My curious eyes (6-7-8-9-10-11-12)

Suite du défi photo My Curious Eyes initié par Karen Ward, que je remercie encore !

Jour 6 : « Freestyle »
Figure libre, donc, pour les deux prochains jours… et voilà ce que trouve en haut de la terrasse ! Coincée dans un fer à béton, une queue de poisson… lâchée par un oiseau ? Ah ! drôle de hasard en tout cas.  #freestyle #mycuriouseyes

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Jour 7 : « Freestyle »
Je choisis la photo d’un thé partagé au bord de l’eau. Un moment dans une journée sereine. Une autre image de l’amour…#mycuriouseyes    #freestyle  #love
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Jour 8 : « Depth »
Pour moi, ce jour-là, une certaine idée de la profondeur de l’amour sur un mur de Manouba !
« You are my one in 7 billion, My one and only » #mycuriouseyes    #depth

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Jour 9 : « Humo(u)r »
Fouiné dans mes photos, je dois dire pour cette nouvelle proposition… et retrouvé ce dessin, qui m’avait amusée – d’une chaise –, intitulé « table de salon »… (©Philippe Guitton)   #mycuriouseyes    #humour

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Jour 10 : « Irony »
Une paire de chaussures oubliée dans une exposition de peinture où rien d’autre ne m’a semblé aussi digne d’intérêt. #mycuriouseyes #irony

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Jour 11 : « Self »
J’avais lu en vitesse la longue suggestion de Karen… Comme je n’aime pas vraiment les selfies, « une autre moi-même aux longues jambes » me paraissait faire l’affaire. Dont acte. #mycuriouseyes  #self  #amawesome

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Jour 12 : « Joy »
Ce sentiment qui me remplit de chaleur et de lumière, qui fait surgit des papillons dans mon ventre et un sourire sur mon visage, selon la proposition de Karen, pourrait être représenté par cet horizon bleu…
#mycuriouseyes  #joy

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Texte & photos : Marlen Sauvage

L’apostat

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Les pierres, ici, sont parfois objets de contemplation, presque supports d’exercice spirituel. Je ne les regarde ni dans leurs dimensions ni dans leurs qualités. Je ne m’attache qu’à leur apparence, qui est d’elles à peu près tout ce que je sais et tout ce que j’en perçois. Comme les anciens Chinois, je suis porté à considérer chaque pierre comme un monde. (…)

Je pars de l’objet. J’y porte une attention soutenue, quasi lassante. Je ne prétends pas que je m’y abîme. Au moment où j’exige de moi un surcroît d’exactitude, une approche plus précise, je déteste encore plus les métaphores où je suis contraint, les glissements qui me sollicitent à forcer l’image et, partant, à la faire basculer dans l’insignifiance, comme papier-monnaie sans couverture. (…)

L’étendue soudain cesse d’être, comme l’enseigne la philosophie, le contraire incompatible de la pensée, l’autre mode de l’existence. Elle en devient le milieu naturel. Il me semble alors que l’esprit ne peut guère s’essayer qu’à une heureuse et correcte classification, c’est-à-dire à une distribution des choses et des principes dans une rose des vents idéale. Je ne tiens plus la géométrie ou le retors système des nombres comme une construction de l’esprit, ni comme le reflet de l’intelligence enfin intelligible à elle-même. C’est la pensée qui à l’inverse m’apparaît comme la douteuse et confuse approximation de l’ordre sous-jacent, que tantôt elle prolonge, téméraire, presque égarée et qu’il lui arrive aussi de chercher à rejoindre. Si loin qu’elle se hasarde, elle devine ou recompose l’ordre démantelé ou devenu illisible. Elle s’y reconnaît. Elle l’identifie d’instinct, chaque fois qu’elle réussit à s’extraire des ténèbres de la physiologie, du détour nécessaire et coûteux à quoi elle est obligée pour accéder à la conscience. Sitôt dégagée de la fermentation, elle est aspirée et restituée à la grammaire, aux rigueurs de l’espace inaltérable, qui demeurent les siennes, pures et, au sens propre, sublimes : au-delà du seuil interdit aux êtres partiels et transitoires.

Il ne s’agit pas ici d’une préférence pour l’étendue aux dépens de la pensée mais plutôt d’une connivence entre elles, qui serait constante et fondamentale. Qui dit espace, lequel est souvent vacuité, ne dit pas nécessairement matière, mais il écarte encore plus l’idée d’un principe exclusivement spirituel qui par définition s’y opposerait. Lors d’une de mes premières méditations sur les pierres, pour définir les états particuliers où m’entraînait un examen prolongé, j’ai hasardé le terme de « mystique », le détournant de sa signification religieuse et lui donnant pour support la matière elle-même. J’ai conscience du paradoxe : je sais que les mystiques ont le sentiment de lutter pour échapper à la matière elle-même, encore qu’ils y retombent aussitôt après chaque extase, et ceux qui tiennent la matière pour l’unique et ultime réalité s’indignent communément au seul mot de mystique. Je persiste cependant, poussé par l’expérience, à défendre la possibilité d’une mystique sans théologie ni église ni divinité : pure action plus éperdue que philosophique, pour employer un terme que mes contemporains m’ont appris à haïr. L’âme s’y éprouve mieux introduite dans la totalité à laquelle elle appartient et elle en retire un bonheur fugitif, mais puissant, une sorte d’ébriété mentale.

(…)

Les pierres furent pour moi le point de départ de ces randonnées immobiles par nature et quasi initiatiques. Les corolles, les coraux, les frondaisons, les ailes – chaque ossature, architecture ou nervure – auraient pu aussi bien, si le hasard l’avait voulu, me communiquer ou plutôt réveiller en moi l’enseignement qu’une millénaire et mystérieuse sédimentation y a déposé. Certes, ils ne procurent pas le message fondamental, mais des allégories accidentelles, interchangeables fragmentaires.

La pierre, située dans l’univers aux antipodes de l’homme, parle peut-être le langage le plus persuasif. Elle, qui dure plus que tout vivant, mais sans le savoir, rappelle que la pérennité est à ce prix. Qui connaît ajoute à soi-même et qui ajoute à soi, fût-ce la conscience, fût-ce la mémoire, meurt, s’use ou se transforme. Les formes et les dessins des pierres offrent un prétexte à la dérive de mon esprit autant qu’une énigme à sa réflexion. M’attardant à les regarder, il m’arrive également d’être distrait, détendu, flottant. Je navigue à l’estime ou à la corne de brume en ces eaux du songe. Si je pensais que l’illumination fût autre chose qu’un éblouissement, je dirai extatiques ces états opposés, proches parents les uns de l’hypnose, les autres du vagabondage, où se pressent des conjectures tour à tour strictes et sauvages, comme une foison d’herbes folles, ortie et ivraie, envahit dans une promiscuité abominable des plants d’agronomes, de généticiens.

Je ne prends pas les images qui m’assaillent dans leur signification littérale. Elles m’apportent un lexique de figures comme les pierres m’apportèrent la pente d’une rêverie. Je ne suis pas dupe des dimensions que je feins parfois de consentir à des cailloux qui tiennent dans la main et dont je parle comme s’il s’agissait de montagnes, de forteresses, de palais. Je leur attribue mes angoisses, mes hésitations, mes carrefours. Mais ces projections, je n’oublie pas qu’elles sont mirages. Je ne les suscite que faute d’avoir atteint le degré d’abstraction ou d’indifférence nécessaire pour m’en passer. Pourtant, je me surprends, pour une fois, à douter des vertus de la rigueur autant que de celles de l’errance. Je souhaite me couper le moins possible du plus ancien réel, du plus ancien ordre du réel, celui qui préside aux angles et aux faces des cristaux et qui est ordre spontanément issu du chaos. Je voudrais plutôt en réinventer la vieille austérité et m’y appareiller davantage, au moment où je le prends pour la durable substance d’un fragile discours.

Il est infiniment plus malaisé et plus rare de découvrir, de calculer un alphabet que de composer ou de laisser de soi jaillir un cri, un aveu, une brève splendeur, je veux dire : un poème. J’ai cherché je cherche dans le monde, qui est limité pour un dieu, mais inépuisable pour un mortel, l’élémentaire, le chiffre, plus précisément l’alphabet. C’est démarche vaine. Trop fortuné encore si, au cours d’une quête qui toujours l’a refusé, il m’arrivait de buter contre le poème.

L’apostat, Prologue à Pierres réfléchies, Roger Caillois.

Photo : Marlen Sauvage

 

Beauté (24)

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Le sentiment-paysage  du 15 novembre 2017, par Quyên Lavan :

 

Frère traçons nos vies par le signe des crêtes
– Âpres lignes après lignes –
Aux royaumes diffus des ensommeillements
La scie de l’horizon fera tôt rendre gorge

Comme aux degrés solaires les herbes s’agrippent
Fidèles fibre à fibre à l’appel du zénith
De joubarbe en lichen aux plaies de l’ascension
L’œil sûr et le pied sec saignons nos libations

Marchons mon frère nus sur les lames de faîte
Vertiges et vallées chanteront violet
Obliques sous nos pieds comme les toits douillets
Où bien avant son heure achoppe la lumière

Au partage des eaux allons offrir nos corps
Et l’âme en équilibre briser les étais
De soir il n’y aura pas plus que de repos
Pas plus que de repos il n’y aura d’espoir

Ces pins ne sont tordus qu’aux yeux déconsacrés
Le vent nous a dédiés au fil de l’arbalète

Texte et photo : Quyên Lavan

 

Beauté (23)

claudine-albouy-sentiment
Le sentiment-paysage  du 12 novembre 2017, par Claudine Albouy :
La lumière sait qu’elle  va perdre
Le noir essait de l’engloutir
Elle bousculer l’obscurité
Les branches des bouleaux
Tendent leurs dernières branches en offrande
 la clarté s’estompe
Se bat ,resurgit
on la croyait perdue
La voici au sommet de la serre
On ne l’attendait plus
Une derrière pirouette
Avant de disparaitre
Texte et photo : Claudine Albouy

Le carré, par Chrystel C.

Un texte d’atelier par une participante, écrit un dimanche de septembre au creux d’une petite vallée cévenole…

marlen-sauvage-Marchetti

Sur son petit bout de terrain accolé à la maison, Pierrot tourne en rond. Quand ils ont acheté ici, il y a une vingtaine d’années, Alice et lui, enfin lui surtout (parce que c’est lui qui décide de tout dans le couple, enfin qui décidait…), il était tombé sous le charme des lignes droites et des angles parfaits de la maison comme du jardin. “Surtout pas une vieille maison en pierres !”, avait-il protesté à Alice quand ils ont commencé à chercher à acheter. Lui, il est comptable de métier. Compter et mesurer, il aime ça. Alors l’une des premières taches qu’il a exécutées en arrivant, ce fut de mesurer la surface du jardin, un carré parfait, douze mètres de côté. Dans un angle, il a arrangé un petit potager, carré aussi, pas trop grand pour ne pas y consacrer trop de temps. Il passe la tondeuse une fois par semaine, le dimanche à 9 h 30. Dans un autre angle, l’étendoir s’ouvre en carré aussi. Il ne supporte pas quand Alice étend le linge, n’importe comment, alors il préfère le placer lui-même, sur les fils, avec soin et précision, des pinces à linge identiques pour le même vêtement, surtout ne pas mélanger ! Dans la maison, carrée, du carrelage blanc, des fenêtres carrées, une femme au visage carré, quatre enfants (pour former un carré) aux prénoms commençant par la lettre C (ça aussi, c’est lui qui a choisi!) et des lits arrangés au carré chaque matin.

Mais là, il tourne en rond le pauvre Pierrot, il ne sait plus où il en est, tout part en vrille, tout se casse la gueule. Deux des enfants ont quitté la maison pour aller vivre aux quatre coins du pays (enfin au moins deux…), le troisième est porteur d’une maladie génétique rare non encore identifiée et le quatrième… le quatrième, Colin, c’est un rêveur, il tourne pas rond. Pierrot ne le comprend pas, il l’exaspère, c’est à peine s’ils se parlent. Et voilà qu’Alice lui annonce , il y a deux jours, qu’elle va partir, qu’elle n’en peut plus de cette vie-là, trop “carrée”, qu’elle a besoin de voir l’horizon, de sortir de ce “carcan”. Elle part avec les enfants. Non, il n’y comprend rien Pierrot ! Pour lui, quand on se marie, c’est pour la vie. Qu’est-ce qu’il va devenir à présent, tout seul dans sa maison carrée ? Comment va-t-il occuper la deuxième moitié de son grand lit carré, un king size bed, deux mètres sur deux, acheté à bas prix à Carréland, son magasin préféré ? Va-t-il pouvoir dormir en diagonale, occuper tout l’espace ? Doit-il tourner en rond ou en carré dans son jardin ? Il s’est toujours posé la question : pourquoi dit-on tourner en rond et pas en carré ?

Le carré, c’est beau, c’est rassurant, le summum de la perfection. Il se rappelle en classe de CP… ou bien peut-être était-ce en CE1, sa fascination pour la forme carrée. Il s’était mis alors à dessiner des carrés partout, sur ses cahiers, ses livres, sa tapisserie, ses habits. Il mesurait tous les quadrilatères qu’il trouvait, à la recherche de nouveaux carrés. Adolescent, il ne voulait plus porter que des chemises à carreaux. Il s’est passionné pour les chiffres et la géométrie. A présent, il fait le tour de son jardin en logeant le bord, il compte le nombre de pas pour parcourir un côté, pour se rassurer que rien n’a changé vraiment.

Texte : Chrystel C.
Photo : Marlen Sauvage, d’un tableau de ©Jean-Michel Marchetti.

 

Yeux curieux ! (1-2-3-4-5)

C’est reparti pour un tour ! Le défi photo lancé par Karen Ward durant 12 jours – My Curious Eyes Project, Season 3 – a démarré le 6 novembre dernier. Il suffit de regarder autour de soi et de répondre au thème du jour.
Jour 1 – « Colours » : des trois photos, j’ai gardé le portail bleu en haut des escaliers, inutilement beau…

#colour #mycuriouseyes

Jour 2 – « Shape » : après avoir photographié la vieille théière dans tous les sens, j’ai finalement opté pour le dôme des bains maures de Monastir !

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#shape #mycuriouseyes

Jour 3 – « Texture » : là, peu d’hésitation, le portail de métal rouillé d’une ruelle voisine, étincelant sous le soleil…

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#texture #mycuriouseyes

Jour 4 – « Light » : Lumière du soleil à travers les nuages, Monastir.

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#light #mycuriouseyes

Jour 5 : « Movement » – Le mouvement paisible des vagues…
#movement #mycuriouseyes

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Photos : ©Marlen Sauvage

Beauté (21)

claude-pfeffer-sentiment

Le sentiment-paysage  du 11 novembre 2017, par Claude Pfeffer :

Tenace elle enlace
de sa vrille fragile
le dur métal.

Frivole à l’automne,
elle lance ses vertes arabesques,
ses dernières corolles d’azur sombre
à l’assaut d’un firmament que déjà trouble une nébuleuse mélancolie.

Texte et photo : Claude Pfeffer

A 21, j’arrête ! avais-je dit…
Nous y sommes donc ! Merci à toutes et tous d’avoir partagé votre « sentiment-paysage » d’un moment, avec une photo et parfois un texte de vous ou d’un de vos auteurs favoris. Nous renouvellerons l’expérience !

Marlen Sauvage

Du côté de l’invisible, par Stéphanie Rieu

L’invisible était notre thème lors d’un dernier atelier… les textes sont ceux d’une participante du groupe de Florac.

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Pénombre du soir sous l’escalier. L’odeur entêtante et sucré du chèvrefeuille qui flotte et insuffle dans l’air une douce amertume en forme de regret. Le lucane s’abat juste sur mon épaule, rebondit sur le sol et il reste sonné près du pot de terre cuite qui a fait la culbute. On voit béer son trou ne menant nulle part, et sa chaleur factice léguée par le ciment le fait se rengorger tel un petit volcan. L’insecte est immobile et je l’entends penser. Sa corne est grossière, sa carapace sans finesse. Ses pattes courtaudes et sa manière de s’aplatir au sol comme pour éviter un éternel orage font monter ma colère. Quelle est donc cette forme encore ? N’a-t-elle rien appris de toutes ces épreuves ? Combien de vies va-t-il lui falloir pour libérer sa carcasse de toute cette gêne, de toute cette peur,  et de ce miroir terne ? Ma colère et mes larmes, ma colère et mon désespoir, ma colère et mon incrédulité de la voir retourner à ces choses qui rampent au lieu de s’élever. La bestiole esquisse un pas tremblant, je la sens s’ébrouer, le deuxième est prudent mais elle semble avancer. Puis d’un saut maladroit se retourne vers moi, bouge la tête à gauche, bouge la tête à droite et se laisse admirer. Sa corne est affûtée, je peux y distinguer des piques acérées.  Elle est enfin armée, me dis-je, c’est là la différence, c’est ce qu’elle vient montrer.

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La première fois, c’était juste un rouge-queue. Posé sur le pilier de la maison natale. Coïncidence. Agité, espiègle, frivole, frondeur. Il est revenu le lendemain. A la même heure. Au petit déjeuner. Le seul moment de la journée qui réunissait tout le monde sur la terrasse. L’heure exacte où l’on ne pourrait manquer d’admirer sa forme vigoureuse. Sa queue rouge en panache. Transformation réussie de son esprit coquin, de sa liberté, du droit d’aller trop loin que lui accordaient son grand âge, sa tête blanche, sa solitude indéfectible, son regret de ne plus pouvoir éteindre, aimer charnellement, trop vieux pour ça et pas assez conforme à l’idée qu’on se fait d’un brave grand-papa. Il continuait quand même à gueuler l’Internationale, poing en l’air, dès qu’il pouvait. Rien à voir avec ce pépiement d’oiseau, ce virevoltage léger, ce sautillant primesautier qu’il nous donnait là. Tous les matins, il revenait. Je l’accueillais en silence, au-dessus de mon bol de café, je répondais muettement à son désir d’être admiré, le laissait, jour après jour me passer le message. Tout était bien. Cette forme était la sienne, il n’en n’avait jamais eu d’autre malgré nos illusions d’humains, malgré la couche vernissée. C’était bien lui maintenant plus que jamais. Au bout de dix jours de ce manège étrange (il n’y avait jamais eu d’oiseau avant), j’ai simplement dit, l’air de rien comme à la cantonade, c’est quand même bizarre ce rouge-queue tous les matins. Le lendemain, il n’est pas revenu.

Textes : Stéphanie Rieu
Photo : Marlen Sauvage

 

 

Beauté (20)

Le sentiment-paysage  du 9 novembre 2017, par Jacques de Turenne :

Au pied de la croix sa cotte d’écailles de lichens et de mousse
Son étrave de pierre fichée comme un coin
le temps venu immobile
Joute minérale
accrocs  dans le bleu
et brèches de roux

Le regard inversé – l’inédit des âges
la main attardée égrène des rumeurs de pierre
caresse les ondes profondes du granit
tout passe  tout demeure
tout s’efface et me traverse.

Texte et photos : Jacques de Turenne