Carnet des jours – Confinement #9

« Réveille-toi ! me dit ma petite voix intérieure. »

Photo : Elise Chatauret, trouvée sur le net hier, par le biais de la page Facebook de Jean-Yves Fick. Merci !

Une journée soleil et ciel bleu où il est décidément difficile de rester entre quatre murs, d’où je m’extrais une demi-heure pour quelques achats à proximité. Il est 11 h. Peu de gens dans les rues, personne aux fenêtres, aucun policier… Un enfant fait de la trottinette sur la place des Arcades sans me lâcher des yeux, mon petit bonheur du jour ! C’est un jour de joie… et de colère, je partage les réflexions de Thierry Crouzet que je croise avec celles d’une Guyanaise datées du 22 mars, un message audio envoyé par Prêle, que je synthétise ici :

« Mal de tête, dormi trois heures seulement. Une petite voix chuchote, que je reconnais. Réveille-toi ! (…) Elle m’empêche de dormir. Je rêve que je suis sur un brancard, et que je dis à l’infirmière, je pars, stop ! Cette même voix qui vient me dire dans les pires situations « stop ! ». Encore une fois la voix me dit « non ». Mais de quelle relation dois-je me soustraire ? Contre qui, contre quoi me rebeller ? Pas contre le confinement, qui n’est pas problématique en soi. Ce qui révolte ma petite voix intérieure, c’est le fait d’obéir… Obéissance à la loi. On l’a tellement répété pendant le carnaval. Je ne dis pas qu’il faut désobéir au confinement. Mais ma petite voix vient me réveiller. Comment puis-je continuer à dormir et à accepter que des incompétents, mégalo, assoiffés de pouvoir et d’argent puissent continuer à décider de ce que doit être ma vie ? (…) Je ne peux pas avoir grandi, pris conscience de tant de choses pour repartir comme avant. Je ne trouve pas le sommeil parce que ma petite voix pense à demain. Ils vont finir par nous rendre fous. Je repense à mes cours de psycho et à la notion du double lien qui finit par faire sombrer l’enfant dans la psychose. Psychose : état pathologique dans lequel tu perds le contact avec la réalité. On nous dit une chose et son contraire, on agit de façon paradoxale, on donne des ordres contradictoires qui nous plongent dans une dissonance cognitive angoissante et inhibante. (…) Accepter les règles tant que la petite voix ne crie pas de partir. On ne peut pas avoir subi ce confinement et demain repartir comme hier, comme si on n’avait rien appris, je suis en train de comprendre que ma vie est précieuse, plus encore que jamais. Et ce que j’ai compris c’est que je ne suis pas la seule à l’avoir compris et appris. Non ! nous ne pouvons pas continuer d’alimenter, de donner notre confiance, notre naïveté, à ceux qui sont au pouvoir et à leur système capitaliste inhumain. Si nous nous réveillons en même temps, cela peut finir : « game over ». J’ose espérer, croire, que nous n’aurons pas fait ces sacrifices pour rien, que nous n’allons pas nous laisser affaiblir par leur discours « schizophrénogène », que nous n’avons pas courbé l’échine et accepté d’être privés de notre liberté pour rien, alors profitons de ce temps d’arrêt, de cette parenthèse pour écouter notre petite voix, celle qui veut que nous apprenions à vivre autrement, que nous aidions nos enfants à ne pas se soumettre, que nous nous soulevions contre ce sytème pervers qu’est l’argent. Cette petite voix qui veut nous aider à exiger l’abolition de cet esclavage moderne institué par ce sytème consumériste, déshumanisé. Je rêve qu’à la fin de ce confinement, quand le virus qui n’est autre que la petite voix de la Terre mère, aura fini de nous parler, je rêve que dans un énorme carnaval nous puissions crier notre joie, notre espoir, notre colère, et que nous brûlions Vaval. Qui est Vaval sinon ce système capitaliste assoiffé de pouvoir et d’argent, qui ne demande qu’à s’effondrer et que nous continuons d’alimenter parce que nous n’avons plus le temps de penser, de nous poser… au détriment de notre bien-être et de celui de nos enfants. Obéissance à la loi. Alors stop !, nous devons nous réveiller. Demain doit vraiment être un autre jour. »

De quoi alimenter nos discussions jusqu’à des heures indues, par WhatsApp, avec ma nièce de Cayenne… Et la journée se passe, entre coups de fil aux un.e.s et aux autres, écoute de livres audio, tandis que les fleurs continuent de pousser sur la place, que la nuit finit par tomber et que les cloches sonnent à toute volée, inexplicablement, à 19 h 30 !

MS

Vos petits bonheurs (52)

Photo : Liliane Paffoni

J’ai toujours eu conscience qu’avoir un jardin était un grand privilège. Issue d’une famille de paysans, j’ai toujours entendu mes grands-parents et mes parents parler de leur jardin avec respect et reconnaissance. Ma mère était institutrice et nous étions donc logés dans une maison/ école et pendant mes dix premières années, nous n’avions pas de jardin. Je me souviens encore du bonheur de ma grand-mère quand la commune nous a alloué un petit jardin en dehors du village. Nous habitions à côté du presbytère et M. le Curé avait un jardin magnifique. Un mur séparait l’école du presbytère, il y avait un trou dans ce mur et j’ai passé des heures à contempler ce jardin inaccessible. 
Les sensations, les odeurs, les couleurs, les textures… tout vient de l’enfance. 
J’ai dû attendre l’heure de la retraite pour avoir un jardin. Et, aujourd’hui, à cause du confinement, je sais combien il est précieux et je pense à mes enfants et petits-enfants qui vivent en appartement et à tous les autres qui en sont privés. 
Quand je me promène dans les villes ou villages, que je vois des maisons entourées de terrains complètement vides où pousse juste une pauvre herbe famélique, j’imagine immédiatement tout ce qui pourrait y naître, grandir et embellir la vie.
Comme le jardin est un lieu de méditation, le mien est parsemé de quelques citations dont voici un exemple sur la photo…

Liliane Paffoni

Carnet des jours – Confinement #8

Photo : Marlen Sauvage

Est-ce le blues du confinement ? Plusieurs appels entre hier et aujourd’hui relatent des souffrances, des conflits, des chagrins larvés, le manque de reconnaissance des uns, l’ingratitude des autres, des faiblesses sur lesquelles on met le doigt, de vrais besoins… de ces perturbateurs du quotidien relégués à l’arrière-plan des soucis comme ce qu’on ne veut pas voir, pas encore, et qui un jour surgissent de plus belle parce qu’ils ont tout loisir de le faire. Et c’est là – car je ne sors pas du lot de ceux qui voient surgir leurs failles – que je décide de mémoriser, par écrit, la liste de ce qui m’apparaît crucial, tant on est porté à tout oublier, une fois les tempêtes éprouvées, laissées derrière nous. Elle se terminera avec le dernier jour du confinement, pfff !

Deux heures d’internet, de 7 h à 9 h – lecture de textes, de vidéos d’auteurs que je conseille chaque fois que j’en ai l’occasion (Gwen Denieul, Brigitte Célérier, Claude Enuset, Ahn Mat, Gracia Beijani, Arnaud Maïsetti, Milène Tournier, il y en a d’autres !) – temps d’échange en différé avec Prêle qui depuis sa Guyane m’envoie des exercices de sophrologie par WhatsApp. Je suis gâtée. Aujourd’hui est un jour de cadeaux : dans l’après-midi Stéphanie me donne un lien vers des podcasts de lecture audio de Radio Canada (allez-y ! ici il s’agit d’enquêtes policières), me suggère de « m’imposer une routine » pour ne pas me sentir complètement débordée, car mes horaires dérivent étrangement vers une vie nocturne et un sommeil diurne ! Trop de temps, ça nous inhibe, conclut-elle. Elle m’invite à prendre l’initiative de chanter à la fenêtre avec mes petites voisines, des chansons en canon « comme quand on était petites, tu vois. » Je ne sais pas si j’irai jusque-là pour satisfaire mes besoins « d’animal social », comme elle dit encore… « Si on ne fait pas des choses comme ça pour se changer les idées, on s’en va dans le mur sur le plan de la santé mentale ! » Certes. J’irai encore profiter de l’heure allouée pour les sorties et me contenterai, je pense, de sourire et d’échanger un mot de loin à qui je croiserai. Parmi les dernières nouvelles du Québec, les grands centres d’achats se ferment – jusqu’ici tous les commerces ne l’étaient pas, seuls les lieux où des foules pouvaient se rassembler (bibliothèques, cafés) (encore pour moi une incohérence !), mais pas encore d’autorisation de sortie à fournir, pas de policiers dans les rues, en tout cas dans la grande banlieue de Montréal. Les écoles sont fermées au moins jusqu’au 1er mai, ce qui fait que l’année scolaire de Justin est « pas mal ruinée » (j’aime le vocabulaire québécois), Stef ne fait aucun pari sur la durée du confinement, « ça ne donne rien de spéculer, on arrête les médias et on se concentre sur les trucs qui font du bien » (en dehors du travail à réaliser quand même !) : jardiner, marcher dans la nature, faire un peu de sport le soir, passer du temps ensemble autour d’un film ou de jeux vidéo… Ben oui, à trois, c’est autre chose ! Encore que tout bien réfléchi, je ne sais pas si ce n’est pas plus compliqué de gérer ses états d’âme « en public »…

Au milieu des larmes des unes, des confidences des autres, des conseils, des suggestions, j’ai finalement trouvé l’énergie pour faire un peu de sophrologie le matin, grimper sur le vélo d’appartement l’après-midi, écrire, engager quelques travaux de nettoyage de printemps… 

Parmi les cadeaux trouvés sur le net :
• Plus de 300 livres d’art à télécharger gratuitement, sur la bibliothèque virtuelle du Getty Museum.
• Des oiseaux et leurs histoires, avec les chants associés en cliquant sur leur image.

Et puis quelque chose que je pratique pour son côté agréable et écologique et nous avons le temps de penser à nous, profitons-en, les femmes comme les hommes : un gommage pour le visage et le corps (pour tous !). Si vous faites votre café dans une cafetière filtre ou italienne, essorez le marc et placez-le dans une coupelle. Ajouter une ou deux cuillères d’huile d’olive (ou une huile neutre de votre choix, huile d’amande douce, huile d’argan, etc.), deux gouttes d’huile essentielle de lavande, ou de mandarine, ou tout autre senteur qui vous est agréable. Massez votre visage et votre corps pendant quelques minutes avec cette pâte, rincez, savourez, partagez votre peau pour celles et ceux qui le peuvent et profitez-en pour aller lire ou relire ceci !

MS

Carnet des jours – Confinement #7

Photo : Marlen Sauvage

« Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude. » Nietszche

Quatre appels téléphoniques pour ponctuer une longue journée également (et heureusement) entrecoupée d’une visite à la clinique vétérinaire, à 40 minutes d’ici… Marcher vite, courir presque jusqu’à la voiture stationnée sur la place, s’y engouffrer, l’autorisation de sortie à portée de main, l’appareil photo sur le siège voisin, et très vite cette sensation de liberté, intense, plus encore que d’habitude, à rouler dans la campagne, traverser les patelins, regarder tout dans le détail, à vitesse réduite, sans personne sur la route, personne à croiser, personne à suivre, juste soi à 9 h 45, dans le temps gris, avec une nature reverdie ces derniers jours – à croire que je suis restée enfermée des semaines, mais non, deux jours seulement vraiment confinée – des arbres en fleurs, des fermes et des habitations qui ponctuent le chemin, mais personne, seul un chien aboie quand je passe à proximité d’un portail, puis le silence, la vie comme un écho au Mur invisible de Marlen Haushofer, c’est ça, je suis seule dans un monde silencieux, où chacun reste cloîtré entre ses murs, étrange ivresse de revivre au dehors, alors que le temps tourne – je dois me présenter à 11 h précises, l’assistante ne reçoit que sur rendez-vous –, obligée d’appuyer un peu sur l’accélérateur, un Pôle Santé désert, seule une dame et son chat dans son panier fermé attendent devant la porte, « elle va vous appeler, elle vous voit », c’est ce que dit en effet le panonceau à l’entrée de la clinique – respectez la distance de sécurité entre vous – deux minutes plus tard, j’entre, me lave les mains au gel hydroalcoolique à la demande de mon interlocutrice – je viens de le faire dans ma voiture mais je m’exécute –, la seringue m’attend, règlement, et je repars, plus lentement encore sur la route qu’à l’aller, repérant des détails incongrus, des graffiti déjà remarqués, mais personne aujourd’hui ne m’empêche de rouler à mon rythme, de faire un demi-tour, de me garer un peu à l’arrache devant un stop, de traverser pour photographier cette déclaration d’amour orange, personne, alors je prends mon temps, je le savoure, me penche par-dessus le pont de pierre, j’aurais envie d’un coin de mousse pour m’y étendre, aucun arbre proche à étreindre, mais je respire l’odeur de l’herbe tous yeux fermés, avant de reprendre le cours de la vie vers le confinement.

« Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude. » France Culture en voiture, et cet aphorisme extrait d’Ecce homo qui m’accompagne depuis mes dix-huit ans. Tourné et retourné tant de fois dans mes pensées alors que je me demandais si ce n’était pas l’inverse justement, le doute, qui rendrait fou… Comme je n’ai entendu que des parties de l’intervention de Dorian Astor, spécialiste de Nietzsche, durant cet aller-retour, j’ai réécouté l’émission le soir. Je vous la recommande. C’est là, passionnant. Et comme il est beaucoup question de Hamlet, je le relirai aussi ce soir sans doute.
« Le monde est un théâtre… que se passe-t-il si on va voir derrière les coulisses ? » questionne Dorian Astor. De circonstance, non ?

MS

Vos petits bonheurs (51)

Photo : Claudine Albouy

Mon châtaignier m’a dit même pas peur ! Même pas peur m’a dit mon châtaignier ! Mort lui ? Vous rêvez !! Il  hurle dans la châtaigneraie…
Même pas peur !!
Il garde toute son énergie 
« Regardez comme mes racines puisent dans la terre 
de l’autre côté je suis ancré dans le rocher. Bientôt vous allez voir ce que vous allez voir, encore quelques petites semaines…La sève est là dans mon tronc mes rameaux et cachés dans la mousse mes rejets de l’année.
Vous allez voir ce que vous allez voir dans quelques semaines…

Claudine Albouy

Carnet des jours – Confinement #6

Photo : Marlen Sauvage

J’ai peur que les jours se ressemblent à partir d’aujourd’hui, le même silence, la même tranquillité sur la place ; heureusement un volet s’ouvre, puis un autre, un couple à un balcon devisant dans le soleil, des draps et des couvertures jetés sur la balustrade… J’ai su à mon arrivée dans la ville qu’il s’agissait d’une famille syrienne accueillie il y a quelques années. Une autre que celle rencontrée lors d’un repas partagé avec les jardiniers des jardins communaux quelque part à l’automne. La Syrie… Oubliée plus que jamais en ces temps de confinement. Mais il faut dire que je ne lis plus la presse ou si peu. Comme un lecteur (ou une lectrice) de mon blog me suggère l’humour pour surmonter le côté anxiogène de la situation (et que je préfère l’humour des autres au mien), j’ai trouvé un panel de solutions humoristiques données dans le Courrier international, le lien est ici.

Les informations qui me parviennent sont celles d’ami.e.s dispersées en France et ailleurs, et j’aurai passé ma journée à aller me cultiver pour savoir ce que peuvent bien être les « oyas » que me conseille ma voisine pour notre jardin commun (finalement, les pots en terre que je plantais dans le sol cévenol au pied des plants de tomates et de courges étaient des oyas sans que je le sache…) ; je découvre qui est Peia Luzzy, proposée par Prêle, une voix splendide que je vous partage :

Enfin, parmi mes découvertes du jour, ce très original poème cinématographique d’Ilse Garnier, pour rêver avec les mots, que m’envoie Françoise C., c’est superbe.

Echange de messages audio avec Prêle qui me parle d’une coupure d’électricité intervenue la veille dans tout Cayenne, qui la fait réfléchir au désarroi de beaucoup d’entre nous qui ne sommes pas équipés pour affronter ce genre de situation. « Pourquoi nous ? » demandaient des jeunes dans son quartier. (Elle vit dans une résidence de plusieurs dizaines, voire centaines d’appartements.) Elle a apprécié le silence, avait suffisamment de bougies pour lire une histoire à sa fille. Peut-être qu’il faudrait envisager de vivre autrement un jour, me dit-elle, et arrêter maintenant la réflexion pour passer à l’action, trouver des solutions qui nous permettent d’être autonomes. Pour ce qui la concerne, elle veut progressivement se préparer à ça, cultiver davantage de plants sur son balcon, avoir des appareils à rechargement solaire, etc., le seul problème serait… le réfrigérateur ! J’entends la petite Alima, 5 ans, dire qu’en pleine nuit alors qu’elle a rejoint sa maman dans son lit, elle a entendu les oiseaux chanter “comme au carbet”, du temps où elles vivaient en pleine forêt… “Et c’était merveilleux…” Vive le silence… des oiseaux !

Des oiseaux pour Alima