Entrer dans des maisons inconnues 

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Elle avait la migraine et dévalé les rues. Jamais elle ne retenait rien des villes et de ses déambulations, mais de ce jeudi 19 août à 15 h 11, elle se souviendrait. Boulevard Vauban près de l’hôtel de Normandie, un tressaillement. La perspective de la contre-allée bordée d’arbres auprès de laquelle gisait un oiseau mort… Elle s’avança. L’image persista. Elle secoua si fort la tête pour la chasser qu’elle en vacilla, s’appuya à un platane et tourna le regard vers la façade de l’hôtel mangée par le lierre. Cette sensation d’étrangeté familière. Et un désir d’entrailles à dormir là. Elle traversa la chaussée. Une nausée l’emporta, elle s’appuya à l’un des piliers de l’entrée, retrouvant dans la rugosité de l’enduit quelque chose de celui de la maison d’enfance, et sa blancheur jaunâtre. En pénétrant dans le hall rose thé, la surprise l’étreignit de ne rien reconnaître. A quoi s’attendait-elle ? Foulant l’épaisse moquette, elle s’avança jusqu’au comptoir derrière lequel se tenait une employée au sourire convenu qui pourtant s’inquiéta de sa pâleur. Lui offrit un verre d’eau et l’installa dans un canapé de cuir blanc. Alors elle éprouva la fragilité de sa nuque, un échafaudage de vertèbres aux ligaments enflammés, la douleur intense qui plongeait du haut du dos vers le bras droit. Elle payait son inconséquence. La fatigue venue, elle avait opté pour la prochaine sortie sur l’autoroute, suivi la direction d’Auxerre, luttant par des bâillements contre le désir de dormir qui alourdissait ses paupières. Elle entendait la voix de son père « toujours s’arrêter sur le bord de la route dès que le sommeil vous prend… ». Maintenant qu’il avait franchi le seuil d’un autre monde, ses paroles traversaient le temps plus souvent qu’à leur tour. Elle n’avait pourtant pas suivi son conseil. En mode automatique, à la sortie 19, elle avait quitté l’A6 et emprunté la nationale, suivi le centre ville, garé sa voiture au hasard d’un parking pour respirer l’air frais et marcher dans les rues médiévales. La tour de l’Horloge l’avait ramenée à la guerre de Cent ans, à celle des Deux-Roses, à ces vieilles rancœurs qu’exprimaient encore dans son enfance les Bourguignons de la famille envers les Anglais… Sans doute les maisons à colombages ici comme dans tant d’autres villes moyenâgeuses perturbaient-elles son souvenir… Sans doute se fourvoyait-elle et n’avait-elle jamais mis les pieds ici. A cet instant, dans le canapé blanc, elle s’en tint là. Mais la vision de l’oiseau au pied d’un arbre la tenaillait. Lever les yeux, contourner l’incontournable. Le plafond aux moulures anciennes avouait l’âge de l’hôtel. Etait-ce bien celui-ci ? Elle aimait son côté suranné et regrettait qu’on ait de toute évidence voulu en gommer l’aspect vieillot.

Elle réserva une chambre et donna le nom de son père, « mon nom, pensa-t-elle, celui que je ne porte plus depuis des lustres ». La lourde clé au numéro 47 vieilli dans son écrin d’émail pesait dans sa main d’un poids de passé. Elle emprunta l’ascenseur, assaillie de nouveau par l’image de l’oiseau cette fois dans une boîte à chaussures. « Je l’avais ramassé et devant mon insistance et mes larmes, papa avait cédé. Nous devions reprendre la route des vacances le lendemain, peut-être pensait-il que l’oiseau ne passerait pas la nuit… » Trente ans auparavant, seul un escalier menait au deuxième étage, nul ascenseur alors, elle retrouvait encore en fermant les yeux le moelleux de la moquette sous la main le long de la rampe…

Elle enfonça la clé dans la serrure, mais le ventre noué, étonnée qu’une autre main la tournât pour elle, la volonté de revivre un fragment d’enfance si ancrée dans son chagrin. La première image de la chambre et celle de la colombe de Rosine Wachtmeister au-dessus du lit fut une révélation. Rien qu’elle n’aimât dans ce dessin, la surprise se trouvait dans le symbole de la colombe, des dernières conversations avec son père, de la sensation sur son épaule d’une paix sereine au moment de la cérémonie d’adieu. Dans le grand lit elle s’allongea, cherchant à extirper du fond de sa mémoire ce qui y gisait comme un poids mort. Quand elle se réveilla, le ciel s’assombrissait, par la fenêtre une cavale de nuages fonçait droit sur la contre-allée, ses platanes, et sous la rangée d’arbres, une petite fille ramassait un oiseau tombé du nid des années auparavant. Elle jeta un œil au-dessus des toits de la ville. « J’ai déjà admiré ces toits. J’ai rêvé vivre dans les hôtels, voyageant d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, j’ai fermé les yeux et respiré à fond l’air de cette ville qui me parlait d’ailleurs, j’avais dix ans… » Quand elle redescendit plus tard, la tête moins cotonneuse, l’aspect désuet de l’hôtel ne lui évoqua plus rien. Il lui sembla avoir tout inventé : la contre-allée bordée de platanes, la boîte à chaussures, le poids de la clé. Réveillée tout à fait dans la nuit qu’éclairaient deux lampadaires posés sur les piliers à l’entrée de l’hôtel, elle traversa la chaussée, leva la tête vers le deuxième étage et ses chiens-assis. Elle avait admiré la vue de la ville de sa chambre sous les toits. Elle rêvait encore de vivre dans les hôtels, voyageant d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, elle avait fermé les yeux et respiré à fond l’air de cette ville qui lui parlait d’ailleurs, elle avait dix ans…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Constat

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Comme une toile jetée entre deux brindilles, j’ai lancé mes désirs dans l’air bleu, j’ai retenu le temps, rouvert les vieux albums, raconté le passé, j’ai tenté l’impossible : le divertir, le rassembler, le retenir ; j’ai aligné telles les perles d’un collier sur la gorge d’une femme mes forces et mes faiblesses, mes espérances et mes craintes, humour et colère, tendresse et cynisme, poésie et violence, et j’ai accueilli sa détresse, ses outrages, ses revirements, ses pleurs et ses aveux, ses déclarations, ses mensonges. Puis j’ai déchiré la toile.

Photo : Sylvie Chaudoreille
Texte : Marlen Sauvage (Toiles 8)

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Pour ces Regards croisés, nous avons choisi avec Sylvie Chaudoreille, photographe amateur, de travailler ensemble à partir de sa série de toiles d’araignée…

Tentative de dialogue

 

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Il l’observe s’installer avec précaution à l’avant de la voiture, se caler dans le siège ; sa maigreur est extrême, elle porte encore une minerve et son cœur bat trop fort. Il l’entend. A moins que ce ne soit son propre cœur. Il voudrait la réconforter, mais que dire quand on souffre soi-même au-delà des mots, il tentera des paroles anodines… il sait que rien ne peut être anodin avec elle pourtant. Quand il démarre, elle se raidit, garde une main crispée sur la portière. « Je roulerai doucement. » Dans une sorte de vide mental, elle voit défiler les immeubles de la résidence, les parkings, les clôtures de bois blanc, la petite école au toit de tuiles romaines, le haut grillage derrière lequel l’enfant l’observait fixement il y a quelques mois, perdue au milieu de la cour et du brouhaha des grands, elle se souvient. « Il y a des jours où c’est impossible. » Sa voix atone répète « impossible ».

Il pense qu’aucune parole anodine ne franchira ses lèvres aujourd’hui. La radio a rendu l’âme, il le regrette ; il aimerait l’entendre chanter, elle, qu’elle sache ce souhait… chantera-t-elle de nouveau ? Très vite, ils ont rejoint la voie rapide, la circulation, elle serre ses genoux à s’en faire mal, elle a porté la main gauche à son cou. Il dépasse un camion et elle crie longtemps ; dans ce hurlement il y a une détresse incommensurable qui lui noue la gorge, il appuie sur l’accélérateur et se rabat sur la droite, tout cela n’a duré que quelques secondes et son cri résonne encore dans l’habitacle. Seul le bruit du moteur couvre le silence quand elle lâche d’un ton laconique « Je veux partir d’ici. » « Lâche cette portière, s’il te plaît. Je resterai sur la droite maintenant. Tu peux me faire confiance. » Dans sa tête à elle, le crissement des roues, le froissement de la tôle, l’horizon qui se renverse, la poussière de la route en été, et c’est encore l’été, l’été dure trop longtemps. Elle hait le soleil.

« Tu n’as pas confiance. »

« Je veux dire : je VAIS partir d’ici. C’est une histoire de place. Je n’ai plus de place. Je ne te demande pas ton avis, je t’annonce que je pars. »

Il garde les mains sur le volant, ses doigts se crispent, il a compris. Partir pour où ? Il n’ose pas la question. Sa vie défaite, où ira-t-elle, et pourquoi ne pas rester près d’eux ? Son désespoir le remplit, depuis toujours ils fonctionnent ainsi, deux vases communicants.

C’est maintenant une route de campagne étroite qui coupe à travers champs, les chênes verts, les vignes, quelques maisons disséminées, au loin les Dentelles de Montmirail, les fils électriques noirs dans le ciel bleu ; elle fixe les poteaux qui se succèdent, elle a vu blanchir ses phalanges, elle sait qu’il pleure.

« La semaine dernière, j’ai téléphoné à la maison. Personne n’est venu. Il y avait les dahlias à repiquer, des papiers à remplir et je ne sais quoi encore. J’ai craqué une fois. Une seule. La semaine dernière. Vous n’êtes pas venus. Aucun de vous n’est venu. » Il est près de midi, elle ouvre la vitre et respire l’air du dehors à grandes goulées, pour ne pas pleurer elle aussi. Le téléphone sonne si peu souvent, il se souviendrait l’avoir entendu. Il pense qu’elle a appelé pendant son absence. Le seul jour où il était absent. Lentement elle tourne la tête vers lui, vers son front immense et interrogateur, vers ses cheveux blanchis prématurément, elle voit la larme sur sa peau cuivrée, il ne lève pas les yeux de la route.

« Le dernier soir avant de repartir, nous avons admiré l’océan, longtemps. Il entourait mes épaules de ses bras et c’est la dernière image que je garde de nous deux. Face au soleil qui s’enfonçait dans l’eau. »

« Qu’iras-tu faire là-bas ? Ton enfance est ici, ta maison, ta vie, la famille… C’est ici que vous aviez choisi de vivre. Nous ne verrons plus les enfants… »

« On m’attend ailleurs. Et peu importe si ce n’est pas le cas. »

Elle a parlé d’un ton froid, au-delà de la détermination, avec un détachement qui le tétanise. C’est sa nouvelle voix, sans modulation, sans passion, sans vie, il pense : « sans vie ». Elle détourne son regard et fixe l’horizon, la main droite toujours sur la portière, la gauche hésitante, en l’air, elle pourrait se poser sur la sienne, sur son bras. Mais elle la coince entre ses jambes.

MS

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Haïku du mois d’août (à rebours)

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Pour Liliane

Virée matinale
A la fraîcheur du ruisseau
J’entends septembre

Odeur de café
Tire du nid par le nez…
Tout à inventer !

Huit heures. Sur la route
Un sanglier s’effarouche
— Comme un vent d’automne

Ce qui nous divise
ne vaut que pour exalter
ce qui nous rassemble

Anniversaire…
Le rosier a refleuri
Chant de la Nature

Je cherche ta voix
dans le parfum du jasmin —
Evanescente

Sa langue tourne
critique. Rien ne va plus.
— Ici l’âne brait

A quoi renoncer ?
Là est la question !
La paix dans la réponse…

Bleu sous un ciel bleu
l’hortensia explose
d’une vie tout éphémère

Manque à mon réveil
la cloche du village —
Clin d’œil des anges

J’ai refait le monde
à la clarté de la lune
et dormi sereine

Espoir dérisoire
Changer le cours de la vie
d’un coup de baguette

Récompense ici
Ailleurs fleur de ravine
— A chaque lieu, un sort

Dans le grand matin
le livre pour compagnon —
Une voix amie

Au même virage
Le même couple de faisans —
Recommencement

Seule à la fraîche
Avec le chant des grillons —
Le ciel pour pensées

Au loin les foyers
au petit matin d’été
allument leurs yeux

Entendre encore
Ta voix tendre et sonore
– Charmant souvenir
(Ah ! ce(s) Pêcheur(s) de perles de Bizet !!!)

Dans le matin silencieux
bêle la brebis—
Vieillir solitaire

Toute une armada
de moustiques s’indique
le chemin des corps

Fraîcheur du matin
A l’ombre de la treille
— Les galets scintillent

Soleil de terre
carline ou cardabelle —
Bonheur entrevu

Sos urgences
des heures à attendre —
Merci Ambrose Bierce

Envol de faisans
Sur la route des croissants
Un beau matin d’août

Où est-il celui
qui effleure le soleil
des yeux et sourit ?

Une rose seule
engourdie d’un parfum lourd
suffit à nos sens

En ribambelle
pavots de Californie
éclairent les choux

Quatre heur’ du matin
Le nez aux étoiles
Filantes — fuite du temps

 

Texte et photo : Marlen Sauvage

Dix petites fictions : 2 – le portail du temple

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JUSTE AU SUD D’OU LA ROUTE principale croise celle qui mène au centre de la bourgade, le temple protestant dresse son clocheton depuis les années 1820 disent certains, 1843 précisément, affirment d’autres. En l’occurrence, le temple héberge aujourd’hui un pasteur qui officie pour quelques protestants se rendant encore au culte : une fois par trimestre ici, et dans l’intervalle dans les six villages voisins, parmi les huit de la paroisse, qui conservent un temple en activité.

Durant plus d’un siècle, alors qu’ils ne disposaient pas de lieu de culte, ou pourchassés par les autorités en raison de leur confession, les protestants avaient pour habitude de se retrouver dans des lieux d’assemblée « au Désert ». Des lieux discrets dont la mémoire se transmet seulement dans les familles qui en étaient propriétaires. C’était une petite clairière dans une châtaigneraie, une carrière dans un lieu encaissé, isolée des regards et des voix, ou au contraire une parcelle située sur un plateau dans un terrain très ouvert, d’où l’on pouvait poster des guetteurs et voir arriver les agresseurs. Ici et là, quelques rochers ou murets servant de sièges aux participants ou de chaire au prédicant témoignent encore de ces réunions de prière.

Ce que les gens nouvellement installés dans ce coin de Cévennes ignorent, c’est que le portail qui ferme le chemin du temple conserve sur lui une trace de cette période où les huguenots furent persécutés. Qui le sait encore à vrai dire…

« Ce que je vous raconte là, je le tiens de mon grand-père, Emile – issu d’une famille catholique par sa branche maternelle, ayant toujours prêté main forte à une famille amie, calviniste dès la première heure (sa branche paternelle) et dont la ferme avait été détruite à la fin de l’année 1703 lors du brûlement de trente-deux communes ordonné par le gouverneur du Languedoc, Lamoignon de Basville, et le maréchal de Montrevel. Emile se souvenait encore de sa grand-mère Marguerite l’exhortant à se comporter dans la vie loyalement et courageusement, prenant exemple sur ces deux familles amies depuis des générations.

Mon histoire débute là dans les années 1700. Dans cette famille huguenote comptant outre les parents deux filles et quatre garçons, il n’était pas question d’abjurer sa foi et de se convertir à la religion du roi. Plutôt mourir ! Les deux filles très tôt mariées prirent un jour le chemin de l’Angleterre, et l’on n’entendit plus jamais parler d’elles ni de leurs compagnons. Parmi les quatre frères, les deux aînés étaient agriculteurs, le troisième, menuisier, le dernier, Pierre, dix-huit ans, était forgeron. L’aîné et le troisième s’en allèrent en Hollande et ne remirent plus jamais les pieds en France. De loin en loin, un « pays » revenu de ces terres lointaines en donnait des nouvelles ; l’on sut ainsi qu’ils se marièrent, prêchèrent leur religion et vécurent dans une relative sécurité.

Le cadet qui était aussi prédicant avait très tôt pris les armes contre les dragons du roi, et un soir de représailles avait trouvé la mort dans une embuscade. Pierre, le benjamin qui était aussi le plus trapu, le plus musclé, était le plus austère, le plus déterminé, le plus rebelle sans doute. Il tenait à sa terre autant qu’à sa religion et loin de lui l’idée ou l’envie de quitter l’une ou l’autre.

En ce début d’année 1703, une riche famille catholique d’une bourgade voisine lui ayant commandé un portail pour marquer l’entrée de leur petit château, il s’était mis en devoir de le réaliser, plein d’amour pour son métier, et plein de bonne volonté à l’égard des habitants quelle que soit leur confession. Car entre eux, protestants et catholiques faisaient bon ménage ; il avait fallu l’autorité d’un roi et de quelques petits seigneurs pour détruire la belle harmonie de ces vallées.

Pierre avait un matin de printemps rendu visite à la famille catholique, parti tôt une besace sur l’épaule, il avait emprunté les sentiers de chèvre jusqu’à la crête, traversé les hameaux et les fermes, marché durant des heures à travers les bois de l’autre côté de la vallée, jusqu’à dominer le petit castel et admirer ses tours rondes, avant d’atteindre l’orée du village où l’attendait le propriétaire. Ils avaient fait affaire à l’extérieur de la bâtisse, mais Pierre avait surpris une jeune fille rentrant des prés, un chien de berger sur les talons, dénouant son foulard tout en les saluant de loin. « Marie ! » l’appela son père, « va soigner ton grand-père, il t’attend près de la cheminée. » Le regard de Marie croisa celui de Pierre et ce fut le début de leur amour.

Quelques mois plus tard, le portail terminé, entreposé dans la grange qui faisait office de forge, attendait d’être livré quand les dragons du roi entamèrent leurs visites aux fermes isolées. Prévenus de leur venue, les habitants cachèrent leurs menus trésors, divers objets, linge et vêtements dans des caches, près des ruisseaux, et démontèrent le toit de leurs maisons, limitant ainsi les futurs dégâts. Puis ils se réfugièrent sur quelque hauteur, à l’abri des regards, observant impuissants les dragons incendier leur lieu d’habitation.

On était en novembre par un après-midi ensoleillé, et c’était encore plus triste que par un jour de pluie de voir brûler ainsi sa ferme, les mûriers noueux, quelques châtaigniers en contrebas et leur clède. Les habitants de certains hameaux furent débusqués et déportés vers le village où se tenait la garnison. Pierre descendit la rage aux dents retrouver les restes fumants de la ferme familiale. Ses pauvres parents avaient durant des heures réussi à le retenir de quelque éclat contre les soldats du roi, il ne leur restait que ce fils et l’opiniâtreté de poursuivre leur existence ici bien qu’il leur en coutât.

Dans la grange brûlée, le portail se dressait à peine rougi par les flammes, et Pierre ignorant les gravats et les cendres, s’en approcha les larmes aux yeux. Les deux alliances gravées sur chacun des montants luisaient malgré la nuit tombante ; discrètes, il les avait ajoutées aux motifs réclamés par la famille pour dire secrètement son amour pour Marie. Emile se souvient que sa grand-mère racontait l’histoire de sa propre grand-mère, avec passion et émotion. Un jour pourtant le portail marqua l’entrée de la propriété des parents de Marie. Puis vinrent d’autres escarmouches, d’autres combats, d’autres déportations, Marie et Pierre s’enfuirent, loin des Cévennes et Pierre ne partit que pour l’amour de Marie. Quand ils revinrent en 1715, le château de la famille avait brûlé, ses pierres avaient été dispersées, ses fenêtres à meneaux récupérées ici et là par des habitants ; ne restaient que des ruines et la végétation envahissante. Le père de Marie et son grand-père étaient morts ; son frère, sa grand-mère et sa mère avaient survécu, réfugiés dans une cachette huguenote par le père de Pierre et désormais installés ici dans leur ferme.

Pierre et Marie bâtirent leur propre ferme au milieu d’une châtaigneraie et travaillèrent d’arrache-pied, élaguant les ronces et les genêts, élevant des murets, construisant la soue à cochon, la chèvrerie, le poulailler, des terrasses où cultiver l’oignon, le seigle et la lentille, la clède où sécher les châtaignes et l’aire à battre, élevant leurs cinq enfants dans la tolérance et le respect des convictions de chacun. »

Aujourd’hui un gros bracelet de fer muni d’une chaînette permet de refermer le portail du temple. Les vacanciers rient de cette boîte de conserve, étrange moyen de rapprocher les deux montants. Mais aucun ne voit ni ne regarde de près le détail gravé sur l’un et l’autre, se faisant face, les alliances, celles de Pierre et de Marie.

Témoignage recueilli en 1930 par Emilien, 50 ans, auprès de Emile, son grand-père, lui-même arrière-arrière-petit-fils de Pierre, et conservé dans les archives familiales.

Emilien, né en 1880, fils de Jean, né en 1841, fils de Emile, né en 1815, fils de Jacques-Marie, né en 1780, fils de Jean-Marie, né en 1755, fils de Numa, né en 1724, dernier fils de Pierre et de Marie.

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Dix petites fictions avec pour premiers mots ceux empruntés à Ambrose Bierce dans Histoires de fantômes, traduit et publié par François Bon & Tiers Livre éditeur.
Pour Le portail du temple, « Juste au sud d’où la route… » tiré au hasard du livre dans « Ce qui s’est passé à Nolan ».

 

Aller chercher la voix des vivants

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J’ai retrouvé ta voix. Dans le murmure à mon oreille de ta langue gutturale, tendre paradoxe, une voix pour une langue, ta langue, étrangère à mon oreille, inscrite dans ce décor de bougainvillée rose au tronc lisse et incliné sur lequel s’appuyer, un chant ténu de paroles versées dans la fraîcheur de la nuit, et me revient à l’évoquer, mélodieuse, séductrice, enjôleuse, cette lancinante intuition de dernière fois dans le parfum entêtant du jasmin.
J’ai retrouvé ta voix. Une pluie de grêlons, la succession en avalanche de phrases hachées, de syllabes disséquées pour asséner la sentence, la voix c’est un ton aussi, celui de la colère dont tu t’enveloppes au fur et à mesure que les mots t’emportent. Une voix de tête, qui grimpe froidement à l’assaut de mon désarroi.
J’ai retrouvé ta voix. Une caresse sur mon chagrin. Lente, appuyée, présente entièrement. Que la distance et les hoquets de la liaison téléphonique cisaillent sans atténuer ton empathie.
J’ai retrouvé ta voix. Hésitante, entrecoupée de silences, de longs regards interrogateurs, ta voix désarmée devant tout ce qui semble insurmontable, inextricable, ta voix fatiguée, amère.
Si familière pourtant si absente, musique souterraine de tes messages, de tes mots écrits, conservés. J’ai retrouvé ta voix.

MS

 

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

 

 

 

 

Dix petites fictions : 1 – le vélo jaune

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A CINQ KILOMETRES ENVIRON du village étrangement nommé du nom d’une croix sainte en Valfrancesque, le vélo jaune trône jour et nuit au croisement de la petite route que l’on dit principale et d’un chemin qui monte au lieu-dit Mialet. Il paraît que personne ne l’emprunte plus depuis que son propriétaire a disparu. Le cadenas qui ferme le câble auquel est attaché le vélo a déjà été ouvert sans être forcé car la clé se trouve quelque part cachée dans le périmètre de ce parking improvisé. Mais il a été impossible à l’homme décidé à « ranger » le vélo, un voisin du propriétaire, de le déplacer.

C’était comme une force pesant sur les roues, sur le cadre, sur le guidon, et l’homme pourtant costaud a dû baisser les bras, renoncer à installer le vélo dans le petit garage toujours ouvert de Mialet. Il craignait pour son cadre et sa jolie couleur, car les intempéries sévissent aussi dans ce coin de montagne méditerranéenne. Il pensait ainsi le protéger jusqu’au retour de son propriétaire. Les vacanciers toujours s’imaginent que le soleil darde ses rayons et que la vie est belle sous ce ciel bleu permanent, mais le ciel est gris parfois, chargé de nuages et de pluie, de tonnerre ; le vent souffle et emporte l’été les parasols, les poubelles vertes disséminées au coin des écarts, et plus tard dans la saison les chapeaux, les écharpes, les casquettes, bref l’hiver est dur et froid, même si la neige se fait rare. Mais j’en reviens au vélo. Ici, tout le monde connaît la cachette de la clé mais personne par conséquent ne se risque plus à bouger le vélo depuis l’incident de l’homme costaud qui jamais ne parvint à le déplacer.
Quand un matin je passai devant la bécane nonchalamment appuyée sur le panneau STOP, je notai un détail inhabituel : un morceau de papier dépassait du papillon lumineux placé sur la roue avant. Ne le cherchez pas sur l’image, je l’ai enlevé avant la photo. Surprise, j’ai déplié le message et une vague de quiétude m’envahit immédiatement suivie d’une grande tendresse pour le messager. J’étais l’élue. La missive s’adressait expressément à moi, du moins, je l’interprétais ainsi. Je devais attendre la nuit, revenir ici-même, éviter les regards si possible. « Le phare du vélo fonctionne » était-il écrit en post-scriptum sous le message, et souligné. Je revins le soir-même, certaine qu’il ne s’agissait pas d’une blague imaginée par quelqu’un décidé à rire des efforts d’un curieux pris au piège, mais vigilante tout de même. Je ne surpris personne aux alentours. Je trouvai la clé à sa place, ouvris le cadenas, emportai le câble, et partis à vélo.
Je grimpai jusqu’à la Cam, couverte de bruyère rose et mauve à ce moment de l’année. Je couchai le vélo doucement sur les rochers, et respirai l’air vif du soir d’été. Je n’avais rien d’autre à faire que cela. Et depuis, à chaque tombée de la nuit, je promène le vélo dans la montagne environnante. Jamais je n’ai croisé quiconque et toujours j’ai replacé le vélo à son parking, à la clarté des étoiles, avec la clé du cadenas.

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Dix petites fictions avec pour premiers mots ceux empruntés à Ambrose Bierce dans Histoires de fantômes, traduit et publié par François Bon & Tiers Livre éditeur.
Pour Le vélo jaune, « A cinq kilomètres environ… » tiré au hasard du livre dans « La maison à la vigne vierge ».

 

Autoportrait (de et par un personnage)

Je me lave les mains cinquante fois par jour. Je ne mémorise pas mes rêves, pourtant quand je le décide, si. Je ne supporte pas le bourdonnement des mouches, ni celui des moustiques, je me planque sous les draps, je suis toujours leur proie, il paraît que j’ai la peau sucrée. Je ne supporte pas non plus la bêtise. Je marche tous les jours jusqu’au jardin, c’est à côté, autrement dit, je ne marche pas vraiment, je me déplace. Je n’ai pas de souvenir de ma naissance, mais une bizarre impression à regarder les photos, de ressentir ce que ressentait ce bébé blond. Je suis souvent à côté de moi, je me regarde, je me déteste ou je m’adore, je me dis « t’es un mec bien » ou bien « t’es un connard », y’a pas d’entre-deux, on dit de moi que je ne connais pas la nuance, je me fous de ce qu’on dit de moi. Je bois du café tous les matins, une cafetière jusqu’à midi et l’après-midi du thé jusqu’au soir où j’avale une tisane. Je suis grand et maigre, je n’aime pas les gros. La première fois qu’un jeune de trente ans m’a dit « vous », j’ai compris que j’avais vieilli. J’ai le visage expressif : une Américaine m’a raconté ses envies de bébé un soir en buvant une bière à San Francisco, elle était lesbienne et elle cherchait un mec, je l’ai dissuadée d’un seul regard. Je reconnais les plantes sauvages et je sais les cuisiner, je reconnais certaines plantes médicinales et je ne sais pas me soigner. J’ai horreur des toubibs, des dentistes, des chirurgiens. J’ai une cicatrice sur la joue gauche depuis un coup de couteau pris à l’arrière d’un RER, j’ai gueulé au chirurgien qu’il aurait jamais pu travailler dans la haute couture, il m’a menacé de rouvrir la plaie, je le jure. Je vis seul dans la montagne, je ramène une femme de temps en temps, on fait la bringue, on trinque, je la tringle et elle s’en va. J’ai l’habitude de n’avoir aucun regret, aucun remords non plus. J’écoute Bob Dylan en boucle, la seule vraie musique du monde. Je ne mange pas de viande, du cadavre en caissette, merci, je préfère les légumes de mon jardin. Je me passe en général la main droite sur le menton quand je doute de quelque chose, car il m’arrive de douter, je ne fais même que ça. J’observe les étoiles toutes les nuits durant l’été, je partage mon ciel en pensée avec la seule femme qui me comprends et qui ne vivra jamais près de moi. Tout ce que j’écris là, je sais que personne ne le lira jamais, je brûle mes cahiers dès qu’ils sont remplis. Je n’ai plus de chat, plus de chien, quand ils meurent je mets des mois à m’en remettre. Je descends au village chaque dimanche, je bois un bock au comptoir du seul bar, ou sous la treille dès qu’il fait beau, je lis le tableau des annonces des villageois et je remonte chez moi. Je fabrique des meubles en carton, c’est léger et solide à la fois. Je dors l’été sur un transat sous la voie lactée.

 

MS

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

Haïku de juillet (à rebours)

Pour Liliane

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Clarté du matin
Et les idées aussitôt
Aiguisées — Eveil

Chahut dans le ciel —
S’y fracassent des tonneaux
juste avant la pluie

Cheminée de pierre
Passé, présent, avenir –
Phare dans le ciel

Sur la balançoire
Dans la brise du matin –
Paysage d’enfance

Bruyère callune
Beauté mauve et sauvage —
L’été sur la lande

Sauterelle en fleur —
Surprise du photographe
de la rose épris !

Tumulte du ciel
quand le soleil disparaît
juste avant la pluie

Eblouissement —
Feu d’artifice au jardin
dans le soir qui vient

Dans le jardin les tagètes
protègent des intrus –
On sonne à la porte

D’un ciel électrique
Accouchée tonitruante –
La pluie, là, enfin

Rafales de vent
Salut profond des branchages –
Un adoubement

Le vide pour joint
dans l’assemblage des pierres –
Mystère des murs

Loin de la fureur
Sous le ciel gris de juillet
Ensemble s’extasier

Traîne de nuages
Décor de la tour dressée
– Le poids d’un regard

Trilles et crissements
Dans la touffeur de midi
Vies exacerbées

Paresse du temps –
Couchés au pied du moulin
Écrivains du vent

Du fond du valat
Gronde et roule cascadant
Le vent salvateur

Vol du papillon
Chaotique Effréné Bleu –
Tremble l’acacia

Caresse du vent –
Le ruisseau en longs tourments
Raconte la pluie

Matin sous la pluie –
Bonheur d’encore admirer
les dahlias en fleur

Habillés de feu
Les eschscholtzia caracolent
Robe close encore

(Pour Brigitte)
Un cadeau pour toi
Dans le matin du jardin
– 
Une fleur en fête…

Des milliers d’étoiles
enflamment le ciel d’été –
A terre un ver luit

Rafales de vent
Gonflent le rideau de perles
– Gifles de l’enfance

Gratter les herbes –
Surprendre le basilic
Au pied des tomates

Allées et venues
Sous le toit de la clède
– Cri d’un rouge-queue

Un soir de juillet
Dans le chant clair des oiseaux
Traverser la mer

Les yeux vers le ciel
A l’affût des étoiles
– Le trait d’un oiseau

Dans le brouhaha
il garde les yeux baissés
le vieux que l’on fête

Sur le pré pentu
Raies obliques de la pluie
– Rideau transparent

Texte et photo : Marlen Sauvage

Enfance berlinoise

« J’ai été beaucoup malade. De là vient ce que d’autres appellent ma patience, mais qui en vérité ne ressemble à aucune vertu : le goût de voir s’approcher de loin tout ce qui m’importe, comme de mon lit de malade les heures. C’est pourquoi je perds le meilleur d’un voyage quand je n’ai pas pu attendre longuement le train à la gare, et c’est de là également que vient ma passion de faire des cadeaux : car ce qui surprend les autres, moi qui l’offre je l’ai préparé de longue main. Le besoin de voir venir ce qui arrive, soutenu par l’attente comme le malade par les coussins placés dans son dos, a fait que plus tard les femmes allaient me paraître d’autant plus belles que j’aurais eu à les attendre longtemps avec confiance. »

Extrait de Enfance berlinoise, de Walter Benjamin

 

© Editions de l’Herne, 2012 – Traduit de l’allemand par Pierre Rusch