Le sang de la terre

Photo : Marlen Sauvage 2018

« C’est de l’or, disait l’oncle. Ceux qui disent que nous sommes pauvres n’ont jamais mangé un bout de pain baigné de l’huile de chez nous. C’est comme de croquer dans les collines d’ici. Ça sent la pierre et le soleil. Elle scintille. Elle est belle, épaisse, onctueuse. L’huile d’olive, c’est le sang de notre terre. Et ceux qui nous traitent de culs-terreux n’ont qu’à regarder le sang qui coule en nous. Il est doux et généreux. Parce que c’est ce que nous sommes : des culs-terreux au sang pur. De pauvres bougres à la face ravinée par le soleil, aux mains calleuses, mais au regard droit. Regarde la sécheresse de cette terre tout autour de nous, et savoure la richesse de cette huile. Entre les deux, il y a le travail des hommes. Et elle sent cela aussi, notre huile. La sueur de notre peuple. Les mains calleuses de nos femmes qui ont fait la cueillette. Oui. Et c’est noble. C’est pour cela qu’elle est bonne. Nous sommes peut-être des miséreux et des ignares, mais pour avoir fait de l’huile avec des caillasses, pour avoir fait tant avec si peu, nous serons sauvés. Dieu sait reconnaître l’effort. Et notre huile d’olive plaidera pour nous. »

Laurent Gaudé, Le soleil des Scorta, © Actes Sud, 2004

Vieilles enseignes (19)

©Marlen Sauvage 2021

Alors que je chasse les vieilles enseignes depuis plusieurs mois, celle-ci me narguait chaque jour de marché sans doute, puisqu’elle trône au-dessus des arcades de la place Bourdongle, à Nyons, sans que jamais je ne l’aie remarquée… Ce sont les nuages, une autre de mes lubies, qui m’ont conduite à elle !

MS

Derniers instants au 46, Claudine Albouy

©Claudine Albouy

Je vous parle d’un temps que mes enfants n’ont pas connu
je vous parle d’un temps où les bruits de la rue n’étaient  pas les mêmes
je vous parle d’un temps où le quartier était différent
je vous parle d’un temps où le voisin de l’hôtel en face ouvrait la fenêtre en marcel blanc tout en sifflotant
je vous parle d’un temps où mon père le regardait d’un œil noir
il était jaloux le Jean …
je vous parle d’un temps où l’immeuble du 46 était encore un vrai village 
Je vous parle d’un temps ou tout le monde se connaissait.
Tous savaient qu’à 8 h madame Guilloux l’infirmière sortirait son chien un petit loulou blanc,
que la mère Kerboeuf l’epicière accueillerait le laitier, qu’il viderait son grand pot au lait dans la cuve en ferraille de « l’épicerie-cremerie kerboeuf »,
qu’Hypolite le concierge laverait le trottoir devant la porte d’entrée du 46, 
que Jean en cuir noir partirait rejoindre le quai de Bercy pour son travail à la RATP,
que les bruits des talons de Raymonde chanteraient dans l’escalier pour regagner son magasin de la rue du Temple… 
Depuis l’aube, les tonneliers auraient fait chanter le fer,
le vitrier aurait commencé à crier dans la rue 
je vous parle d’un temps où il me reste en mémoire les bruits, les odeurs…
Ce matin 4 août 2021 il est 5 h 30 du matin dans l’appartement vide, Paris s’éveille, j’écoute les bruits de la rue, les tonneliers ne feront pas chanter le fer… le jour commence à se glisser dans l’appartement, raisonnablement je devrais dormir maintenant mais je n’ai pas envie d’être raisonnable !
Dans quelques heures je tournerai  la clef une dernière fois au 5e étage. Je la donnerai à Salim et Alexandra ; je fermerai la grande fenêtre, mon regard se perdra dans la rue de Jussieu jusqu’au Jardin des plantes. Je sais qu’il est là mais je ne le verrai pas. Il est au bout de la rue,  les platanes font une marée de verdure, le poumon vert du 46. Les arbres ne sont pas taillés ils nous cachent les immeubles. la faculté est  complètement endormie,  aucune lumière même dans la grande tour .C’est le 4 août, la rue est calme, peu de voitures circulent le double vitrage assourdit les bruits et c’est mieux ainsi. Je suis adossée au mur, assise par terre, l’homme de ma vie dort sur un lit improvisé fait de tapis à même le sol. Cette grande pièce de 20 mètres carrés était la chambre familiale ; j’essaie de fermer les yeux pour me souvenir…  les dernières années de Raymonde chassent  la chambre de l’époque.
Moi je veux me rappeler tel qu’il était dans mon enfance, ce que je veux c’est repartir en arrière en 1955 .
J’ai 8 ans, le tonnelier me réveille mais je me rendors, je suis dans l’alcôve dans mon lit gigogne .Ils se glissaient l’un sur l’autre pour tenir moins de place, à Paris il fallait être ingénieux pour une famille de cinq dans 40 mètres carrés au 5e étage… Plus tard, mon frère aîné Gilbert a quitté le 5e étage pour le 6e, c’était une nouvelle liberté pour lui à 15 ans. L’atelier de Jean était dans la continuité de cette chambre .C’était son jardin secret , on savait que si on ouvrait la porte de l’armoire  en bois face au vasistas, punaisée sur la porte, il y avait une photo de femme à poil comme disait Jean-Pierre ! Orfèvre de métier, Jean créait des bijoux en argent, des boucles d’oreilles, des broches avec des pièces de monnaie ou des morceaux d’avion ! Là dans ce minuscule atelier, il avait les outils à portée de main, il aimait se retrouver seul, comme il aimait surveiller la rue du Cardinal-Lemoine par le vasistas entrebâillé sur la pointe des pieds du haut de son mètre cinquante et demi !  
Mais redescendons au 5e. Une petite entrée nous faisait accéder à la salle à manger, la pièce principale, la pièce de vie face à la rue de Jussieu. Gilbert y  a longtemps dormi dans un lit-cage, toujours pour gagner de la place, il était déplié le soir tandis que le reste de la famille passait dans la chambre à côté. Nous, nous sortions les lits gigognes. Raymonde tirait les rideaux pour nous isoler et ne pas les voir dans leur lit ! je suppose… la mémoire est gommée mais je me rappelle plutôt des  bonnes crises de rire  sous les couvertures pour ne pas se faire houspiller ou en prendre une ! Jean avait la torgnole facile si nous étions trop excités… Nous on aimait bien se glisser l’un contre l’autre dans le même lit pour se raconter des histoires sous les couvertures, je dévorais la Comtesse de Ségur, Jean-Pierre c’était plutôt les Tintin ou  les illustrés. Difficile  d’imaginer les lits gigognes dans l’alcôve aujourd’hui ! Elle a été transformée en salle de bain quand Raymonde a repris sa liberté, elle a pu s’y délecter dans des bains parfumés plein de mouss…  Elle, au cinquième, Jean au sixième, il lui a quand même installé sa baignoire.
A côté de cette alcôve en 1955, il y avait un minuscule cabinet de toilette avec un lavabo et une ingénieuse douche en hauteur. Papa l’avait fabriquée en fer, un bac à douche rond dans lequel nous montions. C’est dans ce cabinet de toilette que je me suis longtemps tartiné le visage de crème à raser avec le savon à barbe ! Je me rasais avec la corne à chaussures pour faire comme papa, pendant que Jean-Pierre secouait la porte comme un malade pour savoir ce que je faisais !
C’est dans ce même cabinet de toilette que Jean sortait le grand rasoir « coupe-chou »de  son étui en cuir noir élimé. Il le cachait très haut dans un placard : nous avions l’interdiction d’y toucher… C’est aussi de ce cabinet de toilette qu’il sortait un visage plein de mousse à raser pour hurler après Gilbert qui faisait des pompes quotidiennes. Le frangin comptait les pompes avec un effort énorme dans la voix pour faire croire qu’il exécutait l’exercice. En fait il ne bougeait pas, restait  allongé sur le sol. Jean sortait, hirsute, pour lui en mettre une et le remettre au boulot ! Nous, on se carapatait en ricanant… Le cabinet de toilette donnait dans la grande chambre, on voit encore la découpe de la porte sur la cloison actuelle. Le lit de Jean et Raymonde était adossé au mur avec une table de nuit de chaque côté, une penderie à droite, une armoire à glace en face du lit et un  meuble fabriqué par Jean pour ranger les chaussures de toute la famille .A droite je n’arrive pas à me souvenir de ce qui pouvait s’y trouver.
Dans la salle à manger une table carrée en chêne avec un  repose-pied en cuivre. Le lit de Gilbert, le grand buffet à vaisselle sous lequel Jean-Pierre planquait le poisson qu’il détestait dans une boîte à dragées jusqu’au jour ou Raymonde le lui a déposé délicatement dans son assiette !
Il y avait le poêle à charbon transformé plus tard en bibliothèque, reste  le trou du conduit .Le charbon était monté de la cave dans un seau en ferraille gris émaillé. C’est Jean ou Gilbert qui s’y collaient. Sur le mur, élément important : la pendule. Nous n’avions pas le droit d’y toucher, seul papa était  habilité à la remonter avec une clef cachée sous le cadran,  la porte grinçait  beaucoup quand elle se fermait. La pendule sonnait toutes les heures  et demi-heures. Son tic-tac était comme un métronome, une respiration dans toute la maison. Mes souvenirs se mélangent un peu. Jean avait construit un coffre à jouets sous la fenêtre, il fallait exploiter le moindre rangement. Nous montions dessus avec Jean-Pierre, une balustrade grillagée nous empêchait de tomber.
Cela donnait des sueurs froides aux commerçants du carrefour quand, grimpés dessus, nous secouions la barrière… Il a fallu un jour que Raymonde se trouve en bas et nous  en haut pour qu’elle comprenne la gravité de la situation ! J’essaie de me souvenir des bruits, des odeurs, celle des crêpes de ma grand-mère qui vivait sur le même palier que nous, leur parfum nous faisait grimper les marches 4 à 4 pour arriver en soufflant, c’était aussi le temps des chocolats chauds Van Houten.
Aujourd’hui l’immeuble dort, cette nuit pas de bruit encore dans la rue. Je vis les derniers instants, je les savoure dans le silence, j’ai envie de fermer ma boîte à souvenirs en toute conscience, enfance heureuse même si… Je vais donner tout à l’heure les clefs de l’appartement complètement vide  à  Alexandra et Salim. Je leur donnerai les 80 pages du 46, quelques textes de cette époque, quelques photos, quelques dessins. Ils ont manifesté l’envie de connaître le vécu de l’immeuble. Ils sont charmants, attentifs, je suis heureuse de leur offrir ce passage de flambeau en douceur.

Texte et dessin : Claudine Albouy

Un petit tour au Brusc (fin)

Mardi, dernier jour, partie de kayak sur la lagune puis en mer, parfois houleuse, sous les encouragements de C., qui enseigna ce sport de pagaie dans une précédente vie ! A l’aller, j’occupais la place du milieu, tranquille, si toutefois largement plus humide qu’à l’avant et à l’arrière. Après un large détour afin d’aborder une calanque, nous voilà locataires pour la journée d’un endroit magique, où nous avons farnienté jusqu’en début d’après-midi.

Et nous avons pris le chemin du retour après un dernier merci aux paysages, à la mer, au port… A notre arrivée dans la campagne nyonsaise, le soleil se couchait au loin, il nous avait attendues !

MS

Un petit tour au Brusc (3)

C’était un week-end de trois jours, qui commençait un dimanche… Après le lundi dans une calanque peu fréquentée, à cueillir des cœurs sur la plage (nous en avons trouvé toutes les trois !), à nous baigner dans une eau fraîche et tonique, à respirer le vent marin, à s’agripper aux parasols jusqu’à déclarer forfait, à regarder les méduses… et à les fuir, à manger des pommes et des fruits secs, à lire et à rêver en silence, à admirer un jeune homme dresser son chien avec fermeté et tendresse, nous avons flâné le soir dans le port avant que le soleil ne se couche. C’était orange et rouge, comme l’apéritif bu en terrasse, c’était doucement houleux comme les souvenirs qui remontent, c’était une journée joyeuse entre femmes, c’était notre deuxième jour de week-end au Brusc.

MS

Un petit tour au Brusc (2)

Deuxième jour dans ce petit paradis qu’est Le Brusc… Le matin, dès 7 h, la lagune resplendissait au lever du soleil. Retournée sur la presqu’île du Gaou, j’ai dû attendre une heure avant que les portes s’ouvrent pour prendre quelques photos. Les pêcheurs s’activaient depuis longtemps. C’était la journée « des petits cœurs », l’un de feuille sous les arbres, l’autre de pierre, érodé par les vagues dans la calanque où nous avons passé l’après-midi.

Photos : © Marlen Sauvage 2021

Un petit tour au Brusc (1)

La mer ! Nous rions comme des enfants à la vue de l’étendue bleue qui se profile à l’horizon. Trois femmes, trois gamines, le doigt pointé vers l’eau, qui nous remémorons nos souvenirs de vacances à la mer, de premières fois, de visions enfantines. C’est au loin Le Brusc que l’on aperçoit très vite, très peuplé, et de résidence en résidence le long de la lagune, nous arrivons dans un havre de paix, Les toits du Gaou. C’est un camp pour nomades, dit la carte publicitaire ! Yourte, roulotte, camping car, tentes de toit… Nous avons réservé le premier camp à l’entrée de la propriété. C’est S. qui nous a conduites jusqu’ici, c’est elle qui partage un morceau de son passé.

Les copines m’attribuent la roulotte… elles dormiront dans le camping car. Je suis gâtée… mais la plus grande aussi ! Nous bavardons sans voir passer le temps. Je ne sais pas ce que peuvent se raconter trois hommes ensemble… J’ai observé que chez les femmes, les histoires de vies sont aussi captivantes pour les rêves et l’aspiration au bonheur qui les ont nourries que banales et navrantes dans les constats qu’ont engendré les désillusions, le quotidien, les blessures, les sinuosités du chemin. En tout cas ici, tout se termine dans la volonté d’aimer encore, de partager, sans amertume envers le passé, et dans des rires fracassants ! Vers 17 h, nous marchons jusqu’à la presqu’île du Gaou (le coq !). Admirons la lagune et la transparence de son eau, un petit poulpe couleur caillou y déploie ses tentacules. Notre guide (S.) nous raconte l’histoire des lieux, sa rencontre avec ces paysages reposants, son amour pour ce coin de Méditerranée, l’île des Embiez, achetée en 1958 par Paul Ricard, etc. Sur la route, c’était la chanson de Julien Doré qui nous faisait reprendre en chœur Oh là là, oh là là / Sers-moi de l’amour dans un verre de pastaga / Oh là là, oh là là / On a fait le tour de Verlaine et de Kafka… Quand je vous dis, des gamines…

Nous contournons la Vénus du Gaou, offerte par le sculpteur Robert Forrer à la commune du Brusc en 1961. Construite sur un ancien blockhaus, elle tourne son regard vers le village de pêcheurs. C. s’éloigne pour ses « pratiques », nous poursuivons notre discussion avec S. jusqu’à faire quasiment le tour de la presqu’île dans le soleil couchant. Et retour au campement pour d’encore longues discussions. Ce soir, ma petite famille compte deux sœurs supplémentaires….

MS

A suivre…