Lumière

 

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« Ambahy – Nuit qui se déchire et qui se lacère à l’aube des lucidités, sur des paupières qui se ferment aux songes. Me verse doucement dans l’ombre froide qui s’ouvre nue sur les pierres. Le soleil dénude le monde et, par pudeur, le vent souffle dans les sables, aveugle les yeux. Je reprends mes pas et les précipite sans fin sur toutes mes errances. Que l’ombre est lente à nous prendre… Ne suis plus que rêve, que tracée des temps qui s’effile dans les songes. Dériver dans les ombres qui s’étirent et qui s’allongent. Je trébuche mon souffle sur des caillasses obstruant mes poumons – crache ! crache ! –, trébuche mes pas sur la plage lourde encore d’obscurité.
Du sang, mon sang sur le sable noir.
Dis :
« Ce sang qui éclabousse les rochers dessine le visage du blessé. »
Dis encore :
« Nous avons recueilli l’ombre sur la pierre, nous nous en sommes vêtus et la nuit fut dehors. »
Un pesant arbre fend l’aube, se dispersent mille ombres en mon âme, mille feuilles sur ma peau. Cette île, Ambahy, est de tous les regrets. A mes lèvres, j’ai porté le sel de ses plages et j’ai revu de mes yeux médusés la mère que l’on nous raconte née des lumières se donner à l’océan. Elle a ouvert son ventre et l’ombre en elle s’est engouffrée. »

Nour, 1947 – Raharimanana
Editions © Vents d’ailleurs / Ici & ailleurs, 2017
(Réédition du roman paru en 2001 aux éditions Le Serpent à plumes)

Carnet du jour (15)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 4 avril, mardi. Retour de congés… Trajet sous le soleil du matin, arrivée vers 9 h. Goûté dans l’herbe le vent et le chant des oiseaux. En mon absence, le clivia de Julie a mis toutes ses fleurs. Une beauté. Moustique ne me lâche pas d’une semelle. Reprise du quotidien. Courriers. Devis. Paperasserie. Heureusement, atelier ce soir. Mes pensées dépassent les frontières.
Florac, atelier en soirée où je réfère beaucoup à François Bon. Gratitude !

Mercredi 5, Gem de Mende. Toujours le même bonheur de partager avec ce groupe et ces animatrices. Mais c’est déjà une longue histoire entre nous, ce qui change les choses… Téléphoné à L. pour les renseignements sur ma grand-mère Julie.

Jeudi 6. Ecriture du portrait de Julie et préparation (pour une fois !) de mon plan d’écriture de la série Ateliers de campagne.

Vendredi 7. Journée Caravane, peu de monde, mais nous avançons. Ce sera un beau projet révélateur de l’imaginaire de chacun/e, même si les contraintes nous ont valu quelques déboires, et aussi la pratique inexistante d’ateliers d’écriture avec ces deux groupes, le peu de temps pour s’apprivoiser, cette plongée abrupte dans un univers à construire quand nous ne savons rien les uns des autres. Je quitte avant l’intervention de Sophie pour un rendez-vous chez M.

Samedi 8, jardinage, le compost déborde. Virée à pied avec Eve jusqu’à la Combe pour nourrir les chats, ramasser des asperges, dégustées le soir-même, un régal, et… admirer le paysage, l’azalée éblouissante en fleurs, de la taille d’un arbre, les cognassiers, l’arbre de Judée, et toutes les fleurettes de la saison écloses ici et là. Lu ce matin et écrit.

Dimanche 9, repiquage de quelques salades, et corrections. Skype avec Julie, Souleyman et Sacha. Willy est rentré de sa tournée avec Zanmari Baré et Daniel Hoareau, je ne l’ai même pas aperçu…

Lundi 10 avril. Il pleut à verse. Le temps a tourné d’un coup, comme souvent ici. Méditation matinale dans le soleil, concentrée sur les fragrances de lilas et de glycine. J’ai enlevé une épaisseur, seulement en pensant au dicton, déjeuné dehors d’une salade en compagnie des chats et de Uma que j’avais sortie de son enclos (il reste des pissenlits !), et le temps de la ramener au bercail, l’orage s’est annoncé. Vite débranché la box et revenue guider la brebis vers la clède alors qu’elle broutait tranquillement le rosier pleureur… Travaillé aujourd’hui à la relecture du livre de R. comme hier dimanche, exclusivement. Les encombrants sont passés ce matin à ma grande satisfaction, toujours, de me séparer de vieilleries et de meubles inutiles.

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Mardi 11 avril. Essentiellement corrigé le livre de R. Trois points de vue sur la violence dans les religions monothéistes. Sa partie sur l’islam est édifiante et fascinante. Sa connaissance de la vie du prophète et l’analyse fine de ses propos témoignent de son investissement dans cette religion durant des années et de son impact dans sa vie personnelle.
L’incendie du camp de Grande-Synthe va alimenter la polémique autour des migrants. J’avais suivi cette construction d’un camp en dur, avec des petites maisons en bois, en me réjouissant de l’exemple que donnait ce maire. Quelle tristesse. Il y a quand même une bonne nouvelle dans l’actualité : le catamaran Race for Water qui part en croisade contre le plastique jusqu’en 2022…
J’ai vu le toubib ce matin pour cette entorse récalcitrante. La séance d’ostéo a été douloureuse et… bruyante. Rarement dégusté autant à cause de trois os « coincés », j’en avais mal jusque dans l’arcade sourcilière gauche ! Suis repartie guillerette ou presque mais le mal m’a rattrapée dans la soirée, normal me dit-il. J’y retournerai dans 3 semaines.  Je n’irai pas à Guérande à Pentecôte. Personne n’y sera…
M. me demande de l’accompagner à Avignon pour voir ce local qu’il aimerait acheter pour son projet de stages.

Mercredi 12 avril. Encore une journée de soleil et de ciel bleu, sans vent et sans nuage. Je transcris les textes de la Caravane pour l’atelier de vendredi. Notre monde existe, il possède ses contours, ses peuples et ses vents, ses mers, ses îles. Ce sera donc le Monde des Canulars, un vrai monde, quoi ! Tout droit sorti de l’imaginaire d’une dizaine d’individus.

Jeudi 13 avril. Journée alésienne, journée off, une journée pour moi. Rentrée à la maison, je tente un selfie avec ce carré un peu court et comme à chaque fois la sensation étrange de voir quelqu’un d’autre dans la glace. Rendez-vous ce soir avec Thierry Crouzet et sa petite famille chez un ami qui vient d’acheter la maison de Françoise. Les moutons de Gardies peuplent le silence de la montagne. Pot sur la terrasse plein sud. Nous discutons de la Caravane, de journalisme, de ses manques, de ses travers. Gilles sait que nous vendons. Ici, les choses se savent avant que le principal intéressé en ait vraiment pris conscience. Je réalise donc que la maison est en vente puisqu’on me le dit ! J’attends les amis B. pour le repas, un imprévu comme il y en a aussi ici, et c’est le charme de cette vie, dans un bel endroit.

 

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Vendredi 14 avril. La caravane est passée, elle m’a écrasée ! Le groupe s’est effondré. Trois survivants ! (hormis les animatrices…) Je vis comme un échec cette fonte des participants alors que je pense identifier les failles assez objectivement. Mais voilà, la déprime me rattrape vite en ces temps d’incertitude, un rien me déstabilise et je me laisse submerger par mes émotions. J’aurai passé ma journée à battre ma coulpe quand tant de personnes ne se remettent pas en question. Je me ficherais des claques. J’avais apporté des propositions en dehors de ce projet pour « terminer » l’aventure en goûtant à quelques jeux d’écriture, je repars avec mes propositions sous le bras et la sensation d’incarner le ridicule et le ratage. Il fera jour demain comme me dit A. ce soir.

Samedi 15 avril. Partis pour Avignon ce matin et la visite en question. Rencontre avec J.-F. Cholley, un caractère, une personnalité… une belle personne ! Durant tout le temps où M. échafaude des plans d’aménagement, nous discutons de ces vieux procédés de reproduction – Van Dycke, albumine, gomme bichromatée, cyanotype, collodion, argentique… – qu’il expérimente en atelier et à partir desquels il travaille depuis des décennies. Ses images sont noires, bouleversantes, elles vont à l’os. Le petit café pris dans l’appartement  qui donne sur les toits a le goût du bonheur perdu. L’appartement est vendu. J’en reprends un (de café !) et vers 16 h je quitte les lieux pour Aubres où je retrouve finalement B. et P. Et me voilà ce soir tard, il est plus de minuit, dans le lit douillet qui m’attend toujours, après avoir pris en chemin un stoppeur qui regagnait ses pénates après l’ascension du Ventoux, à pied (grande discussion sur la randonnée, St-Jacques, la vie au vert), admiré les Dentelles de Montmirail et retrouvé un morceau de vie dans leurs déchirures ; discuté de l’avenir avec B.

Dimanche 16 avril, Pâques ! Aucun œuf à cacher, aucune cloche pour m’annoncer une quelconque bonne nouvelle. Un bref SMS de Sam m’amène à reporter mon départ à demain matin. Je passerai ce dimanche en famille. Nans et Julie sont radieux, Julien tourne, émaille, crée pour la saison qui commence, secret et taiseux durant ces journées de création et de production. Je ne parviens pas à sortir de ma sieste pour aller déguster en ville le chichi traditionnel du Corso de Pâques. J’ai vu les chars défiler ce matin à la sortie de la boulangerie, nous étions coincés par cette procession de tableaux tirés par des tracteurs rutilants, habillés de crépon de couleur, tous plus évocateurs les uns que les autres. Ce soir ce sera feu d’artifice sur le pont roman, avec les amis retrouvés à la Rose, quelques réparties et franches rigolades qui réconcilient avec la vie.

Texte et photos : Marlen Sauvage

 

 

 

 

 

Avec Ravel, Monique Fraissinet-Brun

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Elle a rempli sa corbeille de milliers de pâquerettes, de marguerites, de fleurs de tournesol. Le vent d’été souffle, elle porte une jupe, une corolle rouge autour de la taille.

Une par une, elle effeuille les petites pâquerettes, un pétale, un autre, puis un autre, dix, vingt, cent, s’envolent à droite, à gauche, un peu plus haut, un peu plus bas, dix vingt, cent pétales blancs, puis plus grands, plus blancs les pétales de marguerites, plus visibles dans le vent, dix, vingt, cent, un peu plus haut, un peu plus bas, puis au tour des pétales or des tournesols, dix, vingt, cent, un peu plus haut, un peu plus bas puis tous au sol, il ne reste que la corolle rouge de sa jupe qui tourne, tourne, dix, vingt, cent fois autour de son corps en même temps qu’elle laisse glisser un pas, puis un autre, dix, vingt, cent pas glissés au milieu des pétales blancs et or, puis elle tourne, tourne encore, au centre de la corolle rouge de sa jupe et sur un dernier pas glissé elle s’assoit au milieu du tapis fleuri.

Texte : Monique Fraissinet-Brun, avec son aimable autorisation.
Photo : Marlen Sauvage
[Ce texte a été écrit en atelier à la suite d’une proposition d’écriture basée sur l’écoute du Boléro de Ravel, avec une lecture de Ravel, de Jean Echenoz, dont j’avais extrait une remarque prêtée par l’auteur au compositeur, concernant le rythme de sa pièce musicale.]

Bon anniversaire, Justin !

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Petit lutin blond
Trotte la main dans la mienne –
Bonheur envolé

+++++++++++++

Enfant de printemps
De feuilles rousses ivre –
Chavirent nos rires

+++++++++++++

Vole écureuil gris –
Cache-cache autour de l’érable
Justin te poursuit

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La poule caquète
De couleurs se pare
La mini se gare
Près de la fourchette

Texte et photos : Marlen Sauvage
Avec l’aimable autorisation de Justin !

Haïku du 18 mai

 

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Le flanc schisteux de la montagne après la pluie…
Coup de soleil –
Un miroir

C’était ma première idée, en voyant une grande dalle de schiste briller sous le soleil juste après la pluie battante… Mais ça ne fait pas un haïku ! Alors j’ai opté pour…

Les flancs montagneux
De schiste et d’argent
Après la pluie – Un miroir

Texte et photo : Marlen Sauvage

 

 

Le lit de l’étrangère

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Ni plus ni moins

Je suis femme. Ni plus ni moins. Je vis ma vie comme elle va,
Fil à fil,
Et je tisse ma laine pour m’en vêtir, non
Pour accomplir le récit d’Homère ou son soleil.
Et je vois ce que je vois,
Tel qu’il est.
Mais je fixe parfois son ombre
Pour sentir le pouls de la perte
Et j’écris demain
Sur les feuilles d’hier : Pas de voix
Hormis l’écho.
J’aime l’ambiguïté nécessaire dans
Les paroles du voyageur nocturne qui va vers ce qui a disparu
De l’oiseau sur les pentes des mots
Et les toits des villages.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

En mars, la fleur de l’amandier
M’envole de ma fenêtre
Avec la nostalgie des paroles du lointain :
« Touche-moi que je mène mes chevaux à l’eau des sources. »
Je pleure sans raison et je t’aime,
Toi, tel que tu es, ni par intérêt,
Ni gratuitement.
Et le jour se lève sur toi de mes épaules
Et quand je t’enlace, une nuit descend sur toi.
Et je ne suis ni celui-là, ni celle-là
Non, je ne suis ni soleil, ni lune.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Sois donc le Qays de la nostalgie
Si tu le désires. Quant à moi,
Il me plaît d’être aimée telle que je suis,
Ni photo en couleur dans un journal, ni idée
Mise en musique dans le poème entre les mouflons…
De la chambre à coucher,
J’entends le cri lointain de Layla : Ne m’abandonne pas
Captive d’une rime dans les nuits des tribus,
Ne m’abandonne pas chez eux, légende…
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Je suis qui je suis tout comme
Tu es qui tu es : Tu m’habites
Et j’habite en toi, vers toi et pour toi.
J’aime la clarté nécessaire dans notre énigme partagée.
Je t’appartiens lorsque je déborde de la nuit.
Mais je ne suis pas une terre
Ni un voyage.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Et me fatigue
La rotation de la lune femelle
Et ma guitare tombe malade,
Corde
Après corde.
Je suis femme.
Ni plus
Ni moins.

Mahmoud Darwich, Le lit de l’étrangère, « Ni plus ni moins »
Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar.
Tous droits réservés. © Editions Actes Sud, 2000.