Construire une ville… – Ouest

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Vous êtes ici. Avenue Mohamed Mhalla. Aucun numéro ne vous permet de vous situer sur la carte, cependant vous irez vers l’ouest quand vous croiserez l’avenue du 1er juin 1955 que vous prendrez sur la gauche, une rue assez large entre l’hôpital Fattouma Bourguiba d’un côté et, de l’autre, une école primaire ; quelques arbres, un parking, des trottoirs aussi défoncés là qu’ailleurs dans ces quartiers pourtant assez proches du centre ville entretenu, au sol vous éviterez sans doute les branches sèches d’arbres élagués depuis des semaines que des ordures viennent colorer, vous croiserez des patients en béquilles qui hèlent un taxi, des familles qui attendent leur proche, debout sous un porche, assises sur des escaliers poussiéreux ; au coin droit de l’avenue, un maraîcher dont l’échoppe reste ouverte en permanence, avec son rideau de bananes enfilées sur des ficelles, les raisins blancs et noirs à même les cartons, les tomates romaines, les melons jaunes empilés artistiquement ; vous franchirez la voie, obliquerez vers la gauche où tous les trois mètres, de part et d’autre de la rue, vous trouverez un commerce : petite épicerie, pharmacie de nuit, coiffeur, artisan vannier, « foirfouille » à 1 DT, 10 DT ou 20 DT d’objets en plastique coloré, de vaisselle bon marché ; un vendeur de chapeaux à même le sol carrelé d’une quincaillerie ; la halle et son marché aux poissons ; un kiosque à jus de fruits et borj ; un café bondé du matin au soir de messieurs bavards ou alanguis par la chaleur ; et enfin les remparts de la médina devant lesquels le regard tombe, effrayé de la beauté abîmée du site, dénaturé par des constructions intérieures collées à la pierre blonde, la surplombant de leurs pignons aveugles, de leurs ferrailles verticales. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Construire une ville… – Nord

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Vers le nord, la mer encore, la ville est une presqu’île ; ce fut d’ailleurs son nom, Ruspina, un nom phénicien, vieux de deux mille quatre cents ans ; mais avant les flots, on trouve le ribat de pierre blonde, avec sa tour vigie où flotte le drapeau rouge et blanc, ses bastions, ses remparts crénelés ; le plus ancien ribat du Maghreb et le plus important de la côte du Sahel avec celui de Sousse. Pour y parvenir, elle remonte tout droit la rue Mohamed Mhalla vers le centre ville, croise l’avenue du 1er juin 1955, suit durant quelques minutes une femme drapée dans un safsari couleur crème comme on le porte dans cette région, tourne à gauche à la municipalité, s’enfonce sur une vingtaine de mètres dans l’ombre fraîche des arbres avant de longer sur la droite une série de cafés – Abbesses, El Andalous, Frizia –, où des hommes à la mine impassible la regardent passer, assis devant une tasse de thé ou de café ; à sa gauche, elle laisse le Park Baladia, ses fontaines mordorées à la tombée du soir, et là elle peut admirer la forteresse imposante, sereine, qui domine la mer et les hommes depuis des siècles. Derrière le ribat, le mausolée au parvis somptueux, aux dômes décorés à la feuille d’or, le tombeau du grand homme de la ville, Habib Bourguiba, qui ici compte trois statues, encore beaucoup d’admirateurs mais aussi quelques détracteurs. Puis c’est la marina et ses immeubles blancs et bleus, ses façades à balcons, son port et ses mâts crevant l’azur, ses placettes larges, trop, pour les touristes que la destination n’attire plus vraiment, ses palmiers aux troncs dénudés, aux toupets en corolle, ses boutiques sous les porches et ses restaurants bars, ses réverbères ronds comme des soleils éteints, ses vendeurs de jasmin. Au nord, c’est l’île Ghedamisi, qui témoigne de l’indifférence politique aux préoccupations environnementales et aux nécessités d’un tourisme écologique, une île abandonnée aux promeneurs, où un terrain de tennis délabré – ici, pourquoi ? – suscite l’étonnement et entretient l’idée d’un manque cruel de pertinence, d’autorisations délivrées à tout va, ou pire encore d’absence d’autorisations, une île à la zaouïa inaccessible que des vacanciers tentent d’observer en en escaladant le mur d’enceinte ; une île aux sentiers ocres défoncés ; aux lambeaux de plastique incrustés dans les anfractuosités de la roche, rose sous le soleil couchant ; au pauvre maquis d’herbes grises et violacées où s’accrochent ordures et algues séchées ; aux criques discrètes que se disputent les amoureux ; au nord, c’est le golfe d’Hammamet, et puis la Méditerranée vorace qu’empruntent femmes et hommes désespérés, d’ici pour ailleurs, d’ailleurs pour ici.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Isabelle Eberhardt et Monastir

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« De Sousse à Monastir, la route descend vers la mer, qu’elle borde de jardins et de masures italiennes. Puis elle s’engage dans une campagne déserte et morne, faite de champs infertiles coupés de petites sebkha salées, toutes blanches.
Pour la première fois, cette région désolée m’est apparue sous un ciel bas et chargé de nuages… et elle s’étendait, livide, sinistre, à la tombée d’une nuit d’automne…
Mais bientôt les jardins recommencent, et nous passons entre des forêts d’oliviers abritant les abreuvoirs, où les petites Bédouines mènent tous les soirs leurs troupeaux et leurs chevaux indociles.

Monastir reste cependant une ville unique, d’un charme et d’une tristesse particulière.
Un peu en retrait sur la mer, comme toutes ces cités arabes des côtes basses, bâtie sur un terrain salé et salpêtré, avec ses maisons grisâtres, à un étage, et ses rues sans pavé, Monastir ressemble aux mélancoliques oasis sahariennes, et serait à sa place sur le bord de quelque chott de l’Oued-Rir’ étrange.
Mais la côte y est bordée de brisants, et l’on entend sans cesse gronder la mer, autour du promontoire élevé de la Kahlia, qui sépare la vieille ville du port moderne… Ce murmure éternel, cette plainte profonde et douce, il me semble l’entendre encore, après des années, tellement sa musique me charma alors, durant mes courses solitaires et nocturnes et mes longues rêveries sur la grève.
Les Monastiriens ne ressemblent déjà plus aux citadins efféminés de Tunis et de Sousse, qui sont gracieux, polis et affables, mais qui n’ont plus rien de la majesté âpre de la vraie race arabe, née pour le rêve et pour la guerre.
Comme Sousse, Monastir occupe le fond d’une grande baie aux contours arrondis et gracieux, ouverte à l’Orient. »

Notes de route : Maroc, Algérie, Tunisie – « Notes sur le Sahel tunisien », Isabelle Eberhardt

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Photos : Marlen Sauvage

Construire une ville… – Est

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EST

La route de la mer. Empruntée en été chaque matin dès sept heures quand le corps  moite de la torpeur de la nuit et le cerveau réclamaient la fraîcheur de l’eau. Déjà la supérette Miniprix avait relevé son store. Elle, baissait le nez pour ne pas se tordre les pieds sur le trottoir dégénéré, parmi les dalles assemblées comme une mauvaise dentition. La poussière blanchissait les tongs et les orteils. Avenue Ibn Sina. Cinq minutes de marche. Le soleil chaud colorait la peau sans qu’on le devine. On longeait un café, un hôpital privé en faillite, un terrain en indivision – ouvert à tous les déchets (sacs plastiques multicolores, carcasse de cuisinière, jarre fendue, canapé sur sa tranche à l’assise interdite) –, un point multi-services, une pizzeria, une pharmacie, deux containers remplis à ras bord où se bousculaient les chats étiques du quartier, une grande maison au seuil carrelé débordant sur la rue, un café près du rond-point que l’on franchissait ; quelques mètres encore en évitant les mobylettes zigzagantes, puis on traversait l’avenue El Karraya pour atteindre la corniche qui surplombait la plage. Une plage de sable fin gris beige, vantée par les guides touristiques, où s’amoncelaient inégalement, selon les marées et les jours, déchets humains et algues marines. La mer, elle, dansait, claire et bleue, plus ou moins houleuse, et l’on évitait parfois de justesse la morsure d’une méduse. Les vieux Monastiriens, pêcheurs pour la plupart, venaient ici de bon matin faire leurs ablutions, c’était les seuls qu’on retrouvait dans l’eau aussi tôt dans la journée. L’anse, petite, en jouxtait une autre, beaucoup plus large, réservée aux grands hôtels qui accueillaient de nombreux Russes, rares Occidentaux à fréquenter le pays depuis les attentats des dernières années. Elle nageait de l’une à l’autre, contournant le rocher Mida Seghira, fréquenté par d’audacieux plongeurs effectuant des sauts de plus de vingt mètres là où pourtant il arrivait que les rochers fendent des crânes. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Construire une ville… – Transactions

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Elle avait fini par s’assoupir ressassant l’idée qu’elle n’avait porté depuis vingt ans que masques pour ne pas affronter le monde, que sa vision en avait été affectée et que grattant chaque façade des maisons où elle avait vécu, ceux-là tomberaient d’eux-mêmes, si tant est qu’elle parvenait à restaurer le souvenir de la femme d’alors. L’appel du muezzin troubla son sommeil, une figure grimaçait, il était quatre heures environ, d’autres voix lui répondaient, son rêve du moment se teintait de prières, devant l’étal du poissonnier elle suppliait celui-ci de ne pas lui donner la tête du requin, mais l’homme la découpait brutalement, de ses gestes précis, maniant une hachette avec dextérité, la laissant tomber d’un coup sec sur la mâchoire du poisson qui envahissait la planche devant lui, et tous les autres – daurades, bars, roussettes, bonites – s’envolaient dans le ciel de la halle, retrouvant la vie dans cette débauche de sang et d’arêtes. Elle se réveilla tout à fait, courant dans les allées, essoufflée autant par l’effort que par la crainte de voir surgir devant elle la tête du requin. Dans la pénombre, elle secoua la tête, chassant le cauchemar. Au dehors, les éboueurs s’activaient, renversant les containers et les rejetant à la rue dans un fracas épouvantable. Lentement la ville s’éveillait, les mobylettes pétaradaient, des gens se saluaient avec vigueur, « Sabah al-khair », le boulanger venait d’ouvrir son échoppe où se côtoyaient les pains de maïs, les tabounas de seigle ou de son, les brioches tressées ; en face, la croissanterie ne désemplissait pas proposant des viennoiseries au glaçage chargé, des pains fourrés de thon et d’harissa que les étudiants mangeaient de bon matin assis dehors aux tables hautes. Les « taxistes » sillonnaient déjà la ville et les clients n’attendaient guère. Elle devait retourner au publie-net du coin, et pressait maintenant le pas vers la boutique qui affichait un arobas énorme en guise d’enseigne. Dans sa rue, les maçons poursuivaient la construction d’un immeuble de cinq étages, se déplaçant sur les échafaudages d’un pas sûr ; leur travail commençait tôt, vers six heures, tous les jours de la semaine, combien de fois les avait-elle maudits d’interrompre son sommeil qu’elle ne parvenait à rejoindre souvent qu’au petit matin. A ce qu’il restait des briques empilées sur la rue, elle conclut que l’immeuble se dresserait très prochainement occultant la vue vers le nord, épongeant peut-être aussi le chahut du trafic routier vers l’hôpital et le centre universitaire. Déjà trois écrans étaient occupés, elle se dirigea vers celui que le jeune homme lui indiqua sans la regarder, d’un geste nonchalant, glissant une rame de papier dans l’imprimante avant d’enclencher l’impression pour la jeune femme qui l’avait précédée et qu’il dévisageait sans gêne.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Construire une ville… – ciels, ma ville !

(Pour toi, Pierrot, en ce jour anniversaire !)

Ailleurs, d’autres morts prenaient le soleil dès son lever dans un panorama de montagnes échevelées, aux sommets agités de longues effilochées de stratus accrochant un lambeau de mousseline gris clair à une arête saillante, et souvent elle avait pensé en surplombant les tombes que ces morts-là avaient bien de la chance. On t’enterre et tu retournes au ciel. Elle préférait rester au creux de la terre, dans sa fraîcheur matinale ou sa tiédeur des longues après-midi automnales. Son évidence à elle était de mourir là dans ces montagnes bleues et de reposer sous la beauté des ciels admirés pendant des années. Le ciel blanc de zinc de l’hiver froid qui arrachait des clignements d’œil et des larmes quand elle roulait dans le fond de la vallée ; la parure flamboyante qui se déployait lentement alors qu’elle guettait le jour dès l’aube sans sommeil ; la traîne blanche de la voie lactée dans la nuit impérieuse ponctuée des ululements de la chouette quand elle en scrutait les profondeurs pour la surprise d’une étoile filante, un vœu au bord des lèvres closes ; le tumulte houleux d’un ciel plein d’orage roulant ses nuages engoncés d’électricité, ourlés de gris ; le ciel rose filant à toute allure vers le bleu d’une pesanteur d’été, elle les avait tous bravés, les yeux écorchés, époustouflée devant tant d’arrogance à modeler un paysage, une pensée, un état d’âme. Et ce soir, enveloppée des psalmodies lointaines d’un muezzin noyées dans le bruit confus des mobylettes, des klaxons, des voix de la rue, sous la lune figée dans un halo blanchâtre, devinant les familles amassées sous les palmiers de la place du ribat, profitant comme elle de la brise enfin là, ce soir, allongée sur l’immense terrasse carrelée, froide, dans les néons verts et rouges de la pharmacie de nuit, alors que le vent se lève cette fois, réveille le linge étendu, emporte les sons d’un bout à l’autre de la ville, ce soir rendu à la nuit ne nourrissait plus d’évidence aucune. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Carnet des jours (31)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Jeudi 1er février 2018
Nous bravons la fraîcheur humide pour une promenade sur les bords de l’Aygues et rentrons avec quelques branches sèches pour la cheminée. De la joie à partager ces sorties entre sœurs, nos discussions, nos confidences… tout ce dont nous avons été privées depuis notre enfance, finalement. Notre trajet est rigoureusement le même… jusqu’aux oliviers… ce que peut le corps. 

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Dimanche 4
Sujet à propos de Gafsa ce matin sur France info, le chômage des titulaires de master et des bac +4 ou +5, une situation qui n’évolue pas depuis la révolution bien que le gouverneur local démente et affirme que les choses s’arrangent. Un homme de 40 ans titulaire d’un capes raconte qu’il sort tôt le matin de chez lui avec du pain et rentre tard le soir pour éviter la honte devant sa famille, une femme du même âge crie sa rage. Un responsable d’Ennahda a beau jeu de dénoncer le goût général des étudiants pour le statut de fonctionnaire et de vanter l’esprit d’entreprise privée qui fait le développement des pays européens…

Mardi 6
Je tente de démêler l’embrouille du contrat de vente qui doit me revenir et entraînera un nouveau délai de rétractation. Une histoire de syndic pas constitué. Retour à la case départ. Et s’il fallait que je renonce à cet appartement ? Pas envie de tout recommencer. Je me sens ballottée. Tout le stress des derniers mois refait surface. 

Jeudi 8
Le toubib me prescrit 20 séances de rééducation de la cheville gauche. J’en ai de nouveau pour deux mois et demi si nous arrivons à tenir le rythme de 2 séances par semaine… Arrivée sous la neige à LMN. Il en est tombé 30 cm ces derniers jours. Je ne peux pas atteindre le parking, et reste garée sur la route. Moustique est là. Il fait la tête. Un bazar dans toute la maison, la porte entre les deux parties a été ouverte… Bataille de chats, je retrouve des touffes de poils dans toutes les pièces. La chambre du bas a été visitée. Rien de grave. C. a probablement erré dans le coin et trouvé ce lit… A 13 heures, la petite minette se pointe. Je mange une endive et de la tomme de brebis dans un fauteuil tiré sur la terrasse au sud. Délices du soleil sur la peau, du silence blanc. Un peu de rangement, je retrouve le recueil pour Domi Bergougnoux. Le blues me rattrape. Il fait froid en plus. Je file en fin d’après midi chez Patrick et Evelyne. Chaleur d’une maison chauffée ou brûle en plus un feu de bois. Ma chambre est spacieuse et fraîche. Délicieux veau à la noix de coco comme seule Ève sait le préparer. Et clafoutis ! Grande discussion sur la religion, la politique en buvant trop de verres de vin. Je ne dors rien mais ne le dirai pas.

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Vendredi 9
Rendez vous le matin avec Deleuze… à la poste du patelin. Après Jean-Paul Sartre il y a quinze ans, le receveur s’appelle Deleuze. Ça ne s’invente pas. Visite à Annie pour authentifier la signature. Déjeuner avec Patrick. J’écris une vraie lettre a RoseM, avant de partir pour Vendargues.

Samedi 10
Le bonheur de se réveiller ici, dans la chambre d’Iseult. Réveil tardif car je n’ai rien dormi ou si peu. La maison est toujours aussi animée même sans Marius. Je compte les points entre tous. Ici l’humour au 4e degré et la chamaillerie sont une seconde nature.

Dimanche 11
Anniv de ma Julie. Une journée à discuter, à rire. Comment est ce possible d’avoir tant à se dire ? Je cuisine des aiguillettes de poulet au citron et de la patate douce au paprika.

Lundi 12
Retour à Nyons en début d’après-midi après avoir cueilli les olives de P. et T. Trois heures sur la route quand j’aurais pu n’en passer que la moitié mais voilà j’ai encore pris le chemin de « la maison » (de Noé) par erreur.

Mardi 13
J’entends normalement. Je suis peut être trop exigeante, me glisse la professionnelle de l’audition… Accepter de ne pas tout comprendre… Que des mots m’échappent… Presbyacousie. Le mot existe quand même. Le diagnostic… léger. Risquer les dialogues de sourds alors. Qui engendraient déjà beaucoup de fous rires avec Ju et Stef.
Atelier d’écriture en soirée. La connexion est si mauvaise que j’ai l’impression d’écouter des robots.

Mercredi 14
Promenade sur les berges de l’Aygues. Je teste genou et cheville. Croise un trio de promeneurs, nous échangeons quelques mots. J’aime ces rencontres d’où rien ne restera qu’une apostrophe joyeuse.

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Jeudi 15
4h30 j’écoute Francois Bon sur le Tiers-livre, son dernier atelier d’écriture est posté, enfin juste la vidéo, le reste arrivera dans la journée. Il lit Duras et j’aime toujours cette auteure de mes vingt ans. Impression d’être entrée dans la pièce quelque part et de surprendre F. au travail.

Vendredi 16
Quelle efficacité ! Se féliciter sans attendre que quiconque le fasse. Ce n’est que mon quatorzième déménagement… Sans compter ceux de ma jeunesse… Est ce que ce sera enfin le lieu où poser mes valises ? Non. Ne te raconte pas d’histoires. Je retourne à La Motte Chalancon. Quelle déception ! Tout le village est à vendre quasiment. L’hiver est triste ici. Pas une photo possible, tout est laid. Sauf le petit café épicerie dans la rue principale…

Samedi 17
Un long coup de fil de Sam, lui face à la mer, moi installée dans ma voiture sur un parking sous la pluie, puisqu’il est impossible de téléphoner de la maison… Merci Orange qui me prélève des factures exorbitantes chaque mois. J’irai le voir sur son île. Encore oublié de lui demander son adresse. Je lis Le chardonneret, depuis le temps que l’on m’en parle.

Une heure et demie de chansons avec B. et un groupe de personnes en difficulté respiratoire. Nous déambulons dans Nyons et atterrissons dans un salon de thé tenu par une Anglaise absolument British, qui sert thé et infusions dans de la porcelaine de Limoges patinée par les ans, et qui confectionne des gâteaux définitivement délicieux.

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Dimanche 18
Cinéma avec Maité. Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand. Très bon film avec des acteurs époustouflants de sincérité. Le gamin joue si juste…

Lundi 19
Passage à l’agence pour signer l’avenant et 10 jours de délai de nouveau… Tout ça pour oubli d’une mention concernant le syndic… Je loue un camion pour le 9 et le 10, les dates retenues où P., J., et  N. seront disponibles… A priori le propriétaire est ok pour que j’entrepose mes meubles avant la signature définitive.

Mardi 20
J’envoie les sous à la notaire qui me les réclame depuis deux mois alors qu’un avenant était en cours… Contacté le propriétaire pour négocier un emménagement avant la date et pas seulement l’entreposage de mes meubles. Ok. Mais ce sera non au final.

Mercredi, jeudi et vendredi
Calcule le volume du déménagement. Oublie un RV médical. Mais réserve un camion in extremis.
Embarque pour le défi photo N&B.

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Samedi 24, dimanche 25 et lundi 26
Aller-retour en Cévennes après la visite chez l’opticien pour cartonner encore. Je retrouve les chats, ils m’accueillent cette fois-ci avec moult ronrons. Petit thé discussion chez Ève et Patrick. Je repeins chaises et table. Ce qui reste à faire avant le 10 mars ne me désespère pas, cela me fatigue à l’avance… La fameuse charge mentale que je ne partage avec personne. Les œufs et le fromage donnés par B. ont disparu, sans doute pendant la visite à E. Je réchauffe sa délicieuse soupe au pistou. Et j’ouvre la bouteille de Suze-la-Rousse achetée en route. Aucune connexion. Je peux gamberger.

C’est le matin du lundi que j’apprends la mort de Patrick au Costa Rica. Coup à l’estomac. Je suis désemparée par la voix étranglée de Muriel. La scène défile sous mes yeux. Le trek, la chute, le désarroi d’Isabelle. Je pleure beaucoup en triant mon bureau, j’évacue encore le trop plein de passé.

Mardi 27 février
Première séance chez la kiné. Ah ! sa tête en constatant que je ne pouvais faire aucun des exercices auxquels elle avait pensé… « Retour à du très basique alors… » Sur les pointes, sur les talons. Soulever le bassin jambes pliées pour travailler les ischions jambiers.  Étirements des mollets et des cuisses… De la glace (ter), de la marche. Et on se donne un mois pour réduire l’inflammation. À quoi a servi ma visite chez le chirurgien ? Je me le demande. Insensible à la douleur causée par l’inflammation et le ménisque… Des douleurs fulgurantes caractéristiques pourtant. Je changerai de crémerie.

 

(à suivre…)

Texte et photos : Marlen Sauvage

Construire une ville… – Calvino et les morts

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Elle se souvient de l’Irlande, de Glendalough, où elle était partie à la recherche de la tombe d’Anne Byme, fille d’Andrew et de Jane Mary, morte en 1798 à l’âge de treize ans. « They bury you and then you go back to Heaven » disait à côté d’elle une gamine à sa petite sœur. Une évidence dans la bouche de la fillette, une suite logique, on t’enterre et tu retournes au ciel. Tout le cimetière était en herbe, on marchait sur une mousse verte épaisse qui amortissait les pas, encourageait le murmure, la proximité avec les habitants du lieu. Toutes les stèles celtiques ici penchaient un peu du même côté, comme si le terrain d’un grand coup d’épaule avait voulu réveiller ses morts. De tous les cimetières, ceux d’Irlande et d’Angleterre avaient sa préférence. Ils réconciliaient avec la mort, la simplicité retrouvée, – très peu de hautes constructions, de tombeaux, de caveaux, tout le monde ici était logé à même enseigne – ils encourageaient la rencontre, la connivence, – on aimait un nom, un prénom, une ville en rappelait une autre, on avait envie de rester devant une tombe en particulier sans pouvoir dire vraiment pourquoi –, ils réconciliaient enfin avec l’idée que la mort fait partie de la vie, elle s’était assise dans l’herbe près d’une dalle usée pour se rafraîchir et méditer. De cela elle se souvient alors qu’elle déambule à travers les tombes blanches, étroites, parallélépipèdes rectangle dallés de marbre, aux inscriptions rouges et noires, simples cubes de pierres pour d’autres, serrés sur le sol sablonneux de la ville, dans un désordre factice car tous s’y retrouvent, sauf elle bien sûr, mais dans un désordre tout de même pour elle qui ne peut s’appuyer sur aucun repère, aucun arbre, aucun nom puisqu’elle ne lit pas l’arabe et que toutes les pierres lui semblent ancrées là sans logique aucune. Une fois hors de l’allée centrale carrelée, il faut enjamber de petits tombeaux d’enfants, éviter les coupelles entre deux tertres, zigzaguer en prenant garde aux accidents du terrain, et tenter de ne pas écraser les plantes rabougries qui s’évertuent à fleurir au milieu de toute cette aridité. Et s’impose l’idée que toutes ces tombes sont rassemblées ici parce qu’un mégalomane a souhaité tout à côté un parvis démesurément spacieux devant son propre mausolée, s’impose l’image de tous ces morts exhumés, ces familles dispersées peut-être, ces demeures déplacées, remplacées par d’immenses dalles et que l’on foule une immense sépulture sinon des corps décharnés.

Texte et photos : Marlen Sauvage

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Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Répéter

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Vingt-huit tables, quarante-huit bancs. De bois vernis. Du lourd. Avec des pieds métalliques vert bouteille. A déplacer de l’entrepôt de la mairie jusqu’à la place de la Fontaine Vieille en passant par le fourgon. Les deux employés déploient leurs muscles sans arrogance. Une table, puis deux, puis trois, empilées les unes sur les autres; dix, onze, douze, le plus vieux crache ses cigarettes, c’est l’autre, beaucoup plus jeune qui le charrie, mais lui aussi  fatigue et s’éponge le front à la vingtième table, puis vingt-huit occupent le fourgon. Un coup de tête vers l’entrepôt. Les bancs maintenant. Quarante-huit. Ils les comptent au fur et à mesure. La place à quelques centaines de mètres de là. Descente du fourgon. Les portes claquent au même instant. Les deux hommes arpentent l’espace, le plus vieux a l’habitude, chaque année depuis des années, la même fête de quartier, le même agencement, mais il en fait le tour avec son collègue, ils reviennent au fourgon, ouvrent le haillon, installent une table après l’autre, quatre tables accolées l’une à l’autre ; clipsent les pieds métalliques, un coup du plat de la main pour les plus récalcitrants ; un regard l’un vers l’autre pour attraper la table suivante, la placer dans la rangée ; un coup d’épaule sur la droite, trois rangées de quatre espacées de quatre-vingt centimètres, à vue de nez ; le plus jeune grimpe d’un élan du pied sur la dernière table installée, balance ses jambes, lève le nez vers le ciel, « pas de risque qu’il flotte ce soir », l’autre approuve ; « c’est Mado qui s’y colle encore… » ; l’autre hausse les épaules ; le plus jeune saute à terre soudainement ; trois autres rangées de quatre espacées de quatre-vingt centimètres, à vue de nez ; quatre tables « en retrait pour les cuistots », ils disent ; une fois trois tables « celle-ci en angle », l’un dit ; puis c’est au tour des bancs. « Check five », le plus jeune dit quand tout est terminé. « T’es con ! » « J’ t’apprends l’anglais. » Ils rigolent et se tapent dans la main.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Rencontrer

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De dos ; de loin ; mouvant ; oscillant d’un côté à l’autre ; un bras levé ; toujours le même ; au milieu des gravats et des maisons démolies ; on cligne des yeux ; entre chien et loup ; de gros traits noirs en tous sens sur un espace écaillé ; le paysage avance ; à droite et à gauche, des rues sales ; des arrière-cours enherbées ; des graffitis ; des pierres au sol ; un pan de mur déchiré ; on le découvre enfin ; de dos ; deux épaules vivantes ; un profil ; un éclair de regard ; un mur devant lui comme une toile ; rien de déterminé ; rien de reconnaissable ; des traits ;  une ouverture ; la possibilité d’un désir ; un air de piano venu du quartier ; des taches noires ; des effacements du pouce ; un toit sorti d’une falaise ; un pylône penché ; des fils électriques ; une perspective ; il faut grimper maintenant ; les placettes se succèdent ; des fenêtres ; des portes peut-être ; la main descend ; une rivière ; un pont sur la rivière ; entre deux terres ; de ce côté de la vie des badauds ; le soir tombe et les enfants le soir jouent et rient ; chacun regarde ; rêve sa ville ; de dos toujours ; un chant ; une voix ; un air de son pays ; l’Arménie ; des faubourgs ; des réverbères ; des arbres ; un musicien dans un coin de mur ; des couleurs sur sa toile de briques ; à la nuit il signe ; se retourne ; salue ; file dans le noir ; vers un autre quartier ; un squat ; et laisse la fresque d’une ville sur le mur oublié d’un bout de rue.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

La fresque d’Itvan Kébadian qui a inspiré ce texte… anéantie d’un coup de peinture à peine terminée (fin mai 2016).