantée sur la hanche gauche, cravache dissimulée avec impatience dans le dos, l’air hautain et narquois, vous auriez voulu être un insecte discret et vous éloigner au plus vite et si vous aviez été un insecte arrogant elle vous aurait écrasé de sa botte de cuir lustrée, elle dirigeait sur vous son œil gauche et vous montrait son profil tout anguleux à la pommette saillante, elle savait manipuler son regard pour vous confronter et vous inviter à la contredire afin que toute sa hargne s’écoule sur vous, des mots cinglants pouvaient se déverser alors : sur le cheval qui n’avait pas su l’écouter, sur le palefrenier qui avait négligé de serrer les sangles convenablement, sur le matériel devenu peu fiable, sur les commerçants toujours à l’affût de gagner de l’argent sur son dos,  même si sa mise était toujours soignée, vous pouviez sentir le désordre dans sa tête, moi qui la connaissais, je vous aurais invité à l’éviter ce jour-là, nous serions allés jouer au bridge.

Auteure : Mireille Rouvière

Où sont nos morts ?

© Marlen Sauvage 2021

Un bâton une lanterne
accessoires dérisoires
continuer continuer encore
essayer essayer encore
s’accrocher au roc au récif

la montagne comme une crypte à ciel ouvert
dans l’attente de l’aube qui tarde à venir
aux années tombées comme des figues mûres
l’angoisse de vivre prend une légèreté de plume

pesanteur prénatale : une pluie verte a germé du printemps

Nos morts ont changé d’adresse
nos yeux ont lavé leurs cendres en vain
nos larmes ont marié le clair et l’obscur derrière leurs fronts
miroirs sans tain ranimant à jamais du désir
L’ombre parmi nos catacombes
linéaments défilés solitaires revêtus de blanc
éclipsant l’autre côté du seuil de la dalle au caveau

Rose-Marie Mattiani, Des jours sans eux, éditions Unicité.

Richesse

© Marlen Sauvage 2020

« Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous vous-même, dites vous que vous n’êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses ; car pour celui qui crée, il n’y a pas de pauvreté, ni de lieu pauvre, indifférent. »

Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke

Synchronicités

Tympan roman d’une maison – Source : hesia.ac.reims.fr

Musée de la basilique saint-Remi à Reims. Merveilles de sculptures romanes, de colonnes en stèles, de chapiteaux en clés de voûte, nous sourions à cette porte que je souhaite franchir dès que je la vois. Ce que tu fais d’abord, toi. Je caresse une colonne et te suis. En me retournant pour la regarder, je découvre la beauté de ce fronton, la Science (un couple avec un livre), la Force (un personnage qui semble faire le grand écart et pousse deux arbres de ses bras), puis l’Amour : un homme et une femme unis dans un baiser… il a pris sa main sur son épaule, elle a passé son bras derrière lui et ses doigts apparaissent sous l’aisselle de l’homme. Beauté.

Visite à Cumières. Le trajet dans le jour qui s’estompe. Les voitures, les vignes marron de part et d’autre de la route. Nous descendons les coteaux pour arriver sur le village. Ici j’ai vécu il y a si longtemps. La raison sans doute pour laquelle je ne reconnais rien. Enfin, l’église, la maison, le 23, rue du bois des Jots. Je t’explique l’ancienne boulangerie que nous avions louée à Fernand Hutasse, le vigneron du village, et l’appartement au-dessus… Puis nous marchons d’une centaine de pas jusqu’à l’église. Et là, merveille des merveilles ! Le même fronton au-dessus d’une porte latérale. La Science, la Force et l’Amour, semblables aux précédents. Il manque seulement les doigts de la femme sous l’aisselle de l’homme. Je n’en crois pas mes yeux. 1955 au-dessus de la façade. Soulagement. J’y vois un signe. Une coïncidence étrange qui me rassure.

(Il s’agit d’un très vieux souvenir, au temps où les photos étaient tirées en diapositives, et dont je ne sais où elles peuvent être conservées…)

MS

Réflexion

© Marlen Sauvage 2021

« Celui qui oublie son chemin en voyageant ne peut rentrer chez lui. »

Lie Zi, Du vide parfait


Extrait de « Faveurs célestes, XI » :
Yan Zi dit :
« Combien était juste la pensée de la mort chez les Anciens. Elle réunit les vertueux et les méchants, tous reposent au même endroit. »
La mort est cette demeure que l’on cherche tous à reconnaître. Les Anciens appelaient les morts « ceux qui sont revenus ». Cela signifie que les vivants sont des voyageurs, « ceux qui ne sont pas encore revenus. » Celui qui oublie son chemin en voyageant ne peut rentrer chez lui.
Le monde entier réprouve ceux qui errent. Mais que le monde entier oublie le chemin du retour, personne ne trouve rien à y redire. Un homme quitte sa terre natale, se sépare de sa famille, dilapide sa fortune pour parcourir le monde. Il ne rentre jamais chez lui. Quelle sorte d’homme est-ce ? Qui ne le traitera pas de fou et de vagabond ?
Un autre homme chérit sa personne ; fier de ses talents, il recherche à tout prix la célébrité et n’a de cesse de se faire valoir aux yeux de tous. Quelle sorte d’homme est-ce ? Qui ne l’estimera pas et ne le saluera pas comme un homme de grand esprit ?
Le monde rejette le premier homme, admire le second ; pourtant ils se sont trompés de chemin l’un comme l’autre. Seul le sage sait qui admirer, qui rejeter.

Traduction Lisa Bresner