Journal d’une émancipation

Un premier roman, un plaisir que ce journal d’Antonia, de Gabriella Zalapi, artiste plasticienne, aux origines anglaise, italienne, et suisse. L’auteure était à la Comédie du Livre en juin dernier, où elle commentait les images montées en film court à partir desquelles elle a écrit son livre. On peut l’écouter ici dans une émission France Culture.

« 24 juin 1966
Anniversaire d’Arturo. Immature. C’est le seul mot qui me vient en repensant à la naissance de mon fils. J’avais vingt et un ans, j’étais inconsciente. J’ai fait ce que toute femme fait après s’être mariée : un enfant.
Le visage de mon fils me glisse des mains. J’essaie de saisir quelque chose dans son regard mais il me résiste. J’ai décidé de ne plus aller le chercher à l’école. Je n’ai invoqué aucune excuse malgré son expression dépitée. Je suis incapable d’aimer. »


Antonia – Journal 1965 – 1966, Gabriella Zalapi, Editions Zoé, 2019.

Et enfin septembre vint, Tabucchi

« Chaves, ville de Tràs-os-Montes. Je ne sais pas si à cette époque tu étais déjà allé à Chaves. Difficile de te décrire cet endroit, si tu as vu Las Hurdes de Buñuel, ce documentaire qu’il a tourné en 1933, cela peut te donner une idée. Un endroit loin de tout, des montagnes qui séparaient du reste du monde, et même de l’Espagne franquiste, qui en comparaison nous semblait enviable, parce que là-bas au moins, il y avait eu une guerre civile dont les gens gardaient la mémoire, il y avait des gens qui s’opposaient à ce petit maniaque assassin. Là-haut, à Tràs-os-Montes, les gens avaient un air hébété sur des visages creusés par la misère, patates et choux, c’est tout ce qu’ils pouvaient manger, les femmes étaient vêtues de noir avec des fichus noirs sur la tête, comme aujourd’hui, dans certains pays islamiques, c’était, on pourrait dire, la lune.
Nous passâmes la nuit dans un pensionnat religieux et le jour suivant nous partîmes pour le village qui était l’objectif de nos recherches linguistiques. Résumées en quelques mots nos recherches portaient sur le bétacisme [étude de la prononciation des consonnes, MS souligne !], les dentales et la prononciation des nasales. Archaïsme. S’il y avait un lieu où la langue n’avait pas bougé depuis des siècles, c’était bien celui-ci.
J’ai oublié le nom du village : je me souviens que nous traversâmes une gorge, puis un village désert, parce que tout le monde avait déjà fui vers la France, seuls quelques vieux décrépits assis sur des pierres devant des maisons en pierres décrépites, ces Français présomptueux ne savent pas que les Portugais ont fui le Portugal pour ne pas aller mourir en Afrique, ils croient que les maçons et les concierges des immeubles parisiens se sont exilés pour chercher fortune : imbéciles, ils ne comprennent pas qu’ils sont partis pour sauver leur peau, tous ces jeunes gens qui avaient alors entre vingt et trente ans sont partis a salto, franchissant la frontière de manière clandestine, comme le font les Africains aujourd’hui pour arriver chez nous, mais à l’époque, l’Union européenne ne payait pas de Kadhafi pour qu’il les rassemble dans des camps d’extermination douce, à l’époque l’Europe était plus fermée, mais bien plus ouverte qu’aujourd’hui, elle offrait des possibilités à ceux qui prenaient la fuite. »
Antonio Tabucchi, Et enfin septembre vint, Chandeigne, mars 2019.

Une nouvelle d’Antonio Tabucchi écrite en 2011, restée inachevée (l’auteur est mort en 2012 des suites d’un cancer). Une édition trilingue avec une traduction française de l’italien par Martin Rueff et une traduction portugaise de l’italien par Maria José de Lancastre. J’ai sélectionné ce passage parce qu’il rassemble quelque chose d’un lieu et de ses habitants, d’un objectif de chercheurs en linguistique, et qu’il révèle aussi l’engagement politique de l’auteur, mais c’est la postface de Martin Rueff qu’il faut absolument lire avant la nouvelle inachevée pour la comprendre… Et on peut en profiter pour aller voir le documentaire de Buñuel ici (âmes sensibles, s’abstenir !)

Carnet des jours (37)

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 1er septembre 2018
Dimanche à la campagne près de la mer. Un endroit paradisiaque, une villa immense, avec l’eau transparente et propre à deux pas où tout le groupe part se baigner avant le repas de midi… Une fête familiale à laquelle une vingtaine d’amis sont conviés – soit une cinquantaine de personnes au total sinon davantage [mais ce n’est rien ici : une jeune amie qui m’avait invitée à ses fiançailles m’avait parlé d’une « petite réunion familiale » où nous étions au moins 250 et certains mariages tunisiens peuvent compter mille convives sans difficulté…], un orchestre, des plats à profusion, trois cuisiniers s’affairant autour de trois barbecues… Une société d’hommes et de femmes cultivés où l’on se congratule en français et en dialecte tunisien. Durant le trajet, nous avons laissé sur le bord de la grand-route des immeubles en construction, des étendues plus ou moins désertiques et pauvres, nous avons croisé des charrettes chargées de fagots de bois sec tirées par des ânes, de petits troupeaux de moutons disséminés sur des carrés d’herbe bien verte, nous avons dépassé à vive allure un camion Boga – la bo-isson ga-zeuse tunisienne, produite par la société tunisienne de boissons gazeuses – et j’ai regardé danser dans le lointain les éoliennes… Dans la chambre où je vais m’allonger loin de la foule, je pense aux petits élèves de Monastir qui en août me parlaient de leurs rêves – une gamine voulait devenir peintre, une autre médecin – et tout cela leur paraissait tellement impossible à atteindre… Je pense à ces familles tunisiennes qui vivent loin du centre de la capitale dans des quartiers où les rues sont défoncées, les poubelles à ciel ouvert… Je pense aux instituteurs dans l’intérieur du pays qui n’ont pas suffisamment de pupitres ou de chaises, de craies, à ces écoles où l’eau n’est encore pas distribuée, à ces femmes qui fabriquent des gâteaux par centaines pour en retirer un maigre revenu…

Le 2 septembre
Dans un quartier de Tunis, un marchand ambulant de figues de barbarie pousse sa charrette de fruits jaunes pâles, une bouteille d’eau pend sous le guidon. J’attends dans la voiture le retour de A. Les rues sont désertes, il fait très chaud. L’image de Mohamed Bouazizi s’immolant par le feu me traverse l’esprit. Et la vue de cet homme fatigué qui ne gagnera rien au bout de sa journée me désole. Plus tard dans la matinée, au milieu de la route à deux voies déambule un vieillard dans un fauteuil roulant usé, bleu et blanc, marqué URGENCES au dos du siège. Il porte une casquette marron sur ses cheveux blancs, il a le regard hébété d’un homme perdu. D’un seul mouvement, nous décidons de lui porter secours, un tracteur vient de l’éviter. L’un des marche-pieds est fixé avec du fil de fer. L’homme a un direct (un café au lait) près de lui. Nous le poussons sur une cinquantaine de mètres jusqu’à hauteur d’un marchand de fruits qui se tient en bord de route, vers un petit coin d’ombre pourvu par un panneau Stop. Jusqu’à quand ? « Les naufrages de la vie dans une Tunisie en débandade… » commente A. Notre bouteille d’eau fraîche, trois bananes. Il faudrait le laver, le raser. Mais quels services sociaux ici pourraient prendre en charge une telle misère quand la misère est partout et côtoie les nouvelles constructions, les nouveaux magasins Zara et les grandes marques… Le mall que l’on construit tout à côté attirera les gens huppés que les moins fortunés regarderont de l’autre côté de la voie express.

En route pour Le Kef – à une quarantaine de kilomètres de la frontière algérienne, au nord-ouest du pays – et ce que j’appelle « le projet de Françoise », laquelle me propose de rencontrer quelques personnes de la vie culturelle keffoise. Départ sous un ciel uniformément blanc, c’est la rentrée des classes en France, ici on attendra une quinzaine de jours, il fait encore très chaud et la météo annonce 36° C…

Nous traversons le gouvernorat de Beja, l’un des plus riches en matière agricole, ici 90 % des terres sont dédiées à l’agriculture. Il fournit la moitié de ce que consomment les Tunisiens en matière de fromages et de produits laitiers, paraît-il. A proximité de Slouguia, des vignes, puis des vergers. Toujours de grandes bâtisses inachevées… et bientôt des oliviers ici et là pour faire chanter la terre ocre.

Testour, l’Andalouse. Restée quasiment dans son jus. Toute bleue.
Jour de marché, animé, joyeux sans excès. C’est la ville aux quarante-quatre marabouts, hommes et femmes. L’une des plus vieilles villes de Tunisie, bâtie sur un village romain.

Sidi el Bahri (le maritime) – celui qui vient de la mer – viendrait du Sahel (région à l’est du pays), c’est le saint le plus populaire de toute la Tunisie selon l’homme que nous croisons et qui nous raconte l’histoire de la ville alors que je photographie la mosquée voisine. Des familles portent encore les noms de celles qui ont fondé le village, familles mauresques venues d’Andalousie : Marcou, Jini, Merkouki, etc. 

Des fromages locaux…

Petit café sur une grande place ombragée. Je suis la seule femme !

Il faut poursuivre jusqu’au Kef… La route est encore longue. « La plaine du Kef est notre Beauce », me dit A.

Le Kef, belle ville animée, une forteresse domine la cité déjà perchée. La résidence Venus est tout là haut dans la vieille ville, propre, j’y ai une chambre a 4 lits quand j’avais demandé une single ! Et il y a un climatiseur, me dit-on (que je n’utiliserai pas)…

Visite rapide d’une église chrétienne près de la basilique. « Je peux défier le monde entier quand je suis avec toi », au café des Champs-Elysées juste après le restau Panorama qui n’en offre aucun. C’est juste la traduction de la chanson qui passe en ce moment.

Vers 15 h, seule dans la ville, je retourne trier mes photos du matin. Deux heures plus tard, je descends à l’accueil de l’hôtel pour me connecter, lire mes mails. Aucune nouvelle de C. ni de F… Je vais devoir improviser. Pour ce soir, rien de particulier j’en ai peur et demain matin je contacterai l’archéologue, vedette de la ville, ou Hamza B… refais pour la énième fois le tour du vieux centre ville. Entre les confirmations de rendez-vous qui ne me parviennent pas et les silences des autres contacts, j’envisage de me mettre au diapason local. Take it easy…

Mardi 4 septembre
Coupure d’eau au réveil. Petit-déjeuner en bas. Je travaille et écris. J’échange quelques mots avec un client venu de Tunis, très intéressé par le projet, qui donne son avis, parle d’aller au-delà du Kef dans les villages avoisinants. Si nous arrivons à faire quelque chose ici, ce sera déjà pas mal, je me dis… Je passe des coups de fil. J’obtiens un RV vers 13:30.
Petit tour du quartier vers 11h. Je suis à la recherche d’une clé 4G pour ne pas subir les aléas de la connexion de l’hôtel. Ooredoo. 40 DT la clé. Je laisse tomber. Je rentre manger un sandwich et Skype avec B. Elle me donne des nouvelles d’E. qui continue de se battre contre son troisième cancer. RV avec S. au salon de thé-café-restau moderne, Al Khayma. Très bon feeling. Il confirme son intérêt pour le thème de la citoyenneté. Me donne plusieurs contacts. Nous visitons le Cirta et l’espace Réalise. Je dois y retourner pour des photos de la casbah, la vue d’ici est splendide, à 360° sur la ville. Retour à la résidence après plus d’une heure avec lui. Ecriture d’un texte en réponse à la proposition d’écriture n° 34 de François Bon. Et puis, à 17:30 rendez vous avec un club de lecture qui existe depuis une quinzaine d’années et réunit autant de dames. Un orage de grêle nous oblige à nous réfugier à l’intérieur. Six d’entre elles sont là, et égrènent leurs prénoms – Salwa, Radhia, Najeh,  Mounira, Najoua, Leila – elles sont pharmacienne, attachée de direction dans une grande cimenterie, biologiste, professeur d’anglais ou d’éducation physique… je leur raconte le projet puis les ateliers d’écriture, leur fonctionnement. Nous sommes tellement emballées que nous décidons de démarrer des ateliers en octobre. Je ne doute de rien. L’énergie qui se dégage de ce groupe est galvanisant. Et j’aimerais tellement travailler avec elles toutes ! Nous décidons de la création d’un groupe FB pour nos discussions. La figure locale de l’archéologie, qui s’est lancé dans la politique et œuvre pour la municipalité, Mohamed Tlili, se fait un peu attendre mais il vient finalement me chercher et nous allons dîner d’une délicieuse pizza, juste en face d’Al Khayma. Après deux heures trente d’interview (et de confidences) le monsieur finit par me raccompagner à ma résidence en passant par la médina, dont il me raconte l’histoire.

Mercredi 5 septembre
Aucune chance de rencontrer quiconque le matin. Il faut attendre 17 h que la chaleur retombe un peu. Dont acte. Dès le lever du soleil, je visite une autre église à 100 m de l’hôtel, ou ce qu’il en reste, en face de la petite mosquée, et je monte à la casbah.

Grimpé jusqu’à la forteresse dans le silence du matin, après avoir croisé seulement un homme sur le pas de sa porte, assis à même le sol, et qui ne lève pas les yeux vers moi.

Et je redescends pour une dernière journée ici, et quelques rencontres jusque tard dans la nuit. Un jeune « théâtreux » notamment, dynamique, généreux, plein de bonnes idées pour renouveler l’approche de la culture, mais tellement désabusé… auquel la suite de l’histoire donnera raison.

Texte et photos : Marlen Sauvage










Rochefort-en-Valdaine

Dans la plaine de la Valdaine, sur la route improvisée de ce jour-là, un panneau indique un village médiéval et la voiture en emprunte le chemin… Les restes de fortifications mangées par la végétation, trouées par le temps, me laissent perplexe… Avant de contourner le mur d’enceinte dont j’apprendrai qu’il fut remanié au XIVe siècle, je jette un regard sur l’horizon.

Les grands oiseaux blancs se perdent dans la brume matinale, je les suivais des yeux sur la route qui mène ici. Je leur trouve toujours une grâce désordonnée…

Un coup d’œil sur la droite du paysage, et la beauté m’étreint la gorge, je voudrais connaître le nom de toutes les montagnes, des villages dans le lointain, mais je n’ai aucune carte, aucun repère. Juste mes yeux pour admirer, le vent dans les oreilles et la solitude pour compagne.

Je contourne les vestiges, saluée par le soleil et accueillie par un vieil habitant du lieu.

C’est lui ! Son écorce vaut une bonne poignée de main.

L’entrée du château-fort. Construit sur un ancien château de terre dont les fondations remontent au Xe s, il date du XIIe siècle.

L’ensemble est désolé… Il faut un grand pouvoir d’imagination pour rêver la vie dans cet endroit. Sur place, je ne fais qu’envisager la place possible des poutres, des plafonds, des portes, selon les traces relevées dans les murs…

Mais de retour chez moi, je découvre que le château appartenait à la branche aînée des du Puy-Montbrun (l’histoire de la famille et du nom qui se transmet par « réversion » est assez longue, je ne rentre donc pas ici dans les détails…), une famille noble, issue de la chevalerie, dont les racines remontent au moins à 1267 et qui s’est éteinte en 1871. L’un des membres de la famille du Puy-Montbrun, capitaine huguenot impliqué dans les guerres de Religion et chef des protestants du Dauphiné, fut en 1563 le second du baron des Adrets. Lequel baron est un personnage de mon enfance puisque la maison que nous occupions dans la Drôme était – nous disait-on – un des lieux où s’abritait l’homme, sanguinaire par ailleurs, qui alimentait nos peurs de petites filles. A posteriori, le château se peuple de chevaliers, de marquis, de leurs épouses, d’enfants, de prénoms : Jacques, Charles, Alexandre, Justine, Lucrèce, Diane…

Après un siècle d’abandon, le château est de nouveau occupé et modernisé au XVIe s. Aujourd’hui, une association locale (ACROCH) se charge de consolider certaines parties du lieu.

A quelques pas du château, la chapelle Saint-Blaise (XIIIe-XVIIIe s), dédiée à l’évêque de Sébaste en Arménie (qui était aussi médecin et que l’on invoque pour les maux de dents et les maladies des animaux). Martyrisé en 316 et décapité.

Sous l’Ancien Régime, la chapelle appartenait au diocèse de Saint-Paul-Trois-Châteaux. Le portail de la façade date du XVe. L’accès était fermé, je n’ai rien pu voir de l’intérieur…

Mais sur le lieu, on peut lire que l’édifice renferme dans la nef et dans le chœur les caveaux de la famille seigneuriale des du Puy-Montbrun.

Enfin, le cimetière voisin où j’ai déambulé, ramassant dans une allée le cœur de Séraphin

Texte et photos : Marlen Sauvage



Carpentras

Promener les amis dans les environs est une entreprise facile tant il y a à voir ici. A l’historien en visite, j’ai proposé Carpentras, dans le Comtat Venaissin*. Grand bleu sur la ville !

La porte d’Orange, témoin des remparts détruits au XIXe s qui protégeaient la population dès 1360 environ. Dès le porche, on entre dans la vieille ville aux façades colorées.

La porte d’Orange intra-muros

Très vite, nos pas nous menèrent à la cathédrale Saint-Siffrein. De style gothique, elle fut élevée – dès 1405, sur ordre de Benoît XIII – sur les ruines d’une ancienne cathédrale romane. Terminée en 1508 avec la construction de la « porte juive » (porte Notre-Dame), elle fut consacrée en… 1531.

La cathédrale Saint-Siffrein

Une certaine tendresse pour les gargouilles… censées détourner les influences maléfiques.

Une autre vue de la cathédrale Saint-Siffrein

En flânant dans les ruelles, le nez en l’air…

C’est là dans la maison Jouvaud que j’aurais dû entrer pour acheter les fameux fruits confits, spécialité artisanale de la ville, que je destinais à un gourmand… A se dire qu’on reviendra sur ses pas, ce n’est jamais ce qui se passe.

La fraîcheur des ruelles et des places tient sans doute aussi au nombre de fontaines disséminées dans la ville.

Surprise dans la rue des Halles : une collection de portraits commentés, affichés sur les piliers du trottoir couvert, retraçant l’histoire d’anciens combattants qui appartiennent à des familles de Carpentras et des environs. Ici Albert Mathieu – 1893-1962 – originaire de Mormoiron. « Toute sa vie, il garde une profonde aversion pour la guerre et les armes, au point d’interdire à ses enfants tous les jouets à caractère militaire, soldats de plomb ou pistolets. »

Ci-dessous, Maurice Bernard – 1878-1914 – né à St-Jean-d’Angély en Charente, mort d’une balle en plein cœur, raconte l’histoire, en sortant de la tranchée pour une « marche en avant »…

Henri Fossat – 1876-1914 – tué en Belgique, dont le corps ne fut jamais retrouvé.

J’aime ce portrait d’un homme au visage doux et au beau regard franc, Joseph Dumont – 1880 – 1916 – tué durant la bataille de la Somme, et resté aussi sans sépulture… (La manifestation s’intitulait 1918 Nos vivants et nos morts et se déroulait dans divers lieux de la ville entre septembre et novembre 2018. L’artiste peintre est Louis Rama. )

La photo est très laide, mais je ne résiste pas à la publier car ici j’ai eu une pensée pour une grande dégustatrice de macarons, Lady L, amie virtuelle (ce qui n’empêche donc nullement la fidélité).

J’apprends que le passage ci-dessous, long de 90 m et large de 5 m, a été construit par les chômeurs des Ateliers nationaux en 1848. Cette rue, couverte d’une verrière, reliait dès le XIXe s les petites halles à l’ancien marché aux pommes de terre. Elle porte le nom d’un ancien notable, orfèvre, de la ville, Jean Boyer.

C’est vraiment « en l’air » que ça se situe !

On aurait envie d’ouvrir toutes les portes… Et de revenir visiter tout ce qui reste à voir : l’ancienne chapelle des Pénitents noirs, la synagogue (fermée ce jour-là) et le cimetière juif, le palais épiscopal, la maison des Cariatides, La Chapelle Saint-Martin-de-Serres…

Au détour d’une placette, vue sur le mont Ventoux qui surplombe la ville à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau.

*Le Comtat Venaissin qui comprend les villes de Carpentras, Vaison-la-Romaine, L’Isle sur la Sorgue (ville de René Char !) et Cavaillon, fait partie du département du Vaucluse. Au Moyen Age, en 1274, il était partie intégrante des Etats de l’Eglise. Il a été dissous en 1791.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Le vrai problème !

Et c’est drôle cette histoire d’identité c’est drôle d’être soi parce que vous n’êtes jamais vous-même à vos propres yeux sauf dans le souvenir que vous avez de vous et alors bien sûr vous ne vous croyez pas. C’est cela le problème de l’autobiographie vous ne vous croyez pas vraiment vous-même non bien sûr pourquoi vous croiriez-vous, vous savez tellement bien que ce n’est pas vous, cela ne pouvait pas être vous parce que vous ne pouvez pas avoir de souvenirs exacts et si vous avez des souvenirs exacts cela sonne faux  et bien sûr cela sonne faux parce que cela n’est pas exact.Vous n’êtes évidemment jamais vous-même.
Gertrude Stein, Autobiographie de tout le monde.

Photo : Marlen Sauvage

Aujourd’hui, je suis un ciel du soir…

Les beaux jours de Thomas Vinau

C’était à Carpentras pendant le festival de la poésie, le 20 mars pour être précise. Il crevait l’étal (léthal ?) chargé d’auteurs hyper connus, de livres bien plus grands que lui – mais j’aime ce qui est petit, et le poète – et aussi Le Castor Astral depuis longtemps, qui l’a édité. Et son titre !

c’est un beau jour pour ne pas mourir
365 poèmes sous la main

Je le bouquine chaque jour un peu, d’abord au hasard, puis page après page. Dedans, je fais des croix, des petits signes avec un crayon graphite acheté au musée Soulages. Pour moi ce sont des poèmes comme des pensées du jour qui font du bien et remettent l’esprit à l’endroit (le correcteur m’a proposé « l’espoir à l’endroit », c’est bien aussi.) J’aime ces poèmes qui partent du corps, de l’œil, de la sensation, du quotidien. Qui vous disent eh ! tout va bien, regarde autour de toi, des textes qui ne se la jouent pas, des mots pleins de tendresse.

Il y a des livres qui invitent à la vie, celui-ci en est un. J’ai sélectionné trois textes, au hasard…

La lumière n’a pas besoin de stylo

Le bruit de mes pas sur la neige
l’appel d’une buse
une goutte figée à la pointe d’un barbelé
les traces de chevreuil qui vont se perdre dans les bois
aujourd’hui le poème s’est écrit sans moi

C’est la dose qui fait le poison

des jours de peu
des mots de peu
des musiques simples
la lumière de chaque jour
anodine et merveilleuse
écrire plus serait écrire faux
composer
pauser
pourquoi vouloir plus
le rien
c’est tout ce qu’on a

Les petites joies

Calé
sur une chaise longue
dans le jardin bleu de la nuit
je me sens bien
assis dans l’ombre
à zyeuter la voie lactée
à penser aux gens que j’aime
en tirant sur ma clope
je cuve
les petites joies
de ma vie

Poèmes extraits de c’est un beau jour pour ne pas mourir 365 poèmes sous la main, Thomas Vinau, éditions Le Castor Astral, mars 2019




Gordes

Petite virée le 14 mars dernier dans les monts de Vaucluse, jusqu’à Gordes, où je n’étais pas retournée depuis des décennies… Mais avant, au loin, les Dentelles de Montmirail, pour ensuite prendre sous un ciel blanc la route qui serpente entre des murs de calcaire.

Le village construit sur un rocher doit son nom à la famille de Gordes. Face à la montagne du Luberon, il domine la plaine et la vallée du Calavon.

Je n’avais pas le souvenir de rues aussi policées, mais j’ai aimé celle-ci, pourtant raidie par la présence d’un cyprès et d’un calvaire, sous un ciel chargé… C’était pour mieux souligner le labyrinthe des ruelles à venir car je ne faisais qu’entrer dans le village.

La place m’accueillait d’une grande claque de mistral ! Bienvenue à Gordes ! L’ami de longue date était à l’heure. Nous irions déjeuner dans le seul restaurant ouvert, là, face à la tour.


Le château médiéval de Gordes, dont une première mention date de 1031, a longtemps abrité l’hôtel de ville. Reconstruit entre 1525 et 1541 dans le style Renaissance par un des marquis de Simiane (une famille de Provence dont il fut le fief durant les Guerres de religion), il témoigne aujourd’hui de ce passé par une façade septentrionale avec un château-fort, et une façade méridionale Renaissance.

Et c’est parti pour une balade dans les ruelles encaladées de Gordes qui coupent le vent et protègent de sa violence.… A chacune sa beauté, ses surprises, ses regards sur la plaine ou sur ses murs ocres.

Au gré de la balade, des voûtes, des porches, des lavoirs…

Au bout d’un chemin désert, l’horizon des monts du Vaucluse… derrière un mur hérissé de pierres sur leur tranche. Il paraît que cela permettait jadis d’écarter les loups…

La petite note fantaisiste du village qui donne envie de découvrir les environs plus ou moins lointains !

L’échelle multicolore qui ne permettra pas d’escalader l’image du dessous !

Vue du bas du village, les maisons en pierre sèche s’étagent le long des ruelles jusqu’à l’église et au château.

En retournant sur nos pas, le côté nord du château et les remparts qui ont protégé le village dans les périodes troubles du Moyen-Age.

Et sur la route du retour, un dernier regard vers le village accroché à son promontoire calcaire.

L’Abbaye de Sénanque voisine, où je fis le détour dans son environnement austère (j’y retournerai quand la lavande aura fleuri) fait partie des joyaux de Gordes avec le château et le village des Bories.

Textes et photos : Marlen Sauvage



L’île des larmes

« De 1892 à 1924, près de seize millions de personnes passeront par Ellis Island, à raison de cinq à dix mille par jour. La plupart n’y séjourneront que quelques heures, deux à trois pour cent seulement seront refoulés. »

Ellis Island, l’île des larmes, l’île par laquelle passaient tous les immigrants, futurs émigrants vers l’Amérique. Perec y est allé, pour la première fois, avec Robert Bober à la demande de l’INA en 1978 pour effectuer le tournage d’un film qui s’intitulera « Récits d’Ellis Island, Histoire d’errance et d’espoir. » Mais ce qui était vrai pour Bober ne l’était pas pour Perec. Celui-ci venait non pas pour retrouver des « repères, des racines ou des traces » qu’on ne lui avait jamais apprises, mais pour s’approprier « ce lieu-dépotoir où des fonctionnaires harassés baptisaient des Américains à la pelle » car ce qu’il était venu questionner ici, c’était « l’errance, la dispersion, la diaspora (…) le lieu même de l’exil, c’est-à-dire, le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part ».

« Je n’ai pas le sentiment d’avoir oublié, écrivait Perec, mais celui de n’avoir jamais pu apprendre (…) »

« ne pas dire seulement : seize millions d’émigrants sont passés en trente ans par Ellis Island
mais tenter de se représenter
ce que furent ces seize millions d’histoires individuelles,
ces seize millions d’histoires identiques et différentes de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants chassés de leur terre natale par la famine ou la misère, l’oppression politique, raciale ou religieuse,
et quittant tout, leur village, leur famille, leurs amis, mettant des mois et des années à rassembler l’argent nécessaire au voyage,
et se retrouvant ici, dans une salle si vaste que jamais ils n’avaient osé imaginer qu’il pût y en avoir quelque part d’aussi grande,
alignés en rang par quatre,
attendant leur tour


il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de comprendre
(…)
ils avaient renoncé à leur passé et à leur histoire,
ils avaient tout abandonné pour tenter de venir vivre ici une vie qu’on ne leur avait pas donné le droit de vivre dans leur pays natal
et ils étaient désormais en face de l’inexorable
ce que nous voyons aujourd’hui est une accumulation informe, vestige de transformations, de démolitions, de restaurations successives

(…)
pourquoi racontons-nous ces histoires ?

que sommes-nous venus chercher ici ?

que sommes-nous venus demander ? »

(les questions que je me pose à propos de ce que je tente d’écrire depuis des années… et qui finira par dormir au fond d’un disque dur…)

MS

La maison de Giono

Les Amis de Giono l’avaient ouverte pour le groupe venu écrire avec Patrick Laupin fin mars à Sigonce. A Manosque, dans la maison de Giono baptisée Lou Paraïs, de pièce en pièce, j’ai découvert un homme, un écrivain lu il y a des dizaines d’années, et j’ai goûté la sérénité qui planait dans l’atmosphère et la lumière de ce jour-là.

Sur la route des Baronnies à Manosque, le village d’Aurel.

A Manosque, l’entrée dans le jardin de Lou Paraïs se fait par une ruelle. Pendant une bonne heure nous écoutons Jacques Mény, président des Amis de Jean Giono, nous raconter l’homme et son écriture. Un grand moment de culture, de joie !

Jacques Mény avec Patrick Laupin, à droite.

Dès 1930, Giono occupe cette partie de la maison (ci-dessus) où il vécut avec une grande famille : sa femme, sa fille, sa mère et son oncle, la grand-mère et l’arrière-grand-mère de sa femme ! Je ne peux pas restituer l’historique de cette maison ni des travaux qui ont eu lieu ici, en tout cas, ce dont je me souviens, c’est que Giono finit par occuper l’aile (ci-dessous) dont il destine le rez-de-chaussée à sa bibliothèque, et le deuxième étage a son deuxième bureau qu’il appellera Le Phare.

La terrasse ouvre sur la ville de Manosque et… sur le jardin potager, lequel sera cultivé de nouveau, nous explique-t-on pendant la visite.

De la terrasse, on pénètre dans la cuisine… une cuisine jaune, mes souvenirs !

La salle à manger, dans la même tonalité lumineuse…


Le trésorier de l’association des Amis de Giono, avec Patrick Laupin, à gauche…

Et ce carrelage !

Entouré de ses livres – ils couvrent des mètres linéaires dans chaque pièce de la maison quasiment – Giono écrit. Ici, j’ai admiré l’une des fresques de Lucien Jacques, un ami de Giono…

L’écrivain a occupé plusieurs bureaux dans cette grande maison où il a écrit la quasi totalité de son œuvre, jusqu’à sa mort, en 1970. On y ouvre de vieux livres, on découvre la richesse de ses collections. Ci-dessous, le premier bureau aménagé dans une petite chambre au-dessus de la cuisine, que Giono quitte en 1935, et qu’il retrouvera trente ans plus tard quand son état de santé ne lui permettra plus de monter les escaliers.

Les annotations rouges de Giono sur des ouvrages rares ou anciens… pour servir son écriture, sa réflexion, et tout ce qu’il « invente »…

Avant le deuxième bureau, une autre bibliothèque…

Giono occupera pendant treize ans le bureau (ci-dessous) qu’il appelle Le Phare, où trône encore la bouteille d’encre bleue.

Enfin, dans le grenier (mais nous avons visité la maison dans un autre ordre !) et toujours au second étage, un autre bureau, que Giono occupe à partir de 1948, une pièce aux couleurs chaudes et où subsiste encore sa présence.

Une présence sans doute suggérée par les objets quotidiens de l’écrivain, mais pas seulement…


Une fois le groupe reparti vers d’autres pièces, je l’ai vraiment éprouvée cette présence, à lire un manuscrit de Giono aussi peut-être, à regarder le paysage par la fenêtre, à effleurer la couverture des vieux livres posés sur le bureau, à fouler le tapis rouge… Vous y êtes ?

J’ai donc acheté sur place trois livres (car je ne connais rien d’autre de Giono en dehors de Un de Baumugnes, Regain et le magnifique Homme qui plantait des arbres), ce sont Les grands chemins, L’iris de Suse et Fragments d’un paradis. Et là, je savoure mes prochains petits bonheurs…

Textes et photos : MS