Ateliers de campagne (3)

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“La prison, c’est un peu ma famille…” C’est ainsi que démarre l’entretien mené par l’un des détenus avec l’aumônier catholique de la maison d’arrêt de Mende. Et c’est l’aumônier qui parle ! Tous les jeudis après-midi depuis neuf ans, il ouvre l’aumônerie à un groupe de six ou huit, ou à des détenus seuls, en entretien individuel. La pièce ouvre sur une grande fenêtre… à barreaux, mais elle est lumineuse et les détenus s’y sentent bien. C’est ici que j’anime les ateliers d’écriture et que depuis quelques semaines, nous pratiquons l’écriture journalistique. Aujourd’hui, chacun relit son article, destiné au journal bimestriel que nous avons créé et auquel a été donné le titre de Celluloïd. La production poétique et romanesque des participants trouve sa place parmi les sujets concernant la vie de la prison, l’actualité, un dossier thématique, les recettes de cuisine… Je suis fière de ce travail avec eux… Car même les plus réfractaires à l’écriture pour des raisons toutes respectables, les plus hostiles au métier de journaliste, ont joué le jeu de la conférence de rédaction, du choix des sujets, de la répartition des rôles, pendant plusieurs ateliers. Je les ai vus prendre plaisir à préparer les entretiens, à rédiger les brèves, à agencer leur papier pour qu’il reflète une information objective, sans se perdre dans des considérations qui n’avaient pas leur place à cet endroit-là. Le journal se fabrique en équipe avec trois autres intervenants dans leurs ateliers respectifs, un illustrateur et une maquettiste, ainsi qu’un professeur des écoles. La direction de la prison et le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) jouent le rôle de garants de la ligne éditoriale. Mais nous ne dépassons jamais les limites, bien que ce ne soit pas l’envie qui manque parfois aux détenus… L’atelier d’écriture est ici plus qu’ailleurs un atelier de parole : je les écoute chaque semaine pendant un quart d’heure avant de démarrer les propositions d’écriture. Nous alternons ainsi la parole, l’écriture journalistique et l’écriture romanesque… L’expérience du journal ne durera que quelques mois, faute de moyens.

Je franchirai les portes de métal durant trois ans chaque semaine, ne sachant jamais à l’avance qui serait là des détenus inscrits, accueillant d’une semaine sur l’autre un ou plusieurs nouveaux venus à intégrer dans l’atelier. Ce mardi, c’est jour faste : le groupe autour de la table rassemble une dizaine d’hommes. Parmi eux, un jeune inconnu de 28 ans, incarcéré pour 18 mois (c’est lui qui le raconte car je ne pose jamais aucune question quant à leur présence ici). Après les présentations et l’accueil, il refuse d’écrire à partir d’une suggestion ayant recours à la mémoire de l’enfance : trop de souvenirs difficiles. Il l’exprime avec violence, une violence qui transparaît dans le ton de sa voix, dans sa gestuelle alors que je viens de préciser que personne n’est obligé d’écrire. Je perçois toute sa frustration. Il ajoute alors pour préciser (mais je sens percer comme une menace) qu’il est d’un caractère violent. Je reste de marbre. Les autres ne bronchent pas non plus, ils m’observent. Dix paires d’yeux me fixent alors que je fixe le jeune assis en face de moi, face à la fenêtre. J’attends la suite ! Je suis à contre-jour pour lui. Ce qui me traverse l’esprit, c’est qu’il puisse mal interpréter les expressions de mon visage. Je me demande aussi très vite pourquoi il assiste aux ateliers. Pour bénéficier d’une réduction de son temps d’emprisonnement ?  Le jeune homme parle toujours, il s’énerve, je lui rappelle qu’il a le choix d’écrire ce qu’il veut en réponse ou non à la proposition et même de ne pas écrire du tout. Peut-être préfère-t-il retourner dans sa cellule ? Je peux appeler le surveillant qui le raccompagnera. Non. Il choisit de rester… « pour voir ». Après son intervention, chacun s’est penché sur son cahier, dans le calme. Et après un temps d’observation je le surprends à écrire lui aussi. Quand vient son tour de lire son texte, c’est une suite de questions qui toutes portent en creux leur réponse. Les regards fusent vers lui, dans une attention soutenue à ce qui vient de s’exprimer. Il finit par confier que se souvenant de la promesse de sa mère de ne jamais venir le voir en prison (il avait douze ans à l’époque !), il a refusé de l’accueillir lorsqu’elle s’est présentée durant la semaine précédente. Autour de la table, tout le monde semble comprendre son malaise, sa souffrance, son chagrin. Il y a des visages qui acquiescent, d’autres qui plongent vers leur feuille, mais l’émotion est palpable. Je n’ai pas grand chose d’autre à dire à ce moment-là que le remercier de partager son désarroi aussi simplement et d’avoir réussi à l’écrire par un long questionnement. J’ajoute que tout cela reste entre nous. Jusqu’à la fin de notre discussion, le groupe s’est montré attentif et personne n’est intervenu. Au cours de l’atelier, le jeune écrit la proposition suivante sans discuter…

Je vivrai durant ces trois ans de nombreuses situations comme celle-ci. Une fois seulement je serai aux prises avec un homme réellement violent que des détenus maintiendront spontanément en place. Ici plus qu’ailleurs, l’atelier requiert une attention aiguë aux moindres gestes du groupe, aux expressions de visage, au ton de la voix, et une écoute entre les lignes, souvent, de ce qui s’écrit dans une grande sincérité… Il est 11h30. Je repars comme à chaque fois secouée après cette heure et demie derrière les barreaux. Une fois la porte de l’aumônerie ouverte par le surveillant de service ce matin-là dans un bruit de clé qui ne s’oublie pas, une fois les nombreuses autres portes activées à distance passées dans un grincement métallique, et le portique de contrôle, et la dernière, immense, qui ouvre sur la liberté, j’expire toute ma tension. Je redescends vers le centre-ville – la prison est située sur les hauteurs – puis je roule vers Marvejols, à une vingtaine de minutes de là, pour l’atelier de l’après-midi prévu à l’école de travail éducatif et social.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Le causse entre Florac et Mende à la tombée du soir)

Dans la médina d’Hammamet

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Près de l’autoroute qui mène à Hammamet, à une soixantaine de kilomètres au sud de Tunis, une vache broute à l’ombre d’un eucalyptus décharné…

marlen-sauvage-hammamet-plageContrastes de blanc et de bleu, de sable et de collines, d’eau et de ciel… Au pied du rempart de la kasbah, à l’ouest de la ville, les barques siestent au soleil déjà trop haut pour de belles photos.

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Kasbah d’Hammamet, IXe siècle… Un bout de rempart mord le ciel.

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Le minaret hors du temps de la prière, qui écrase la médina du poids de son silence.

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Peut-être Flaubert, Maupassant, Cocteau se sont-ils perdus dans les ruelles pour se retrouver sur cette placette…

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Des ruelles esseulées, à l’heure où la vie se terre derrière les murs…

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Et où seuls des poissons nous accueillent à chaque entrée de maison.

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Le musée Dar Khadija qui, d’après ce que j’ai lu car n’y suis pas rentrée, retrace les  origines de la ville jusqu’à nos jours, des invasions turques et maltaises, jusqu’au protectorat français et à l’Indépendance en passant par la visite de Paul Klee, la pêche et la broderie, avec le point « de Hammamet ».

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Construit en 1881 par Désiré Bordier, le cimetière chrétien côtoie le cimetière musulman.  L’homme est un ancien militaire qui a servi en Algérie, il débarque cette année-là à Hammamet avec les premières troupes d’occupation. Douze soldats français meurent et c’est pour eux qu’il fait construire ce cimetière, dit-on. Il devient contrôleur civil, prend finalement sa retraite dans la ville et y fait des découvertes archéologiques…

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Fin de l’excursion autour du fort, le long de la mer, superbe à cette heure-ci.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Carnet du jour (14)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

21 mars
On m’attend à Rome. Stazione Termini, les décibels déchirent mon mal de crâne. L’hôtel est situé dans une de ces petites rues près du centre, toujours en travaux ici ou là. On s’interpelle et ces voix débarquent dans mon sommeil de fin d’après-midi. Flânerie dans les rues de la ville, je retourne à la Fontaine Trevi pour écrire. Mais il pleuviote et je n’ai pas de parapluie. Je longe les boutiques pour me protéger jusqu’au lieu de mon rendez-vous. Dans mon cou, les gouttes se mêlent à la moiteur de ma peau. Conférence. J’ai fini par arriver en retard à force de virer dans les rues et les places ! F. m’a aperçue et je note un léger suspens dans son discours puis un sourire. Je ne comprends pas tout, mais il faudra bien que je m’y mette. Il me présente à quelques personnes, sourires, poignées de main, pizzeria bien arrosée dans leur QG. Je ne sais plus me repérer, je suis le mouvement, je prendrai un taxi. Mais F. me raccompagne, nous ne sommes pas si loin de mon hôtel et il repart sous la pluie. Je voudrais retourner dans ces petits hôtels particuliers transformés en musées, y passer la journée, manger un sandwich sur un banc en admirant les nuages et les couleurs du ciel. Je n’irai pas sur la place du figuier. En piétinant, je me suis foulé la cheville ! Je lis le livre de Gaudé que je traîne dans mon sac depuis mon départ et que je n’avais pas encore eu le temps de poursuivre. Fin du rêve.

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22 mars
Journée de déplacement, de voiture, de bus, de train, de navette.

23 mars
Arrivée à Tunis à une heure de l’après-midi sous le soleil. Rien avalé de la journée mais aucune faim. Je découvre l’appartement de R., un cocon lumineux dans un quartier populaire de la ville. Beaucoup de femmes voilées, Ennahda est implanté dans ces quartiers. Et je retrouve les ordures, les déchetteries à ciel ouvert… Les élections municipales n’auront lieu qu’en novembre…

24 mars
Vacances scolaires. Nous partons déjeuner sur l’avenue Bourguiba. Profusion d’entrées, bon poisson, ambiance joyeuse. Après-midi cinéma. Le ciné-club de l’Institut français passe Les mariés de l’an II, une occasion de revoir Bébel et de discuter de la Révolution française avec les spectateurs, après le film. La séance se prolonge avec la venue de Sébastien Marnier et son film Irréprochable, un thriller autour d’un beau portrait de femme plutôt borderline… Débat avec le cinéaste, c’est son premier long métrage. Il est modeste, un peu embarrassé de parler de lui. Tout ce qu’il raconte est ancré dans la réalité d’un gars confronté à la réalisation d’un rêve. Il est généreux, parle de sa rencontre avec Marina Foïs, de leurs échanges, pas faciles au début ; de la difficulté à réaliser un film en trois semaines compte tenu du financement, de sa vie de gosse de banlieue…

25 mars
Rendez-vous avec Marie à La Goulette. Petit resto sympa au chef exubérant. Nous planifions notre semaine et décidons d’une visite sur le site de Bulla Regia mercredi.

26 mars
Festival du livre de Tunis au Kram. Retrouvailles avec Françoise et La chose publique. Chœur de lecteurs avec Majd Mastoura, Yosra et les deux Mohamed. Rencontre avec Monia Masmoudi et Sud Editions. Pot dans Tunis avec les 3 étudiants + Mehdi venu nous rejoindre en fin de journée et qui nous quitte avant le repas.

27 mars
Visite à Nabeul, ses ateliers de poterie, ses magasins immenses pour cars de touristes ! Problème de cheville… Nous dînons sur le port dans une ambiance surchauffée ! Des hommes, des hommes, rien que des hommes… devant des bouteilles de bière. Ils font tellement de raffut qu’il est impossible de se parler. Mais le soleil se couche sur la mer.

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29 mars
Pas de site archéologique finalement. Petit tour dans la médina de Tunis, où je regarde un dinandier travailler pendant un bon quart d’heure. Au moment de la prière, il poursuit son martelage en murmurant. Nous discutons. Je m’accroupis près de lui. Sans que je le remarque, un homme m’apporte une chaise et je m’assois dans la ruelle. Je suis toujours surprise de ces attentions… Le dinandier a réalisé les décors et les bijoux de Star Wars, tourné à Tozeur. Il a des origines italiennes. Il me dit très bien gagner sa vie, prendre de grandes vacances, aimer toujours le métier de son père (il a repris son échoppe ici) qu’il pratique depuis l’âge de 14 ans. Il en a 59. Je lui achète une petite corbeille à fruits en cuivre blanc. Quand je repars, je fais tomber le coussin de la chaise en bois. De nouveau l’homme est là pour le ramasser.

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30 mars
Départ pour le sud. En route, visite de la médina de Hammamet, pot dans un café sur le port, photos. Arrivée dans la ville natale de R. Dîner d’un délicieux et pantagruélique repas de poisson dans un beau décor. Ici tout le monde fait des selfies en mangeant ! Jeunes couples, vieux couples, familles, femmes voilées, non voilées…

31 mars
Jour anniversaire. Je range la bibliothèque et manipule environ 3000 livres… Il en reste autant à ranger. Je dévore Philippe Jaccottet et son hommage à Ungaretti dans ? j’ai oublié le titre du bouquin.

1er avril
Méditation sous le soleil de la terrasse en écoutant les bruits de la ville. Je bouquine Gaudé en mangeant quelques fèves bouillies, jette un œil à mon travail de la veille et range encore quelques livres. Départ pour Tunis. Arrêt dans la ville au mausolée de Bourguiba. Retour sous une chaleur écrasante. Heureusement, Sousse et la Casa del Gelato… Rendez-vous à Carthage pour le film canadien Iqaluit avec Marie et quelques autres. Très bon film plein d’humanité. Dîner Au bon vieux temps. Délicieux. Discussion animée sur les indiens du Québec… Passage chez M. pour un petit rhum vite avalé.

2 avril
Réveil tardif, journée tranquille à l’appartement, travail et préparation de la valise. Le centre commercial est ouvert ! R. achète une table de salon en remplacement du guéridon qui a valu tant de casse ! Elle est jaune, on la croyait blanche ! Les surprises des achats tunisiens… Je réalise d’ailleurs que le four ne ferme pas correctement, il est neuf pourtant !

Lundi 3
Retour. Je manque le dernier bus à Nîmes…

Texte et photos : Marlen Sauvage

De rêve et de lilas

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Je rêve et je me réveille
Dans une odeur de lilas
De quel côté du sommeil
T’ai-je ici laissé ou là

Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Etais-je ou tu n’étais pas

Je me rendors pour t’atteindre
Au pays que tu songeas
Rien n’y fait que fuir et feindre
Toi tu l’as quitté déjà

Dans la vie ou dans le songe
Tout a cet étrange éclat
Du parfum qui se prolonge
Et d’un chant qui s’envola

O claire nuit jour obscur
Mon absente entre mes bras
Et rien d’autre en moi ne dure
Que ce que tu murmuras

Aragon

Photo : Marlen Sauvage

 

Un seul instant…

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« Ainsi m’abandonnais-je de plus en plus à la Nature radieuse, et presque avec excès. J’aurais aimé redevenir enfant, avoir moins de science et me changer en pur rayon
pour en être plus proche. Un seul instant me sentir dans sa paix, dans sa beauté,
me semblait mille fois plus précieux que des années chargées de méditation, que toutes ces expériences de cet éternel expérimentateur qu’est l’homme. Tout ce que j’avais appris ou fait au cours de ma vie fondait comme glace, et toutes les tentatives
de ma jeunesse sombraient peu à peu dans l’oubli. Quant à vous, bien-aimés si lointains, morts ou vivants, comme nous étions intimes ! »

Hölderlin, Hypérion.

Photos : Marlen Sauvage.
[Hypérion parut à Pâques 1797…]

Ateliers de campagne (2)


Je planifiais mes interventions du mois : à Mende, la fac pour les cours de FLE*, la maison d’arrêt ; à Marvejols, l’école d’éducateurs, le centre de loisirs ; à Rieutort-de-Randon, une école primaire et une maison de retraite. C’était tout pour le nord de la Lozère. Plus au sud maintenant, une maison de retraite à Ispagnac ; à Florac, deux ateliers en soirée ; le projet Bruit de page avec trois classes de primaire (CP et CE1)… Et il fallait caser la visite à Rome, le lieu-dit sur la commune de St-Frézal-de-Ventalon, avec la responsable d’une association locale et un garde du Parc national des Cévennes, en prévision de la balade écriture prévue au printemps… Le médecin du travail venait de me demander de réduire mes déplacements ou de faire en sorte de les regrouper et de dormir sur place le plus possible. Un tête à queue sur nos petites routes l’avait échaudé et il estimait que je prenais trop de risques en roulant été comme hiver à des heures indues… Comme j’accusais une grosse fatigue et une toute petite tension, j’étais prête à en tenir compte, pour un temps donné… [
Le jour où je réalisai que je passais deux ou trois nuits chaque semaine hors de chez moi, j’en déduisis que ce n’était pas vraiment la vie que j’étais venue chercher ici ! Et je ralentis le rythme…]
Il ne fallait pas traîner, plus d’une heure de route m’attendait avant d’arriver à la fac pour rejoindre les étudiants chinois, venus de la province du Guizhou avec laquelle le département entretenait une relation de coopération dans le domaine du tourisme, de l’enseignement supérieur et de la culture. Une dizaine de jeunes, studieux, attentifs, ponctuels, sûrs d’eux, bien que leur français se soit avéré déplorable pour la grande majorité. Leur manque de curiosité pour la région qui les accueillait m’attristait ; depuis leur arrivée en octobre, ils vivaient en groupe dans une maison qu’ils ne quittaient pour ainsi dire jamais spontanément, en dehors des cours qui les emmenaient « sur le terrain », alors qu’ils préparaient une licence de tourisme. Ils achetaient leur nourriture au centre commercial du coin : soupes chinoises, tofu, vermicelle, nouilles de blé, sauce soja, etc. et m’avouaient n’avoir jamais rien mangé de français… Ne parlaient pas une autre langue que la leur. Ne se décidaient pas à entrer dans des petits commerces pour tester leur compréhension… Je ne parvenais pas à savoir si leur frilosité provenait d’une grande timidité ou d’une grande vanité. J’avais décidé d’un cours sur la gastronomie française et rapportais un tas de gourmandises pour le goûter : du nougat de Sault aux biscuits roses de Reims en passant par les nonnettes de Dijon, les galettes bretonnes et les douceurs locales : miel, crème de châtaignes, confitures de fruits rouges, pélardons et pain de seigle à la farine moulue à la meule de pierre… Quelle déception ! Seuls les garçons avaient joué timidement le jeu, picorant deux ou trois biscuits, buvant du jus de fruit, les filles étant toutes trop attentives à leur ligne… Des jeunes filles filiformes, vêtues à la dernière mode de rose et de paillettes… Mais ils étaient tout sourire et m’apprenaient des rudiments de chinois ! Je repartais avec mes échantillons sous le bras. Un jour je les emmènerais dans la ville visiter la cathédrale, se promener dans les rues, entrer dans des boutiques, questionner des passants, et nous prendrions un verre en terrasse, à charge pour eux de commander leur boisson.
Mais ce soir là je dormirais chez un ami, dans la chambre de son fils adolescent, entourée de posters de foot, de guitaristes et de karaté… Toute la nuit, j’eus l’impression de traverser ma vie. Je traversais une sorte de marché, d’espaces peuplés d’objets mais abandonnés temporairement peut-être, avec des interdictions d’aller « au-delà ». Je cheminais dans les rues, en ville, et au milieu de la foule. C’était un rêve de traversée. Un rêve très peuplé. Au-delà d’une réunion d’hommes dans une rue, une sorte d’impasse où des rideaux, des tentures, tombaient, cachaient, quoi ?, tenues par qui ? Sans arrêt je revenais à l’endroit premier, celui où j’étais censée rester, pour qui, pourquoi ? Je revenais chercher quelque chose, et je repartais, et je retraversais les espaces colorés, temporairement abandonnés. Il y avait de l’eau, quelques flaques, parfois, à enjamber, des pièges à éviter, rien de trop grave à vue d’œil, mais je devais me méfier toutefois. Et puis, j’arrivais où je devais arriver, j’étais attendue. Je me réveillais d’un seul coup, étonnée de l’endroit où je me trouvais, ne reconnaissant ni la chambre ni l’appartement. Une bonne odeur de café me remit la tête à l’endroit, G. frappait à la porte, tout doucement.
(à suivre)

*Français langue étrangère.
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.
Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Lieu-dit Rome, St-Frézal-de-Ventalon)

La ville-phare

En point de mire, le Boucornine (dont il ignorerait toujours le nom) et comme seule musique (il n’avait pas récupéré son mp4 et ses chansons favorites du moment) le son sourd de ses pas dans la torpeur de la fin de matinée, lui-même écrasé par l’aveu de la veille et anéanti déjà par ce qu’il avait déclenché ; derrière lui, elle, qui le suit, le regard accroché à la montagne devant elle (la montagne au nom étrange dont elle apprendrait la signification bien plus tard), car le soleil tape fort et qu’il lui faut un objectif, son moyen à elle pour ne pas céder à la tentation de fuir, de faire retraite dans un trou profond, le plus loin possible, et hurler à l’injustice ; dans un voyage de si mauvaise augure, qui avait si mal commencé (son avion en retard de cinq heures, sa valise perdue, son arrivée à la nuit noire et par-dessus le marché, ses yeux à elle qui lui avaient arraché son secret) tout semblait s’être ligué contre lui pour qu’il déteste ce pays ; les toits plats des maisons, leur blancheur qui se cognait au rose des lauriers, venaient réveiller en elle quelque chose de l’enfance, aucun nom de lieu pourtant, juste une évocation, et pour seule tendresse, le bleu des moucharabiehs (mashrabiya en arabe, et michraba serait un jour un mot qu’elle prononcerait pour se souvenir d’elle à cet instant) et les chats errants auxquels elle se comparait, marchant à l’aveuglette, s’obligeant à avancer les yeux fermés sur le large trottoir, sans autre but que celui d’atteindre le bourg, un pas après l’autre pour tromper les pensées et les bouffées de colère, des pas étouffés jusqu’aux rues pavées enfin où elle pourrait se tordre les pieds, des rues étrangement propres ici après la saleté des abords de la ville, vides aussi à cette heure de la journée, trop chaude, où personne ne se risquait, où l’ombre inespérée d’un mur enveloppait de bleu tout ce qu’elle regardait, comme pour adoucir le cours de ses pensées, tandis qu’elle tendait l’oreille vers les portes cloutées pour tenter de saisir les bribes d’une vie et oublier la sienne ; à vive allure, obsédé par ses pas à elle derrière lui et par cette présence effacée, oblitérée par le constat invraisemblable de la trahison, par cette amertume qu’il lisait dans ses lèvres fermées, dans le son éteint de sa voix, il grimpait comme pour la semer, son appareil photo à bout de bras, le regard baissé vers le sol, conscient dans l’instant de porter un pantalon bleu roi qui rivalisait avec le bleu ambiant ; plus elle montait plus elle allait vers le bleu maintenant, le bleu pur du ciel  qui la rassérénait, elle était seule désormais, il avait disparu de sa vue, et dans les escaliers larges comme des paliers, elle posa son sac à dos, s’assit à l’ombre d’un mur fissuré, parcouru de fils électriques, le temps de boire un peu d’eau avant de repartir, les yeux levés vers le minaret au sommet surmonté d’un croissant (dont la présence consistait à l’origine en une simple décoration architecturale même si, avec le temps, il était considéré comme l’équivalent de la croix chrétienne ou de l’étoile de David), et elle essuya une larme échappée malgré elle ; quand ils se croisèrent au hasard d’une ruelle et déambulèrent côte à côte en silence, observant les détails ciselés dans la pierre des portes, les mosaïques ornant les murs salis, les frises, les rectangles, les rosaces jaunes, vertes, bleues, les fenêtres à jalousie, ils eurent conscience l’un et l’autre tant leurs pensées toujours avaient jailli d’un même élan, de placer leurs pas dans les pas de milliers d’hommes et de femmes ayant gravi les mêmes marches, creusées en leur milieu, et dont l’incurvation attirait le regard et tout de suite le pied, peut-être l’eau aussi comme dans cette autre ruelle où elle s’écoulait, de haut en bas, serrée dans la largeur d’un pavé, cessant sa course là où la rue remontait ; il accéléra alors avec une sensation de liberté rarement éprouvée, déchargé du poids de son secret et de ses conséquences, léger de ce nouvel amour qui le porte et l’élève, lui donne des ailes, une jeunesse seconde, il se veut libre d’aimer enfin, respire à pleins poumons cet air chaud qui nourrit sa passion qu’il vivra jusqu’au bout, quoi qu’il arrive, et à chaque photo qu’il enferme dans son appareil, c’est à cette autre qu’il pense, la retrouvant à chaque beauté furtive inscrite dans la pierre ou la mosaïque ; elle, étourdie de fatigue et calme étrangement, admire les escaliers peints en blanc, ornés de jarres remplies de fleurs, les arcades voûtées qui diffusent un peu de fraîcheur, découpées parfois telles des dentelles de pierre, les minuscules patios verdoyants d’où s’évadent des parfums de jasmin, et elle s’étonne presque de se retrouver dans la chaleur de la rue, sans plus rien au-dessus de la tête que le ciel envoûtant de bleu, à la merci des regards derrière les balcons ouvragés comme les persiennes, surprise aussi de devoir s’écarter devant une voiture garée là en haut du village, dans un silence de sieste, glissant le pied sur les carrelages fatigués, effacés, du mausolée de Sidi Bou Saïd dont une légende raconte que son occupant ne serait autre que saint Louis, qui, déguisé en berger se serait retiré là sur la colline (le Djebel Menara, elle en aimerait le nom, pour ce que cette “montagne du phare” lui aurait révélé) ; il ne descendra pas l’escalier au pied duquel une femme au foulard rouge et blanc s’est assise dans le soleil, il arpente maintenant une rue où une étudiante portant le hijab, entièrement couverte d’une abaya stricte, chaussée de baskets et portant des gants noirs, dessine, assise sur le sol, alors que d’autres jeunes femmes plus ou moins couvertes s’essayent plus loin à capter un élément architectural de la ville (une école nationale d’architecture et d’urbanisme est installée ici, rue Habib Tameur, il l’a lu dans un guide) ; elle, sur les hauteurs de Sidi Bou Saïd, honore d’une respiration calmée l’étrange montagne aux deux pointes, le Boucornine, toujours devant elle au détour d’une rue, baignant dans une brume légère à cette heure du jour, aux flancs d’un bleu sombre plongeant dans la mer turquoise, et elle poursuit sa balade jusqu’au cimetière marin, enveloppant de son regard la Méditerranée belle et mortelle, et des bruits étouffés lui parviennent, de pleurs qui se rendent, de renoncements, de lassitude, d’effroi désemparé, de colères aussi qui réveillent la sienne si pâle, si stupide, si égoïste, et c’est le grondement du malheur noyé maintenant qui l’assaille, et elle s’en empare pour le dresser hors de l’eau, hors de toute cette vacuité bleue, elle qui a la chance de passer d’une rive à l’autre sans encombre, de survoler les vagues ses papiers à la main, avec pour seule peine celle de ce grand vide en elle, alors elle fredonne pour les âmes mortes, pour les espoirs engloutis, pour les destins abîmés, un chant surgi de sa mémoire.

Texte et photos  : Marlen Sauvage
Photos (2014) : Sidi Bou Saïd, vue sur le Boucornine, la ville et ses rues.

Un vieux souvenir

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Olivier Debré devant une de ses toiles gigantesques. Une photo retrouvée dans l’un de mes vieux carnets… Je me souviens d’un petit tableau de lui, dans les tons roses et orange, conservé chez une dame qui tenait un musée à St-Circq-Lapopie et qui avait connu tous les artistes du début du siècle [dernier]…

A la dame, nous avions acheté une lithographie représentant une belle endormie, datée de 1951, accompagnée de ce poème :

« Je sais des ronciers bleus aux jonquilles amères
que la buse plombée protège de son cri
Je sais l’herbe aux vipères mordant le chemin sourd
au chêne qui s’effeuille sous l’avril galopant.
Je sais l’arbre creusé que la mésange épèle
Je sais des rires en croix
des larmes de pollen
des chansons éventrées au moment que de naître
et des lèvres scellées pour n’avoir pas aimé. »

Ce n’est pas signé et j’ai oublié de qui sont ces vers…
Texte et photo : Marlen Sauvage (sauf le poème, malheureusement !)

 

 

Ecoutez nos défaites

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« Ils s’aiment. Ils ne se voient pas, ne sont pas au même endroit, regardent simplement tous les deux la même mer, cette Méditerranée de sang et de joie où sont nés des mondes sans pareil, et ils s’aiment. Peu importe que leur histoire – à l’inverse des autres –
ait débuté par les corps et se construise à rebours, dans l’absence maintenant, elle le voit, elle sait qu’il a en lui la même défaite qu’elle, celle du temps qui nous fait doucement plier, celle de la vigueur que l’on sent s’amenuiser et disparaître. Ecoutez nos défaites.
Il n’y a pas de tristesse, elle n’a rien perdu et lui non plus. (…) Il sait que Job le regarde, qu’à l’autre bout de la mer Mariam est au milieu des stèles du cimetière marin de Sidi Bou Saïd, sur les terres de cet empire qui ne fut pas parce que Rome l’a avalé, brûlé,
fait disparaître, mais qui reste plus fort encore, tenant tout entier dans ce mot, « Carthage », qui contient tout,  Carthage, glorieuse d’avoir vaincu l’oubli malgré
les cendres, écoutez nos défaites, ils le disent ensemble, avec une sorte de douceur
et de volupté, écoutez nos défaites, nous n’étions que des hommes,
il ne saurait y avoir de victoire, le désir, juste, jusqu’à l’engloutissement,
le désir et la douceur du vent chaud sur la peau. »

Laurent Gaudé, Ecoutez nos défaites
© Actes Sud, 2016
et © Léméac éditeurs, 2016
pour la publication en langue française au Canada.

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Photos : Marlen Sauvage (2014)
En haut : Sidi Bou Saïd, la montée vers le phare et le cimetière marin.
En bas : Vue sur la Méditerranée depuis Sidi Bou Saïd (ici la Terre penche…).