Vos petits bonheurs #37

J’ai mis longtemps à aimer les dimanches. Comme la routine. Pour de multiples raisons. Et puis par hasard, j’ai rencontré la photo. J’ai apprivoisé le quotidien, la routine, en les regardant, en apprenant à les découvrir. Aujourd’hui, j’ai un rendez-vous régulier, le dimanche matin, avec une amie que j’apprécie. Nous parlons de tout et de rien en faisant de multiples tours de cet étang. De temps à autre, en marchant, je me pose et je fais une photographie. Du beau temps. Des reflets. Du temps qui passe, des saisons, du semblable et du différent. J’aime ce moment d’autant plus qu’il m’a longtemps été fort étranger. 


Un petit bonheur proposé par Cécile Camatte (Texte & photo
). Merci à toi !

Vos petits bonheurs #36

Appel entendu ! Vos petits bonheurs reprendront leur place ici et c’est Monique Fraissinet qui partage le premier de cette nouvelle série.

« Là, c’est parfait, une petite place près du radiateur, chat me va très bien »

J’ai toujours dit que, si une autre vie existe après…, je voudrais être chat, mais chat chez moi ! Voilà un petit bonheur, je crois beaucoup à la ronronthérapie.

Texte et photo : Monique Fraissinet

Dans la série Je vous emmène (3)

J’ai poursuivi ma route et vu défiler ces paysages dans le silence.
« Le silence est comme une note suspendue qui permet de mieux entendre celle qui précède et celle qui suit. Il prépare la qualité de notre présence à l’autre et la profondeur de la rencontre. Le silence est une école du respect. Respect de la création. Respect de l’homme… »
Michel Hubaut, Les chemins du silence, DDB.

MS

Œil intérieur, mon silence

Devant elle les champs de thym et de lavande     terre aride où se courber     terre à cailloux semée de chênes verts     clocher toits orangés voie ferrée     et comme surgie d’une mer lointaine     la grande montagne pelée et les rêves d’ascension           y accrocher ses désirs     les secrets désirs de départ     désirs de vie intense     passionnée     fichés au plus haut du bleu du ciel     comme un fanion planté     le témoignage de sa décision     traverser les terres gravir la pente     à la sueur de tout son corps engagé    la montagne     sa vie déroulée devant elle     âpre     mais quelle gratitude au bout du compte     pour ce qu’elle en avait conquis          montagne barrière entre deux mondes     comme les deux temps de l’enfance et de la vie d’après     n’est-ce pas la ligne fine d’une ancienne draille là-bas ou ses yeux lui jouent-t-ils des tours     et sur le sentier escarpé elle entend le silence maintenant que plus une brebis ne grimpe     le silence porté par le mistral     et les échos de la vie d’en-bas     le silence de la fleur de l’arbre du caillou     tandis qu’à ses pieds sous son regard     glisse un lézard entre deux pierres     vif comme la pensée     dans le soleil ardent     et en elle la chaleur de la pierre chauffée

MS

Voilà, c’était la dernière proposition de l’atelier d’été 2019 de François Bon. Ceci n’est qu’une ébauche, j’ai voulu terminer dans les temps car le site ferme bientôt et rouvrira en janvier. Le support d’écriture : Meurtre, de Danielle Collobert. Où un œil extérieur qui regarde (et est condamné à le faire dans les limites de ses capacités) se confronte à un œil intérieur qui lui, interprète ce qu’il voit, s’évade, amplifie, bref a toute liberté pour j’allais dire « monologuer » ! Bon, c’est mon interprétation de la proposition de François !

Quelques notes en guise de dictionnaire

Julie D. ma grand-mère maternelle, le 22 avril 1920, jour de son mariage.

Le Ragabodot
Ainsi se nommait le lieu-dit… Existe-t-il encore sous ce même nom ? Le Rogabodot (mais dans la famille, le premier « o » se prononçait « a ») était une propriété constituée de terres et d’une ferme avec dépendances. A l’époque des faits (inventés, aussi bien mais n’est-on pas là pour raconter des histoires ?), une famille y vivait avec ses cinq filles, quarante veaux destinés à l’engraissement puis à la vente, quelques cochons, de nombreuses poules…

Le coq au vin de la grand-mère
Elle découpait le coq à grands coups de hachette, avec adresse… aucune esquille. Coupait le lard en petits lardons qu’elle faisait blondir dans la grande cocotte avec les oignons, puis retirait tout à l’écumoire. Ensuite, elle jetait les morceaux de coq dans la graisse, les faisait raidir et blondir sans hâte. Là, elle ajoutait une cuillère ou deux de farine (et un peu de beurre, éventuellement), un petit verre de cognac et flambait le tout. Puis ajoutait les échalotes, le bouquet garni, l’ail et les morilles trempées pendant une heure et égouttées. Elle couvrait. laissait mijoter à très petit feu pendant vingt minutes. Pendant ce temps, elle remettait les lardons dans une casserole, les faisait chauffer, mouillait avec trois-quarts de la bouteille de vin. Portait le tout à bouillir et versait ensuite sur le coq. Si le liquide n’affleurait pas les chairs, elle ajoutait du vin. Salait, poivrait, râpait une pointe de muscade, et ajoutait les oignons. Puis elle couvrait et laissait mijoter trente minutes à petit feu (ou davantage selon la fermeté de la viande). Mais le secret de la tendreté du plat était de laisser refroidir la viande à cœur, avant de la réchauffer au moment du repas…

Le téléphone et la voiture
Les D. étaient connus en ville comme une famille aisée, le père ayant bâti sa fortune grâce au maquignonnage. On lui vouait respect et gratitude pour sa morale, pour son travail et son amour des bêtes (il contredisait à lui seul toutes les définitions péjoratives liées au métier), sa générosité durant la Deuxième Guerre mondiale (il avait facilité le passage de résistants en zone libre et nourri ceux qui étaient dans le besoin sans contrepartie). On admirait son esprit novateur : il était le premier à avoir fait poser une ligne téléphonique à la ferme et à avoir une automobile qu’il utilisait sans ostentation.

La pêche à la grenouille
Une tradition familiale pour la génération née dans les années 30. Il fallait accrocher un morceau de chiffon rouge à un hameçon, jeter ça dans la mare, et attendre qu’une grenouille vienne y mordre. Le plus dur étant de sortir la grenouille de l’eau sans qu’elle se carapate. Ce qui était le plus souvent le cas. Et il fallait alors courir après, sauter plus exactement, d’après les témoignages recueillis. Quand les filles (de ma grand-mère) eurent compris que c’était ces cuisses-là qu’elles dégustaient, dorées dans le beurre, l’ail et le persil, la pêche devint une corvée plus qu’un jeu.

Le cheminot
La grand-mère avait épousé un employé des chemins de fer. Les familles s’étaient entendues pour donner la fille de l’une au garçon de l’autre, ayant monnayé la dot bien sûr. Le cœur de la jeune épouse battait pour un autre jeune homme pourtant… fils de patron d’entreprise locale et le statut d’employé de chemin de fer était une piètre compensation, mais enfin, elle n’avait pas le choix. Quel drame quand son époux, quelques mois après leur mariage, fut accidenté à tel point qu’il dût renoncer à son poste aux chemins de fer français… pour devenir paysan.

La Crêpière
Un autre lieu de mémoire, plus tardif toutefois que le Ragabodot ou la Gentone (dont il n’est pas question ici). Deux chênes centenaires dans la cour gravillonnée, une longère prolongée par une véranda qui ouvrait sur les prés, un jardin de rosiers et de lilas, quelques zinnias, des salades peut-être, mais plus rien d’un potager tel que celui de l’enfance. 

Les courriers interdits 
Après avoir délaissé les plus petits, elle avait, avec sa sœur aînée, entraîné Jean-Luc sous l’escalier extérieur, dans le réduit qui fermait à clé et qui contenait quelques mystérieuses cantines de l’armée. Entre autres, une cantine en métal bleu marine, rouillée aux quatre coins, bosselée. Au début, les trois enfants s’étaient contentés de s’asseoir sur la terre battue, après avoir pris soin de refermer le battant en bois aux lattes espacées qui servait de porte au cagibi. Elle avait particulièrement veillé à éviter les toiles d’araignée qu’elle avait en horreur. Ils avaient dû vouloir inventer un jeu et se concertaient sur ses règles quand ils réalisèrent que la malle devant eux n’était pas fermée à clé. Lequel des trois décida de l’ouvrir ? Elle se retrouva quelques instants plus tard, les mains plongées dans un trésor de lettres dont les enveloppes portaient toutes de magnifiques timbres inconnus. Du Maroc, d’Algérie, d’Allemagne… Années 1950. Ils se contentaient tous les trois de déchiffrer les flammes mais très vite, cela ne suffit plus. Elle était bien plus douée que les deux autres pour décrypter l’écriture adulte. Elle commença : « Ma chérie »… suivaient des descriptions de lieux, de gens, des anecdotes, puis des mots tendres et des pensées, qui c’était clair, ne les regardaient pas ! Elle en avait bien conscience et son premier réflexe fut de dire « on n’a pas le droit de lire ces lettres, c’est papa qui écrit à maman ». Mais sous prétexte d’admirer encore de beaux timbres, elle extirpa une lettre puis une autre, et le jeu devint très vite de compter les « chéri » « amour » et autres « tendres baisers » qui les faisaient pouffer de rire. Son cœur battait à tout rompre. Consciente de s’immiscer dans une vie passée, consciente de l’interdit. Sa raison lui intimait d’arrêter tout de suite mais ne serait-elle pas encore l’empêcheuse de tourner en rond, la raisonnable ? Elle s’abstint. Les premières craintes passées d’être découverts à fouiller ainsi dans la malle, elle en oublia même de quoi il s’agissait. Les deux autres s’étaient enhardis et dépiautaient les enveloppes pour aller plus vite. Fascinée par la longueur des lettes, elle n’en lisait même plus le contenu, tâchant de repérer les mots d’amour. Elle aimait le papier légèrement jauni qui crissait quand on le dépliait, elle imaginait des parfums d’ailleurs… mais rien d’autre qu’une odeur de secrets oubliés dans une malle. Personne ne devait savoir. Ils replacèrent tout à l’intérieur et elle rabattit le couvercle, un poids sur le cœur. Le lendemain soir, sa mère lui dit qu’elle avait tout appris. Jean-Luc avait parlé. Plus fort que le sentiment d’avoir commis une faute, elle ressentit le pincement de la trahison.

MS

Pour cette onzième et avant-dernière proposition du cycle d’été de François Bon, nous devions parvenir à créer des fragments non-fictionnels ou documentaires – sortes de notes de bas de page (ou de dictionnaire), pas nécessairement identifiées comme telles, c’est-à-dire non référencées au texte long qui s’est écrit durant les précédentes propositions – afin de créer « un soubassement à la fiction et devenant eux-mêmes partie souterraine de cette fiction »

Dans la série, je vous emmène (2)

En poursuivant ma route après Montbrun-les-Bains et un coup d’œil à la carte, je projette d’aller jusqu’au col de L’Homme mort (1211 m) qui relie la haute vallée du Toulourenc au plateau d’Albion. J’imagine qu’une légende entoure ce toponyme, comme en Hautes Cévennes le col du même nom

A Barret-de-Lioure, le paysage au loin est enneigé. Si Barret m’évoque forcément une barre montagneuse, j’ignore ce que signifie « Lioure » : plus tard, je trouve loira/loeria, loutre, en occitan.

C’est ici que la Méouge (près de 40 km de long) prend sa source pour traverser ensuite les Hautes-Alpes. Le village est perché. Il surplombe la vallée de l’Anary, et les montagnes au loin font partie de la chaîne du Géant de Provence, c’est ainsi qu’on appelle aussi le Ventoux. Au col de Macuègne (1068 m), je décide finalement de laisser sur ma droite la route du col de l’Homme mort, pourtant ouvert, pour filer vers Séderon et rejoindre Nyons par Buis-les-Baronnies.

Dans ces paysages de moyenne montagne, apaisants et lumineux sous le soleil froid, j’admire le graphisme des champs labourés et des vignes dénudées, toute la gamme des verts, des bruns et des roux. Je croise quelques fermes isolées, de grands prés, des champs de cailloux qui se confondent avec les troupeaux de moutons (pour moi qui suis décidément de plus en plus miro…), quelques vignes et vergers. Pas une voiture, pas de « gens »…

Une petite église perdue au milieu d’un champ retourné attire les regards, c’est celle de sainte Bernadette, lieu remarquable de la vallée de la Méouge…

Et dans la foulée, c’est ce mamelon qui retient mon attention. Je me demande s’il s’agit de safre… cette roche tendre, très friable, parfois grisâtre, que l’on trouve tout près de Nyons aussi. Est-ce du sable, de l’argile agglomérée ? Je n’ai pas de réponse précise sur le net et Le Robert 2019 ne m’aide pas, qui me propose seulement « verre bleu coloré à l’oxyde bleu de cobalt, imitant le saphir »… Si un géologue (même amateur) me lit, merci de m’éclairer.

Il est midi ce samedi 9 novembre (oui, je commente à rebours mes balades comme tous mes carnets…). Je termine ici pour cette fois. La route se poursuit, vous le voyez bien, et je soupire de joie en me disant que quand même, je vis dans une « bonne place » (petit clin d’œil à l’attention de José-des-Cévennes)…

Photos : Marlen Sauvage

Une histoire d’exils

Photo : Marlen Sauvage

C’est le temps des contes… Il fait frisquet, dans ce coin de Drôme, même si la neige n’est pas arrivée jusqu’à nous, et quand il fait froid ici comme ailleurs, depuis la nuit des temps, on se réunit pour se raconter des histoires. C’est le temps des Contes et Rencontres, la 32e édition du festival (je crois que les Contes et Rencontres sont nés ici). Et figurez-vous que là, tout de suite, au moment où je vous parle, je rentre d’une soirée avec Agnès Dauban, et un musicien – dont je n’ai pas retenu le nom, mais son surnom c’est Jojo – qui chante et accompagne Agnès pendant son dernier spectacle, Exils… Et c’est juste le cadeau de la journée.

Exils, qu’est-ce que ça raconte ? Devinez ! C’est tout ce qu’on entend, ce qu’on voit, ce qu’on vit, c’est à notre porte, ceux qui ont voyagé longtemps, ceux qui fuient, ceux qui errent, qui ont tout laissé derrière eux, qui ont traversé des mers et des montagnes, qui tentent de survivre, c’est eux, c’est tous ceux qui les accompagnent, c’est nous, c’est une histoire de gens, de liens, une histoire d’humanité, c’est tout ce qui est à côté de nous, et c’est « tout ce qui est en nous aussi » me dit Agnès Dauban, à la fin du spectacle. Car comme elle ne cesse de le répéter : « L’exil, c’est la rencontre ».

Elle a écrit ce texte, elle le joue avec talent, une présence étonnante ; elle nous emmène avec ses personnages, Lisa, Inuk, Moussa et les autres, et puis sa caravane de femmes, d’hommes et de bêtes qui finissent par les suivre. Et on rit et on pleure tout le temps du chemin.

Exils était donné pour la première fois ici à Nyons, à la médiathèque, ce samedi soir, dans une salle qui accueille une exposition de Bertrand Gaudillère (photographe) et Catherine Monnet (journaliste) intitulée Juste solidaires. « Les histoires et l’engagement de ces Français solidaires, devenus acteurs d’une des plus graves crises humanitaires et politiques du début du XXIe siècle. » Un très beau témoignage de solidarité, aussi.

Je ne connaissais pas Agnès Dauban, il paraît que d’habitude, elle fait plutôt rire, d’ailleurs sur le net je n’ai trouvé que cette vidéo ou celle-ci, plus ancienne. Si elle passe dans votre région, dans votre ville, allez l’écouter, ce sera cadeau aussi pour vous.

MS

Il suffirait…

Les verres de communion s’offrent encore, je ne rêve pas. Aucune date, aucune mention sur ce gobelet de verre vert qui m’est échu il ya maintenant trente-trois ans. Et pendant trente-trois ans, jamais je ne me suis souciée de ce verre, seul témoin chez moi d’une maison oubliée depuis des années, vendue, on l’appelait le Ragabodot, la ferme des grands-parents bourguignons, chargée pourtant de souvenirs. Au contact du verre, froid en ce matin d’automne, je ferme les yeux à la recherche d’un moment figé dans le passé, qui éclairerait autrement la présence du verre. Mais sa douceur lisse ne me transmet rien, il reste muet, étranger à ma main, aucune aspérité pour en contester l’image douce émaillée de la fillette toute vêtue de blanc, posée sur un nuage cotonneux, offrant une fleur de lys à on ne sait qui ; aucun défaut, aucun éclat. Tout ce qu’il recélait a sombré dans le silence du temps, impossible de capter une émotion, une pensée, une impression… à moins de tricher, de prendre la place de celle qui l’a tenu, de lui façonner des sentiments, une ferveur sincère, de retrouver la petite fille des années 1910, au corps voilé de mousseline, aux yeux baissés sous l’aube, une aumônière dans une main, une bible dans l’autre, troublée sans doute par ce rituel de sortie de l’enfance, ne sachant qu’espérer de meilleur pour elle, ne sachant nommer le meilleur. Il suffirait de confronter l’idée de cette toute jeune fille à la femme qu’elle devint, (méconnue à jamais pourtant — connaît-on vraiment ceux que l’on a aimés —, d’autant que ceux qui l’ont aimée ont depuis longtemps disparu de cette terre), de lui supposer des rêves, des désirs, une quête, des besoins, des peurs, des talents, des échecs… Il suffirait de trouer l’oubli, de plonger dans l’abîme du temps, d’en cueillir les fulgurances pour les déposer aux pieds de l’enfant recevant le verre en cadeau, d’en attendre l’assentiment dans le regard vert amande, seule mémoire attestée par les images qui ont traversé le temps. Peut-être.

Texte et photo : Marlen Sauvage

C’est ce texte qui m’a valu de « rencontrer » Anne Dejardin (je raconte l’histoire ici).

Voilà, c’était la 10e proposition de l’atelier de François Bon, intitulée « il, elle, corps ». Pas piquée des vers… Bien que présentée comme « pas compliquée ». Il s’agissait de « sélectionner dans nos textes de l’atelier un fragment, un simple paragraphe, tout un texte, dans lequel nous avions utilisé – fréquemment ou pas » le « je », puis en explorant ce matériau, passer du je au il et enfin à ce qui s’écrit (si j’ai bien compris), sans énonciateur propre, avec comme référence Jacques Dupin (Le corps clairvoyant)… lequel disait (repris dans un article de Bernard Pokojski, paru dans la République des livres, trouvé alors que j’écris ce billet) : « la vérité de l’œuvre rend nécessaire l’effacement du poète. » Je ne saurai jamais si ce que j’ai écrit là correspond à la proposition ou non, mais enfin, c’est écrit.

Mes hypothèses

• …les larmes  d’une vieille dame          déposant ses souvenirs d’enfance          quand ils seraient déjà dans la tombe           ses regrets de n’avoir pu dénouer la parole avant la nuit qui la prendrait elle aussi

Elle aurait parlé en confiance à l’aube de ses quatre-vingts-ans parce que ses fantômes la rejoignaient la nuit surtout et que malgré son âge, oui, elle avait peur, et qu’en parler c’était s’en débarrasser un peu ; elle aurait parlé du passé tout en colère et en combats parce qu’à cette époque de l’avant-guerre, dans les années trente du siècle dernier, la petite fille de dix ans, aînée d’une fratrie de cinq sœurs, travaillait à la ferme et aux champs laissant ses rêves et sa fierté de bonne élève sous son oreiller chaque matin, après avoir clamé son goût d’apprendre et avoir ravalé ses larmes, elle aurait parlé des lectures à la lampe sous les draps, de sa découverte de la psychologie et ses fenêtres lumineuses, de ses ruminations le jour autour de la fuite possible, des mains de son père sur son corps dès l’absence de la mère, de la honte, de la noirceur de la porcherie où se frotter pour en souiller une plus noire encore, du canal où tant de fois elle aurait voulu sombrer et de sa foi de charbonnier qui l’en empêchait à chaque pensée, elle aurait parlé de sa dévotion filiale qui la scindait en deux, la condamnant à enfouir ses drames et ses regrets.

  • …sa démarche claudicante séquelle d’un accident sur une voie ferrée 

Hypothèse n° 1 :

Il avait voyagé sans le sou et surtout sans billet, et à l’approche du contrôleur avait sauté sur la voie, s’était pris les pieds dans un aiguillage, et ses cris avaient rameuté les cheminots en charge de l’entretien. Il avait eu tout le temps de constater le mauvais alignement des traverses et évita ainsi à ses sauveteurs un risque potentiel de déraillement, ce qui fit d’eux ses obligés, et l’accident fut passé sous silence. 

Hypothèse n° 2 :

Embauché dans les chemins de fer peu après son mariage, il avait été accidenté en 1922  dans un convoi avec sept autres cheminots. Les informations retrouvées dans la presse locale racontent l’accident du train n° 364 sur la ligne de Bourg-en-Bresse à Bellegarde, en mai de cette année. Un train de voyageurs venant de Bourg-en-Bresse, sur la ligne de Bourg à Bellegarde, percuta la machine de renfort placée à l’arrière d’un train de marchandises parti dans la même direction deux heures auparavant. Ça se passait de nuit, dans le tunnel de Mornay, long de plus de 2500 mètres, et la collision n’avait fait que quelques dégâts et blessures légères pour les occupants du train. Mais ce n’est que plus tard, alors que ceux-ci descendaient sur la voie, qu’ils découvrirent les huit cheminots du train précédent, inanimés. Un seul fut ramené à la vie, c’était lui. Selon son témoignage et l’enquête qui fut menée, les victimes avaient été asphyxiées par les fumées des deux locomotives qu’elles avaient tenté de redémarrer. 

  • …(une de ces cheminées où l’on pouvait rôtir un bœuf, surplombée d’un four à pain dont le dôme pointait dans la pièce suivante, et d’un large cendrier creusé dans le mur)

Il s’agissait pour elle de retrouver le maximum de traces de cette maison qui l’avait appelée. Elle croyait aux signes et ce n’avait pas été pur hasard de visiter cette ancienne magnanerie. Elle s’en remettait à ses intuitions… et à quelque documentation, aussi, glanée dans les archives communales. Le four banal aurait appartenu au seigneur local, sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Révolution de 1789, les paysans venaient y cuire leur pain moyennant une redevance souvent en nature, le seigneur entretenant en contrepartie le four et le chemin qui y conduisait. Petite maisonnette au toit arrondi, surmontée d’une cheminée, le four avait en son temps été indépendant de la bâtisse, en témoignait l’architecture des murs. Elle s’assura que les briques qui tapissaient la voûte soient encore en état pour diffuser la chaleur. Elle rêvait d’utiliser ce four. Elle pouvait imaginer à l’intérieur  les miches chaudes posées sur les étagères de lauzes. Il faudrait alors retrouver trace du propriétaire de la bâtisse dont les fenêtres à meneaux, les multiples agrandissements, la soue à cochons derrière la maison, les petites cheminées d’angle aménagées pour la culture des magnans, attestaient d’une présence à travers le temps et les révolutions.

Texte : MS
Photo : DR

Notre support pour cette 9e proposition de l’atelier de François Bon : L’affaire La Pérouse, d’Anne-James Chaton, où à partir d’un fait historique (la perte de deux bateaux de l’expédition La Pérouse et de leurs équipages), l’auteur « propose un extraordinaire voyage imaginaire tout entier basé sur la confrontation de l’enquête (rapports, savoirs, listes) à une suite de 22 « hypothèses » qui sont le fil rouge du livre« . Et bien sûr, tous les textes déjà écrits depuis le début de l’atelier, à revisiter pour explorer quelques hypothèses sur les récits possibles…