Pépé, es-tu là ?, par Stéphanie Rieu

Mon tonton le plus jeune, pour nous occuper l’été, il invente toujours plein de jeux. Il y en a un qui s’appelle « Touchez ! ». On est tous autour de lui et il dit « Touchez du bleu ! », par exemple et on doit se dépêcher de trouver quelque chose de bleu à toucher. Le premier qui y arrive a gagné. Des fois, c’est plus compliqué, surtout quand il dit « Touchez l’oreille droite de pépé ! » et qu’on est tous à galoper vers pépé qui fait des mots croisés bien tranquille et qu’on a pas intérêt à déranger si on veut pas prendre un coup de tapette à mouches sur les cuisses. En général, quand on arrive pas loin de lui, on ralentit en se surveillant pour pas se faire dépasser par les autres et on attend que pépé lève le nez pour essayer de lui frotter gentiment l’oreille l’air de rien. Quand il est de pas trop mauvaise humeur, il prend juste sa tête sévère et râle un coup contre mon tonton qui a toujours des idées stupides mais si c’est un jour où il est contrarié, il se lève en faisant claquer son livre et part dignement dans la maison avec la tête toute rouge. Là, on sait que c’est pas la peine de le suivre même si on a très envie de gagner au jeu de tonton parce qu’on risque que la tête de pépé se dégoupille comme une grenade et que ça fasse beaucoup de dégâts.

L’autre jour, on devait toucher des bretelles et quand on est arrivé derrière pépé, qui est le seul à en porter, un de mes cousins m’a poussée fort contre lui. Pépé était de dos, en train de faire la vaisselle et pour pas tomber, je me suis agrippé à son pantalon. Sans faire exprès, j’ai fait sauter l’attache de ses bretelles mais heureusement, que d’un seul côté. Ce coup-là, j’ai gagné mais j’arrivais pas à être vraiment contente de moi. Pépé m’a secouée un peu en me tenant par les deux bras et j’ai eu beau lui dire que mon cousin m’avait poussée, ce n’était pas une excuse, les enfants n’avaient pas à traîner dans les pattes des adultes, point barre, et de son temps ça se passait pas comme ça mais aujourd’hui tout était permis parce que personne voulait assumer son rôle de parents comme il faut et les enfants prenaient le pouvoir et qu’il avait pas intérêt à me retrouver sur son chemin de toute la journée parce que sinon, ça allait vraiment barder. « Eh, ben, dis donc… », j’ai entendu mémé soupirer juste derrière moi.  Et puis elle m’a attrapée la main et m’a fait sortir de la cuisine. C’est là que j’ai vu que mes cousins avaient déguerpi depuis longtemps.

Après ça, mon tonton, il a essayé d’inventer des nouveaux jeux parce que même s’il est adulte, il a quand même un peu peur de pépé lui aussi. Il nous a dit qu’il avait une idée. On a fermé les volets de la chambre où je dors et qui est juste en face de la cuisine, de l’autre côté du couloir. C’est une chambre avec une alcôve et deux lits superposés dedans. Mon tonton le plus jeune dort dans celui du haut et moi en bas. J’aime bien. L’autre soir, pour rigoler et aussi parce que j’étais vexée qu’on m’envoie me coucher avant lui, j’ai mis des petits bouts du mur qui s’effrite dans son duvet. Ça l’a pas fait rire, il a juste dit « Aïe, aïe, aïe, ça pique, qu’est ce que c’est ? », en soufflant comme s’il était énervé alors j’ai fait semblant de dormir et on a pas partagé un bon moment juste nous deux comme je croyais qu’on allait faire.

L’alcôve, elle est au fond mais la pièce est très grande, ça fait comme un petit salon devant. Au milieu, il y a un vieux tapis et une petite table ronde minuscule. Contre le mur, il y a un grand bahut où on range les jeux de société auxquels il manque des pièces et aussi la vaisselle qu’on utilise pas souvent parce qu’elle est faite pour des occasions spéciales, par exemple quand on mange des escargots ou de la fondue bourguignonne et on en mange jamais. C’est aussi là que pépé et mémé rangent les mazagrans. Ce sont des espèces de calices en terre comme à la messe mais avec des dessins de feuilles mortes dessus ou des paysages tristes. Ces verres-là, on les sort que pour Alphonse et Caroline quand ils viennent boire le café. Ils sont précieux parce qu’ils ont été fabriqués en l’honneur d’un cardinal pas commode, je crois que c’était celui qui cherchait des histoires à d’Artagnan. C’est pour ça qu’ils portent son nom. C’est Lulu, le cousin de maman qui me l’a expliqué la dernière fois. Je sais pas pourquoi mais pendant qu’il me racontait ça, pépé levait les yeux au ciel comme quand il est agacé mais reste poli. Pour quelqu’un qui est passionné par l’histoire de France, mon pépé, je trouve qu’il fait pas trop d’effort pour apprendre des trucs qui se sont passés avant ses guerres à lui.

Après avoir fermé les volets, tonton a mis la petite table exactement au milieu du tapis et a éteint la lumière. Il a dit « je vais vous montrer comment on fait tourner un guéridon ». Mes cousins, ils ont pas compris. Ils ont cru que c’était une ruse et que tonton, il allait nous dire de fermer les yeux et nous laisser plantés là pendant qu’il partirait faire autre chose sur la pointe des pieds. Ils ont commencé à râler et à se bousculer mais moi j’ai dit, « ah, oui ! C’est du spiritisme, ma copine elle en a déjà fait avec son grand frère même qu’elle a eu super peur ! », alors ils ont arrêté de se disputer pour dire que c’était nul si c’était un truc pour les fillettes. Moi, j’ai juste haussé les épaules en leur demandant si eux aussi avaient la trouille alors ils se sont calmés tout de suite. Tonton, il nous a fait asseoir tout autour de la table ronde. On a posé nos mains bien à plat sur le plateau et on a fermé les yeux. On l’a entendu qui disait plein de fois avec la voix très grave : « Esprit, es-tu là ? Un coup pour oui, deux coups pour non ! », de plus en plus sérieusement. Soudain, il y a eu un grand coup et la table a commencé à gigoter dans tous les sens. J’ai ouvert un œil pour essayer de voir si mes cousins trichaient pas mais ils avaient tous leurs mains sur le guéridon. Tonton a dit qu’on pouvait poser des questions au fantôme si la réponse était oui ou non mais on a pas eu le temps parce qu’on a entendu la corne de pépé qui sonnait et ça, ça veut dire que le repas est prêt et qu’on a cinq minutes pour venir à table.

Pendant qu’on mangeait, on a raconté ce qui venait de se passer et que c’était incroyable et qu’il nous tardait de sortir de table pour retourner parler avec les esprits. Pépé, il est devenu tout rouge, avec des gouttelettes sur le front comme quand il mange des piments crus et qu’il veut pas montrer que ça lui pique aussi fort que tout le monde alors qu’on voit presque son crâne qui fume et il a dit qu’il fallait pas plaisanter avec ces choses-là, que lui il avait vraiment vécu une expérience de spiritisme et qu’il avait comme une sorte de don pour communiquer avec l’au-delà. Moi, ça m’a sciée ! Quand je pense au cirque que ça a fait l’année dernière, juste parce que j’avais dit que j’avais déjà sauté en parachute… Mon tonton, il le regardait avec un sourcil levé et j’ai bien vu que lui aussi, ça l’étonnait que pépé dise un truc pareil. Pépé, il a baissé la voix et a dit que pendant la campagne machin-chose, il avait eu une permission et avec ses copains, ils se sont retrouvés dans un bar secret où il y avait des jeux d’argent et une gitane qui disait la bonne aventure. « Comment, a dit mémé, et d’où elle sort cette gitane, tu m’en avais jamais parlé, on en apprend de belles, tiens, elle a bon dos la guerre ! ». Justement, la veille, avec mémé, on avait regardé « Cartouche » à la télé. Je me suis dit que si la gitane de pépé était aussi belle que celle du film, mémé avait des raisons de s’inquiéter. Pépé lui a fait remarquer que pendant la guerre, il ne la connaissait pas encore vu qu’elle était fiancée avec son troufion de Julot Nabouillé et que s’il s’était pas fait bêtement tuer, elle se serait jamais intéressée à lui mais elle est quand même sortie prendre l’air. Je me suis dit qu’on l’avait échappé belle, il aurait suffi d’un rien pour que je naisse jamais.

Pépé, il a pas fait attention à mémé et nous a expliqué que la gitane avait fait parler les esprits et avait été surprise par ses énormes capacités. Il a dit ça en relevant le menton et en avalant plusieurs fois sa salive comme moi quand le maître me félicite et me demande de lire ma rédaction devant toute la classe. Il a dit aussi qu’il nous montrerait si on lui laissait le temps de se préparer correctement et que ça serait autre chose que les âneries de mon tonton. Quand il a entendu ça, tonton, il est allé tenir compagnie à mémé dehors en pestant.

Après le repas, on a fait une partie de béret nocturne dans le jardin pour laisser à pépé le temps de se mettre en condition. J’ai demandé à mémé si Julot était plus drôle que pépé et si elle aurait aimé s’appeler Nabouillé parce que quand même c’était pas très facile à porter Titine Nabouillé comme nom. Ma grand-mère, son vrai nom, c’est pas mémé, c’est Titine. Mémé, elle a rigolé et m’a dit que pépé en uniforme était plutôt beau garçon à l’époque et qu’elle aimait bien les militaires, quand elle était jeune. Elle avait l’impression d’être en sécurité quand elle les voyait passer devant le garage de son père au Maroc. Et puis, elle s’est mise à les imiter en train de défiler avec un commandant qui donnait des ordres. Mes cousins, ils ont crié « Chut », parce qu’ils ont eu peur qu’elle empêche pépé de se concentrer alors mémé, ça lui a fait repenser aussi sec à la gitane et elle s’est renfrognée dans son coin en faisant « Peuh » avec les épaules. Au bout d’un moment, comme pépé nous appelait toujours pas, on s’est glissé discrètement dans le couloir pour voir ce qu’il fabriquait. La porte du salon était ouverte et pépé, les mains sur la table et les yeux fermés se concentrait très fort. Ça se voyait parce qu’il avait la peau du front toute plissée comme s’il forçait beaucoup et que ça faisait du bruit quand il respirait. Moi, de le voir comme ça, ça m’a fait tout bizarre. On est retourné dehors en pensant qu’il n’allait plus tarder à nous dire de le rejoindre mais on commençait à avoir froid et à s’ennuyer ferme. Puis, tonton est retourné voir et quand il est revenu, il avait la main sur la bouche comme s’il était terrorisé. Il s’est approché de nous et à voix basse, il nous a dit de le suivre à l’intérieur. On s’est tous mis en file indienne sans faire de bruit. On entendait juste nos cœurs qui cognaient très fort. J’ai espéré que pépé n’avait pas ramené le fantôme d’une autre copine à lui ou celui du Général de Gaulle sinon, ça allait encore faire des histoires. On s’est retrouvé devant la porte du salon. Pépé était toujours dans la même position et tonton a fait « chut » avec son doigt. Tout d’un coup, on a entendu un énorme ronflement et le gros ventre de pépé s’est soulevé et a fait bouger la table. On a réussi à pas hurler de rire. On est vite allé dans la cuisine et on a fermé la porte. On riait tellement, qu’on était même pas déçu de pas avoir pu parler avec les esprits.

Le reste de la soirée, on l’a passée à jouer à un autre jeu de tonton. Ça s’appelle « Si c’était ». Il faut penser à un personnage et les autres posent des questions qui commencent par « si c’était » et doivent deviner à qui on pense. Quand la porte s’est ouverte sur pépé tout penaud, c’était au tour de mémé de jouer. J’ai dit : « si c’était un animal ? ». « Un loir ! » a dit mémé en regardant pépé par en dessous avec les yeux qui pétillaient. Tout le monde a hurlé « Pépé ! ». Pépé, il s’est frotté le crâne et il a dit : « Bon, allez : extinction des feux ! » et il est parti se coucher sans nous regarder.

Le lendemain en faisant les courses, pour rigoler, mémé lui a acheté un porte-clés accroché à une petite boule en verre et lui a offert au dessert en le poussant avec le coude, mais pépé, il a baissé les yeux, tout gêné. Il a plus jamais proposé de faire tourner les tables. A la place, il a recommencé à nous raconter la guerre depuis le début et à tous les repas.

Auteur : ©Stéphanie Rieu

 

 

 

 

Carnet du jour (10)

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 26 janvier
Nous sommes mercredi ou jeudi ? Jeudi. Qu’ai-je fait depuis le 20 que je n’ai pas noté ici ? Samedi 21, atelier d’écriture autobiographique à Barre. Mardi, premier atelier Caravane des 10 mots à la bibliothèque de Florac avec un groupe hétérogène mais attentif. Heureusement, Sophie est là pour me rassurer sur mon intervention.Quinze ans de pratique et toujours le trac avant une aventure comme celle de faire écrire… Aujourd’hui jeudi, descente à la Combe pour sortir Whisky. Tout était blanc de neige, 23 cm au final ! Suis partie à la rencontre de V. en début de soirée, qui avait dû laisser sa voiture au pont des Terrades. Papoté sur skype, blogué à propos de ma petite virée dans la neige. Tricot pour S. Je vis au jour le jour dans cette conscience-là…

Le 27 janvier
Skype avec Stef qui s’inquiète de voir son chum se consacrer à son travail au détriment de sa santé [mais l’équipe « son » a remporté le 26 février l’Oscar du meilleur montage sonore pour le film Arrival de Denis Villeneuve 😀 ) Parlé des soucis des autres, qui la touchent, et  je lis le désarroi dans son grand cœur. Encore des petites choses en carton… La pluie a fait fondre toute la beauté du dehors. Téléphoné à L.  ce soir encore à l’hosto, qui vend sa maison, me parle de communauté de vie, de biens…

Le 28 janvier
Généalogisé toute la journée, un peu en vain, à fouiller la lignée de Jeanne T. Ménage à fond et un seau d’eau sur tout le corps en faisant un faux mouvement… Rincée, fou rire, joie. Terminé la deuxième jambière pour S. à l’écoute de F. Culture. Réécouté l’émission de Matthieu Conquet avec cette flûtiste franco-syrienne Naïssam Jalal, et cet Américain génial, qui ne s’est pas trompé sur Trump et dit les choses avec une violence froide et blanche (pas noté son nom).

Le 29 janvier
Terminé ce dimanche Les Suprêmes, de Edward Kelsey Moore, plein d’humour et d’humanité. Qui a bien pu m’offrir ce livre ? Passé ma journée sous le signe du repos, le mot du jour, surgi pendant ma méditation matinale. Descendue au village déposer jouets, laine et chaussures au Pétassou, mais trop tôt… Revenue avec du pain et retournée deux heures plus tard, contente de m’être encore obligée… En guise de repos, tricoté un bonnet assorti aux jambières, en ai cousu un autre pour moi, retrouvé parmi des pelotes de laine, non terminé, lavé le tout et voilà ! Cuisiné ris de veau et blettes pour mon repas de midi. Préparé une sauce tomate avec les kilos congelés. Résultat : 10 pots qui ont stérilisé pendant que j’écoutais F. Culture.

Photo MS  (Si, si, je tricote…)

Un autre ciel

Spéciale dédicace à Maryse T.-D. en ce jour anniversaire…

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Ainsi de ma fenêtre je t’aurai éreinté quinze ans durant, ciel de mars et de toutes les saisons. Joie du matin et du soir, goûtée dans le silence peuplé de cris d’oiseaux, du souffle de la brise, d’un aboiement lointain. Tu revivras dans mes pensées avec ta clarté, tes menaces, tes cuivres et tes vermillons, tes lavis de bleus et de gris ; je te retrouverai ailleurs, d’une autre fenêtre, dans un autre silence.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Fin de l’histoire

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Terminé ce livre d’une centaine de pages sur l’Unité 731, unité japonaise de recherches bactériologiques, qui se livra à l’expérimentation humaine dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945. Ken LIU, écrivain sino-américain âgé d’une quarantaine d’années (dans le genre surdoué), utilise la fiction pour poser la question de la vérité historique, de la valeur du témoignage, de la nécessité de nommer les faits, de la part de l’oubli, volontaire ou inconscient… Ci-dessous, une partie de la 4e de couverture qui m’a donné envie d’emprunter le livre !

« FUTUR PROCHE
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’Etat. »

Traduit de l’américain par Pierre-Paul Durastanti
Editions ©2016, Le Bélial, collection Une heure-lumière.

on ne pense pas assez aux escaliers 

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Elle ne les grimpait plus quatre à quatre, les quatre-vingt-quatre marches du 214, chemin de l’Oriol, d’ailleurs c’était un abus de langage car deux à deux avait toujours mieux convenu à sa démarche esthétique qui jamais ne se déhanchait mais offrait au regard du suiveur une silhouette dansante sur une paire de jambes aux mollets galbés par l’exercice quotidien, et si elle ne les grimpait plus aussi vivement ces quatre-vingt-quatre marches, au moins, les gravissait-elle sans béquille d’aucune sorte, pensait-elle en ce moment précis où elle posait le pied sur la première (une canne ! quelle injure lui avait-on faite avec ce cadeau saugrenu qui la reléguait au rang des vieilles personnes, ce qu’elle se refusait à être malgré les années qui avaient fripé sa peau hâlée, amaigri son corps mince, taché ses mains menues, et depuis le temps, soixante ans, qu’elle atteignait les hauteurs de Marseille – « le septième ciel compte quatre-vingt-quatre marches », lui murmurait dans leur jeunesse son mari, aujourd’hui mort et enterré, et elle sourit sans nostalgie à cette évocation, d’un sourire qui plissait les rides de ses yeux –) et, jetant un regard sur la boîte à lettres au niveau de la troisième marche, à droite, et n’y voyant rien, « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit-elle de son accent chantant ; et poursuivit son ascension la tête en l’air vers les bougainvillées couvrant le mur de béton, toujours émerveillée par la couleur violette de leurs bractées d’où émergeait le cœur blanc étincelant de leurs fleurs minuscules qui lui rappelaient sa parure de jeune mariée ; et comme le cabas qu’elle tenait en bandoulière menaçait de verser, elle suspendit son pas, au tiers de la grimpette pour en redresser la bretelle et se reposer un peu sans en avoir l’air, croisa le voisin quinquagénaire dont la maison se tenait à mi-hauteur, qui descendait d’un pas rapide, mais elle le salua d’un bonjour clair et nullement essoufflé, reprit même sa montée en chantonnant le cours de ses pensées : la visite prévue dans l’après-midi d’un ancien élève pour lequel justement elle était descendue dans le quartier faire quelques achats de fruits et de boisson, se félicitant de n’être pas oubliée de ces jeunes hommes et jeunes filles qu’elle avait accueillis dans l’école qu’elle dirigeait, voire dans sa classe, et qui lui vouaient le même respect et la même attention qu’autrefois ; c’était sa fierté, reconnaissait-elle volontiers, d’avoir éduqué à elle seule plus d’enfants que la plus prolifique des mères ; elle avait pris sa retraite à soixante-cinq ans, il y aurait vingt ans bientôt, soupira-t-elle en regardant maintenant la Méditerranée face à elle, perchée sur la quatre-vingt-quatrième marche, comme elle le faisait systématiquement avant de tourner la clé dans la serrure de sa porte d’entrée.

Marlen Sauvage
Cinquième atelier d’écriture mené par François Bon, hiver 2016.

Photo : M. Sauvage, Marseille, 2011

Bella, par Chrystel C.

Bella attendait ce rendez-vous depuis longtemps. C’est qu’elle lui en avait fait des yeux doux à son collègue avant qu’il se décide enfin à l’inviter au restaurant un soir de printemps.

Elle profite de l’apparition des petits bourgeons sur son cerisier pour sortir sa robe à fleurs, sa robe d’été. Il fait encore un peu frais en soirée mais Bella a chaud. Chaque jour, chaque moment passé à la table de réunion, près du jeune homme aux yeux en amande surmontés de ces longs cils bruns, font monter en elle une puissante vague de chaleur. Aussi, ce soir, lorsqu’il s’assied face à elle et verse le contenu noir aux reflets violine de la bouteille dans son verre, en lui accordant un large sourire, ce n’est pas la chair de poule qui fait frissonner ses bras nus.

L’émulsion d’avocat au gingembre finit de remplir sa fonction de mise en bouche. Bella avale en deux bouchées la purée verte qui lui rappelle les yeux de son bellâtre. Après un verre du breuvage tiède et suave dans la gorge, elle commence enfin à se détendre. La chaleur de l’alcool se propage dans tout son corps. Elle se sent bien. Les crevettes au lait de coco conseillées par le charmant serveur la ravissent.

L’homme parle et elle l’écoute, en suçotant les petits crustacés, les yeux rivés sur les lèvres roses au milieu de ce visage blanc qu’elle devine sucré.

Encore un verre de rouge, elle sent ses joues rosir. Elle fait l’éventail avec sa main droite au-dessus de son visage à elle, pour tenter un rafraichissement, en vain.

Alors que l’entrecôte arrive, saignante et fumante, Bella détaille les épaules saillantes et musclées du mâle qui lui ressert un verre de vin, arborant toujours ce large sourire. Elle ne résiste pas à l’envie soudaine de poser ses doigts chauds et humides sur la main du jeune homme :

« Je te remercie mais ça ira. »

Le contact de peau à peau la fait frémir. Echanges de rires gênés. Elle retire sa main et découvre alors, sous la chemise entrouverte de son compagnon de table, une forêt de poils bruns ressemblant aux filaments de légumes émincés en julienne accolés à la viande. Faute de pouvoir y fourrer les deux mains, elle avale un verre d’eau pour se calmer puis engloutit l’entrecôte et les légumes pour abréger. Il continue de parler, lui laissant le loisir de savourer l’intérieur de sa bouche, ses dents blanches comme la nappe, sa langue râpeuse comme la viande qui glisse dans son gosier.

Enfin, lorsqu’arrive le banana split en dessert, elle ne peut contenir un petit cri d’extase : son dessert préféré !

Elle tente alors de prendre son temps pour déguster l’entremets par petites cuillerées, méthodiquement, en commençant par les boules de glace, vanille, fraise, chocolat. Finalement, elle se jette sur le fruit, long, jaune, encore chaud et dégoulinant de chocolat, sous le regard perplexe de son collègue qui continue de parler.

« Une petite boisson chaude pour terminer ? », suggère le serveur en desservant la table.

Bella le regarde, incapable de répondre. Des gouttes de sueur coulent dans le bas de son dos.

« Non, ça ira, répond Mathieu pour deux. Je dois rentrer, rajoute-t-il, il est tard et ma mère ne peut pas se coucher tant qu’elle me sait dehors. »

Auteur : ©Chrystel C.

(Ecrit en atelier d’écriture)