Boutikodon(s) à Mollans

Le titre sonne comme une invite, non ? Allons « boutikoder » à Mollans… Je vous y emmène ! J’y étais hier pour photographier ce village des Baronnies, à 20 km au sud de Nyons, et pour contribuer à l’initiative de Patricia, laquelle a ouvert il y a six ans la Boutikodon – qui comme son nom l’indique est une boutique où tout se donne… et se prend gratis. Que des choses en très bon état, car ainsi que le souligne la propriétaire, « le neuf peut se donner aussi » !

Vue du parking, un château (propriété privée) dont la construction remonte au XIIIe s, domine le village. Après avoir déposé mon tribut – 5 robes, une veste – et récolté 3 ou 4 pulls pour l’hiver, j’ai laissé sœurette et amie fouiner dans les bacs pour tirer le portrait du patelin. Le temps n’était pas de la partie, mais voilà…

Une petite chapelle semi-circulaire (Notre-Dame-de-Compassion,1851, ici à droite, dont on aperçoit les rondeurs sur la photo de gauche), marque l’entrée du village. En face, une tour médiévale et son beffroi (1720). Tout de suite, l’œil est attiré au-delà du pont par une fontaine publique (la fontaine au dauphin, 1713-1714) et un lavoir semi-circulaire. C’est pour eux que je voulais revenir !

Le dauphin rappelle ici l’appartenance du village au Dauphiné, jadis partie de l’ancienne Provence. C’était même un Etat (le Dauphiné de Viennois), sous l’autorité des comtes d’Albon, qui furent les premiers à porter le titre de dauphins. Titre qui revient au fils aîné du roi de France jusqu’à la Révolution de 1789. Ce n’est qu’ensuite que la région est divisée en 3 départements : Drôme, Hautes-Alpes et Isère (merci Wikipédia).

Le lavoir date de 1863, j’ai admiré ses arches et sa charpente…

Ci-dessus, un des quatre mascarons, très érodés, qui crachent l’eau de la fontaine. Il existe à Mollans un sentier balisé qui permet de découvrir une dizaine d’autres fontaines. L’église Saint-Marcel aussi est à voir… j’y retournerai par ciel bleu…

Petite balade en bas du pont pour découvrir de beaux espaces arborés, les vieilles pierres de ce village médiéval, les platanes typiques des villages du sud.

Et la vue sur l’Ouvèze, pauvre encore, affluent du Rhône (93,3 km) qui arrose Mollans et circule entre Drôme et Vaucluse.

Texte et photos : MS

LE jardin

« Une histoire ? Du solide, du tangible, comme un pot avec deux anses, fait pour être saisi, fait pour boire dedans ? »

Ma lecture du matin… celle de Christa Wolf (Aucun lieu nulle part et 9 autres récits (1965-1989), arrêtée en pleine vision, celle d’un jardin, « LE jardin », écrit l’auteur*.

…arrêtée par quelques coups à la porte, mon voisin de palier m’invitant à venir visiter les jardins familiaux dont une parcelle vient de nous être attribuée par la commune. Après le bonheur du jardinage en Cévennes durant quinze ans, j’avais abandonné l’idée de tout jardin, ce refuge de la pensée, dès mon arrivée dans la petite ville de Nyons.

Avant d’attraper mon appareil photo, je poursuivais ma lecture :

« Une vision peut-être, si toutefois vous comprenez ce que je veux dire. Depuis que nous le connaissons, cela ne fait d’ailleurs que trois ans, il n’a jamais pu montrer ce dont il est capable. Il apparaît aujourd’hui qu’il ne rêvait ni plus ni moins que d’être un jardin verdoyant, luxuriant, sauvage, exubérant. L’archétype du jardin. LE jardin. »

Drôle de coïncidence, la visite du jardin ce matin et ma lecture. Car j’en avais oublié la date et parce que je me suis procuré ce livre de Christa Wolf à la médiathèque il y a quelques jours.

A l’approche des cabanons, des parcelles, je ne tenais déjà plus en place. L’appel de la terre, l’appel du jardin ! Envolées mon apathie des dernières semaines et ma mélancolie ; des courges rondes orangées, des fleurs d’automne, des blettes, des sillons tout frais me rappelaient mes joies passées !

Avec la découverte de Christa Wolf (merci François Bon) et sa poétique du quotidien, je retourne à la vraie vie, les deux mains dans la terre, agréablement partagée entre rêve et réalité, entre réel et virtuel, puisque déjà je pensais à dire ici ma joie du jour.

Notre parcelle…

* Pour ma décision de ne plus féminiser les noms, vous pouvez vous référer à l’excellent article d’Audrey Jougla, dont je partage le point de vue à 100 %.

Maisons perdues

Les mains derrière le dos       le regard en l’air       elle doit contempler le ciel ou les oiseaux       les pieds sanglés dans des souliers de tissu       à la semelle suffisamment épaisse       pour ne plus sentir le sol et ses aspérités       ses chausse-trappes       ces boursouflures dans le ciment       des chaussures       qui l’empêchent d’anticiper       la chute       elle qui tombe si souvent       se souvient-elle de ce rideau de tissu imprimé       derrière elle       qui occultait l’entrée       de la cuisine       avec ses pompons à franges        était-ce bien la cuisine       son carrelage aux petits losanges       colorés       doux à la plante du pied       à laquelle on accédait après le palier       surélevé       bétonné de la terrasse       la terrasse       un univers      celui dont son corps se souvient le mieux     sans doute parce qu’elle y passait son temps       à rêvasser dans la poussière       et la lumière aveuglante       tout reconstituer tout        car aucun souvenir vraiment       mieux vaudrait parler      essayer au moins       de la ferme des vacances de Pâques       la longue route       sur la nationale 7        les chansons durant le trajet       sous la pluie d’avril             puis les départementales et les questions       sur l’arrivée       qu’on répétait       sans crainte alors       quand est-ce qu’on arrive       traverser les vallons       verdoyants et les prés       s’étonner de l’immobilité       des charolaises       sous le ciel gris       avant d’apercevoir       au bout du chemin gravillonné       la ferme y avait-il       un portail       oui sans aucun doute       mais où se cache-t-il dans son souvenir       seule la tonnelle       subsiste      sur l’écran de mémoire       et puis le banc       devant la porte d’entrée       elle n’entrera pas       justement        pas en ce moment       c’est l’extérieur        qu’elle fouille des yeux       sans être sûre       de son constat       le petit portail de bois       tout à droite au fond de la cour       avant le pré       mais où se trouvaient alors       le poulailler la porcherie       tout cela       elle l’imaginait devant       impossible       deux maisons se confondent       la Crêpière       en surimpression       une autre longère       pourtant        sans jamais aucune poule       ni cochon       trahison des traces       avec un escalier à la rampe de fer forgé       tout de suite        sur la gauche       de la bâtisse       je n’y entrerai pas non plus       l’abri à bois       sous l’escalier       qui évoque l’autre       encore plus ancien       de la maison d’enfance       où s’est cachée longtemps        la honte       d’avoir découvert        mais plus encore        lu       les courriers interdits       manquerait à la liste       celle-ci de maison       route de Grillon       avec sa cour et son grenadier       et l’escalier extérieur       qui mène elle ne sait où       dedans tombé dans les oubliettes      ne reste que ce cube       et son toit à deux pentes       et la rue devant       la route plutôt       où le chat noir       avait perdu la vie       bien après       la maison jaune     l’appartement de la grand-mère       dans une cour du Nord       qui rayonne encore       de sa cuisine de formica       où tout s’invente aussi       à chaque récit       à chaque tentative de remémoration       parce que les émotions       réclament de vivre encore         

Texte et photo : Marlen Sauvage

Atelier d’été de François Bon, un deuxième interstice intitulé « A la recherche des maisons perdues », avant d’autres propositions… Les textes des autres participants sont .

Introspection du moment

Le fauteuil opportun où j’ai terminé l’écriture de cette proposition, dans une rue de Nyons, par un ciel bien blanc…

Née dans la marge ; entre deux avortements ; sans désir ; sans prénom ; enfin nommée ; dans le souvenir d’un pays ; d’une autre femme ; découvert ; des dizaines d’années plus tard ; ahurie ; mon numéro d’arrivée ; dans une clinique allemande ; ce jour-là ; cette année-là ? ; numéro diabolique ; m’en suis effrayée ; et puis en ai ri ; me suis voulue gars ; plutôt que fille ; pour plaire ; jouer au bras de fer ; gagné souvent ; fumé la pipe et la gitane maïs ; déplacé les meubles ; attendu un compliment ; pour pouvoir m’aimer ; expérimenté l’échec ; dès mon plus jeune âge ; garçon attendu ; après la première fille ; ai fui ; mon patronyme ; enchaîné mes vies ; villes ; amours ; sans déni ; sans oubli ; mais vécu ; volcan passionné ; traversé le sud le nord l’est l’ouest ; arpenté les montagnes usées ; les plus arrogantes ; les vallons ; les surplombs et les combes ; survolé  mers ; océans ; n’ai rien choisi, longtemps ; m’en suis allée ; au gré des rencontres ; m’adaptant ; me liant ; me déliant ;  construit trois maisons ; en ai aimé bien d’autres ; écouté en boucle ; lovée dans le canapé ; « le vilain petit canard » ; offert pour mes sept ans ; rêvé ma vie ; couchée dans les blés ; sur le chemin de l’église ; le long de la rivière ; perchée ; en haut des arbres ; tôt ; les dimanches matins ; quand le monde dormait ; encore ; et que je respirais la campagne ; bu ; la poésie ; aux lèvres d’une adorée ; Neruda Aragon ; pleuré ; de rage ; de n’être pas entendue ; adolescente ; dans mes choix de vie ; alors ; bousculé les convenances ;  envoyé promener les principes ; des autres ; relevé la tête ; rencontré un regard ; un père ; pour mes enfants ; fait mes enfants ; dorloté pouponné ; nourri ; anxiété impuissance désarroi ; étudié ; travaillé ; étudié ; terrassée ; par une disparition ; puis par une autre ; les hommes ; aimés ; ne faisant que passer ; semble-t-il ; dans ma jeunesse ; résignée alors ; à ce que la mort  ; entre ; accidentellement ; dans ma vie ; de jeune maman ; repartie ; sur mon chemin ; mes enfants sous le bras ; vers d’autres maisons ; mais avant tout cela ; effrayée ; dans la chambre partagée ; sous les toits ; près d’une patiente ; crachant ses poumons ; allongée sur une planche ; en déclive ; écouté ; dans cette même chambre ; Romain Gary à la radio ; « la fidélité n’est pas une histoire de cul » ; tenté l’expérience ; raté l’expérience ; me suis souvenue qu’enfant ; déjà ; couple égalait histoire ; compliquée ; de scènes ; violentes ; jouées entre les murs ; avec retrouvailles ; déchirements ; complicité ; tendresse ; rancœurs ; frémi ; aux films de Bergman ou de Cassavetes ; été subjuguée ; devant la lumière de Vermeer ; puis par celle de Twombly ; émue ; par Alfred Wallis ; savouré ; l’austère simplicité de Morandi ; chanté ; beaucoup ; de Jacques à Léo et à Barbara ; dessiné ; photographié ; enregistré ; décrypté ; écrit ; regretté de n’être ni polyglotte ni musicienne ; ni muse ; ou si peu de temps ; trébuché ; de nombreuses fois ; sur ce parcours chaotique ; toujours ; à rebours ; et dans le désordre.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Proposition n°7 de l’atelier d’été de François Bon (Introspection sous verbe), avec les textes des auteurs et autrices ici.

il, elle, fenêtre

Heures pensives derrière les vitres du bureau lumineux à l’étage de la grande maison tristes heures longues heures lui suggérait Shakespeare alors que ce qu’elle tentait de combattre c’était davantage la langueur qui s’infiltrait à l’intérieur de son corps impuissant plutôt que la longueur du temps qui ne l’effrayait pas et l’amènerait fatalement vers la vieillesse et les cheveux gris mais la tristesse oui méditations quotidiennes devant le paysage changeant du matin au soir les ciels déchirés de janvier à décembre la course des jeunes chevreuils émergeant de la brume d’automne à l’aube pour lui rappeler ces évidences les moins partagées l’insouciance de la jeunesse sa brièveté sa beauté elle dont les souvenirs ne se paraient que d’oripeaux de longues heures à instaurer le vide pour échapper à ses rabâchages stériles sur la perte et l’absence et le manque pour retrouver un semblant de désir le goût des jours derrière sa fenêtre surplombant la vallée la clairière les bancels où l’on cultivait le seigle cent ans auparavant et les oignons et les lentilles toutes cultures délaissées pour l’herbe soumise à la dent de la brebis ce qui n’évoquait même pas les ravages du dépeuplement de ces contrées sauvages rien n’évoquait plus rien en elle à ce moment de ses cogitations car elle retournait à ses radotages et l’on pouvait se demander quelles pensées la traversaient alors que le sumac de Virginie avait tellement drageonné qu’il réclamait l’arrachage des tiges rouges et veloutées pointant à travers les fougères et qui lui feraient ombrage pouvait-elle l’ignorer ou son regard franchissait-il le visible la pierre la terre le ciel pour s’accrocher ailleurs mais où ailleurs si ce n’était sur l’envers des choses avec cette propension à s’évader finalement dès que le mal creusait son sillon trop loin en elle comme lorsqu’enfant par la fenêtre de sa chambre elle déposait ses rêves sur la montagne pelée du Ventoux gravissant en pensée les flancs de son pas léger portée par son désir de voir l’autre côté du monde avant de retomber dans ses lectures qui l’emmenaient aussi loin que ses divagations à plat ventre sur le lit après un coup d’œil de temps en temps au miroir de l’armoire s’interpellant s’invectivant se défiant ou sur la vitre de la chambre de l’internat les matins d’hiver dessinant des points d’interrogation quant à l’avenir qui l’attendait cherchant dans les nuages et le vol des oiseaux et même des avions haut dans le ciel les signes de son futur interprétant une traînée blanche comme on décrypte les traces laissées par le marc de café se rendant à ses propres codes érigés en verdicts auxquels sans arrêt la vie la ramènerait prophéties auto-réalisatrices derrière les vitres d’une voiture après l’accident du mois d’août ou celles d’une chambre d’hôtel à Blois quand le cauchemar avait succédé au son et lumières du château de la veille ou par la grille d’une porte ouvrant pourtant sur un jardin quand un paysage succèderait à un paysage et des bras à des bras et une voix à une voix sans qu’elle en retienne la saveur ni l’écho parce que tout se déroulait derrière la vitre sans elle et qu’elle assistait interdite à une vie dénuée de sens à laquelle elle ne pouvait plus appartenir observant le monde jouer à l’amour ou à la guerre en sauvant les apparences un monde derrière la vitre d’où sourdaient le mensonge la facilité la futilité la vanité tout ce qu’elle avait perçu déjà deviné réfugiée dans la cabine transparente où elle avait surpris enfant le baiser volé résigné accordé mais c’était aussi bien avant quand à travers le verre à facettes de la porte vitrée de la cuisine elle avait saisi toute la lassitude des gestes du père nu devant une bassine pour sa toilette du soir lisant dans son dos fatigué le poids des souvenirs impartageables

Texte et photo : Marlen Sauvage


La proposition n°6 de l’atelier d’été de François Bon est ici. Les autres textes sont ici.

Des blancs dans le Ragabodot

sous la tonnelle      l’ombre des feuillages dessine des arabesques      on s’y raconte des histoires mirobolantes      à mi-voix      un refuge loin des adultes      images esseulées égarées      images  indélébiles    le banc devant la porte      où s’asseyaient les grands-parents      avant la grande décrépitude      et les secrets inavoués      jaillis bien plus tard      des larmes d’une vieille dame          déposant ses souvenirs d’enfance          quand ils seraient déjà dans la tombe           ses regrets de n’avoir pu dénouer la parole avant la nuit qui la prendrait elle aussi      un peu du Ragabodot      enfoui dans la mémoire      avec le potager          les chèvres que l’on essayait en vain de traire les toilettes en bois derrière la maison      tapissées de journaux      les prés et les bosquets où l’on cherchait les nids de pie      les carpes farcies de la grand-mère      les tessons de céramique colorés le long du chemin      les pièces de cuivre du père Dargaud offertes à ses petits visiteurs pour les remercier      et le retour vers la ferme      les sabots devant la porte      la grande pièce à la cuisinière à bois      le carillon qui réveillait les nuits les plus silencieuses le téléphone de Bakélite blanc sur le mur jaune le caquetage du poulailler       la brouette où nous promenait le grand-père       sa voix le matin schnell schnell pour nous tirer du lit avant de déguster le petit fromage blanc aux herbes préparé par ses soins      les grandes tranches de pain      le petit verre de blanc qu’il dégustait avant de repartir aux champs      le chien de chasse à ses basques      sa démarche claudicante séquelle d’un accident sur une voie ferrée      son regard noir acéré sur le paysage et le ciel      la table ronde de la salle à manger cossue où trônait le civet de lièvre ou le coq au vin du dimanche      les récitations et les chansons      avec nos voix d’enfant      le buffet Henri II à l’odeur de cire      les visages encadrés de chacune des filles blondes et brunes à leurs dix-huit ans      les fromages dans leur faisselle émaillée       les paniers remplis d’œufs       les pièces en enfilade les parquets à patins les édredons de plume d’oie les tissus de satin rouge et jaune et les dentelles      la poupée de porcelaine      la grande salle de bains lumineuse qui donnait sur le pré à vaches      les armoires au linge blanc repassé empesé empilé       les promenades vers l’étang aux grenouilles attrapées avec un chiffon rouge      les pas de danse sur le carrelage et la musique ruisselant du phonographe      une autre enfance          racontée           imaginée        souvenir à facettes        le Ragabodot                

Texte et photo : Marlen Sauvage
Pour cette proposition n°5 de son atelier d’été, François Bon nous demande de « se saisir de cette forme d’une prose continue, mais où la ponctuation consiste en espaces blancs, mettant à plat l’ensemble des syntagmes, quel que soit le grossissement, quel que soit l’écart (personnage, souvenir, objet…) pour capter, autobiographiquement ou pas, une sorte de bulle de réel, éloigné ou proche, mais que cette forme d’écriture va rendre de la façon la plus exhaustive possible. » Les autres textes sont ici.

Le lampadaire de la place

La nuit tombée, le ciel appelle un noir intense au-dessus des arbres, de ceux qui débordent le regard intérieur quand on ferme les yeux avec force pour se couper du monde ; très haut par-dessus les toits de tuiles romanes et la tour Randonne, bien au-dessus de la montagne de Vaux, on distingue les étoiles, mais ici sur la place le lampadaire chasse la nuit ; il dénonce les silhouettes, les déplacements, l’origine des murmures ; il repousse les inquiétudes du passant prêt à traverser trois cents mètres carrés entre la rue de la Résistance et celle de la Juiverie, serrée et silencieuse, qui l’emmènera vers le pont roman et l’ancienne route de Gap ; il souligne de ses éclats de lumière le dégradé bleu récent du badigeon à la chaux qui recouvre son mur de soutien ; malgré ses quatre vitres sales qui protègent l’ampoule, il brille d’un blanc cru dans son environnement immédiat avant de déverser un halo jaune dans un rayon de cinq ou six mètres.

Le jour, nul ne le remarque. Attaché au mur par une patte en fer forgé peinte en noir, d’une quarantaine de centimètres, décorée d’une arabesque simple, il n’est rien d’autre qu’un lumignon vieillot perché à une hauteur telle qu’il n’entre pas dans le champ de vision d’un marcheur.

Chaque nuit, il éclaire le même volet sur la façade de la maison à ma gauche, volet entrouvert pour laisser circuler l’air, chaud encore à minuit, mais qui se rafraîchira sur le coup de quatre heures du matin, quand le pontias tournera dans la place, dans les ruelles alentour, dans la ville, ce vent qu’aucune légende ne vient enjoliver ; chaque nuit, le lampadaire jette son dessin carré sur les pavés, esquissant une croix dont les axes – qui correspondent aux tiges de métal sous le cul de son enveloppe de verre – se perdent dans un autre carré plus petit, décentré ; il illumine le rebord bétonné souillé de moisissures noirâtres qui surplombe l’appartement du rez-de-chaussée, longe l’arête du mur, hachure le sol d’une fine ombre portée ; il lèche d’orangé le coin de la place à cette heure de la nuit, cerne la courbe des pavés, la différence de leurs teintes, leurs imperfections, les taches ici et là laissées par l’huile des voitures qui se garent parfois, les feuilles anciennes tombées du platane imposant, jaunes avant l’heure ou délogées de l’entrelacs de branches qui les retenait à l’arbre depuis l’automne dernier, la grille d’un regard, quelques pousses d’herbe verte le jour, noire dans la nuit, et celle-ci coincée entre le mur et le pavage, plus étoffée, aux larges feuilles fusain.

Le jour, il s’accommode de la présence d’une boîte de dérivation à son côté, affublée d’un gros bouton bleu roi. Un câble électrique noir fuit jusque sous les trois rangées de corbeaux. Personne en bas ne le remarque. Il faut le surplomber, de face ou de côté, pour en connaître les détails intimes.

Il souligne encore le petit air italien de la place – dont la nuit pourtant éteint l’ocre des façades, rouge mat, orangé pâle, jaune ou rose clair, les volets verts, bleu turquoise fané, marron – et sa tonalité festive avec les vitrines joyeuses de tissus, de vaisselle, de petit mobilier ; il vide l’endroit de ses bruits diurnes, de ses rires, des pas des touristes, de leurs vagabondages, de l’agitation des marchés, il impose le silence ; dans son halo, on se tait, on marche tête baissée, sans souvenirs du jour, on ne voit plus que ce qu’il nous montre, le clair-obscur, l’envers du décor et ses modelés, il nous épargne nos peurs nocturnes, mais il ne peut rien contre les odeurs étouffées, ramassées, d’une foule de vacanciers mêlée à celles de la savonnerie du coin de la rue ou aux effluves de la distillerie derrière le pâté de maisons, qui s’épanouissent sur la place dans la paix de la nuit.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Dans cette proposition n°4 (vidéo) de son atelier d’été, François Bon nous invite à nous saisir d’un élément urbain pour en tenter la description dans l’esprit de Gertrude Stein in Acquaintance with description… Autrement dit, un drôle de défi…

Verre de communion, mon œillet

Une troisième proposition de François Bon pour cet atelier d’été intitulé « Pousser la langue »… À la manière de Francis Ponge, choisir un objet du quotidien sur lequel on écrit un texte, à dérouler en cinq versions successives sur cinq jours. Les propositions sont ici. Les réponses des auteurs .

15 juillet

Posé sur une étagère de la bibliothèque, il m’accompagne dans mes déménagements et, comme toujours après le dernier, a retrouvé sa place ici. Il brille dans la lumière matinale, c’est un verre vert, décoré d’un personnage blanc. Héritage d’une grand-mère. En avait-elle une série, un service ? S’en servait-elle vraiment à table ? Sa couleur ne devait autoriser d’autre contenu que l’eau fraîche et limpide… Aucun souvenir d’avoir bu là-dedans. Aujourd’hui, seul témoin du passé, en compagnie de livres, il contient de menus objets : poissons, tortues, étoile de mer, hippocampe, coquillage, dauphin de verre poli couleur turquoise et bleu gitane, offerts à je ne sais plus quelle occasion et dont je ne parviens pas à me défaire, deux tortues en pâte FIMO fabriquées il y a des années par l’aînée de mes filles, une douille longiligne en fer blanc avec sur le cul, gravé en capitales : R P 7 x 64. Et collé au fond du verre, à la poussière, un trombone.

18 juillet

Je me suis demandé si ce verre opaque de couleur verte pouvait être un objet de collection. J’apprends au passage que celui qui collectionne les verres à moutarde illustrés est un bédévitrophiliste tandis que celui qui s’intéresse aux verres de communion est un vitrocommuniphile. Une visite sur le net apparente mon gobelet en verre vert à des Mary Gregory Vert émaillés blanc. Je trouve trace de deux verres décorés l’un d’un garçon l’autre d’une fille de la période victorienne Bohême du XIXe siècle qui lui ressemblent étrangement. Le mien représente une fillette qui brandit une fleur, elle est en émail blanc, seul le visage est coloré. Cela m’a tout l’air, à bien le regarder, d’un verre de communion. Le verre de communion de la grand-mère ? Née en 1899 (la même année que Ponge)… Ce qui peut laisser entendre que le verre daterait du début du vingtième siècle. Il faudra que j’enquête. Ce n’était pas ce que je prévoyais en choisissant de parler de ce verre… Le verre vert me rappelle la colle à laquelle mon père nous demandait de répondre (niant le dicton qui veut que l’orthographe soit la science des ânes… il estimait qu’orthographier correctement les mots était honorer sa langue maternelle et nous renvoyait volontiers à l’étymologie pour en comprendre la graphie) concernant l’homme qui, portant un verre dans une main, un ver dans l’autre, laisse échapper les deux ver.re.s… Aujourd’hui c’est simple on peut s’en tirer en l’écrivant ainsi… Observons le verre… Du latin vitrum. Le verre [qui] paraît être la véritable terre élémentaire, disait Buffon. Verre clair. Verre mince. Verre épais, ici. Verres colorés ou verres de couleur, verres teints par de très petites quantités d’oxydes métalliques qui sont fondus dans la pâte. Je poursuis ma lecture de la définition du verre dans le Nouveau dictionnaire universel, par Maurice Lachâtre, qui date des années 1850. Je cherche ce qui concerne le verre de communion. On y viendra peut-être ? Le verre serait le fruit d’un accident : « des voyageurs phéniciens, qui, s’étant servis de natron pour construire un foyer sur le sable, produisirent par hasard du verre par la fusion du sable mêlé au natron », d’après Pline. Les Anglais empruntèrent l’art de la verrerie aux Français vers le VIIe siècle ; Venise se distingua par ses verreries, reléguées en 1291 dans la presqu’île de Murano, et c’est aussi « au Moyen Age que la fabrication du verre s’introduisit en Bohême, et y acquit (…) une supériorité et une réputation qui se sont maintenues jusqu’à nos jours. » Plus loin, on parle du « cristal ordinaire et [du] verre à gobelèterie de Bohême, dit aussi cristal de Bohême, destinés aux vases à boire, flacons, vases d’ornement, qu’on fait avec les mêmes matières, mais en employant du carbonate de potasse, au lieu de carbonate de soude (…) » Petit verre, verre de cristal, verre taillé, verre à pied, verre à champagne, verre à liqueurs. Et comme je ne trouve rien qui finalement m’intéresse, je m’en vais chercher à communion… et m’avise que le premier tome de ces trois dictionnaires est resté quelque part dans la maison d’avant, ou qu’il a été emporté. Les verres de communion s’offrent encore, je ne rêve pas. Aucune date, aucune mention sur ce gobelet de verre vert qui m’est échu il ya maintenant trente-trois ans. Et pendant trente-trois ans, jamais je ne me suis souciée de ce verre, seul témoin chez moi d’une maison oubliée depuis des années, vendue, on l’appelait le Ragabodot, la ferme des grands-parents bourguignons, chargée pourtant de souvenirs.

19 juillet

Il faut caresser le gobelet de verre vert pour s’apercevoir que l’intérieur comporte des facettes tandis que l’extérieur est lisse au doigt (saurai-je parler encore du verre, autrement ?) Et pour le réaliser, le vider d’abord de son contenu de babioles (ce qui me renvoie à la réécriture chez Ponge… des méandres de la pensée… Pourquoi ce qu’il faut que j’enlève me ramène au brouillon de La Cruche, mystère. Lui qui ajoutait au moins autant qu’il enlevait… Et l’idée de ratures m’évoque Jean-Yves Fick, tout ce que les ratures contiennent et déplacent dans le texte, ce qu’elles suscitent à la lecture quand on choisit de les garder, et ce qu’elles gomment une fois posées sur les mots). Le déplacer (le verre). Le poser dans la lumière, l’éclairer de son propre regard, car le verre, lui, ne demande rien (il n’y a que moi qui réclame, ici, quelque chose du côté de l’écriture, quelque chose qui se trouverait là, dans la pulpe des doigts, sur le clavier, derrière les touches, que je ne pourrais contenir et qui se dévoilerait sans moi). La petite fille émaillée de blanc marche si légèrement sur un nuage blanc lui aussi semé de fins branchages… Quels mots pour dire le verre encore ? Sonore, mais d’un son étouffé, ce n’est pas du cristal, je tambourine de mes ongles sur la surface, clair en haut, éteint vers le bas. Le rebord, épais, a dû être doré, il en reste des traces. Mais ce qui m’intéresse, ce sont les mains qui l’ont tenu, celle à qui était destiné le verre. La fillette de onze douze ans en aube blanche sans nul doute (ce serait une histoire, portée par des mots, et déjà ce serait pas mal).

21 juillet

A vrai dire, je le transportai à chaque déménagement sans me poser la question de m’en débarrasser (comme ce fut le cas pour bien d’autres objets) ; ce verre opaque, vert bouteille, décoré d’un personnage émaillé blanc (une fillette offrant une fleur, le pas léger posé sur un sol nuageux), verre à gobelèterie de Bohême, dit aussi cristal de Bohême, n’est qu’un verre de communion tel qu’on les offre encoredatant du début du XXe siècle, qui avait appartenu à ma grand-mère maternelle (née en 1899, comme Ponge) ; il faisait partie de mon décor simplement parce qu’il témoignait du passage sur la terre de cette femme admirée. Aucun souvenir d’avoir bu dans ce verre, et à plonger dans le passé, aucun non plus de l’avoir vu quelque part dans la ferme cossue des grands-parents. Il me suit depuis trente-trois ans, et pendant trente-trois ans, jamais je ne me suis souciée de ce seul témoin chez moi d’une maison oubliée, vendue, on l’appelait le Ragabodot, la ferme des grands-parents bourguignons, chargée pourtant de souvenirs.

22 juillet

Ce qu’on transporte, ce qu’on charrie, un verre de communiante, vert émaillé de blanc, cristal de Bohême, trente-trois ans sans jamais se questionner, témoin du Ragabodot, la ferme oubliée.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Interstice, une vision en 3D

PATIO

C’est une fuite en contrebas des tuiles comme une plongée blonde vers un sol invisible mais l’œil arrêté à l’horizontale se fiche dans le mur happé par la niche aux fougères pleureuses ; impossible de ne pas s’élever vers le rectangle bleu où se chamaillent des oiseaux de passage, et c’est pour retomber d’étage en étage sur la ligne de tuiles comme des vagues, une houle orangée qui ramènerait ici le regard.

CAGE

Toujours on l’imagine d’en haut quelqu’un se penche appelle crie peut-être tombe dans le vide par maladresse ou par désespoir qu’importe mais vue d’en bas la cage d’escalier vous invite vous oblige vous aspire et c’est la grimpette essoufflée la main à peine posée sur la rambarde de bois lisse arrêtée à chaque étage par les sphères qui marquent la montée et l’on finit par pousser des épaules les murs pour que cesse l’oppression d’une ascension interminable.

PLACE AUX HERBES

Les notes s’élèvent jusqu’au premier étage de l’immeuble de la place, ancre hebdomadaire d’un groupe de musiciens, guitares d’abord, violoncelle et enfin la voix projetée d’une façade à l’autre, d’une vitrine à l’autre, et le rythme s’installe, il embarque avec lui les mains des spectateurs et la foule tourne danse piétine s’arrête applaudit tandis que le tourbillon des chants et des bruits se cogne aux platanes immobiles.

PLACE AUX HERBES (la nuit, l’été)

Un air frais louvoie sur la place, balance les feuilles de platanes et d’oliviers qui chuintent en sourdine, s’engouffre à travers les quelques fenêtres ouvertes des petits immeubles à trois étages, emporte les voix d’un couple assis sur un banc de pierre, éclairé par un réverbère jaune planté près d’une façade, il tourbillonne un peu et s’enfuit par le haut, vers le ciel noir comme un aplat à l’encre de Chine.

CRANE

S’il protège des coups, rien ne se devine de la tempête intérieure des maux de tête, du supplice des grincements assourdissants, des pensées cotonneuses cherchant à s’évader sinueusement de cette boîte endolorie que la voix importune ; enfer, enfermement, on voudrait que le cerveau qu’il protège s’évade dans les pieds pour le fouler le malaxer l’assujettir… 

La proposition…

Un pas de côté dans cet atelier d’été, où François Bon ouvre un « interstice« , une proposition qui nous demande sur cinq paragraphes de ne pas développer une phrase selon les principes de la perspective, « mais selon ces schémas dont nous disposons pour la représentation 3D, qu’on soit habitué ou non aux casques de représentation virtuelle ». J’avoue n’avoir pas tout compris mais j’ai fait de mon mieux comme tant d’autres !

Traces pour Ailleurs, ou parpaing

Un titre peu explicite, certes mais voilà. La deuxième proposition de l’atelier d’été de François Bon nous demandait d’emmener un mot obsessionnel (tel « parpaing ») dans un bloc de phrases sans ponctuation. J’ai choisi Traces… et elles m’ont emportée Ailleurs…

bleu fané jaune sale bleu blanc rouge par avion noire comme l’encre de ses lettres TRACES des chiffres sur des enveloppes quelques mots au dos d’une photo noir et blanc un visage inconnu TRACES toutes ces images de convois d’hommes le pont d’un bateau un horizon de sable et d’eau j’ai dit la Méditerranée « Sur le Ville d’Oran le 20 mars 47 » et puis d’eaux mortes comme le temps « Hanoï le 21 juillet 1952 » TRACES amas de poussière brûlante qui écorche les yeux bleus sans repère sans mémoire TRACES que la parole des autres les mots les silences à décrypter les évidences fausses TRACES murmures en grappes insaisissables quand le ravin vomit des peurs TRACES ciel blanc caniculaire de l’enfance suspendue cherche ailleurs à chaque faux pas la confrontation TRACES désillusion ruines que la mémoire des autres ou bien l’oubli volontaire TRACES et cette odeur de passé humide encore reprendre du début recommencer à partir de TRACES les visages les sourires sur les images dentelées comme des balises encore TRACES l’âme des objets retrouvés à caresser des yeux des doigts à respirer et peu importe les murs toujours les mêmes l’absence de sens TRACES recommence recolle écoute revois invente TRACES vers un autre horizon de sable dans les mots fuir le huis clos des pensées suivre les TRACES et courir loin de l’enfermement du carcan imposé fuir en mouvements désordonnés et peu importe inconscience folie passion dérèglements hors norme loin des moules et des cases AILLEURS où les souvenirs emportent AILLEURS mais n’est-ce pas vers les mêmes murs la même morale AILLEURS un leurre ce qui colle à la peau vous rattrape AILLEURS nulle part où aller pour changer la donne AILLEURS ce serait en soi au-delà de soi en deçà du monde des hommes là-bas AILLEURS mais pas au bout du monde AILLEURS en soi relégué au dedans de soi introuvable AILLEURS ou peut-être devant sans y prendre garde loin de ses habitudes AILLEURS pour s’apercevoir qu’on a toujours été côte à côte quand tout était sens dessus dessous AILLEURS et qu’il fallait traverser le pire jeter un œil alentour pour tenter de raccommoder les TRACES AILLEURS

Texte et image : Marlen Sauvage