Saint-Emilion, de pluie et de rues vides

Je n’avais pas pris mon appareil photo, mais seulement mon téléphone mobile. Et ce qu’il déforme à souhait me plaît davantage que tout le reste !

©Marlen Sauvage

Saint-Emilion, c’est ce pan de mur, première image dans ma mémoire biscornue de cette ville et de la virée – à moto ? en voiture ? – les deux sans doute, à des années de distance.

J’ai déambulé dans les rues vides avec dans la tête la nouvelle de la disparition de Silvère, ajoutant à mes souvenirs de Saint-Emilion celui-ci d’un départ attendu et pourtant source de chagrin. Tous les oiseaux sur mon chemin me rappelaient cet homme qui les a si bien aquarellés, évoquant aussi pour moi l’envol d’une âme vers, je l’espère, une autre vie plus lumineuse.

©Marlen Sauvage

Saint-Emilion, c’est aussi ce restaurant dont la façade n’était pas aussi rutilante, me semble-t-il… et revient aux papilles la saveur des gambas grillées au pastis, dégustées dans l’arrière-cour, sous des arbres protecteurs. Il faisait si chaud alors !

©Marlen Sauvage

MS

Silvère

©Nadia D Rivière

Cet après-midi, alors que je passe quelques jours dans le sud-ouest, j’apprends la mort de Silvère, le monsieur qui aurait fêté ses 99 ans le 13 juillet prochain, et que j’accompagnais dans sa résidence depuis décembre dernier. Je me doutais en le quittant il y a une dizaine de jours, que je ne le reverrais pas. Je rends hommage ce soir à sa gentillesse, à son humour, à son intelligence des gens et des choses, à sa délicatesse aussi. Reposez en paix, cher Silvère.

MS

Enfance |Jaune

marlen-sauvage-giono-cuisine©Marlen Sauvage – Dans la maison de Giono, à Manosque.

Un portail en fer modeste et rouillé qui grince à la poussée ; une main suffit aujourd’hui, et ouvre sur une cour en terre battue, dites-moi que c’est ici, les premiers souvenirs, la maison de l’enfance confuse, brouillée, les murs de brique pour enceinte, les murs de brique pour façade, de la brique rouge et noire, sale, on pourrait croire la misère, la décrépitude, l’oubli, pourtant ce n’était qu’un quartier simple, une maison mitoyenne, une vie de ménages et sans superflu, une grand-mère droite, à l’autorité naturelle, qui n’élevait jamais la voix, aux yeux bleus rieurs, à l’accent chantant du Nord, ferme et douce à la fois ; que la porte s’ouvre enfin, sur la pièce où un lit s’adossait au mur du fond, près d’une porte menant à la cuisine jaune, avec la table et le buffet, les chaises en ordre autour.

Le jaune brille de tous ses feux, arrosant de lumière les souvenirs les plus lointains, les plus aimants, le jaune où s’enfouissent tous les rêves, les nuits à chuchoter dans le noir en attendant le retour des parents, on croyait au ciel, aux prières, au soleil  et le soleil se levait avec chaque journée, on l’accrochait à notre cartable pour le mélanger à l’encre violette des encriers, on le suivait comme une étoile de retour à la maison, il éclairait la cuisinière où la soupe réchauffait, il se couchait avec nous, on le suspendait à nos cœurs d’enfant.

A Giverny, le coup de cœur pour la salle à manger ! Bien sûr le jaune de l’enfance a pâli, comparé à celui-ci, et l’opulence du lieu n’a rien à voir avec les souvenirs. Peut-être la cuisine de Giono s’apparentait-elle davantage au jaune et à la modestie de la cuisine de la grand-mère… 

 

MS

Une vie en éclats (23) 1949

Je poursuis la collecte d’informations à partir des sources à ma disposition : tes états de service de l’armée, tes courriers, tes photos, les réponses des unes et des autres à mes questions… Je n’ai pas arrêté la forme de ce récit. Je me contente de mettre en place les éléments de manière chronologique. Contactée par le président de L’amicale du 8e zouaves, je lui ai confié quelques photos et données te concernant ; j’avais puisé aussi dans le blog de cette amicale, tout à fait au hasard de mes recherches sur internet, des précisions sur ton bataillon au Maroc. Et ce monsieur me confirme la dissolution du 8e régiment de zouaves le 31 janvier 1949*.

Tu es donc affecté provisoirement au 1er régiment de tirailleurs marocains (RTM) dès le 1er février. Provisoirement car tu n’es pas un militaire de carrière à proprement parler. Enfin, il me semble que c’est la raison pour laquelle on te retrouve ici et là. Tu t’es engagé, tu te rengages au cours des 18 années qui suivront ton incorporation en 1944, à dix-huit ans… Parmi le peu de souvenirs échangés concernant ta présence au Maroc, j’ai retenu que tu classais ce pays parmi les plus beaux que tu avais connus, avec la Thaïlande. Peu de temps avant ta mort, nous t’avions envoyé un « beau livre » sur le Maroc où nous projetions de vous emmener toi et maman. Il est arrivé après ton décès, alors que nous passions quelques jours dans la famille. Du Maroc aussi, la recette de couscous que tu m’as détaillée sur deux pages recto-verso d’un bloc Rhodia (à ta mort, nous avons trouvé des cartons de fournitures de bureau, tu accumulais les stylos, les blocs, les crayons, le papier carbone, mon Dieu, que tout ce passé semble lointain !).

Parmi tes courriers de l’année 1949, une suite de lettre, sur un papier à en tête du 1er bataillon de marche du 4e tirailleurs marocains. Tu y parles de « radio et de phono », de musique classique, « celle de Wagner, Berlioz, Beethoven et Strauss ce qui nous changera un peu les idées… » Tu ajoutes « alors ! la vie est belle ». Toujours ton côté positif ! J’ai regardé ces dernières semaines le documentaire de Patrick Rotman et Bertrand Tavernier, La Guerre sans nom, réalisé à partir d’entretiens menés auprès d’appelés de la guerre d’Algérie. On y raconte qu’en dehors des opérations, c’était l’ennui qui prédominait… les parties de cartes, l’écoute de musique (classique ou non) remplissait les vides de l’existence. J’imagine que la vie de soldats, appelés ou militaires d’active, quelque soit le lieu ou l’époque, connaît les mêmes affres, les mêmes remèdes.

Tu évoques une permission « de longue durée », où tu viendras manger le « gras de bœuf » chez Coucou et son mari. Je comprends qu’il s’agit de la fin d’une longue lettre à ta mère, tu la termines à 4 h du matin, il fait très chaud, dis-tu, en ajoutant en PS que tu n’as pas eu ta « section de partisans. Je suis toujours à la CB ». Abscons pour moi… Jusqu’à cette précision du président de l’amicale mentionnée plus haut, la CCB était la compagnie de commandement. Mais je ne sais qui est Coucou…

MS

Lecture du soir

©Marlen Sauvage

A droite, le pont roman, l’Eygues un peu chargée ce jour-là, et l’ancienne route de Gap, à gauche.
Nyons fut, dans l’Antiquité, un port sur l’Eygues, que les Noiomagenses (tribu celte-ligure dont Noiomagus était la capitale) utilisaient comme voie de transport.


« Les Phéniciens, puis les Grecs de Marseille ou Phocéens vinrent de bonne heure faire du commerce avec les habitants des bords de l’Eygues, auxquels ils apprirent la culture de la vigne, environ 500 ans avant Jésus-Christ, et celle de l’olivier, deux siècles plus tard. Peut-être fondèrent-ils un comptoir à Noiomagus, ce qui expliquerait la vieille tradition qui attribue à Nyons une origine grecque. Avec leurs barques légères qui n’étaient souvent que de simples nacelles en osier recouvertes de cuir, soutenues et actionnées par des outres, ils remontaient l’Eygues et apportaient aux populations riveraines les produits de l’Orient, qu’ils échangeaient contre ceux du pays. »

Camille Bréchet, Pages d’histoire nyonsaise, 1927.