Une vie en éclats (15), 1947

Marlen Sauvage, archives personnelles. Mon père, 21 ans, premier sur le rang de gauche…

Tu pars donc en direction de Marseille début mars 1947 et tu embarques sur le Ville d’Oran le 19 mars. J’ai retrouvé trois photos de toi en mer, et je ne parviens pas à décrypter laquelle concerne cette traversée. Il me semble que celle où tu es accoudé au bastingage, sans calot, dans le vent qui soulève tes cheveux, te livre encore tout timide, jeune, davantage que sur les deux autres…

Débarqué à Oran le 20 mars, tu arrives à Oujda le lendemain. Je cherche où se trouve Oujda… Dans le Nord-Est du Maroc, proche de l’Algérie, à 5 km à l’ouest… Une ville fondée par un roi berbère, vers 994. Une ville au climat méditerranéen « avec un hiver doux à froid et pluvieux et un été chaud, avec des précipitations irrégulières et où la neige peut tomber en hiver ». J’ai retrouvé la photo d’une forteresse non identifiée, prise depuis les hauteurs d’une ville, je ne sais laquelle… Et consulté un chercheur spécialisé dans les forteresses qui n’a pas pu m’aider, car celle-ci s’apparente à ce que l’on trouve dans le nord du pays quand ce spécialiste travaille sur les bâtiments du sud…
Versé au Corps du 2/8e Zouaves à El Hajeb le 24 mars, tu as été affecté à la 6e Compagnie et nommé sergent de bataillon à partir du 16 juin pour être muté ensuite à la CB (compagnie de base, selon mes sources…) le 23 août 1948. « La présence française armée était là pour maintenir l’ordre. On était appelé par le sultan. » (extrait d’un entretien avec Julie). Tu es alors instructeur militaire chez les zouaves. Tu vis dans la médina, derrière ses remparts et protégé de la ville et de son activité. Durant le Protectorat, ses vieilles maisons sans étage ont toujours été affectées aux soldats.

Je trouve sur le net une information concernant le commandement du II/8e Zouaves par le chef de bataillon Albert Julien POMMIER, qu’il forma en octobre 1946. J’apprends ainsi que « les jeunes de la classe 46/2 (ont) un état d’esprit et un moral absolument remarquables ».
Le chef de bataillon parle de vos activités : stand de tir réduit de libre accès – le dimanche, les zouaves s’y entraînent, comme aussi à la « roulette » d’entrainement au parachutage. Les veillées organisées dans un amphithéâtre dominant la place de Meknès donnaient lieu à des chants d’une ampleur émouvante chaque semaine, il y avait rassemblement du bataillon, de nuit, les couleurs éclairés par un projecteur et la précision du maniement d’armes dans la nuit, était elle aussi, émouvante… j’y donnais une pensée à méditer. » (…) Le soir, les ateliers artisanaux étaient très fréquentés. Le dimanche, des sorties organisées souvent par  les hommes eux-mêmes, leur permettaient de s’aérer ou de visiter Meknès ou Fès. A trois mois d’instruction, mes Zouaves remportaient le challenge d’honneur, sur 109 km, devant tirailleurs, goumiers et légionnaires. A 8 mois, nous étions champions de tir du Maroc toutes armes et champions d’A.F.N. (Afrique du Nord) à la mitrailleuse. » Voilà. De quoi imaginer ce que peut faire un jeune soldat de ses journées…
Un historique du 8e Zouaves de 1945 à 1949 mentionne pour la période qui te concerne la reconstitution du régiment « sous la forme d’une demi-brigade à deux bataillons », le 2e bataillon étant mis sur pied à « El Hajeb, qui devient sa garnison définitive », avec en effet comme chef de bataillon Albert Pommier. J’y apprends que l’effectif de chaque bataillon oscille entre 650 et 700 hommes [ce que tu avais dû m’apprendre, je m’en souviens, comme de ce qui constituait une section, une compagnie, un régiment, ou encore les grades de l’armée, que je ne parvenais pas à mémoriser…]

MS

Une vie en éclats (14), 1946, un pas en arrière !

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

Dépitée de n’avoir aucun courrier pour 1946, je suis passée directement à l’année suivante, où j’ai privilégié les lettres, les deux seules retrouvées pour l’année 47, datées d’octobre et de novembre [Une vie en éclats (13)]. Mais si j’en crois tes états de service, tu es resté 17 mois en Allemagne. Toute l’année 46 donc. Où ? Je l’ignore. Quelque part dans la zone d’occupation allouée à la France sur la rive gauche du Rhin… ou bien autour du lac de Constance…*

Je sais seulement que durant ta vie militaire, tu séjournas à Coblence, tu étais marié alors (donc après 1954) ; cette ville par les sonorités de son nom, a alimenté mes rêves d’Allemagne. Vous en parliez avec Maman ainsi que de Baden-Baden, Marburg, où nous sommes allés, Wetzlar, où je suis née… Et alors que nous nous promenions sur les rives du lac de Constance un jour de 1997, se bousculaient les souvenirs dans ta mémoire. Il suffisait d’observer ton regard lointain. Maman évoquait la force de ta voix alors que tu étais instructeur et qu’elle t’entendait depuis la rue voisine de la caserne, à Marburg. Cette même caserne devant laquelle tu serres les poings pour dompter ton émotion, sur une photo de toi, prise lors de ce voyage que nous avons fait ensemble, et qui n’avait de sens que par ta présence. Marburg où nous avons retrouvé la maison que vous habitiez, à la façade jaune, GeorgStraße.

MS

  • * Un peu d’histoire ! Avant la conférence de Yalta (4-11 février 1945), aucune zone d’occupation n’avait été attribuée à la France. C’est Churchill – à la demande de de Gaulle (et du Gouvernement provisoire de la République française), qui obtient de Roosevelt et Staline qu’une zone de l’Allemagne, prélevée sur les zones britannique et américaine, soit allouée à la France pour être occupée par les forces françaises. Les britanniques cédèrent la Sarre, le Palatinat et les territoires sur la rive gauche du Rhin jusqu’à Remagen comprenant Trèves, Coblence et Montabaur. Tandis que les Américains cédèrent le sud de la République de Bade (devenu le Land de Bade), le sud de l’État libre populaire de Wurtemberg (devenu le Land de Wurtemberg-Hohenzollern), le cercle de Lindau sur le lac de Constance et quatre cercles de la Hesse sur la rive droite du Rhin. Des Forces françaises en Allemagne prirent officiellement possession de leur zone le 26 juillet 1945. Il faudra le 12 août 1945, pour que deux districts berlinois (Reinickendorf et Wedding) leurs soient attribuées. (…) Après la défaite de 1945, la Zone d’occupation attribuée à la France comprenait les territoires situés le long de la frontière française, ainsi que les districts nord de Berlin-ouest dans ce qui deviendra l’Allemagne de l’Ouest (RFA).» (source Wikipédia)

Une vie en éclats (13), 1947

Marlen Sauvage, archives personnelles – 8e régiment de zouaves, El Hajeb. Le deuxième dans le rang…

Aucune lettre, donc ainsi que je le vérifie, le vide total pour cette année 1946.

1947 – Maroc

« Il ne faut pas vois-tu envier les disparus car la vie n’est déjà pas trop longue et bien que l’on se demande parfois pourquoi on est sur terre, elle mérite quand même d’être vécue, si triste soit-elle. » Tu as vingt-et-un ans, tu encourages ta mère à croire à des jours meilleurs, je ne lis pas d’optimisme ici, plutôt un certain fatalisme et le goût de vivre le présent. Carpe diem, c’aurait pu être ton mot d’ordre, en tout cas à ce moment-là de ta vie. Depuis trois ans, sans doute, tu avais expérimenté suffisamment de situations difficiles, de pertes, de chagrins, conjugués à la souffrance de souvenirs d’enfant, pour savoir profiter de chaque parcelle de bonheur et le débusquer dans les plus fragiles instants. Jamais nous n’avons discuté de cela précisément tous les deux, pourtant ce n’était pas faute de parler ensemble à mon retour de l’internat chaque week-end. C’est plus tard, au détour de quelques anecdotes, et à cause d’événements plus ou moins heureux, que tu laissas percer que la vie valait le coup d’être vécue.
Je relis les deux lettres de l’année 1947 qui me sont parvenues, datées du 22 octobre et du 28 novembre. Ton écriture a changé. Plus assurée, penchée légèrement sur la droite, c’est celle que j’ai toujours connue, celle que tu as gardée toute ta vie. Celle que j’ai tenté d’imiter sans succès, parce que j’étais trop brouillonne. Mais je vois une parenté entre nos deux écritures, d’ailleurs toi seul savais me relire. Celle d’octobre est adressée à ta mère, à Bohain, 21, rue Olivier Deguise. Elle est postée de El Hajeb, au Maroc. Tu es sergent, tu l’as mentionné dans le coin gauche de l’enveloppe, avec ton adresse. Tu y regrettes de ne pas avoir pu assister au mariage de l’une de tes sœurs, tu plains ta mère des frais que cette noce a occasionnés, tu lui enverras des sous pour un cadeau « utile au ménage » qu’elle offrira aux jeunes mariés de ta part, tu la conseilles pour l’achat d’un meuble proposé par un voisin… tu lui proposes ton aide bien sûr comme toujours, par un mandat. La deuxième lettre, datée du 28 novembre est postée elle aussi de El Hajeb. On imagine que le courrier prend son temps… ta mère s’inquiète de rester sans nouvelles alors que tu écris, tu envoies des photos, et vos lettres sans doute ne font que se croiser. Tu es dans le souci de ne pas savoir vraiment ce qui se passe en France : « est-ce que vous êtes aussi en grève ? et le ravitaillement comment va-t-il ? ».

MS

Une vie en éclats (12), 1945

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

Le 10 juin 1945, tu fais parvenir une lettre à ta mère par le biais d’un sergent qui retourne au Cateau… Le ton n’est plus le même… Tu n’as pas craint la censure. D’abord nous savons où tu te trouves… enfin, tu mentionnes un nom : « Luwifalten », en tête mais je ne trouve aucune ville en Allemagne de ce nom. Peut-être est-ce que je te lis mal. Un de vos camarades a été tué, un autre a disparu sans que quiconque s’en inquiète depuis, « aucune nouvelle, on ne sait pas ce qu’il est devenu, et on ne s’intéresse pas beaucoup à lui, c’est honteux de voir cela. » Tu crains que les Allemands ne vous donnent du fil à retordre… « Enfin, c’est bien l’armée française si on continue à les laisser faire encore cela, nous serons encore bientôt en guerre. En supplément ça ne s’arrange pas en ce moment avec l’Amérique et l’Angleterre. » Suivent des considérations sur les stocks « formidables » de ravitaillement qui resteraient dans les colonies et que les Américains ne se presseraient pas de faire parvenir en France… « J’ai lu un article de journal qui demande de dire la vérité à la population française. » On affamerait la France… Je cherche des informations sur la propagande nazie, éventuellement, qui pourrait expliquer tes commentaires, ou sur les décisions américaines.

A ce moment de ta vie, tu n’as pas encore 20 ans, je me demande si tu es libéré de tes angoisses de jeune homme, si tu as encore de la colère en toi, celle qui te faisait craindre de tuer ton père. Parmi les jeunes femmes que tu côtoies durant les permissions, ces marraines de guerre, as-tu une amoureuse ? Tu étais maladivement timide, c’est ce que tu disais, mais enfin, ce séjour d’un an auprès d’hommes plus ou moins jeunes n’a-t-il pas  changé quelque peu ta façon d’être ?

MS

Une vie en éclats (11) fiction

Photo : MS

bleu fané jaune sale bleu blanc rouge par avion noire comme l’encre de ses lettres TRACES des chiffres sur des enveloppes quelques mots au dos d’une photo noir et blanc un visage inconnu TRACES toutes ces images de convois d’hommes le pont d’un bateau un horizon de sable et d’eau j’ai dit la Méditerranée « Sur le Ville d’Oran le 20 mars 47 » et puis d’eaux mortes comme le temps « Hanoï le 21 juillet 1952 » TRACES amas de poussière brûlante qui écorche les yeux bleus sans repère sans mémoire TRACES que la parole des autres les mots les silences à décrypter les évidences fausses TRACES murmures en grappes insaisissables quand le ravin vomit des peurs TRACES ciel blanc caniculaire de l’enfance suspendue cherche ailleurs à chaque faux pas la confrontation TRACES désillusion ruines que la mémoire des autres ou bien l’oubli volontaire TRACES et cette odeur de passé humide encore reprendre du début recommencer à partir de TRACES les visages les sourires sur les images dentelées comme des balises encore TRACES l’âme des objets retrouvés à caresser des yeux des doigts à respirer et peu importe les murs toujours les mêmes l’absence de sens TRACES recommence recolle écoute revois invente TRACES vers un autre horizon de sable dans les mots fuir le huis clos des pensées suivre les TRACES et courir loin de l’enfermement du carcan imposé fuir en mouvements désordonnés et peu importe inconscience folie passion dérèglements hors norme loin des moules et des cases AILLEURS où les souvenirs emportent AILLEURS mais n’est-ce pas vers les mêmes murs la même morale AILLEURS un leurre ce qui colle à la peau vous rattrape AILLEURS nulle part où aller pour changer la donne AILLEURS ce serait en soi au-delà de soi en deçà du monde des hommes là-bas AILLEURS mais pas au bout du monde AILLEURS en soi relégué au dedans de soi introuvable AILLEURS ou peut-être devant sans y prendre garde loin de ses habitudes AILLEURS pour s’apercevoir qu’on a toujours été côte à côte quand tout était sens dessus dessous AILLEURS et qu’il fallait traverser le pire jeter un œil alentour pour tenter de raccommoder les TRACES AILLEURS 

Marlen Sauvage

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats, 1945 (10)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

« Passe la frontière franco-allemande. » C’est dit comme ça, laconiquement, dans tes états de service sur lesquels je m’appuie pour écrire ton itinéraire. Or, j’imagine que tu ne la passes pas tout seul. Je cherche parmi les lettres quelque chose en lien avec ce voyage… Je te devinais à l’arrière d’un véhicule de l’armée, en tenue militaire, parmi d’autres soldats de ton âge (pourquoi d’ailleurs ?). Or tu franchis cette frontière en train, début octobre 1945, après un périple qui démarre semble-t-il en avril, le 17, après quelques nuits à Roanne puis à Strasbourg. Ce que tu expliques dans une lettre au crayon à papier, à l’écriture hachée par les soubresauts du transport…
Le 30 avril, dans une autre lettre tu annonces à tes parents que vous avez quitté Aubigny pour l’Est et « après 48 heures de trajet, nous sommes venus cantonner dans un petit patelin. » L’Alsace, apparemment. « La population est craintive », écris-tu, et, plus loin, « ici on réquisitionne ». Le départ est prévu deux jours plus tard, et tu espères — encore — aller en Allemagne, ce qui me fait dire que les informations sont bien vagues que celles que l’on vous donne…
Il semble que tu sois encore sorti de temps en temps, à Aubigny-sur-Nère (Cher) où vous étiez stationnés il y a quelques semaines, pour aller dîner chez une marraine de guerre avec d’autres camarades. L’une d’entre elles, Odette M., déjà entrevue dans tes courriers, écrit à ta mère le 15 mai 1945, qu’elle lui a envoyé un colis de ta part et veut savoir s’il est bien arrivé. Cette dame précise que sur les 1 500 soldats cantonnés à Aubigny, « tous brûlaient d’impatience de piétiner ce sol d’Allemagne. » Plus chanceuse que moi aujourd’hui, elle écrit aussi que tu lui racontes tes journées… Je ne parviens pas à imaginer quelle est ta vie dans cette nouvelle destination, quelles sont tes activités quotidiennes… Toi, tu demandes à ne plus recevoir de colis, que tu partages pourtant, car vous êtes bien nourris !

Les troupes d’occupation en Allemagne (TOA) qui ont leur quartier-général à Baden-Baden, sont à pied d’œuvre le 1er octobre 1945. Tu intègres le 71e régiment d’infanterie huit jours plus tard, le 9 octobre. Il s’est donc écoulé sept mois entre ta précédente situation et celle-ci. Quant au 71e régiment d’infanterie, pour la période qui te concerne, je ne trouve aucune archive. Cela fait un an maintenant que tu as rejoint l’armée française. Et comme tu souhaites te réengager, j’imagine que tu te plais dans cette nouvelle famille… Des débuts de cette période en Allemagne, j’ai retrouvé quatre photos minuscules : deux à bords droits, deux à bords dentelés. L’une où tu poses dans la neige (ci-dessus), entre deux bâtiments – une auberge Gasthof, et un bâtiment administratif dont je ne parviens pas à lire le nom sur la façade noire – ; l’autre où, toujours dans la neige, devant ce qui ressemble fort à une caserne, tu t’appuies du bras droit sur un pilier, tandis qu’autour du bras gauche, tu portes une fourragère simple, pour ce que je peux en voir. Les photos dentelées te représentent devant un immeuble à  balcons, où en tenue militaire, tu sembles soutenir un sapin de Noël sans décoration, l’autre où tu t’apprêtes à sortir d’une jeep, tu as l’air tout jeune… Tu n’as pas dix-neuf ans…

Je fais une pause. Je cherche parmi les lettres suivantes des indices sur cette vie militaire, autres que les envois ou réceptions de colis, les croisements de courriers qui expliquent les répétitions, les nouvelles familiales et les querelles de couple… Et je réalise que je n’en ai aucune pour l’année 1946…

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats, 1945 (9)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

Dans une lettre du 17 avril 1945 qui ne dit rien de l’endroit où tu te trouves, tu mentionnes les noms du sergent Leroy Marquerez et du caporal chef Reuschélé qui, écris-tu, ne sont plus avec toi. Tu réclames à ta mère de t’envoyer du tabac belge, et du savon, ce qui te manque le plus. « Je suis toujours aussi content d’être parti et on parle de nous refaire signer un engagement. Si on me le demande, j’en prends pour 5 ans. » Combien de larmes ta mère a-t-elle versées à constater l’engouement de son seul fils à risquer sa vie loin d’elle ?

Dans une autre lettre du 21 avril, où tu t’excuses de n’avoir pas écrit plus tôt (!), tu racontes avoir été désigné pour quelques corvées et notamment être allé chercher l’équipement avec des camarades : « cette fois ce n’est plus de la blague », tu as dix-neuf ans, et j’ai dans l’idée que les jeux de guerre sont vraiment des trucs de garçons, indépendamment de tout préjugé de genre. Plus loin dans cette lettre, tu donnes le détail (à ta mère et tes sœurs) de cet équipement : « 16 chenillettes, 12 canons de 57, un camion et une jeep. » Et tu évoques l’habillement : « tenue de campagne, veste pantalon, mais nous gardons les houseaux français, casques, etc. » Tu précises aussi avoir remboursé l’argent que tu devais, ajoutant « J’aime bien que ce soit vite réglé ». Enfin, je trouve l’information du général Bertrand dont tu dis dans cette lettre que vous avez eu la visite deux jours auparavant, avec le ministre de la guerre et le général Caille.

C’est ici que des détails horribles interviennent. Alors que la fête s’annonçait avec la visite de ces personnalités importantes pour vous, des femmes — enfermées à la mairie de la ville, mais tu ne mentionnes pas laquelle — qui avaient dénoncé des patriotes, entendues pour un supplément d’information, se sont fait tirer dessus, cogner par des soldats, assommer à coups de gourdins de cailloux et de coups de poing… « Ça servira de leçon pour les autres je crois », dis-tu. Du récit que tu fais, tu n’as pas participé à ce lynchage, mais tes propos m’atterrent. Nous ne saurons jamais rien de ce qu’ont vécu des populations occupées, si tant est que nous puissions éviter un tel drame. Nous ne pourrons jamais imaginer quelle haine pouvait animer « les défenseurs de la nation », face à des traîtres… Et comme il est facile aujourd’hui de critiquer, de juger… Pourtant je ne me résous pas à absoudre ceux qui se comportaient en « barbares » sous prétexte de faire payer d’autres « barbares ». J’ai en tête ces comportements sauvages vis-à-vis des femmes qui avaient pactisé avec l’ennemi, tondues à la Libération, le visage marqué d’une croix gammée ; de ces individus lynchés sans autre forme de procès… Tu avais dix-neuf ans, notre pays était en guerre… Tu ne dis rien de la réaction des officiers… vis-à-vis des soldats. Bien plus tard, tu as été le seul homme de la famille à ne porter aucun jugement sur la femme d’un de tes oncles qui en l’absence de son mari parti au front, et restée seule avec trois gosses, avait eu des enfants d’un Allemand, d’un GI américain et d’un « motorisé français », et qui bien sûr, avait subi pour sa conduite son lot d’humiliations. « Elle devait nourrir trois enfants (ceux issus de son mariage), disais-tu, qui sait ce que nous aurions fait à sa place ? »

Après les propos inquiétants de cette lettre, une remarque touchante et puérile sur le fait que tu sais nager et l’anecdote des camarades partis en barque laquelle s’est retournée, et que vous êtes allés rechercher avec d’autres. « Je suis bien content de savoir nager car cela permet d‘aider les autres et on peut encore en avoir besoin à l’occasion. » En tête de tes courriers, toujours est indiquée la compagnie antichars et un secteur postal, ici le 50.205. La lettre du 24.4.45 parle de l’Est « dans 2 ou 3 jours ».

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats, 1945 (8)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

« Tu me dis de ne pas me tracasser pour le témoignage je ne m’en ferai pas trop car justement ce G. était parti volontairement travailler en Allemagne et quand il travaillait au Pommereuil il se plaignait qu’on ne lui donnait pas de carte de ravitaillement. » Je décrypte l’énigme de cette phrase grâce à ta « petite » sœur Josiane, aujourd’hui âgée de 82 ans.Tu avais mis un pied dans la Résistance avec un certain monsieur Robert. Porter des caisses de munitions, faire la nique aux Allemands en volant des tôles à la Société générale de fonderie, voilà le genre d’actions auxquelles tu participais. Quelqu’un avait témoigné contre vous, ou tu avais été dénoncé… Ce choix de la Résistance, nous ne l’avons su que cinquante ans plus tard. « Dans ce coin du Nord, elle ne représentait pas un gros noyau » m’explique Jo, ses actions étaient limitées mais témoignaient de la volonté de certains de ne pas se plier à la présence allemande. C’est pourtant au cours d’une de ces sorties que tu avais perdu ton copain André Grumiaux, âgé de dix-sept ans comme toi, que tu croyais avoir vu mourir dans tes bras et qui, emmené à Lille, avait décédé quelques jours plus tard. J’ai retrouvé son avis de décès parmi tes papiers et j’entends cette chanson que tu chantais quand nous étions enfants — C’était mon copain, c’était mon ami. Tu ne pouvais jamais la terminer tant les sanglots étranglaient ta voix.

Beaucoup plus tard, jeune adulte amoureux et marié, c’est à maman que tu chantais Je voudrais m’en aller avec toi un beau soir dans la lune, au pied de votre lit. Votre chanson. La dernière fois que je l’ai entendue dans ta voix, c’était un beau jour d’août 1996, où nous étions réunis pour fêter plusieurs anniversaires, en Bretagne, chez Muriel et Eric. Vous étiez tous les deux assis dos au mur de la maison, devant la table autour de laquelle tout le monde se congratulait en admirant ses cadeaux quand d’un seul coup résonna dans l’atmosphère enjouée le début de cette romance. Un coup de la petite sœur ! Tu te mis spontanément à chanter, dans ton coin, en rythmant l’air de tes mouvements de tête, tandis que Maman près de toi fondait en larmes. Sur ton bureau à ta mort j’ai retrouvé des cahiers de chansons, copiées de ta main, annotées parfois. Chansons d’amour, chansons réalistes. Un matin en Bourgogne, chez vous, je t’ai écouté dans la pièce à côté fredonner les premières paroles de l’une, passer à la suivante, tu tournais les pages et chantais pour toi, pensant que personne ne t’entendait quand Maman arrivée là reprit les airs avec toi. 

Dans ses courriers, ta mère s’inquiète de toi, de ta santé, de tes yeux, de tes lunettes, mais toi, en bon gars de 18 ans, qui as déjà le souci de l’économie, tu juges que la paire que tu portes est correcte et ne feras aucune dépense pour toi. Toute ta vie, tu reculeras le moment d’acheter quoi que ce soit pour toi quand tu étais si généreux pour les autres… A la maison, dans le Nord, ton père en fait voir de toutes les couleurs à ta mère et ta grand-mère. Il reproche à celles-ci de vivre sur l’argent que tu envoies. « Bien que cela ne soit pas vrai, si je pouvais vraiment, ce ne serait que rendre le bien qu’il nous ont fait car nous avons eu plus souvent besoin de grand’père et grand’mère, qu’ils n’ont eu besoin de nous. »  

Ta mère laisse entendre qu’elle viendrait te rejoindre là où tu te trouves avec tes sœurs, pour travailler, ce dont tu la dissuades. Je devine combien cela a dû te contrarier, toi le gentil garçon qui trouvais enfin un air de liberté dans cette vie de soldat… Bien sûr tu laisses percer l’espoir, tu précises que « pour le moment c’est impossible et la région n’est pas intéressante et puis j’espère bien que nous allons aller en Allemagne… » Après la guerre, tu promets : « on s’occupera de tout cela car cela ne va plus durer longtemps, ce n’est plus que patience à prendre. D’ailleurs je ne rentrerai plus à la maison après que ce sera fini. » Tu te sens un homme, toujours tu as épaulé ta mère dès que tu as pu travailler, à treize ou quatorze ans, quand tu as obtenu ton certificat d’études. Ton seul regret a été de ne pouvoir cogner sur cet homme qui la battait et qui était plus fort que toi. Maintenant que tu as conquis ta liberté, loin de lui, tu planifies ton avenir : travailler puis faire venir ta mère, plus tard, ou trouver du travail pour tes sœurs. Mais déjà tu parles de t’engager de nouveau dans l’armée. Pour toi c’est la planche de salut, la possibilité de te faire une situation. Ces lettres sont le lieu des confidences. Comme tu prends des gants pour annoncer à ta mère que tu fréquentes une famille dont la femme est du Nord, le mari de Bourgogne… Et les deux jeunes filles, Renée et Odette, charmantes. Odette est ta marraine de guerre, Renée celle de ton ami Jacques… «Nous allons chez eux tous les soirs avec Jacques M. et le dimanche de Pâques nous avons été invités à dîner et souper avec eux. »

Tu n’écris pas qu’à ta mère… Ginette L., que tu appelles Mademoiselle Ginette, ne répond plus à tes courriers et tu n’écriras plus si on ne répond pas à ta prochaine lettre ! Tu m’avais raconté avoir eu jusqu’à vingt-huit correspondantes ! « Je voudrais que vous vous fassiez photographier vous n’aurez qu’à prendre de l’argent chez grand’mère car je voudrais voir votre figure maintenant et voir comment tu as vieilli, c’est certainement parce que tu te fais de la bile pour moi, il ne faut surtout pas t’en faire car dès qu’il y aura quelque chose qui n’ira pas je l’écrirai. Maintenant je suis guéri à part le pied qui me fait encore mal de temps en temps. Ne comptez pas sur moi pour le moment car les permissions sont encore envolées. Maintenant écrivez aussi ma nouvelle adresse. Soldat C. Secteur Postal 50.205 Cie Anti-chars. » Bon, ce n’est pas la diplomatie qui t’étrangle ! Ta mère qui avait une quarantaine d’années à l’époque ne s’offusquait sans doute pas de tes paroles. Te connaissant, tu la poussais dans ses retranchements, elle avait dû te dire qu’elle se faisait des cheveux blancs et tu l’obligeais ainsi à prouver que non ! Quelle désinvolture en tout cas pour annoncer que tu ne rentrerais pas… C’était ton côté « fataliste », je ne pense pas que tu aurais aimé ce qualificatif, disons plutôt que tu acceptais sans rechigner ce qui était maintenant ton lot.

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (7) fiction

Marlen Sauvage, archives personnelles.

L’anecdote de la fête trop arrosée est tirée d’un de tes courriers… Je me suis contentée de la situer dans un endroit fictif, ce pourrait être le château de la Guette, sachant pourtant que tu n’y étais plus cantonné alors…

Ton mal de tête s’estompe, heureusement ; tu as dû t’allonger après le repas de midi, une heure à remâcher la honte de la veille, à regarder le plafond immense et si haut, troué de taches brunes, pour finalement t’assoupir dans le brouhaha des bavardages. Aussitôt réveillé, il t’a fallu repriser une chaussette pendant le bref temps de vacance avant ton tour de garde. Tu déposes l’œuf en bois jaune, dur, strié de veines claires, l’aiguille et la bobine de fil marron dans la boîte de biscuits Brun, jaune et noire, que t’a donnée ta mère, et remets le tout dans ta valise posée à même les dalles de granit. Hier soir, après la fête entre soldats, après le vin rouge et le cognac, tu as buté dans le creux de la pierre, tête la première sur ton casque près de sa paillasse, et selon les dires de tes camarades, tu es devenu comme fou, parlais de tuer tous les Boches, ils étaient quatre pour te tenir, et après des compresses froides et du café salé, dans le désordre encore de tes pensées, tu te souviens avoir eu peur de la prison. Au contraire, tes supérieurs ont salué la vigueur de tes dix-huit ans et calmé tes craintes. Alors que tu laces tes bottines, ton regard croise un papillon à la livrée noire et orange, parsemée de taches blanches, habitant du lierre grimpant sur l’aile du château de la Guette où la compagnie est cantonnée. L’insecte, une Vanesse vulcain, gît dans une petite dépression que ses ailes occupent toute, les courbes orangées de sa robe rappelant – mais avec éclat – les auréoles rouilles qui parsèment les dalles à cet endroit de la salle.

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (6), 1944

Marlen Sauvage, archives personnelles – 1944 ? Flou, mais c’est bien toi…

Ainsi passent trois semaines, loin du front, à regretter qu’il n’y ait pas de vraie bagarre. Tu gardes le moral et la santé. On vous occupe avec des cours théoriques sur les armes de l’infanterie, des exercices de maniement de la mitraillette, du mortier, de la mitrailleuse… On vous emmène en manœuvre, la région est truffée de bois, et vous tirez à blanc, vous passez des cours d’eau sur des branches, des terrains marécageux… Tout cela t’intéresse. Tu trouves que c’est la belle vie, tu espères ensuite te battre « au Japon » (veux-tu dire contre le Japon qui a conquis une partie des territoires de l’Indochine française quatre ans auparavant ?)… En tout cas, tu veux te battre… Tu as appris que vous retourneriez en ligne dans quelques jours et tu te réjouis de descendre « les Boches en quantité… ». Je relis tout cela avec le recul du temps… Ce jeune homme que tu es alors m’est étranger, il ne ressemble pas non plus à l’homme que j’ai connu et apprécié cinquante ans plus tard. Je t’entends pourtant encore répéter lorsque j’étais adolescente « si vis pacem para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre), à quoi j’opposais la force du pacifisme et du dialogue. A la fin de ta vie, tu n’avais pas 73 ans, que pensais-tu alors de tout cela, de cet engouement pour « la guerre », de cette haine pour l’ennemi ? Tu replaçais les choses dans leur contexte, tu n’en voulais plus aux Allemands, leurs enfants n’étaient pas responsables de leurs parents qui avaient suivi un leader fou, mais tu croyais toujours que pour maintenir la paix, il fallait préparer la guerre… Un point de vue que je ne pouvais toujours pas partager.

A te lire, jamais tu n’imagines que tu peux y laisser la vie, qu’en face aussi on se réjouirait de te descendre, tu disais avoir une bonne étoile et n’avoir en effet pas une seconde imaginé mourir en te battant… Tes préoccupations sont très prosaïques ! Il ne te manque rien, sauf une ou deux aiguilles, « une à repriser et une petite, vous la piquerez sur un morceau de papier et la mettrez dans la lettre, et un extrait d’acte de naissance. » Tu n’oublies pas la famille ni les amis, ta petite sœur, tu les embrasses en fin de lettre, encore. Ton courrier est parfois adressé à ta mère chez ta grand-mère, j’imagine que tu avais su qu’elle avait tenté de quitter ton père… Je crois qu’après sept tentatives, elle avait réussi… Parfois tu écris à tes parents, à leur adresse, probablement se sont-ils réconciliés. Les nouvelles te parvenaient par l’intermédiaire de soldats du « pays »… Les aiguilles, elles, ne te sont pas parvenues, pas plus que l’extrait d’acte de naissance que te réclame la compagnie, et que tu redemandes dans un courrier de février. 

Tu te retrouves alors en ce début de mois dans les tranchées que vous aviez quittées quelques semaines auparavant. Tu es content de retrouver ton cantonnement, les autres soldats… Vous avez le moral, vous êtes venus pour vous battre et vous n’avez pas encore eu votre quota, pourtant il y a des morts dans le camp ennemi. Les Allemands ne vous attaquent plus la nuit… « Tous les jeudis on leur accorde une trêve de quelques heures pour leur permettre de ramasser les morts et les blessés qui sont pris dans les bombardements presque tous les jours ; ils sont bombardés par l’aviation et l’artillerie. » Apparemment, aucune perte de votre côté… Tu ne dis rien des morts dans votre camp, n’y en avait-il pas ? Est-ce la censure qui t’oblige à te taire ? Des Polonais, enrôlés dans l’armée allemande – parmi les 500 000 qui étaient citoyens de la Pologne avant 1939 –, se rendent avec leurs armes.

Au PC, on annonce que les Russes sont à soixante-dix kilomètres de Berlin… Février apporte le dégel et les chemins sont impraticables ; dans les tranchées vous marchez dans la boue, elle atteint vos chevilles, il y a de l’eau partout et vous êtes obligés de coucher sur des planches. Les permissions ont été suspendues pour trois semaines, la tienne est donc retardée, tu annonces un report de deux mois de façon laconique dans la lettre bleue, mouillée de larmes, sur laquelle ta mère a pleuré.

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici