La voix de la prose

© Marlen Sauvage 2021

Ses pieds chaussés de sandales venaient de heurter une lauze dans le dallage inégal de la terrasse, instinctivement il recula, le corps déséquilibré dans ce mouvement furtif, et de sa main gauche, effleura la table au plateau de marbre blanc, installée là, sous la treille. La caresse de la pierre froide, le gel dans ses doigts et dans le même espace temps, sous son front celui de la tombe maternelle, veinée de rouge comme le visage de la vieille qu’elle était devenue, telle qu’il la pensait, la peau fragile et sèche et fine, d’une transparence à laquelle elle aspirait après la honte qu’il lui avait imposée, qui se lisait dans ses dernières années jusque sur ses joues, son front, ses pommettes hautes. Enfin, il se disait cela. La douceur de l’oubli qu’elle avait trouvée dans la mort, espérait-il. Un repli mérité dans le calme du temps, où reposer son ventre durci par le travail et les chagrins, par les grossesses et les coups du sort. Arc-bouté au-dessus de la table, il peinait maintenant à bouger, son corps endolori par les réminiscences, la plongée dans un passé si lointain que son regard se perdait dans ses orbites, froissé de rides croisant son front, happé par le mystère de l’après, tout ce qu’il n’avait pas su, ce qu’il avait tenté de rejeter de ses pensées, emporté par la vie ailleurs, celle qu’il avait finalement choisie, après, tout ce qu’il ne pourrait jamais saisir de la vérité du moment, jamais vraiment comprendre, parce qu’il manque au corps absent d’avoir puisé dans les autres leur joie de vivre tout autant que leurs peines immenses. C’était comme un panorama flou par endroits, un paysage de montagnes sans les sommets, sans le heurt des nuages sur les pics et le lac moutonneux dans la vallée, sans la surprise des reliefs, sans l’échancrure d’une dentelle de pierre, sans le roulis des cailloux sur les pentes, sans le parfum des genêts en mai, sans le galop des chevaux camarguais au printemps, avec seulement un brouillard à l’horizon voilant la mer lointaine.
Relevant les yeux vers la baie vitrée, il lui sembla apercevoir un visage de femme qui disparut aussitôt. Il secoua la tête, navré. Il retourna sur ses pas, s’assit dans l’escalier de pierre, remâchant les raisons qui l’avaient poussé jusqu’ici. La chaleur de juin gagnant son corps, il s’installa bientôt dans un demi-sommeil peuplé d’images heureuses, toutes liées aux lieux traversés après sa fuite, après le non-lieu, après deux ans de bataille juridique qui ne l’avaient pas totalement disculpé, au cours desquels il avait tout perdu, sa famille, son amour, sa vie toute tracée, dans les pas du père. 

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Les dessous de l’écriture

© Marlen Sauvage 2021

Strate 1 – Ce qui est écrit

Un homme retourne après de longues années dans un lieu de sa jeunesse (pour retrouver peut-être quelque chose de son ancienne vitalité ?). Tout passe par le corps, l’herbe mouillée dans laquelle il  plonge ses pieds, le regard alentour et la connexion à la nature, mais il ne reste qu’un escalier témoin de son passé.

Strate 2 – Comment ça s’est écrit, et avec quoi peut-être

Au moment de la première proposition, je séjournais seule depuis la veille dans une maison amie, en pleine nature, et c’est là que mon personnage a débarqué. J’ai découvert le lieu avec lui, observé ce que je n’avais pas encore observé, des arbres, de l’environnement proche, des oiseaux, d’une maison vue de l’extérieur, d’une fontaine, d’un puits obus (j’ai découvert cette particularité et le nom de ce puits à cette occasion !). 

Dans mes souvenirs d’enfant de trois ans, je descendais un escalier pour me rendre dans la cave avec ma grand-mère paternelle et y chercher les boules de charbon dont nous remplissions un seau de métal. J’ai toujours cru à ce souvenir. Il paraît pourtant que dans la maison de mes trois ans, il n’y avait ni cave, ni charbon. Je conserve quand même mon souvenir, il est vivant pour moi. Tant pis si la maison n’est pas la bonne, et si la cuisinière n’est pas celle de ma grand-mère !

Quand je dis « escaliers », je pense « Escher », à ses constructions impossibles… quand je dis escaliers, je les pense sans fin… Un rêve d’escaliers m’a longtemps poursuivie dans mon enfance et adolescence, je les grimpais à toute allure, poursuivie par des nazis qui avaient incendié la maison, la famille, la forêt alentour, et je parvenais enfin tout en haut d’une bâtisse à un balcon sans rambarde d’où la seule issue pour moi était de sauter. Et invariablement, je me réveillais là.

Enfin, j’ai l’esprit de l’escalier, j’ai besoin de temps pour écrire, c’est tout.

Strate 3 – Les motifs, les pierres d’attente, ce qui pourrait s’écrire…

Le thème de l’escalier, seul vestige du passé tel que l’a connu le personnage, est revenu me chercher. J’ai pas mal écrit sur les escaliers, pas seulement dans les ateliers de François ! Un escalier, ça se monte et ça se descend, il appelle la lumière ou l’obscurité, nous emmène dans deux directions, peut-être dans deux dimensions. Il relie Terre et Ciel, comme l’arbre… Sur les pyramides égyptiennes, les marches symbolisent la transition entre la vie et la mort… une transformation… Une ascension ou une régression… Je pourrais jouer sur ce symbole de l’escalier, seul vestige du passé de mon personnage (avec une petite construction toutefois, si je me relis !), sans tomber dans des analyses pseudo-psychologiques, mais comme trame d’une personnalité peut-être…Franchement, je m’amuse en écrivant tout cela, car je n’ai aucune idée de ce vers quoi je vais, ni si j’irai au bout de cette histoire, mais enfin, j’ai le souvenir d’une nouvelle écrite avec François, partant dans tous les sens et dont finalement, une histoire a surgi, que je relis encore avec plaisir !

Strate 4 – Comment poursuivre et les conditions de l’écriture

Je fais confiance à l’écriture déambulatoire ! Si je m’arrête sur l’escalier, c’est parce que c’est un thème récurrent, je l’ai déjà dit. Donc je vais creuser l’idée (peut-être, si je ne l’oublie pas en route) pour créer mon personnage. Je lui ai déjà imaginé une vie, une ébauche de vie, avec les fragments qui ont suivi. J’ai ouvert un carnet d’écriture dès le début de cet atelier, ou plus exactement dès que j’ai commencé à être poursuivie par mon personnage. Je note ce qui me traverse, sans idée préconçue. Je n’aime pas la linéarité d’une histoire, j’aime les fragments pour ce qu’ils permettent de passer des pans de vie sous silence et bien que je ne sache encore ce que revêtiront les silences…

Je travaille avec des dictionnaires, de définitions, de symboles, des analogies… J’écris dans mon lit, le matin, tôt, quand tout dort encore dans le quartier, ou le soir, tard, directement sur l’ordinateur, à partir de mes notes et avec les bruits du quartier ! 

Strate 1 – Ce qui est écrit

Ce qui traverse l’esprit de l’homme dans ce lieu qu’il ne reconnaîtra pas finalement, c’est le souvenir de noces projetées et non réalisées. « Un rythme, une musique, un chant, les vendangeurs au pied des ceps mordorés, le chœur des serpettes et des sécateurs, le déhanchement des porteurs de grappes déversant leur hotte dans la benne voisine, les rencontres dansantes au détour d’une allée, les bousculades sur les terrasses escarpées, les retrouvailles couleur de sang, les baies écrasées filant entre les doigts, l’ivresse, l’extase, le jus de la terre, le vin des noces et du désespoir. »

Strate 2 – Comment ça s’est écrit, et avec quoi peut-être

C’est la vigne voisine de la maison (la vraie maison où j’habitais au moment de la première proposition, donc) qui m’a inspiré l’anecdote des vendanges… La phrase est venue telle quelle. Et une jeune femme non encore identifiée a croisé le regard de mon personnage. Je ne sais rien d’elle. Pourquoi le vin des noces et du désespoir, je n’en sais fichtre rien. Mais forcément, en me relisant, j’ai pensé que sans doute, il y avait eu une rencontre, une idylle et ces mots m’ont suggéré que la fin n’avait pas été idyllique justement. 

Strate 3 – Les motifs, les pierres d’attente, ce qui pourrait s’écrire…

Je vais donc imaginer une rencontre…

Strate 4 – Comment poursuivre et les conditions de l’écriture

Un fragment sur la rencontre, sans intention de tomber dans quelque chose de trop romancé. 

Strate 1 – Ce qui est écrit 

Le grand frère (mon personnage) a été banni de la famille, on ne sait pourquoi encore ; un frère cadet qualifié de « revanchard » a relevé le défi de l’aîné de bâtir une maison où il n’y avait qu’une grange ; et le benjamin a été interné en hôpital psychiatrique.

Strate 2 – Comment ça s’est écrit, et avec quoi peut-être

C’est la proposition des voix qui a suggéré le bannissement du personnage. J’ignorais bien pourquoi il revenait là, dans ce lieu, et n’avais aucune idée de personnages secondaires. Je dois aimer les grandes fratries. Il y a au moins 2 frères et une sœur ! Dans ma sentimenthèque, il manque Les frères Karamazov, les  sœurs Brontë, une référence à Sylvie Germain aussi ! (Je le réalise ici)

Strate 3 – Les motifs, les pierres d’attente, ce qui pourrait s’écrire…

Comme la petite sœur m’apprend que son frère a disparu jusque dans les conversations familiales, il fallait bien que je trouve une raison…  Je l’ai trouvée (voir plus loin). 

Strate 4 – Comment poursuivre et les conditions de l’écriture

Je vais m’appuyer sur quelques fantômes familiaux… pour tenter d’être au plus juste de ce qu’une « disparition » peut être vécue comme un abandon.

Strate 1 – Ce qui est écrit 

Dans une construction qui a survécu, s’est dénoué un autre drame, lequel ?

Strate 2 – Comment ça s’est écrit, et avec quoi peut-être

Je ne sais pas si je garderai cette idée (venue au fil de l’écriture) d’un autre drame, je crains quand même que ça fasse beaucoup ! Peur du sordide !

Strate 3 – Les motifs, les pierres d’attente, ce qui pourrait s’écrire…

Mais enfin, la vie est pleine de drames ! 

Strate 4 – Comment poursuivre et les conditions de l’écriture

Aucune idée encore, à creuser.

Strate 1 – Ce qui est écrit 

Retour dans le passé de l’homme, réfugié dans une grange après un délit de fuite, et le désordre qui le traverse.

Strate 2 – Comment ça s’est écrit, et avec quoi peut-être

Là, je dois dire que j’étais dans une actualité bouleversante. La nouvelle de la mort d’un ami, retrouvé une nuit sur le bord d’une route, heurté par un véhicule qui avait fui. J’ai écrit la proposition « Tarkos » #P2, à partir de ce que je venais d’apprendre, qui m’avait empêchée de dormir… un fait divers, certes, qui me touchait de très près.

Strate 3 – Les motifs, les pierres d’attente, ce qui pourrait s’écrire…

J’ai imaginé que mon personnage était l’auteur de ce double délit. Qui est l’homme mort, pourquoi, dans quelles circonstances ? Je n’en sais encore rien.

Strate 4 – Comment poursuivre et les conditions de l’écriture

J’ai commencé à m’informer sur les raisons d’un non-lieu… finalement, je n’ai pas très envie que mon personnage soit responsable de cette histoire de fuite ! J’ai replongé dans l’affaire Grégory qui s’est déroulée dans les années 80, parce que c’est l’époque où se passe le drame de mon personnage… J’ai épluché la procédure du procès, je ne sais pas si je m’en servirai ni comment, mais enfin j’avais besoin d’informations tangibles…

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient au sous-texte d’un récit long en cours d’écriture.

Seul avec la lune rousse

Marlen Sauvage 2021

Réfugié dans la grange au bout du hameau, reclus, parce qu’il fallait fuir les questions qu’elle n’aurait pas manqué de lui poser à la vue de son visage gris, des tremblements de ses mains, les doigts animés par des nerfs incontrôlables, son être devenu un assemblage de chairs agitées qu’il ne parvenait plus à maîtriser, le cerveau à l’abandon, incapable d’ordonner quoi que ce soit, le corps tout entier livré à lui-même, la tête glissant inéluctablement le long du torse démantibulé, avachi sur ses hanches désarticulées, sans jambes, sans genoux, sans mollets, sans chevilles… la lente désagrégation d’une incarnation qu’il aurait voulu ne jamais être, vouée à une liquéfaction programmée, comme s’il allait disparaître sous la terre battue, s’infiltrant dans les nids de poule, suintant entre les racines des arbres, entre les roches, dans une course lente jusqu’au magma peut-être, appelée par l’horrible mort de l’autre qu’il avait senti rouler sous ses roues, l’homme disloqué, jeté là telle une marionnette tombée du coffre de son créateur, dans le cahot d’une carriole sur une route défoncée. La tête enfouie sous le foin vert pâle éparpillé, dans une brume grisâtre que rien ne pouvait éclaircir, aucune raison, aucun argument, aucune voix aimante, un monde rassemblé sous son crâne, qui hurlait à la mort, un dédale de pensées sans début ni fin, sans issue, le chaos échoué dans sa tête, là, à cause d’un moment d’égarement, d’inattention, d’une lune rousse qu’il avait cherchée des yeux derrière la ligne des hêtres, roulant à pleine vitesse pour s’échapper de la forêt, avant le choc, avant la masse sous les roues et la sensation du coup fatal porté à une tête relevée. Il sanglotait maintenant effondré dans le noir, dans l’odeur d’herbe fauchée, jamais la solitude ne l’avait autant enveloppé qu’en cet instant où il se savait responsable d’un double délit, celui d’un homicide et celui d’une fuite. Sous la charpente, glissant entre les liteaux qui ne supportaient plus de tuiles, la lune rousse guettait l’ombre allongée de l’homme, sa lumière sanglante tachant les balles de foin alignées.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Passé proche, des voix

© Marlen Sauvage 2021 – Un euphone, instrument de musique créé par Frédéric Bousquet.

Mercredi
On l’avait vue de loin. Sur le bord de la route, une tache blanche à la forme explosée, une sorte d’étoile. Plus on avançait, plus elle grossissait et lançait ses branches en tous sens. Elle penchait bizarrement. Sur un tas de gravier gris, une chèvre renversée avait été jetée, les pattes écartées, le ventre comme une outre gonflée à bloc. Dans la voiture, quelqu’un dit : « elle a mangé trop de trèfle ».

Mardi  
Le ruisseau de Trabassac… c’est le titre du petit livre qu’elle prend dans ses mains, tourne et retourne, parcourt avidement à la recherche de quelque chose, on le voit, elle lit en vitesse, puis tourne une page, et une autre, elle dit « le ruisseau de Trabassac, c’est mon passé », il y a foule  de touristes dans la librairie ce jour d’août, elle évite les corps qui se faufilent entre elle et l’étal de livres, elle reste plantée là devant le ruisseau de Trabassac, l’auteur s’appelle Frédéric Monod et elle lâche enfin « cet homme, c’est à lui que j’ai acheté ma maison… ». Et elle file vers le comptoir, débourse huit euros et repart en serrant son passé dans ses mains.

Lundi  
Il avait dit en préambule, « vous pourrez enfiler vos ailes d’ange ce soir », et elle avait rejoint l’archange Gabriel annonciateur de la fin des temps peint sur la voûte de l’église dès que la musique  avait jailli de l’euphone. L’étrange instrument, sculpture sonore de cristal et de métal, résonnait encore à ses oreilles collées aux écouteurs, alors qu’elle pointait le nez vers la nuit quelques minutes plus tard, et comme en récompense à sa contemplation, deux étoiles filantes traversèrent la voie lactée. Aucun vœu, aucune attente. Seulement le sentiment d’une présence divine.

Dimanche
Leurs pieds traînaient dans l’eau transparente de l’Aygues, suivant le fil du courant, leurs jambes bronzées s’alourdissaient au soleil ; allongées sur les galets blancs, les deux femmes avaient glissé leur sac à dos sous leur corps et devisaient à voix ténue, se racontant leurs désirs, leurs frustrations. A quelques mètres de là, un homme assis plongeait son regard dans la rivière, attentif à la discussion des deux amies et, imperceptiblement, hochait la tête en assentiment. Dès que l’une s’en aperçut, l’homme se leva et disparut sur la berge.

Samedi
« Un oranger sur le sol irlandais, on ne le verra jamais… » La balade a jailli du binioù d’une femme vêtue d’un saroual imprimé, qui tourne parmi le cercle des opposants au passe sanitaire, place de la Marianne. Il est 10 h, quatre-vingt personnes sont attroupées, un camion de la gendarmerie se gare sur le trottoir opposé, des voitures klaxonnent au rond-point en soutien aux manifestants, très vite ce sont cent-vingt femmes, hommes et quelques enfants qui reprennent en chœur des slogans improvisés. Une jeune femme sourit et lâche «  ah ! on se sent moins seuls ».

Vendredi
L’homme trapu repart vers son scooter, il a encore le sourire aux lèvres, la femme qu’il vient de quitter après une boisson partagée en terrasse rassemble ses affaires dans son sac à main, quand l’homme revient, pressé, les mains sur les poches de son short, lui demande si elle a vu ses clés, et tandis que la réponse s’étale sous leurs yeux, il secoue la tête, défait : « c’est un homme jaloux qui me fait ce coup-là ». Et elle éclate de rire.

Jeudi
Pendant toute la durée du film, Fences, avec Denzel Washington, elle tombe dans l’atmosphère des romans de Faulkner, ne sait plus si celle-ci emprunte à Lumière d’août, à Sanctuaire, ou à Tandis que j’agonise, mais elle trouve dans cette famille une parenté avec les histoires qu’a racontées le grand romancier, confrontées à la violence, à la déchéance, à la mort.

Mercredi
Elle passe ses coups de fil depuis le banc rond de la place de la Marianne, pose son sac de courses près d’elle. Quand elle repart, elle l’oublie, rebrousse chemin, le récupère et reprend sa route en riant.

Marlen Sauvage

Texte issu d’un atelier d’écriture avec François Bon, 2021.

Hors-bord

© Marlen Sauvage 2021

quoi, la terre s’écartèle, le sol se creuse sous les genoux qui flanchent, un effondrement du corps, seul le cerveau observe. heureusement le fauteuil à distance inespérée. ça flagelle aussi dans la tête. ouvrir la fenêtre peut-être pour respirer. mais non.

écarter la nausée, la balancer hors du corps, émousser la dague qui transperce les vertèbres dorsales, se réfugier dans la torpeur de l’herbe. l’imprévu : le cœur en roue libre, le mental dissocié, la sensation de ne plus s’appartenir, un cerveau à deux vitesses, une pour piger ce qui se passe, l’autre pour réaliser que plus rien ne gouverne le centre de la parole ; les répétitions, se reprocher à haute voix de répéter ; la voix surgie d’un endroit à des lieues de la profération, un entre-deux blanc, une coque de réverbération ; et se tenir à distance de soi, quelque part au-dessus, ou au-dessous ; la fragmentation des pensées, l’incohérence des propos que pourtant on s’entend prononcer, en se le disant, ça, qu’on dit n’importe quoi ; l’air qui ne suffit plus et manque à l’inspiration ; le bruit des tiroirs que l’on ouvre à la recherche de quelque chose ; ce que l’on s’interdit de dire dans un éclair de lucidité ; la phrase qu’on mâche avant de la prononcer, pour être sûre que les mots seront ceux de l’idée, et la voix qui parle pour soi, torpillant les autres, les plaquant à même leur incompréhension, quand on s’avoue au bord du grand néant, la main qui nous saisit et celle que l’on tend, sécurisante, qui sait le gouffre à venir, qui ne craint plus rien, sauf l’absence de ceux dont on aimerait sentir la caresse avant la fin.

le trou dans le bide. le crépitement des bûches dans le poêle. la voix blanche. le tressautement de la paupière droite. la pierre dans la gorge. le sang qui fuit d’un coup dans les chevilles.

tu parles pour personne, car personne ne t’écoute. tes paroles traversent un visage, un corps, et du fond de la pièce le boomerang de silence chargé de mépris qui te frappe en plein front. l’impossible retour à l’envoyeur. pas encore. il y a un mur devant toi. c’est une décision, ça, se transformer en mur. et tu comprends qu’il s’agit de ça. tu tournes les pages de ton carnet, la fermeté de ta voix, tu sais qu’elle est factice. en face aussi on le sait. l’air t’oppresse. le silence t’oppresse. tu pointes ton stylo sur les questions à poser. tu lis tes mots. ta voix s’écartèle, elle passe entrecoupée de ton souffle, de cette angoisse qui te tient dans l’étau d’un regard vide. tu sais que c’est perdu d’avance. tu as vu le mur il y a longtemps, il est là maintenant, devant toi. 

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Le monologue de la petite sœur

© Marlen Sauvage 2021

…pourquoi maintenant ? Que fait-il là ? (Elle fronce les sourcils, creuse son regard, incrédule.) Je savais que ça arriverait… mais là, maintenant… Le feu éteint, tu le rallumes ? C’est vraiment toi ? Oh ! Oui ! déjà  je te disais tu lui ressembles et tu avais horreur de ça (un sourire furtif) et maintenant tu lui ressembles encore… son corps au même âge, le même corps entravé… si grand et si prêt à se courber… (une moue de mépris) pourquoi ? je t’ai attendu tous les ans aux feux de la Saint-Jean, notre fête, j’avais six ans… sur tes épaules, je la rêvais, je t’ai attendu, je l’ai rêvé durant mon enfance, et après… j’ai cessé de rêver… j’ai remonté l’horloge comme tu m’avais appris à le faire… (le regard plus dur, comme un air de défi dans le menton relevé) perchée sur la chaise, les larmes plein les joues, « toutes blessent, une seule tue » je savais lire déjà (elle essuie ses yeux)… tu me disais écoute grésiller la vie, c’est la vie qui crépite, j’avais six ans, tu jouais avec les brandons, tu n’as cessé de jouer avec le feu, tu me disais la vie c’est ça, c’est un brasier, si tu ne la brûles pas par les deux bouts, c’est elle qui te consumera… j’avais six ans… et tes yeux comme des étincelles autour du bûcher… on enjambait les cendres…  l’espoir éteint, le désir de vivre, mais je ne le savais pas… le savais-tu toi ? (Elle pleure) tu n’es qu’un petit fagot, tu me disais, ne te laisse pas dévorer par les flammes, j’ai fini par devenir un feu follet… tu as vieilli sans une caresse, sans un regard sur toi, je dirais ça… et tes yeux qui tombent sur tes pommettes… ton regard d’empereur… droit… tu étais si droit… et ton poing, celui d’un fauconnier… où est-il le sceptre que tu m’apprenais à tenir ? (Elle renifle)

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Ce qu’il ne sait pas encore

© Marlen Sauvage 2021

A chaque orage après son départ – on ne lui en avait pas vraiment donné la raison – la petite sœur dansait sous la pluie, en souvenir de son grand frère. Sa façon à elle de célébrer celui qui lui manquait tellement, elle criait plus qu’elle ne chantait « l’orage a fait tomber sur nous toute la pluie du ciel, l’orage nous a surpris mais en attendant l’arc en ciel… », il avait vingt ans, elle en avait six, et il était son grand amour de petite fille. Elle se revoyait tourner dans les airs, à bout de bras, chanter à tue-tête et rire. Jamais elle n’avait pu lui donner de ses nouvelles, ni en recevoir de lui. Toute son enfance soufflée. Rideau. Le grand frère était sorti de la famille un soir de printemps. On ne prononçait plus son prénom. Interdit. Elle avait su pourquoi des années plus tard. Pour son plus grand malheur, elle avait osé le prononcer. Et de ce qui était arrivé alors, elle ne voulait plus se souvenir. 

Ses tableaux croupissent dans l’humidité du grenier, plus personne ne sait rien de ses talents ni ne veut rien savoir. Il en manque pourtant un parmi la centaine oubliée, délaissée, après l’infamie. Une toile à l’acrylique dans les tons verts et jaunes qu’éclairent quelques touches de rose saumon transparent, où se cachent des graffiti, des lettres maladroites couleur de brique… 

Depuis son départ, la ferme voisine a été vendue trois fois. L’actuel propriétaire, ex-veuf, a épousé la veuve du deuxième propriétaire. Une affaire de gros sous, de terrains, peut-être une histoire de cœur après tout. On raconte que la veuve avait bénéficié d’une assurance-vie phénoménale et que c’était elle qui tenait les cordons de la bourse. Des projets immobiliers dont les habitants alentour avaient fait des gorges chaudes, aucun encore n’avait vu le jour. Le couple s’était contenté d’acquérir toutes les terres autour de la ferme originelle, celle de la veuve, puis des parcelles dans la montagne, de la garrigue et quelques murets, des jasses abandonnées, les ruines d’un ancien prieuré, mais aussi des sources, des terrasses près de la rivière… Le viticulteur suit des yeux la silhouette de l’homme près des grands arbres.

Il y a des années que la grange ne ressemble plus à celle qu’il a connue, un corps de bâtiment destiné aux animaux et au fourrage de l’été. Son idée de la transformer en maison d’habitation a été reprise par l’un de ses frères qui non seulement en a conçu les plans mais en a agrandi la surface originale, créé l’aile est, relevé les combles, élaboré l’agencement intérieur. Le deuxième de la fratrie. Le revanchard. Le doué.

Quelqu’un l’observe à son insu. Une femme, d’une quarantaine d’années, à l’air inquiet, et un homme, à ses côtés, au sourire incertain. Le benjamin, quelques temps interné en hôpital psychiatrique, revenu vivre près de la petite sœur. 

Ils ne cessent de l’épier, le souffle suspendu, lui ne peut les voir, les baies reflètent le mobilier de la terrasse, la grande table de bois clair, les chaises et les bancs, l’érable et le grenadier. Tandis qu’il se laisse submerger par l’émotion, la petite sœur retient sa respiration, le fixe d’un regard inflexible, serre la mâchoire. 

Derrière l’escalier qui l’a vu partir des dizaines d’années auparavant, se dresse toujours la petite construction de pierres disjointes, où s’est tissé en son absence un autre drame.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Pourquoi ? je vous le demande !

© Marlen Sauvage 2021

…passé sous vos roues… et vous avez fui… vous avez fui alors que vous avez roulé sur un corps, quelque chose ressemblant à un corps… mais un corps d’animal… vous dites, alors vous êtes reparti… une fuite… vous avez eu la sensation de quelque chose entre les roues du véhicule, vous ne vous êtes pas arrêté, vous étiez lancé… vous avez fui… ce pouvait être un chevreuil, un jeune sanglier, vous dites, aussi vous avez fui… mais c’était un corps… humain… vous vous êtes arrêté un peu plus loin et vous avez vérifié l’état de votre voiture… puis vous avez fui… dans la nuit, vous vous êtes agenouillé sur le macadam, vous avez regardé sous la voiture… il n’y avait rien de notable… vous n’avez pas jugé utile de retourner en amont où vous aviez ressenti une secousse et vous avez fui… c’était une nuit de lune rousse, vous rouliez vite pour ne pas arriver après le couvre-feu, vous sortiez tout juste d’un virage, quelque chose a heurté votre voiture à moins que ce ne soit l’inverse… vous vous êtes arrêté quelques centaines de mètres plus loin, un animal dans ces contrées, c’est chose courante, alors vous avez poursuivi votre route… en fait, vous avez fui… ce qui vous a taraudé l’esprit, dites-vous, c’est que vous avez fui… vous-même le reconnaissez, vous avez fui… ce que l’on vous reproche, c’est d’avoir fui… et oui, c’est précisément ce que l’on vous reproche : avoir fui… le lendemain, il était encore plus clair pour vous que vous aviez fui… le journal local parlait du corps d’un homme retrouvé au bord de la route… vous vous êtes alors demandé si cela pouvait être le corps – ce que vous aviez cru être un animal – sur lequel votre voiture avait roulé… votre tourment s’inscrivait en trois mots : j’ai fui… et une question : pourquoi ? Je vous la pose.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, appartient à un récit long en cours d’écriture.

Retour

© Marlen Sauvage 2021

Oter ses sandales et palper la fraîcheur de l’herbe détrempée par le gros orage de la nuit.  Un geste de l’enfance. Fermer les yeux pour mieux ressentir la vigueur de la terre envahir le corps. Pour éloigner l’appréhension qui gagne. Admirer l’envol des passereaux tout autour. D’un tremble à un hêtre, d’un bouleau à un cyprès. Ils s’appellent, criaillent dans leur essor, déchirant dans leur course le bleu franc du ciel. Deux mésanges huppées se poursuivent un instant au pied des conifères. Les observer, tout de gratitude pour ce cadeau inattendu, une aquarelle en gestation dans un coin du cerveau. Se laisser surprendre par le moteur, au loin, d’un tracteur trouant le silence de la matinée. Jeter un œil derrière soi, vers les rangées de vignes palissées, feuillues, aux fleurs fécondées qui verront naître dans un mois les premières baies. Ici, le paysage se noie dans les vignobles, les champs de lavande, un village sur un éperon domine la vallée, un autre s’est agrandi de lotissements et d’une zone commerciale ; les montagnes des Baronnies, au loin, veillent sur les hommes. A vingt mètres devant soi voir se dresser l’ancienne grange. N’en rien reconnaître d’abord. Se laisser happer par le dépit. Constater que la façade de pierre a été percée de larges baies vitrées, qu’une glycine habille une structure de métal rouillé, protégeant de son ombre une terrasse dallée. Apercevoir à droite, le puits obus émerger toujours de la surface du terrain. Soupirer de soulagement. De son dôme gris sombre s’échappe le chant dru d’un jet d’eau sur la pierre creusée. Sourire et pleurer des larmes soudaines. Reconnaître l’escalier bordé de murs témoins d’un passé qui est le sien. En grimper les marches jusqu’à la terrasse, attraper du regard l’érable du Japon au feuillage éclatant, le grenadier d’ornement taillé, fleuri de capuchons rouges, la deuxième terrasse enherbée, surélevée, sur la droite, qui donne accès à un corps de bâtiment inexistant dans son souvenir. De quelles espérances avoir nourri les années en revenant ici ? Un coup de vent brutal anime les carillons suspendus à l’érable. Il sursaute, égaré, piégé dans son présent. Il est revenu.

Marlen Sauvage

Ce texte, issu d’un atelier avec François Bon, démarre (probablement) un récit long en cours d’écriture.