Une vie en éclats (19)

Marlen Sauvage, archives personnelles. A droite, sur la photo, en tenue de zouave, donc au Maroc…

Au 1er décembre 1948, tu te trouves à Ouezzane (Maroc) depuis le 17 novembre. « Ouezzane est une petite ville qui peut compter environ trente mille habitants dont une centaine de Français, expliques-tu, comme vous voyez c’est peu. C’est un peu plus agréable que El Hajeb, mais bien moins sain. C’est la région du paludisme… » Tu  n’as jamais souffert de cette maladie… autant que je sache. A 200 m d’altitude au lieu de 1300, il fait aussi beaucoup plus chaud. 

Ici, tu occupes un poste de vaguemestre, « bien différent cependant de celui de El Hajeb où il était un peu moins compliqué, mais je m’en sors bien quand même. » Tu m’avais parlé de ce premier travail de facteur finalement, où tu assurais le service postal de toute la garnison, dans un camp immense précisais-tu en énumérant les services à desservir : Génie, Subsistances, Economat, Transmissions etc. Tout à pied ! soit 15 à 20 kilomètres. 

Une de tes sœurs travaille à l’émaillage (Jacqueline)… On comprend que dans le précédent courrier que tu as reçu de tes parents, ta mère n’avait pas écrit… Tu insistes « et maman, je pense quelle va bien aussi, je serais très content si elle pouvait mettre un petit mot dans votre prochaine lettre. »… En fait dans cette lettre, tu t’adresses à ton père : « j’ai pris connaissance de l’annonce que tu m’as fait parvenir et qui semble intéressante pour toi puisque tu es quand même spécialisé dans plusieurs branches et qu’on demande un outilleur » [voir « Une vie en éclats » (18)]. Il semble que ton père te faisait confiance pour le renseigner, voire l’aider éventuellement, ce que tu ne peux faire de là où tu te trouves, puisqu’il s’agit d’une annonce à Strasbourg, précises-tu encore… En revanche, ce père ne laissait pas de place à ta mère dans une lettre que tu devais pourtant attendre… Je me demande si ton père ne te jalousait pas, sachant la place que tu occupais dans le cœur de ta mère, ou plutôt s’il ne jalousait pas ta mère.

Et je me demande bien, regardant cette photo, comment peut bien tenir ce calot…

MS

NB : La raison de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (18)

Marlen Sauvage, archives personnelles. Quelque part au Maroc…

J’ai bien sûr classé il y a longtemps les lettres qui me sont parvenues, de 1944 à 1953… Pour 44, alors que tu pars t’engager le 15 octobre, j’ai retrouvé 7 lettres ; 12 pour 1945 ; 2 pour 1947 ; 4 pour 1948 ; 11 pour 1951 ; 4 pour 1952 et 7 pour 1953… Parmi ces lettres, celle qui suit, sans enveloppe et qui t’est adressée le 28 novembre 1948. Depuis 10 jours exactement, votre bataillon s’est déplacé à Ouezzane, au nord-ouest du Maroc.

« Cher E,

Nous nous empressons de répondre à ta lettre que nous avons reçue ce matin en même temps que ton colis intact ce qui nous a fait plaisir. Cela changera un peu l’ordinaire, nous sommes allés à B. dimanche voir M. et A. qui a été blessé au doigt en nettoyant son métier ce qui nécessite un arrêt de travail de 3 semaines à 1 mois. Nous avons trouvé leur petite N. changée c’est une belle grosse fille et bien sage. M. a repris son travail depuis lundi dernier à part la blessure d’A. tout va bien. Nous avons eu la visite d’Alphonsine et de Paulette hier. Elles te donnent bien le bonjour ainsi que grand-père et grand-mère qui sont venus nous voir par ici la situation est toujours sans grand changement. Les grèves qui se terminent d’autres qui recommencent mais tout se passe dans le calme. Nous sommes contents de ta photo qui nous fait penser qu’il fait meilleur là-bas qu’au C. car nous avons déjà endossé la tenue d’hiver depuis longtemps. (…) que tu seras changé quand tu recevras notre lettre, tu nous dis que le temps te semble un peu long bien sûr mais 8 mois ce sera encore vite passé. »

Cette lettre qui est un brouillon me semble être de la main de mon grand-père. Je connais l’écriture de ma grand-mère, ce n’est pas celle-ci, et elle écrivait à « son fils ». Ce qui me surprend, c’est ce que je lis plus bas, écrit au crayon de bois
« Maroc import Société
recherche pour création objet et transformation tôle fine 4 contremaîtres dont un outilleur écrire avec curri vitae Higlor-Maroc (?) 75 allée Roberleare Strasbourg »

et à l’encre violette (comme la lettre)
« suite à votre annonce parue dans Ce soir du 17 courant… »
J’ignore si mon grand-père a eu l’idée de partir à Strasbourg pour travailler… Il était ajusteur-fraiseur.

MS

NB : La raison de cette histoire se trouve ici

Amsterdam, longtemps après !

Guitare : Didier Sauvage Voix : Marlen Sauvage Enregistrement : Stan Sakell

Une version d’Amsterdam où Didier Sauvage m’accompagne à la guitare…
Reprise en janvier dernier après de nombreuses années sans chanter et jouer ensemble.
C’est imparfait, mais enfin, voilà, juste pour le plaisir du partage !
En attendant une suite à « Une vie en éclats »…

MS

Une vie en éclats (17)

El Hajeb, région Fès-Mekhnes, Maroc, source Wikipédia.

De nouveau une enveloppe beige, sans timbre, oblitérée EL-HAJEB MAROC, 18 h 6-8 1948. Toujours dans le coin gauche les coordonnées de l’expéditeur. Identiques aux précédentes. Mais l’adresse a changé ainsi que les destinataires car tu l’envoies à tes deux parents, de nouveau réunis… Le papier à en-tête du 2/8e régiment de ZOUAVES porte un logo figurant une tête d’animal au-dessus d’une croix de Lorraine, un Z un 8, et comme une lune renversée. Tu réagis au dernier courrier de ta mère concernant une lettre à laquelle tu n’aurais pas répondu. Ton propre ton est amer car le reproche est injuste… C’est toi qui es resté sans nouvelles « depuis 2 mois 1/2 environ, pour préciser depuis le 18 mai. »  Ah ! Ça on pouvait te faire confiance, tu avais dû noter la date, compter les jours, et te morfondre car bien qu’heureux d’être loin, tu souffrais d’être oublié… La lettre est longue où perce la colère… Des histoires de famille, de couple plus exactement, dont tu te mêles car il s’agit de tes parents et que tu les sens se liguer contre toi.Tes mots sont cinglants, tant vis-à-vis de ta mère que de ton père, tu les enjoins à quitter la ville où ils résident comme ils disent le souhaiter « car c’est encore nous qui recevrons tous les éclats des cancans que les gens (…). aiment tant ». Quant à ton père, malgré ses défaillances tu l’assures de ton affection  « et j’espère que cela seul compte pour vous ». A ces parents qui voyaient jusqu’ici un enfant, tu fais comprendre de ne voir « plus en lui un gosse, mais un homme et un soldat ». Et tu te poses comme un adulte face à un couple d’adultes, les exhortant à profiter encore de la beauté de la vie, quand ils ont « gâché toute [leur] jeunesse en même temps que celle de [leurs] enfants ».
Quelle lettre ! Que mon père, à 22 ans, dans ces années-là, ait pu parler ainsi à ses deux parents, me surprend encore. Et puis, à la réflexion, elle livre déjà quelques-unes de ses valeurs : franchise, intégrité, fermeté, courage, respect… Je me souviens de cet homme qui ne mâchait pas ses mots, qui préférait les explications directes, voire douloureuses plutôt que les attitudes fuyantes. Je l’ai entendu raconter comment dans l’armée il avait « fait du trou » pour avoir refusé d’obéir à un ordre qu’il jugeait stupide (je crois qu’il s’agissait d’ôter sa deuxième chaussure pour montrer qu’il s’était bien lavé les deux pieds… est-ce qu’un tel ordre est possible ?) Une autre fois parce qu’il avait défendu un de « ses » hommes à coups de poing et qu’un sous-officier ne pouvait pas se permettre un tel dérapage. Et ce que m’apprend Brigitte, c’est qu’en Algérie pour avoir refusé d’infliger la « gégène », il avait été emprisonné un mois. Un refus. Deux refus. Et puis, il avait obéi aux ordres… Pouvait-on refuser deux fois d’obtempérer ? Etait-il déjà sous-officier ?
Je retourne à la lettre du 4 août 1948. Ce qui se dessine ici, c’est la paranoïa dans laquelle il tombera plus tard dans sa vie. Je la lis dans ce souci de donner des détails, de retourner les questions, tout cela parce qu’il ne supportait pas l’injustice de tels reproches alors qu’il était si attentionné pour sa mère et ses sœurs. Il était foncièrement juste. Quand j’étais gamine, il m’encourageait à faire la différence entre « justesse » et « justice ». Ce que j’entrevois ici aussi, c’est son désarroi devant le conflit familial, son rêve d’harmonie, son désir de paix – lui qui avait choisi la guerre – et cette croyance bercée d’illusions que son père, un homme violent et paranoïaque, pouvait changer.

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (16)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Papa, à gauche sur la photo, en 1943.

Je me perds dans les dates, reviens à cet « Etat signalétique et des services » qui retrace ton parcours… Je viens de voir passer à vive allure deux ans et demi de ta vie. Il me manque trop de lettres… Sur quoi m’appuyer pour combler les vides temporels ? Et puis, il suffit de la trace de ta main au verso d’images jaunies pour me ré-engouffrer dans le passé à ta recherche. Immanquablement, je ferai demi-tour dans ces années déjà visitées. Une photo te montre devant un monument aux morts, les noms sont à consonance anglosaxonne, tu es en civil, où te trouves-tu ? Toi et l’ami à tes côtés avez un ruban noir au revers de votre veston. De qui portez-vous le deuil ? Un coup de fil à Jo et j’apprends que tu es au Cateau, dans l’espace du cimetière réservé aux Anglais près duquel ton ami André Grumiaux vient d’être enterré. Nous sommes en 1943. Tu as 17 ans. A tes côtés, Edmond Fontaine. J’imagine aujourd’hui que cette mort aussi t’a convaincu de t’engager…
Mes recherches m’ont menée jusqu’en 1947, en Afrique du Nord, où tu as intégré le 8e régiment de zouaves… Sur les clichés, tu portes un pantalon quelque peu bouffant, des guêtres blanches, un calot qui ressemble fort à une chéchia… Deux ans auparavant, tu ne jurais que par l’Allemagne, où tu espérais… quoi d’ailleurs ? Venger ton ami… Ailleurs, sur le pont d’un bateau, le regard au-delà de l’horizon, que vois-tu que je ne peux déchiffrer sur la photo minuscule ? Tu sembles si loin, perdu dans tes pensées… de quelle traversée s’agit-il, quelle terre quittes-tu, pour y revenir ou non ? Tu n’étais alors qu’un soldat en mission et en uniforme, ni un mari, ni un père, un homme jeune encore, vingt-et-un ans, et dans ta tête, sous ton front plissé, quelles pensées, quels regrets, quelles décisions, quelles espérances ? J’erre en vain parmi les images, en quête de ta personnalité, ta singularité, la trace de toi en moi, et tu ne peux rien pour moi dans ce pli-là de ta vie, car nous étions si loin l’un de l’autre, un je inexistant – le mien –, le tien, inconnu de moi. Pourrais-je alors si ce n’est t’emprunter ton je, t’imaginer en il, lui, le père avant le père, le jeune homme ?

MS

Une vie en éclats (15), 1947

Marlen Sauvage, archives personnelles. Mon père, 21 ans, premier sur le rang de gauche…

Tu pars donc en direction de Marseille début mars 1947 et tu embarques sur le Ville d’Oran le 19 mars. J’ai retrouvé trois photos de toi en mer, et je ne parviens pas à décrypter laquelle concerne cette traversée. Il me semble que celle où tu es accoudé au bastingage, sans calot, dans le vent qui soulève tes cheveux, te livre encore tout timide, jeune, davantage que sur les deux autres…

Débarqué à Oran le 20 mars, tu arrives à Oujda le lendemain. Je cherche où se trouve Oujda… Dans le Nord-Est du Maroc, proche de l’Algérie, à 5 km à l’ouest… Une ville fondée par un roi berbère, vers 994. Une ville au climat méditerranéen « avec un hiver doux à froid et pluvieux et un été chaud, avec des précipitations irrégulières et où la neige peut tomber en hiver ». J’ai retrouvé la photo d’une forteresse non identifiée, prise depuis les hauteurs d’une ville, je ne sais laquelle… Et consulté un chercheur spécialisé dans les forteresses qui n’a pas pu m’aider, car celle-ci s’apparente à ce que l’on trouve dans le nord du pays quand ce spécialiste travaille sur les bâtiments du sud…
Versé au Corps du 2/8e Zouaves à El Hajeb le 24 mars, tu as été affecté à la 6e Compagnie et nommé sergent de bataillon à partir du 16 juin pour être muté ensuite à la CB (compagnie de base, selon mes sources…) le 23 août 1948. « La présence française armée était là pour maintenir l’ordre. On était appelé par le sultan. » (extrait d’un entretien avec Julie). Tu es alors instructeur militaire chez les zouaves. Tu vis dans la médina, derrière ses remparts et protégé de la ville et de son activité. Durant le Protectorat, ses vieilles maisons sans étage ont toujours été affectées aux soldats.

Je trouve sur le net une information concernant le commandement du II/8e Zouaves par le chef de bataillon Albert Julien POMMIER, qu’il forma en octobre 1946. J’apprends ainsi que « les jeunes de la classe 46/2 (ont) un état d’esprit et un moral absolument remarquables ».
Le chef de bataillon parle de vos activités : stand de tir réduit de libre accès – le dimanche, les zouaves s’y entraînent, comme aussi à la « roulette » d’entrainement au parachutage. Les veillées organisées dans un amphithéâtre dominant la place de Meknès donnaient lieu à des chants d’une ampleur émouvante chaque semaine, il y avait rassemblement du bataillon, de nuit, les couleurs éclairés par un projecteur et la précision du maniement d’armes dans la nuit, était elle aussi, émouvante… j’y donnais une pensée à méditer. » (…) Le soir, les ateliers artisanaux étaient très fréquentés. Le dimanche, des sorties organisées souvent par  les hommes eux-mêmes, leur permettaient de s’aérer ou de visiter Meknès ou Fès. A trois mois d’instruction, mes Zouaves remportaient le challenge d’honneur, sur 109 km, devant tirailleurs, goumiers et légionnaires. A 8 mois, nous étions champions de tir du Maroc toutes armes et champions d’A.F.N. (Afrique du Nord) à la mitrailleuse. » Voilà. De quoi imaginer ce que peut faire un jeune soldat de ses journées…
Un historique du 8e Zouaves de 1945 à 1949 mentionne pour la période qui te concerne la reconstitution du régiment « sous la forme d’une demi-brigade à deux bataillons », le 2e bataillon étant mis sur pied à « El Hajeb, qui devient sa garnison définitive », avec en effet comme chef de bataillon Albert Pommier. J’y apprends que l’effectif de chaque bataillon oscille entre 650 et 700 hommes [ce que tu avais dû m’apprendre, je m’en souviens, comme de ce qui constituait une section, une compagnie, un régiment, ou encore les grades de l’armée, que je ne parvenais pas à mémoriser…]

MS