Mon œil ! (2)

Commencé il y a quelques jours, le défi que lance #Karen Ward une ou deux fois par an pendant une dizaine de jours – #MyCuriousEyes. Il s’agit donc, sur un thème donné, d’ouvrir les yeux autour de soi et de publier une photo et une seule illustrant le thème. Plus de deux cents participants cette année. En léger différé donc, mes réponses à cette 6e saison… JOUR 2 avec une citation de Dr Seuss (que j’imagine être Theodor Seuss Geisel auteur et dessinateur américain) comme déclencheur potentiel ! Forme.

Une petite boîte de couleurs rapportée d’Inde…

Texte et photos : Marlen Sauvage

Mon œil ! (1)

Commencé il y a quelques jours, le défi que lance #Karen Ward une ou deux fois par an pendant une dizaine de jours – #MyCuriousEyes. Il s’agit donc, sur un thème donné, d’ouvrir les yeux autour de soi et de publier une photo et une seule illustrant le thème. Plus de deux cents participants cette année. En léger différé donc, mes réponses à cette 6e saison… JOUR 1 avec une citation d’Oscar Wilde comme déclencheur potentiel ! Couleur.

Texte et photo : Marlen Sauvage

La montagne de plomb

Au sud-est de Tunis, en route pour Monastir, le Djebel Ressas impose sa massive silhouette sous tous les ciels, surplombant des champs d’oliviers et les vignes de la région de Mornag. Je l’ai longtemps pris pour le Zaghouan… La « montagne de plomb » (traduction littérale) doit paraît-il son nom au minerai qui en était extrait dès l’époque romaine et jusqu’au IXIe ou début du XXe siècle. On l’exploite encore pour les roches et le gravier nécessaires à la construction du réseau routier. On y pratique aussi des activités de plein air. Depuis l’autoroute, je me contente de contempler sa splendeur qui s’élève à 795 m de hauteur.

Le Djebel Ressas, en mars 2017

Texte et photos : Marlen Sauvage


Monastir, après la tempête…

Monastir. Balade ensoleillée ce dimanche sur la Mida El Kebira (la grande table) où quelques escaliers taillés dans la roche en facilitent l’accès. Un pêcheur sort un mérou de l’eau.
Devant nous, le ribat bercé par les flots bleus, apaisés.
A droite du fort, l’île Redamsi, bien calme après la tempête de samedi dernier…
Le cimetière dans la ville, le calme par excellence loin des rues populeuses.
Sortie du cimetière et vue sur le carré des martyrs, tombés lors de la lutte pour l’indépendance, le minaret de la mosquée de Bourguiba, et à droite, un mosalla, lieu où l’on reçoit les condoléances à l’issue d’une cérémonie funèbre.
Les belles couleurs des épices dans une petite échoppe de la médina.
Dans la même échoppe, graines et légumineuses. Les prix sont en dinars (un euro = 3,46 DT)
Et enfin, de quoi pimenter la vie…

Texte et photos : Marlen Sauvage

Carnet des jours (35)

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Lundi 2 juillet 2018
Enfin le matelas – à mémoire de forme (s ?)… – est livré dans son carton vertical sur le pas de la porte. Il sort de ses entraves comme un ressort bondissant. Je peux recevoir les amis.

Mardi 3 juillet
Atelier à distance avec les « Dames des Cévennes ». Obligée de me replier à Aubres. Pas de connexion ici… Bon groupe encore et belle complicité.

Mercredi 4 juillet
Le cercle de Guernesey avec Brigitte. N’avais pas lu le livre, pas emballée par le style et là, bien aimé cette histoire sur fond de Deuxième Guerre mondiale. 

Jeudi 5 juillet
Pas de téléphone, plus de sonnerie en bas, Marie finit par frapper comme une dingue sur le heurtoir ! Belle soirée à  se raconter nos derniers mois, elle et le journal où l’ambiance est de plus en plus médiocre. Moi et mes allers-retours entre Tunisie et France, la valise chez l’un ou l’autre durant un semestre. Et nos projets ! En début d’après-midi livraison d’un superbe bouquet de fleurs – violet crème vert – toutes les nuances… Julie…

Vendredi 6 juillet
Départ de Marie. Au petit-déjeuner elle me raconte son trip au Maroc avec ses deux grandes ados et le plus jeune. Une super maman…

Le 9 juillet
Cartons. Rangement. J’écris dans la foulée des souvenirs que tout cela remue.
FC m’a donné les grandes lignes du projet d’écriture. Je suis impatiente de mette des mots sur les rencontres qui se profilent.

Le 10 juillet
Anniversaire de la Billie. Crevettes et bière fraîche. C’est le temps de France-Belgique. Un très beau match courtois. Je suis incapable de me concentrer sur ce qui se passe. Le plus souvent mon esprit s’évade avant de revenir au fait ! Je mets en place des personnages issus du passé, pas tout à fait les vrais, un peu de ce que le passé me restitue. Je continue d’écrire.

Le 11 juillet
Toujours l’impression que les arbres vont entrer par la fenêtre, poussés par le pontias. Bonne odeur d’huile de lin dans les escaliers, mon tour de ménage, deux copropriétaires, la vie facile. Apéro dînatoire chez B et P. Retrouvé la famille. Soirée à la fraîche. J’écris toujours pour Francois Bon, tentant de tenir un rythme d’écriture tous les deux jours…

Le 12 juillet
Brigitte à  dîner. Avant, une balade au fil de l’Eygues. Trop chaud. Encore avant, grand ménage dans l’appartement enfin quasiment rangé. J’ai pu installer mon bureau. L’imprimante fonctionne. Réuni les papiers pour les changements qui s’annoncent : listes électorales, nouvelle identité. Le Buena Vista Social club local s’est invité encore sur la placette. Une nouvelle chanson au répertoire. Un classique. Oublié lequel. Le gentil livreur qui venait pour mes voisins s’est excusé de m’avoir peut-être réveillée pendant l’heure de la sieste ! Skype avec J., fatiguée, W. en tournée, S. toujours aussi difficile à  élever. Dans les larmes elle m’explique son impatience parfois, se plaint de la difficulté d’éduquer les enfants… et voilà comment des petits loulous peuvent transformer un trésor  de patience en maman surmenée…

Le 13 juillet
Aujourd’hui vendredi, RV Pôle Emploi. Mais aucun revenu de ce côté-là, puisque pas de cotisation en tant qu’auto-entrepreneur depuis ces dernières années (la belle appellation bidon mais comment faire quand on ne trouve plus quiconque pour se faire employer ?), normal. Donc aucune chance de récupérer quelques trimestres non plus… Déclaration de cessation d’activité pour l’Urssaf. Un vendredi 13, quoi.

14 juillet
Villedieu pour un repas sous les platanes au milieu d’une foule raisonnable et un spectacle tellement raté que nous retournons à  Nyons. Ambiance rock nettement plus professionnelle.

16 juillet
Aujourd’hui j’apprends par Tunisair que pas de chats en soute… Je ne pourrai donc emmener que l’un des deux en cabine… A Valréas, Espace Niel, avec Brigitte Les Fantômes de la rue Papillon, sur la fraternité avec Eddy Moniot et Michel Jonasz. Judith Magre prête son visage et sa voix à  la sœur du vieux juif. Un parallèle entre deux époques et le constat triste que l’humanité ne change guère… Racisme, intolérance, manque d’intérêt pour l’autre et incompréhension. Le concert qui suit est tonique : deux musiciens de La Nouvelle Orléans jouent des charlestons et du jazz new Orléans, de quoi réveiller les endormis. Léonard Blair saxophoniste, et x le pianiste. Cauchemar. « Elle » est dans mon lit ; lui, je le harcèle, il me ridiculise. « Elle » a un accident, je ne sais plus lequel, on la plaint, je suis encore la  méchante ! Jusqu’où (jusqu’à quand) le passé nous obsède-t-il ?

17 juillet
Heureusement, R. arrive !

20 juillet
Après-midi au lac voisin. Et farniente familial.

21 juillet
Virée dans les pas du passé pour la énième proposition d’été de F. Bon. Retour à Montségur, tant de choses ont changé, presque tout est découverte dans ce village où l’école est transformée en médiathèque, l’ancienne mairie en un lieu culturel, je pense… remplacée par un bâtiment ocre à la sortie du village. Dans les chemins de traverse où je me gare ça sent bon la lavande, mon enfance.


L’église… tous ces souvenirs de messe encore en latin, de curé en soutane, et B. qui gardait les sous de la quête pour acheter des bonbons qu’elle mangeait derrière le bâtiment !

Juillet encore
Petite virée solitaire à Courthézon [ne suis plus sûre du nom du village], avec le massif des Dentelles de Montmirail au loin… Découverte des tableaux d’un peintre aixois avec lequel je discute pendant une bonne demi-heure. Délicieuse glace à la lavande dégustée dans les rues pavées.

Et je me dis que suis vraiment bien, ici…

Texte et images : Marlen Sauvage









Tempête & variations

Monastir cernée par une Méditerranée furieuse ce samedi…
La plage est déserte. Je pense aux ami(e)s qui me souhaitaient de bonnes baignades !
Pauvres palmiers échevelés… Jusqu’à présent, en Tunisie, le charançon rouge en a éradiqué environ 6000…
Hommage @Brigitte Célérier… à ses flous, à ses ciels…
Le long de la corniche qui mène à Sousse, la mer prend d’assaut la jetée au loin.
Elle envahit la plage, aucun badaud pour admirer sa colère.
Et si peu de monde dans les rues. L’horizon orange pâle des premières photos se transforme.
Voie limitée à 50 km/h où l’on roule plutôt à 100 km/h, par habitude…
Ce qui se dresse, immuable.
Et là, une pensée pour @François Bon, davantage pour les mâts d’usine que pour…
…les oiseaux que je n’aperçois qu’une fois franchies les cheminées…

Texte et photos : Marlen Sauvage

Faut-il faire place nette dans sa maison ?, Liliane Paffoni


Ranger, trier, jeter le superflu, ne garder que l’indispensable.  Se délester pour être libre. Délestons-nous. Devenons légers, si légers que nous deviendrons invisibles. Nous le sommes déjà invisibles. On se croise, je dirais plutôt,  on se décroise. Ce mot n’existe pas, je crois. Je l’invente. Je le rajoute à ma liste. Pas bien ça,  ma fille, tu sais que tu dois te délester et toi, tu inventes un mot nouveau. Donc on se décroise c’est-à-dire qu’on se déleste de belles pratiques : se dire bonjour, se serrer la main, se sourire se parler… A la ville comme à la campagne, qui connaît son voisin ? Aux faits divers, rapportés quotidiennement, on entend des témoignages : jamais on aurait pu imaginer que, qui aurait cru, qui aurait pu penser…et cela n’en finit plus. Les gens se sont tant délestés. On ne les voit plus. Ils errent comme des fantômes. Parfois, on les oublie : sur une aire d’autoroute, au fond d’un car, à l’école… Pire parfois, ils meurent tout seuls chez eux. Les voisins n’ont rien remarqué, rien vu, rien entendu. Si l’odeur ! Trop tard. D’ailleurs n’a-t-on pas inventé la fête des voisins ? C’est quand même incroyable cette invention. Une fois par an, les voisins se réunissent, mangent et boivent ensemble, s’amusent, enfin ils essaient. Et quand la fête est finie, chacun rentre chez soi, tire la porte. Et la place redevient nette.

Texte : Liliane Paffoni
Ecrit en atelier en 2018, groupe de Florac.
Photo : Marlen Sauvage


Fragments de jours, Françoise Gérard

Il y a longtemps que j’ai lu ce recueil de Françoise Gérard, des fragments du quotidien « au rythme de l’actualité et des saisons » (de mai 2006 à mai 2007) qui m’avait enchantée. J’ai découvert Françoise il y a quelques années par son blog Le vent qui souffle et j’ai été bluffée par la reproduction en pastel qu’elle fit un jour d’une de mes photos de paysage cévenol pour illustrer l’un de ses textes. Extraits.

« 23 janvier


Il a neigé sur la Bourgogne et le Limousin ! Les médias colportent la nou-velle, l’hiver existe encore. »

24 janvier

Un homme d’affaires en déficit annonce son intention de racheter un club de football déficitaire dont l’actuel propriétaire a été condamné à trois ans de prison avec sursis pour abus de biens sociaux.

25 janvier

En feuilletant un vieil album du siècle dernier, je me laisse attendrir par une photo de fiançailles. Mai 1939. Entre deux alignements de petites maisons, que l’on découvre bombardées quelques pages plus loin, les membres de la famille sont regroupés sans protocole apparent, détendus, heureux, autour du couple qui s’est constitué officiellement pour une période probatoire dont l’issue paraît pourtant ne faire aucun doute dans les regards et sur les mines. Le fiancé sourit peu mais fixe l’objectif avec une détermination sans égal. Le véritable instantané (moment de grâce !) a été saisi sur le visage désarmé de la fiancée. Elle est encore tournée vers son compagnon, la bouche entrouverte comme si elle parlait, les yeux brillants de bonheur et de confusion mêlés. Le photographe souhaitait vraisembla-blement immortaliser le baiser donné juste avant.

26 janvier

Stage de formation à un logiciel dans une salle dédiée aux ordinateurs. Les souris cliquent mais ne dansent pas. »

Texte : Françoise Gérard, Fragments de jours,
©Publication à compte d’auteur, octobre 2017

Photo : Marlen Sauvage

Joséphine, Josépha…

Atelier d’écriture en Cévennes, des photos étalées sur la table, la même image existe deux fois ; deux participantes, sans le savoir, écrivent donc par hasard à partir d’un document identique. Le plus étrange reste le prénom similaire qu’elles choisissent pour leur personnage principal, alors qu’elles se tiennent chacune à un bout de la table, séparées par trois ou quatre autres écrivaines… 

Joséphine est assise sous le tilleul avec ses deux enfants, Emile, le bébé, et Jeanne, sa petite fille. Elle a demandé à l’oncle Marcel de la prendre en photo avec ses enfants, là, sous le tilleul, pour qu’elle puisse envoyer une photo à son mari qui est loin, là-bas, dans l’Est, parti pour arrêter l’ennemi. Elle ne sourit pas, son visage est lisse, son regard est caché par son chapeau, cadeau de son mari bien-aimé, et elle est vêtue de noir. Un pressentiment ? Une inquiétude ? Le départ de son mari est déjà un deuil. Se retrouver seule, avec deux enfants en bas âge, la maison à faire tourner, et travailler dans son petit atelier de couture. Les commandes se font rares, les temps sont difficiles. 

Joséphine n’a pas envie de sourire. Elle entend les plaisanteries grivoises des quelques hommes qui restent : des vieux surtout et des très jeunes. Les autres sont tous partis. Ce sont les femmes, et même les enfants qui travaillent et s’occupent des fermes. Elle resterait bien là toute l’après-midi à poser sous le tilleul. Elle n’a pas envie de retourner se mêler aux invités du repas dominical, de répondre aux questions pressantes de ses parents et d‘écouter les prédictions alarmantes sur la guerre. De la cuisine, sa mère l’appelle d’une voix énergique. Elle se lève, hésitante, à regret, elle quitte son refuge et retourne dans le brouhaha des discussions.

Le père de Joséphine est inquiet. Il regarde sa fille et ses petits-enfants. Est-ce que ce sera, elle, la prochaine. Non, surtout pas ça. Il est maire du village et c’est lui qui recevra la lettre fatidique. C’est lui aussi qui devra annoncer la terrible nouvelle. Lui n’est pas parti, trop vieux, avec un bras en moins, perdu, un jour, à la scierie. Il tente de faire au mieux, de rassurer sa famille, les voisins, les amis, mais certains jours, le cœur n’y est vraiment pas.

Texte : Liliane Paffoni

Joséfa s’était pointée là pour la photo, contrainte et forcée, la pauvre. Cela faisait trois fois que le photographe lui faisait faux bond, cuvant à chaque fois derrière son comptoir les litres de gnole ingurgités pendant la nuit. Il pestait de longue après sa femme partie avec le facteur trois mois auparavant. Oui, mais voilà, Joséfa, elle y était pour rien elle dans tout ça. Ce jour-là, il faisait un froid glacial, elle se serait bien passée d’aller se vêtir comme une dame des villes avec son chapeau ridicule que sa voisine, la mère Paulette, lui avait prêté pour l’occasion. Les bêtes l’attendaient à l’étable, son René était à l’hôpital depuis la veille à cause de vertiges qui le prenaient depuis plusieurs jours et c’était elle qui devait prendre le relais en son absence. Enfin, entre sa fille qui venait de vomir ses tripes après avoir mis à la bouche la balle baveuse du chien de la mère Paulette et le petit qui ne faisait toujours pas ses nuits et qui lui causait du souci par-dessus le marché parce qu’il grandissait pas comme les autres celui-ci, et tout le monde le regardait au village d’un air contrit comme si elle avait pondu un monstre, elle savait pas ce qu’il avait à la fin, il souriait jamais, il tenait même pas encore sa tête et il était gras comme un bouddha. Elle devait voir le docteur mais ne se décidait pas. La photo serait ratée mais tant pis, il fallait le faire et l’envoyer à ses beaux-parents qui habitaient loin là-bas en Alsace et ils avaient encore jamais vu les enfants, c’était pour leur faire plaisir, ils avaient donné des sous pour ça dans une petite enveloppe, même que la petite, qui faisait décidément que des âneries, quand elle l’avait ouverte l’enveloppe, elle avait déchiré un billet de 10 francs, Joséfa était verte de rage, elle lui avait foutu une taloche et l’avait envoyé au lit la petite sans manger ce soir-là. René l’avait défendue, c’était pas grave, qu’il disait mais elle, elle savait que déchirer de l’argent, c’était grave et ça portait malheur. 

Chrystel C.

Photo : collection personnelle de Marlen Sauvage

Majestic, par Liliane Paffoni

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Minuit sonnait quand j’arrêtai la voiture devant le Majestic. Il tombait des hallebardes et je pensais immédiatement à la chanson de Reggiani : « à l’arrière-saison, il y avait des lézardes aux toits de nos maisons… ». Des lézardes, il y en avait dans notre vie, dans nos cœurs. Les pavés scintillaient sous la pluie et la lumière du néon bleu clignotait : Majestic, Majestic. Quel nom ridicule pour ce café chaleureux. Le nom évoquait plus un palace de la riviera avec palmiers et voitures de luxe. C’était bien son idée de baptiser cet endroit le Majestic, lui et ses idées de grandeur prétentieuses. Derrière les portes vitrées, je distinguais les silhouettes des derniers clients. Je n’avais aucune envie d’entrer. J’imaginais déjà notre conversation où il  ne m’écouterait pas de toute façon, parlant, parlant à perdre haleine, pérorant, s’écoutant et me regardant avec son petit air condescendant. Au téléphone, il m’avait dit : « Tu reviendras, tu es toujours revenue. Je t’attends ce soir vers minuit au Majestic. » J’avais tant aimé cet endroit. Le charme désuet du lieu, les boiseries anciennes, les fauteuils profonds. Le coup de foudre avait été immédiat. Bien sûr, il y avait eu des travaux et je n’avais pas ménagé ma peine, lui non plus. Après six mois de travaux, nous avions ouvert. Le succès avait été immédiat. On organisait des soirées à thèmes : poésie, théâtre, musique, lectures autour d’un livre. Les jours, les semaines, les mois avaient défilé si vite. Est-ce pour cela que je n’avais rien vu, emportée par l’enthousiasme de réaliser quelque chose qui nous convenait ? Je m’approchai de la vitrine. Il était là derrière le bar, la  serviette blanche, jetée négligemment sur l’épaule, souriant, sa mèche rebelle barrant son front à peine ridé. Mon cœur se serra. Et si je pardonnais ? Je reculai comme brûlée par cette pensée. Tiens bon. J’approchai à nouveau. Il jetait des regards inquiets à sa montre, surveillait la porte d’entrée. Pourvu qu’il ne sorte pas ! Je restais là, le nez collé à la vitre, prostrée. Le froid s’enroulait autour de mon corps, la pluie allait me faire disparaître. Soudain, je sentis une pression sur l’épaule. Je me retournai. Un homme me souriait. Il me tendit un mouchoir et désignant un groupe de trois personnes, il me dit : « Nous, bien sûr, la gaieté nous est facile, nos valises sont faites, nous partons demain. »

Texte : Liliane Paffoni
Photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.