Germain, veuf de Jeanne

J’aurais peut-être dû la porter la chemise à plastron, pour l’occasion… Enfin, j’y penserai la prochaine fois, pour la photo de baptême du petit. Ah ! sacrée Marie. Il se doute rien l’autre abruti derrière son drap noir. Il t’en fait des minauderies avec son appareil photographique, j’espère que tu ne lui souris pas. Moi je sais que ton ventre est rond sous ta jupe. Il peut toujours te regarder. C’est un fils que tu me donneras, j’en suis certain. Il me ressemblera, fier comme moi. Il héritera de mes domaines, de mes terres, il sera PRO-PRI-E-TAIRE. Et la gamine, qu’est-ce que j’en ferai de la gamine ? Je la placerai dans une ferme comme sa sœur. Les Argand, tiens, il faudra que je leur en parle. Quel âge a leur fils, le Mathieu ? Une douzaine d’années ? C’est bien ça, pour Gladwys. Un bon parti, les Argand, 40 vaches, 40 hectares de terres, la petite, elle se fera la main chez eux. Elle apprendra à traire les bêtes, à nourrir les cochons, à fabriquer les fromages. Ça sera une bonne petite fermière. Elle mariera le Mathieu et lui fera un ribambelle de gosses. Ah ! Ah ! Et toi la Marie, tu m’en feras d’autres, hein ? Que tu le veuilles ou non ! Avec tes airs de pas y toucher, tu te laisseras bien encore engrosser hein ? T’apprendras à aimer comme dirait l’autre. En attendant, j’irai voir Léonore, elle crache pas d’ssus. Et puis la petite Claire avec ses grands yeux bleus et sa jolie bouche en cœur. Elle me les donnera ses seize ans ! Ma Clairette, tu fais partie de mon domaine, toi aussi, que tu le veuilles ou non, c’est moi le maître, je te prendrai quand je le déciderai, dans le foin si ça me chante, dans la grange là-haut, quand personne ne pourra nous entendre, et tu pourras gueuler toi aussi après ta mère, comme la Marie. Et toi ma femme, tu m’en feras un beau de p’tit gars, bien costaud. Et t’avise pas de faire comme la Jeanne, qui est morte en accouchant de cette fichue gamine.

Marlen Sauvage

Jeanne, épouse de Germain

Marlen Sauvage, collection personnelle [au dos : Atelier Chéri Rousseau, 12, rue Boissy d’Anglas, Paris. Téléphone Elysée 02-03]

Elle avait hérité de son arrière-grand-mère maternelle des albums photo de famille, entassés jusqu’à sa visite dans le grenier comme de vulgaires revues abandonnées à la poussière, au milieu des boîtes à chapeau, des réticules et des coupons de tissu. Un héritage lourd de secrets tant les non-dits auréolaient certains personnages. Gladwys, quatre-vingt-six ans, était la dernière d’une famille de douze enfants quasiment tous morts à cette heure, dont trois en bas âge, sauf Albert, quatre-vingt-douze ans qui vivait dans une maison de retraite en dehors de la ville et n’avait plus toute sa tête.
Elle avait fini par glaner tellement d’informations sur ses ancêtres, les lieux où ils avaient vécu, les amours tissés entre les uns et les autres, les déceptions, les enfants morts-nés, les veillées aux noix et les réunions de fermiers pendant les moissons, qu’elle avait consigné tout cela soigneusement et commencé d’établir une généalogie.
Un personnage l’attirait tout particulièrement, une femme prénommée Jeanne, née en 1850, épouse de Germain. N’était-ce pas elle sur cette photo, près de Germain, justement ? Une photo qui n’appartenait à aucun album, retrouvée dans une boîte en métal qui en contenait plusieurs, « déclassées », lui disait son intuition. Couleur sépia, sur un support cartonné, aux bords recourbés vers l’intérieur, comme si le temps voulait finir par en cacher les figurants. Ils étaient trois là, devant l’objectif. Lui, le torse bombé, la main droite légèrement posée sur le dossier du fauteuil sur lequel sa femme était assise. Le costume sombre, la veste ouverte sur une chemise blanche et un gilet d’où sortait la chaîne d’une montre à gousset. La main gauche, ou plutôt le poing collé à la hanche dans une attitude de propriétaire. Ses guêtres blanches rehaussaient le vernis des souliers ; il portait la moustache lisse aux pointes dressées vers le haut, un sourire à peine esquissé révélait sa fatuité. C’était bien Germain, elle le reconnaissait pour l’avoir vu souvent sur d’autres photos, plus tard, plus vieux, mais toujours aussi imbu de lui-même. Quel âge pouvait-il bien avoir alors ? La trentaine ? L’enfant debout près de sa mère n’avait guère que trois ans. Dressée de toute sa hauteur, bien d’aplomb dans ses bottines à lacets, la petite fille se tenait légèrement de profil, comme hésitant entre l’impérieuse nécessité de regarder devant elle et l’envie irrépressible de se cacher dans les bras de sa mère. Blondinette aux yeux foncés, elle était la note de tendresse de cette photo si évidemment posée. Elle ne souriait pas, la lèvre inférieure dépassant la lèvre supérieure en une moue qu’on nommait ici la « bob ». La petite faisait la bob… Et on devinait que juste après la photo, elle avait éclaté en sanglots. Sa robe à jupons froufroutait sur ses bottines, elle touchait de la main droite la ceinture de tissu satiné, dans une attitude faussement naturelle, abandonnant sa main gauche dans les mains de sa mère, une femme engoncée dans une robe stricte, sombre, longue, d’où dépassait juste la pointe de deux souliers luisants. Le corsage laissait deviner une poitrine menue, une chaîne ornait le jabot de dentelle en un double rang de maillons ajourés. Un collier de chien enserrait son cou gracile, ponctué d’un camée ovale. Ses cheveux relevés laissaient échapper des boucles soyeuses d’un côté du cou. Son visage paraissait translucide, elle ne souriait pas, les lèvres minces refermées sur une tristesse tout entière contenue là. Quelqu’un lui avait effacé les yeux.

Marlen Sauvage

Quelques souvenirs, Monique Fraissinet

©Eric Vanderschaeghe – 2017, Salon de la Photo, Paris.

Aujourd’hui j’ai mis de l’ordre dans un vieux meuble recouvert de la poussière du grenier. Une carte postale. Une vue de la côte bretonne, un prénom écrit par la main d’un enfant précédé d’un texte. Il ne s’ennuie pas. C’est beau la Bretagne, il mange bien, il dort bien, il joue avec ses nouveaux camarades. Le moniteur est gentil. Moi, je pleure, il est loin. C’est la première fois. C’est long vingt et un jours.

Une petite valise à la main. Sa mère avait pris soin de ne rien oublier. Elle est partie, elle a agité sa petite main par la fenêtre de l’autobus. Elle les a regardés jusqu’à les perdre de vue à cause d’un virage. Ses petites jambes collent au skaï du siège. Elle ne reconnaît aucun des paysages qui défilent. Le chauffeur est au courant. Sa tante l’attendra-t-elle à l’arrêt de bus ? C’est la première fois, elle compte sur lui.  Elle la prend dans ses bras. Une grande place, une belle fontaine, de nombreux véhicules, une boutique de fleurs. Elle voudra acheter un bouquet pour sa maman quand elle repartira. 

Un rendez-vous avec lui à dix-sept heures à l’angle de la rue Hugues Mangin et de la rue des 4 vents. Incertitudes. La barbe longue, blanche, bien taillée, propre. Des cheveux blancs, longs, retenus par un élastique. Le son grave de sa voix, il lui tend la main. Elle la prend sans dire un mot. Juste quelques secondes se sont écoulées. C’est la première fois. Elle lui sourit.

Elle est placée devant, au milieu de la photo, une jupe plissée blanche, un corsage blanc en broderie anglaise, un serre-tête blanc, des sandales blanches. Seule une croix brille autour de son cou. La famille qui l’entoure est endimanchée, en vêtements sombres, ils se tiennent droits,  des sourires timides. Ce jour là, pour elle, c’était la première fois. elle recevait le baptême et le corps du Christ.

Mais surtout elle n’a pas oublié qu’elle allait recevoir de précieux cadeaux dont elle gardera le souvenir. Ce sont ses premiers vrais cadeaux.

Elle porte un robe claire à manches ballon, des chaussettes qui ne couvrent que la moitié de ses petites jambes frêles, ses cheveux bouclent sur ses épaules. Elle a les bras levés, maintenant en l’air un ours en peluche.  C’est la première fois qu’elle a un jouet neuf. Elle l’a tant aimé qu’il a vieilli avec elle. Handicapé, il n’a plus qu’un œil, qu’un bras, il lui manque une oreille. Il se prénomme  Copain.

Une soirée pas comme les autres, elle attend, attend encore. Le téléphone sonne. Une voix de femme, une voix qui lui demande si elle est bien Madame…, ces quelques mots suffisent à eux seuls pour en comprendre la suite. Elle sait déjà. Elle a compris. Les mots d’après sont tous de trop. Elle a mal. A partir de ce jour, elle aura toujours mal. Elle gardera, comme dans un écrin, les derniers mots de son dernier coup de fil, le son de sa voix, précieuse, envolée à tout jamais. C’était la dernière fois. 

Texte : Monique Fraissinet
Photo : © Eric Vanderschaeghe

Mère – Fils

Vingt-deux ans, elle est la mère, il est le fils. Elle la mère, lui, l’enfant, la mère toujours quand il part à dix-huit ans, quand il revient en permission, quand il repart, la mère encore, quand il a vingt-quatre ans, et puis quand il en a soixante-sept et qu’il la perd. Il est le fils, le protecteur, le rebelle et le protecteur à seize ans, à dix-huit, à vingt-cinq, sa vie durant tant qu’elle reste près de cet homme, le père. Elle est enchaînée à un homme, le père. Il tente de l’extirper de ses chaînes, de sa vie de misère. Quand il comprend que s’enchaîner dépend de chacun, il part, le fils part. Elle rêve de liberté, elle part aussi, elle fuit, puis elle revient. Aux chaînes. A dix-huit ans, il part, il part pour ne plus revenir. Il gagne sa liberté. Il sait qu’il ne reviendra pas, il le dit, il ne reviendra pas. Elle revient. Elle revient toujours à ses chaînes. Et puis un jour elle comprend l’amour de son fils pour la liberté, elle part. Il l’aime toujours, le fils, sa mère. Il l’aime pourtant toujours et c’est une souffrance d’aimer ainsi, sans les chaînes, en les refusant, en choisissant sa liberté. Elle se plaint, elle se soucie de lui. Il la rassure tant et plus, dans ses courriers quotidiens. Il ne se lasse pas d’écrire, toujours les mêmes choses, il la rassure, il l’embrasse. Elle ne croit rien de ce qu’il dit, elle écrit, elle attend des lettres, il écrit des lettres. Elle attend encore. Il est optimiste, elle est pessimiste, elle est optimiste, il est pessimiste. Elle craint pour sa vie, il s’inquiète pour ses finances, il envoie de l’argent, elle ne dépense pas l’argent. 

Marlen Sauvage

Je retrouve ce texte parmi les écrits dans le cadre de l’atelier Vies, visages, situations, personnages de François Bon, jamais envoyé, complètement oublié… Et je réalise qu’il rejoint la trame d’une histoire en cours.