Visages, par Monique Fraissinet

© Edouard Boubat 1989

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)  

Je me souviens de sa bouche. C’est ce qui m’avait attiré chez lui, et d’aussi loin que je me souvienne je ne crois pas avoir attaché autant d’importance aux lèvres d’un garçon. Les siennes avaient un goût boisé. Rien d’autre que ses lèvres. C’est d’elles que j’allais apprendre à me nourrir de la beauté de la forêt. Pourtant ce matin là , dès le réveil  alors que nous étions allongés sur le sol, l’ombre des multitudes d’arbres au feuillage dense flottait dans ses grands yeux clairs, même les nuages n’attiraient pas son attention. L’odeur de la moisissure de l’humus, celle âcre des fougères entraient dans ses narines qui s’emplissaient du nectar de la terre et il tenait à me le faire remarquer. Il m’apprenait la nature tout simplement. 

Au-delà de la beauté du paysage, et depuis le soir, je n’avais d’yeux que pour lui, je me rassasiais des moindres détails de son visage. Ses sourcils étaient aussi denses et aussi doux que la mousse verte qui s’étendait souplement sous notre couchette. Sa peau était aussi lisse, aussi fraîche, que celle des cèpes ambrés que nous avions cueillis. 

Si maintenant, je le voulais, je n’avais qu’à suivre cet homme des bois, j’étais prête à arpenter toutes les pinèdes, à connaître tous les champignons, à cueillir les lichens vert-de-gris qui s’accrochaient aux troncs et aux branches, je ne me soucierais pas du temps qui passe. Je le laisserai marcher devant, je ne me lasserai pas de regarder son cou, sa nuque, ses cheveux noirs hirsutes. 

J’ai trop longtemps gardé une méconnaissance de l’osmose qui peut exister entre la nature et l’homme. Au lieu des rêves, je m’emplis de ce bonheur de l’avoir lui et moi à ses côtés, je serai le fruit qu’il aura fait naître de ses bourgeons de savoirs. Peu importe les écarts ou les refus qu’il existe entre nous, je n’aurai aucun mal à m’adapter. Même lorsque son crâne sera chauve, même quand ses yeux n’y verront plus beaucoup, nos pas s’accorderont pour traverser ensemble toutes les forêts, toutes les pinèdes,  à connaître tous les champignons, à cueillir les lichens vert-de-gris qui s’accrocheront encore et toujours aux troncs et aux branches, je ne me soucierais pas du temps qui passe, ses racines seront les miennes.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens

Peau épaisse, ratatinée, plissée ou tendue, cicatrices ; à gauche, la lèvre supérieure figée à tout jamais, relevée jusqu’à la base du nez laissant voir des dents chevalines.

Au-dessus de ses yeux vairon, à droite, un accent circonflexe, broussailleux, couleur charbon, à gauche une légère courbe, même broussaille couleur charbon ; géométrie variable, déséquilibre clownesque.

Distorsion de couleurs sur le côté droit dessinant un rond blanc parfait au milieu d’une barbe de sept jours noire drue et fournie ;  le yin et le yang non souhaité.

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant

Les rares fois, le soir, où il se penchait sur  moi pour me témoigner un peu d’affection, je redoutais le contact râpeux de sa peau, les os de sa mâchoire inférieure formaient des angles qui cognaient contre ma joue, ses lèvres minces jusqu’à parfois devenir inexistantes tant sa bouche se contractait,  me faisaient redouter le moment du coucher. Je ne pourrais pas dire s’il fermait les yeux pour savourer un éventuel plaisir d’être près de mon visage ou si au contraire c’était pour lui une contrainte ou un rituel. Ce visage n’avait pas la douceur que j’en attendais. Le matin d’après le jour de cette non caresse, la lueur du jour  étant entrée dans la chambre, je percevais un visage différent. Durant la nuit sa barbe avait pris une coloration différente de celle du soir, assombrissant son teint, ses lèvres ne s’étaient pas desserrées malgré le repos de la nuit. Je ne me suis jamais posé de questions sur son âge, pour moi il était vieux. Ce n’est que quelques décennies plus tard que j’ai compris qu’il avait été jeune, quand, après un été particulièrement chaud qui avait brûlé sa peau claire, j’ai remarqué  que quelques sillons fendaient ses joues, d’abord à partir de la commissure de ses lèvres, puis plus près de ses tempes. Son front avait peu changé, traversé de part en part par trois rides qu’il entretenait en soulevant régulièrement ses sourcils peu épais comme pour ouvrir plus amplement ses yeux ou marquer sa désapprobation. Son caractère se lisait sur son visage. Ses yeux clairs ajoutaient de la froideur à son regard qu’il maintenait toujours à distance de celle ou celui qui était face à lui. J’avais  noté qu’il n’avait jamais de cernes ni de poches sous les yeux. Ses cheveux fins, toujours coupés très courts et peignés vers l’arrière ne blanchirent jamais contrairement à sa barbe qu’il négligeait de raser en avançant dans les années. Comme il souriait peu je ne saurais dire s’il avait eu auparavant de belles dents. Les années faisaient leur travail, ternissant sa peau. Ses oreilles pour lesquelles je n’avais jamais vraiment rien remarqué sauf qu’elles étaient écartées de son visage sans être en feuilles de chou, avaient changé, en tout cas elles étaient différentes et ça j’en étais certaine sans savoir dire quels détails m’avaient frappé mais c’était une réalité. Ses joues se creusaient, seul son nez n’a jamais changé sauf qu’il supportait maintenant des lunettes cerclées de métal blanc.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes

Chargé de la surveillance dans le grand hall du palais de justice, chaque jour, chaque jour et encore depuis la nuit des temps, ils sont là ; les visages pâles de ceux que la peur paralyse ;  les visages rouges ou violacés de ceux qui ont souffert de l’errance et du froid de la rue ; les visages émaciés, grêlés ; les visages dissimulés pour passer incognito ; les visages blasés des habitués ; les visages faussement décontractés dont le cœur est prêt à lâcher ; les visages luisants de sueur parce que la peur au ventre ; les visages qui scrutent ; les visages des honteux qui baissent les yeux ; les visages de colère, de vengeance, de rancœur ; le reflet sociétal dans quelques mètres carrés, des hommes et des femmes qui, a un moment ont franchi leurs limites, des limites.

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas) 

Je peux dire que jusqu’à mes dix ans je n’ai vu que toi, tu étais l’unique homme qui partageait ma vie, du matin au soir tu m’apparaissais lisse, lisse en toutes circonstances, tu n’effaçais jamais le rictus qui faisait froncer tes sourcils séparés par trois rides profondes, marquées jusqu’à la mort, je me disais que tu étais né avec, quand je dis lisse, il ne faut pas se méprendre, je veux dire par là que ce qui m’agaçait en te regardant c’est que tout était réglé avec des habitudes inébranlables,  dans tes gestes, le port de tête, ton regard froid, certainement à cause de la couleur de tes yeux, de l’autorité que tu incarnais, ta bouche ne s’ouvrait que pour jeter des froids, tes lèvres que je n’ai jamais vues tant elles étaient inexistantes, je ne les ai jamais senties sur mes joues, par contre, ce sont tes phalanges que je redoutais,  pour des revers, tu avais de trop grandes mains… les quelques rares fois où j’ai caressé tes mains, c’était pour suivre avec mes petits doigts tes veines gonflées et bleues que je faisais rouler, que je suivais avec précision comme de petits chemins, je les comparais avec celles de l’autre main, le claquement de ta langue sur ton palais signifiait que mon jeu devait cesser, j’avais tout saisi, j’aurais aimer jouer à la coiffeuse avec toi, coiffer tes cheveux fins peu épais, changer ta coiffure, mais non, impossible, je le redis tu étais lisse, résolument réfractaire à tout changement, ta barbe tu l’effaçais trois fois pas semaine, pas plus pas moins, je le sais parce que de ma chambre j’entendais le bruit du rasoir électrique, tu baissais la tête seulement pour lire le journal, une main sur la tempe gauche, la main droite tournant les pages, tes paupières cachaient tes yeux, le silence, toujours le silence, pas de commentaires. La peau lisse de ton visage je ne l’ai caressée que bien trop tard, mais c’était trop tard.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la photo de Edouard Boubat – Café La Tartine, rue de Rivoli Paris 1989, au début de cette publication).

La vitre du bar derrière laquelle vous vous êtes installée est partiellement couverte de buée dans l’angle supérieur droit. Vous ne tenez pas à être cachée, vous voulez voir. A l’extérieur des badauds passent devant la terrasse du café, vous observez, vous vous laissez aller, le menton soutenu par votre main. Vous vivez dans l’espoir de pouvoir écrire sans être dérangée, ce lieu vous paraît idéal. Écrire pour parler des visages, des autres, écrire pour parler de la ville. Vous êtes dans la réflexion, dans l’observation, vous vous laissez entraîner dans des pensées qui suggéreront l’écriture à venir. Vous étiez entrée transie de froid et maintenant c’est une douce chaleur qui remonte vers votre visage, devant vous votre carnet de notes est fermé. Vous ne savez pas encore ce qui va vous accrocher, le mouvement,  les bruits, les couleurs, vous vous laissez emporter dans la quête d’une situation qui vous fera basculer vers les premiers mots. Vous ne bougez pas, vos pupilles noires sont fixes. Vous savourez ces instants propices, quelquefois douloureux qui vous maintiennent dans l’instant présent. Votre monologue intérieur vous a-t-il fait basculer vers d’autres centres d’intérêts ? Votre respiration est calme, votre bouche fermée. Etes-vous là, déjà partie ou perdue ailleurs ? Un bruit de pas et instinctivement vous tournez votre regard vers la droite. Votre main n’a toujours pas bougé. Vous êtes tout simplement bien. Vous vous nourrissez de ce bien-être, vous oubliez que vous étiez venue là pour écrire. Un barman s’approche, vous commandez un café noir. Votre main droite déplace votre carnet de notes toujours et encore fermé.

Auteure : Monique Fraissinet

Visages, par Guy Castelly

Fin octobre, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

L’exécution de l’empereur Maximilien, Edouard Manet, 1867. Source : exquisiteartz.co.uk

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant)

A
Deux yeux interrogateurs, un regard brun, doux et sévère à la fois. De petits yeux grands ouverts vers le visage de l’autre. Les paupières pourtant à moitié fermées, dans la tension de la demande. Le front plissé, trois petites rides surplombent le regard, séparent les deux yeux sans rompre l’unité du regard et de l’intention. Deux yeux interrogateurs : toi que j’aime, tu m’as toujours soutenu…tu ne vas pas me lâcher maintenant ?… Ne pas décevoir les yeux, ne pas esquiver la demande. Par mon regard, par mes paroles, répondre à la tension, effacer les trois rides, adoucir les yeux bruns.

B
Son visage était marqué par la vieillesse, il le savait. Front plissé, yeux rétrécis, bouche tremblante et paroles parfois bégayées, cou flottant. Oui il était vieux, il le savait bien. Qu’est-ce qu’on croyait ? Que derrière son regard inquiet et inquisiteur, les pensées se désagrégeaient ? Qu’il ne connaissait pas les signes ? Les tâches de salive qui délimitaient le bord de ses lèvres ? Le tremblement occasionnel de son menton ? Il était vieux, oui, et alors ? Des bouffées de colère tordaient son front, élargissaient son regard ; il le savait alors : vieux peut être, mais certainement pas soumis ! Tous et toutes, il fallait qu’ils le sachent ?

C
La bouche bien dessinée s’ouvrait pour accepter la cuillerée. Se refermait avec douceur, docile… La jeune femme déglutissait. Puis à nouveau la bouche s’entrouvrait. Les deux yeux si doux s’accrochaient aux yeux de l’autre ; ils disaient : merci ! Et ils disaient : j’ai mal ! Parfois, on pensait pouvoir, sur la bouche, déceler comme un sourire. Un instant, l’espoir renaissait. Les regards se rencontraient, les sourires se répondaient. Mais très vite revenaient dans les yeux, sur le visage, l’amertume et la douleur… et comme une étincelle d’ironie : tu crois vraiment, toi qui m’aimes, que tes cuillerées vont tout sauver ?

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas)

Je te reconnaîtrais  parmi 100 000 visages.Même dans le noir. Je te reconnaîtrais, je le sais soudain.

Tes cheveux bruns d’abord, flottant souplement jusqu’à tes épaules, caressés par la brise douce qui nous enveloppait. Toi, tu n’y faisais pas attention, moi déjà je t’en voulais de cette souplesse, de cette tendresse implicite. Tes yeux verts ensuite, rêveurs et concentrés, ton regard simple, direct, heureux. Tu connaissais ton chemin, moi déjà j’avais perdu le mien, je ne voyais plus la ville autour de moi, ni les passants… Et puis ta bouche, tes lèvres pures, fines et ourlées, avec ce sourire gai et retenu que, oui, même dans le noir je ne pourrais oublier. Et moi je serrais les dents, déjà les mots me manquaient, le dépit me prenait. Ton visage tout entier, ta beauté, ta jeunesse, les lignes tranquilles de ton menton, de ton visage, de tes épaules, tout disait ta sérénité, ta complicité heureuse avec le monde. Et moi, debout près de toi, si loin de toi en fait, je sentais mon visage se fermer, mon corps se figer. Oui, je te reconnaîtrais, je le sais, et le noir ne pourrait effacer ton visage. Il faut que je te dise, toi qui ne le sauras jamais, combien j’ai senti avec violence que je ne pourrais jamais lire tout ce que portait ton visage, que quelque chose en toi m’échapperait pour toujours. Combien je t’en veux, combien je m’en veux, de cet instant de bonheur et de manque, de plaisir et de souffrance… Toi que ce matin j’ai fugacement croisée dans la rue,toi qui ne m’as même pas vu.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la peinture de Manet, au début de cette publication.)

Vous ne tirerez pas. En tout cas vous espérez sans doute ne pas avoir à tirer. Debout derrière le peloton d’exécution, vous vérifiez une nouvelle fois votre arme. Votre visage pensif se veut concentré sur cette vérification, réglementaire et en même temps apaisante. Vos doigts effectuent sans effort les gestes mille fois répétés, vos yeux se penchent avec application sur l’arme. Vos moustaches, abondantes, bien soignées, cachent votre bouche et empêchent de déchiffrer vos  sentiments. Aucune émotion n’apparaît. Le sérieux et le calme d’un professionnel. Est-ce que ce regard dissimulé, ces yeux fermés, cachent vos pensées, vos émotions ? Ou bien les révèlent-ils aux yeux des témoins ? Tout semble calme à proximité. Debout, toute passion rentrée, soldats et fusillés jouent leur rôle, pas de gestes brusques, pas de révolte. Le cri d’un supplicié, la peur et la colère des quelques témoins ne font que souligner l’exécution froide et l’acceptation passive, on aurait envie de dire paisible, des ordres reçus. On vous a ordonné d’être là, en réserve sans doute. Vous êtes un bon soldat, vous ne vous révolterez pas. Pas d’inquiétude ni de colère, pas d’angoisse dans votre visage, que vous voulez indifférent. s’il faut tirer, vous tirerez, vous êtes là pour ça, vous aussi. Mais votre visage penché avec application, vos mains crispées sur votre arme, parlent pour vous. Vous vous tenez deux pas en arrière, vous n’avez pas tiré, vous n’êtes pas acteur. On a très envie de penser à votre place, de placer dans votre bouche qui serait enfin expressive : pourvu que tout cela soit vite terminé ! Pourvu que je n’aie pas à tirer !

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens)

Je me souviens d’un soupir, poussé vers un visage rêvé. Depuis le soir, la rougeur de mes joues tourbillonnait vers les nuages, et le temps qui passait ne faisait que déchirer davantage le vide autour de mes yeux. Peu importaient les éclairs ou les zébrures, mes sourcils restaient suspendus à la brume du soir. J’avais trop longtemps gardé mon rire à l’abri du vent et de l’espace, rien d’autre que la tendresse n’aurait pu empêcher le tourbillon de mon regard inquiet de pénétrer l’horizon.

Je me souviens d’un soupir, poussé vers un amour. Depuis le soir, mes yeux scrutaient le vide de l’espace et l’emplissaient des étoiles de mes rêves. Peu importait l’inquiétude de ma bouche, le rictus de mon front, mon visage restait tourné vers l’espoir d’un horizon . J’avais trop longtemps gardé en moi les larmes et les caresses, rien d’autre que la tendresse n’aurait pu faire disparaître en mes oreilles le vacarme de ma solitude.

Pourtant, ce soir là, les yeux fermés, j’ai exploré la bourrasque et le ciel et même les nuages n’ont pu cacher la déchirure enfin heureuse. Si maintenant mes soupirs s’envolent dans l’espace, rien d’autre que les étoiles ne peuple mes horizons légers.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes)

Solitude contrainte, je marche. Au hasard du chemin, je marche. A la croisée de nos chemins, les visages ; visages masqués, blancs peut-être sous le blanc du tissu, visages de peur, visages à craindre ; d’autres visages, fermés, regards fixés sur le chemin, tournés vers l’intérieur, visages impénétrables, visages à ignorer peut-être ; visages amicaux enfin, le sourire est là. Sourire à partager, le pas se ralentit, visages scrutés avec joie, réconfort, visages côtoyés et chaleureux, chaleur reflétée, échangée ; et puis, sur le chemin solitaire parcouru, tous les autres, visages amis éloignés, qui me manquent et pourtant me rassurent, visages aimés, les lèvres embrassent, le front lisse apaise ; les revoir, paisibles, un bonheur à venir ; visages impavides enfin, beaux et calmes, perdus pour toujours et toujours présents, bouches closes et aimantes, yeux fermés sur des bonheurs passés, vivants encore.

Auteur : Guy Castelly

Visages, par Chrystel Courbassier

Fin octobre, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

Klimt, L’Espoir 1, 1903

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant)

Un beau port de tête, des cheveux noirs et fins, la raie sur le côté, un menton assuré, des yeux brillants et noirs aussi, au milieu de ce visage souriant, amoureux de la vie, des femmes, confiant en l’avenir. Debout sur la photo, je ne sais où, ne vois pas les entours, l’imagine tenant fièrement de la main gauche, le bras tendu, un beau brochet fraîchement pêché (il n’était pourtant pas pêcheur…) Avec le poids des ans, des soucis, des dettes et du deuil, la tête s’est affaissée sur son cou effacé, les yeux ont grossi, gonflé, devenus ronds et globuleux, ils ont perdu leur charme, gagné en peine et en ressentiment ; les joues se sont remplies de haine et de mépris ; la bouche s’est vidée de ses dents, transformant son sourire enjôleur en rictus effrayant, une bouche tordue gobant un air vicié, dépourvue de paroles censées, réconfortantes ou bienveillantes ; les cheveux grisonnants et gras,  négligés, sur son crâne rond et sec ; la peau aride et tiède de ses bas-joues creusés qui s’enfoncent mollement quand on l’embrasse du bout des lèvres. Un visage si lointain à présent, déserté par l’amour et la confiance, asséché par la vie, esseulé, ravagé par la rage, la frustration et la souffrance.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens)

Deux globes proéminents, aux reflets gris dilatés cernés de jaune, deux boules bouillonnantes, prêtes à jaillir, à bondir hors de leur coquille et à se déverser en lave poisseuse sur sa victime, giclée de boue dévorant tout sur son passage.

Ils forment deux haies de broussaille au-dessus des paupières, deux haies plantées là à la hâte et sans règle, en zigzag, deux sentiers en friche, infranchissables, à l’herbe brune, solide et drue ; un havre de mystère et de sécurité mêlés. 

Une multitude de taches de rousseur, grains de blé gorgés de soleil, recouvrant creux et bosses, monts et merveilles, petits points lumineux également répartis et formant une plaine chatoyante au milieu du visage, paysage rond, coloré, piqueté, qu’on a envie de traverser pieds nus en plein été. Envie de glisser le bout du doigt entre les points, se frayer un chemin, partir à l’aventure, vers l’inconnu, n’en jamais voir la fin.

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)

Rien d’autre que la cascade de tes cheveux auburn et ondulés sur ta peau satinée et l’envie de plonger dedans, de m’y envelopper

Rien d’autre que ces taches de rousseur inondant ton visage, éclaboussant tes joues par vagues colorées et l’envie de barboter dedans comme un bébé 

Rien d’autre que la peau mouillée de tes lèvres formant un ruisseau, une rivière, un fleuve aux eaux tumultueuses et aux bords ravinés, m’y laisser glisser et couler au fond, tout au fond parmi algues, limon et poissons, me laisser entraîner par le courant, rencontrer creux et bosses, monts et merveilles, monstres et sirènes, amertumes pensées

Et sur le rivage de tes yeux clairs et limpides comme la mer en plein été, surprendre cette goutte froide et salée, goutte de pluie, goutte glacée qui coule, lente, inexorable, impitoyable

Juste m’y noyer et rien d’autre.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes)

Visage dissimulé derrière un masque de couleurs ; visage sévère du beau-père ; visage naturel marqué par les années ; visage désabusé de l’oncle pervers ; visage lointain et disparu ; visage chauve et moustachu ; visage qui ne vieillit jamais ; visage gai et barbu ; visage sévère de tante Hélène ; visage tordu et effrayant ; visage gourmand toujours rieur; visage malade de l’hypochondriaque ; visage hâlé de la belle espagnole ; visage coquin de l’éternel petit frère ; visage aux joues rosies par la bouteille ; visage mystère du père/grand-père demeuré inconnu.

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas)

J’ai encore perdu, peut-être l’ai-je fait exprès après tout, ai-je vraiment fait de mon mieux, n’ai-je jamais gagné ?… je déteste ce jeu, j’accepte de participer pour leur faire plaisir, c’est tout. Parce que je ne peux pas dire que j’apprécie vraiment ça, ses baisers, à moins que ce ne soit l’inverse, que ce soit elle qui n’aime pas m’en faire… la peau de ses joues si collante, le rouge carmin de ses lèvres humides qui se répand sur la mienne, l’odeur âcre de la poudre dans mes narines, le métal froid de ses boucles d’oreilles qui se balancent en cadence venant heurter ma tempe … j’ai perdu parce que je cours moins vite aussi… mais j’aurais pu courir plus vite, c’est juste que je n’en avais pas envie… je le vois bien qu’elle préfère quand c’est les autres qui gagnent… quel jeu ridicule ! Tout ça juste pour un baiser… je ne sais jamais ce qu’elle pense quand je m’approche, son regard si lointain quand elle m’embrasse, ses yeux dissimulés sous un fard bleu, vert, gris, si fuyants à mon égard. Je vois bien qu’elle ne les regarde pas pareil les autres. C’est sûr, elles lui ressemblent plus, même couleur des yeux et des cheveux. Peut-être que ma peau abîmée d’adolescente la dégoûte… cela me permet au moins d’éviter ses baisers poisseux chargés de senteurs capiteuses qui me donnent la nausée. Peut-être se donne-t-on  mutuellement la nausée maman, qu’en penses-tu ? Un jour, il faudra bien qu’on se le dise. Un jour, il faudra que tu me racontes pourquoi ce masque sur ton visage, ce que tu cherches tant à dissimuler, quel secret honteux, quels faits indicibles… un jour peut-être me laisseras-tu toucher ta peau sans artifice, naturellement, un jour peut-être me laisseras-tu m’approcher de toi sans crainte, un jour peut-être t’adresseras-tu à moi avec des mots qui parlent vrai, un jour peut-être me laisseras-tu gagner un peu de ton amour.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir du tableau, L’espoir, II, de Klimt, qui figure au début de cette publication.)

Vous êtes là et vous me regardez. Vous me regardez comme si j’étais une bête curieuse, oui, c’est cela, une bête curieuse. Je ne sais pas qui vous êtes d’ailleurs, oui qui êtes-vous d’abord ? Je ne vous ai jamais vu par ici, pourtant je connais tout le monde. Vous êtes nouveau peut-être ? Médecin ou infirmier ? Allez, n’ayez crainte, approchez, je ne mords pas… Vous vous demandez,  n’est-ce pas ? Vous vous demandez comment j’en suis arrivée là ? Pas besoin de sortir de St-Cyr pour voir ce que vous voyez et que tout le monde voit… Mais enfin cessez d’avoir peur, de vous sentir embarrassé… au passage, c’est moi qui devrais l’être et qui le suis d’ailleurs. C’est bien comme cela que l’on dit en espagnol, non ? Embarazada … Comment est-ce arrivé ? Je ne sais pas, je ne sais plus… Oui, je vois ce que vous vous dites là dans votre petite tête, elle est un peu dérangée celle-là… Vous savez, oui vous savez forcément puisque vous êtes ici avec votre blouse blanche et moi, je suis en face de vous, sans rien… Vous êtes celui qui sait d’ailleurs, celui qui n’est pas sans savoir, un sachant, n’est-ce pas ainsi que l’on dit par ici ?… Non, vraiment, je vous assure, je ne sais pas. C’est arrivé comme ça : un jour j’étais vide et le lendemain, j’étais pleine. Il y a bien eu enquête mais cela n’a rien donné, cela n’a pas duré non plus… Il faut que je vous prévienne, il y en a qui disent que je suis une sorcière, les cheveux roux, la peau piquetée de taches de rousseur ; avancez-vous, ce n’est pas contagieux, regardez là autour du nez, des yeux, de la bouche, un vrai champ de mine… une sorcière, vous imaginez, c’est comme si le temps n’avait pas fait son travail en ces lieux ; l’épaisseur des murs sans doute, la hauteur des grillages, le poids des préjugés… Vous comprenez maintenant pourquoi je ne souris pas, pourquoi je me méfie et vous observe ainsi… Y en d’autres qui racontent que je l’ai bien mérité ce qui m’arrive… c’est parce que j’étais une fille des rues avant de me retrouver ici un soir, je me rappelle plus comment ni pourquoi, j’avais trop bu je crois… Dehors, j’avais besoin d’argent et je n’étais bonne à rien ou plutôt qu’à une chose, pas besoin de vous faire un dessin… mais ça fait deux ans déjà, vous savez compter vous aussi, et ça fait pas deux ans que je suis dans cet état. C’est arrivé ici mais je sais plus comment, impossible de me rappeler, les neuroleptiques, tout ça, on n’est plus dans son état normal, on est dépossédé et non pas possédé… Alors tant pis, j’attends, j’attends que ça passe et après on verra. Vous avez l’air gentil, vous voudrez bien vous occuper un peu de moi ?

Chrystel Courbassier

Souvenirs, par Stéphanie Rieu

marlen-sauvage-ateliers-du-deluge-balancoireJe crie de peur dans la cuisine, ça me déborde, on va mourir, c’est sûr, galop des adultes en provenance du jardin, ils ouvrent la porte, paralysée je suis, la flamme de la bougie lèche le vieux bahut, ça noircit ; le toboggan vert passé, herbe fanée sur socle orange délavé, cochon pendu, souffle coupé, le vieux noyer, la balançoire, il ne faut pas jouer à la mort, gronde grand-mère ; dispute sous la table, ma cousine boude, encore une marchande qui a mal tourné, c’est toujours moi qui sais mieux, ça l’énerve, je suis plus petite, je ne me trompe pas dans les additions, pas de faute quand je copie le nom des choses à vendre sur les bouts de papier, elle chante bien, elle, elle m’apprend les chansons à la mode au fond du jardin, gravement ; l’odeur de la corne des pieds de ma grand-mère, le soir elle les pose sur un tout petit tabouret de bois, ils sont tout gonflés, elle dit mes bégonias me font mal en se massant, en grimaçant, parfois, elle les met dans le poêle avec le pain qui décongèle, ça sent le mazout ; son frère, en bas ; tous les matins il va chercher le journal sur sa mobylette, orange aussi, je le vois de dos, avec son casque chevauchant, on dirait que c’est lui qui l’oblige à se tenir droite ; pour les tranches de jambon, il faut attendre, faire la queue dans la boucherie chevaline parce que ça donne des forces, le cheval, c’est rouge et c’est du muscle, il faut dire bonjour au monsieur avec son crayon sur l’oreille, il connaît bien grand-mère et sa dignité de veuve offensée, il me donne des bonbons, dire merci d’une voix sucrée, on rentre à pied ; le magasin de motoculture, le fleuriste en kiosque, mon ancienne école maternelle dans le quartier où vit grand-mère, il y avait un âne, un jardin, des lapins et des tortues ; j’avais obligé Cathy La Peste à montrer sa culotte aux garçons, elle m’avait mordue sous l’œil, voulait être amoureuse du même que moi, ça ne le gênait pas d’en avoir deux à bécoter à la récré, ça picotait sous mon œil, ça bleuissait, j’avais honte pour la culotte, les garçons l’avait obligée à la baisser, je savais que c’était à cause de moi ; des poissons aussi, dans un grand aquarium du hall avec un fond bleu nuit profonde et étoilée, ce petit rouquin assis en tailleur à côté, habillé comme un adulte en miniature, on avait parlé de la fin du monde, j’avais perdu pied, entrevu ce grand vide, retour de la peur, peur qu’il ait raison, pris le temps de vérifier ensuite auprès de ma mère (on ne parle pas de la mort avec mon père non plus), il avait effectivement raison puis appris à vivre avec.

Auteure : Stéphanie Rieu, 2020

Photo : Marlen Sauvage 2021

Visages, par Monika Espinasse

Le week-end dernier, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

© Louis Monier, Patrick Modiano, 1998, in Ecrivains de Paul Eluard
à Marguerite Duras, ed. Eyrolles.

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant)

Il avait un âge certain. C’est ce qu’on dit pour un vieil homme qui a déjà vécu longtemps. Ce n’est plus un certain âge, la vieillesse accuse, trahit, affiche les joies, les chagrins, les erreurs de toute une vie passée. Il avait pourtant encore une peau de bébé quand on l’embrassait, il était tout doux, avait abandonné la moustache de ses trente ans, joues lisses et bien rasées. Le crâne aussi était dégarni depuis longtemps, il n’y avait plus qu’une couronne de cheveux autour de sa tête, un fin duvet blanc qu’il laissait pousser et qui habillait son visage de douceur. De petits yeux enfoncés, mais alertes, aux cils rares, d’un bleu délavé glissant vers un gris de brume. Lunettes fines cerclées d’acier qui donnaient parfois un regard pointu. Une bouche fine, en mouvement, il parlait bien, beaucoup, volontiers, il savait dire les choses, affirmer ce qui étaient pour lui des évidences. Le sourire était timide, tout en retenue pour ne pas dévoiler les trous dans sa dentition, les incisives manquaient depuis quelques années, les soins dentaires n’avaient pas été une préoccupation majeure, il laissait faire. Oreilles bien ourlées, bien formées, mais qui, depuis le temps, avaient besoin d’un appareil pour remplir leur fonction. Peu de rides, on aurait dit que malgré son grand âge, il n’avait guère changé. Les photos d’autrefois montrent un trentenaire glabre, ou parfois orné d’une petite moustache blonde, une calvitie précoce, des lunettes à l’ancienne, massives, un peu sévères, des yeux qui pétillent, des lèvres fines souriantes, en mouvement. Et en regardant des photos d’il y a vingt ans où il sourit au monde, il s’exclame : « Mon Dieu, j’avais déjà la même tête à cette époque ? »

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)

Le temps qui passe creuse la terre, érode la montagne, ébouriffe les forêts. Les arbres sur la crête, noirs, ronds ou élancés, seront les boucles désordonnées, chevelure d’ogre, de monstre ou de dieu tonitruant de l’Olympe. La terre grise est sillonnée de rides, des sentes bordées de genêt et de bruyère, poils gris et couleur aux joues. Un pic, une falaise, s’érige au milieu du paysage visage sauvage, éminence grise et rouge dans ce flanc de montagne descendant régulièrement vers un val profond. Ouverture effrayante, déchirure que bordent des lèvres de murets et de clôtures. Trou édenté, sans langue, sans palais, sans fond, rien d’autres que des pierres sculptées par le vent, dents volumineuses, massives, protectrices, dangereuses. Des arbustes tout autour, haies, alignements, pins noirs rampant sous le pic planté au milieu du paysage. Un visage brut, irrégulier, sillonné, fendu, blessé. Blessant celui qui regarde. Même les nuages qui s’amoncellent dans le ciel, font grise mine. Et pourtant, ce matin-là, j’ai découvert les lacs sous la crête, au-dessus de la falaise centrale, deux petits lacs de montagne, clairs, purs, vert émeraude, des sourcils de bruyère, améthyste, et des coquelicots grenat au bord du val noir. Je me souviens que ce jour-là, j’ai aimé le visage de cette montagne solide rayonnante de couleur sous le soleil, aimable, souriante.

Et si maintenant cette image s’estompait, laissant s’évanouir la noirceur de l’ogre, si ce même paysage devenait joyeux avec ses boucles noires, ces joues rouges, son nez droit, sa bouche mangée de barbe soyeuse et ses yeux lumineux, s’il devenait pâtre grec ou gitan fougueux, je reviendrais écrire une autre histoire…

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas)

On se voit moins depuis quelque temps. Elle est partie faire sa vie et c’est bien. Mais elle me manque…un tourbillon, une tornade, toujours en mouvement. On n’est pas dans les embrassades, mais j’aimais te caresser avec les yeux. Tes cheveux lisses coiffés en madone comme tant de jeunes filles d’aujourd’hui, à les confondre au premier abord… la couleur blonde de bébé changée en châtain foncé avec le temps… je sens l’odeur de ton shampoing, odeur à donner le tournis, tant tu aimes changer de parfum, coco, pêche, vanille… non, pas vanille, c’est trop mou, trop sucré, ce n’est pas toi… parfois tu relèves tes cheveux en chignon et j’aime cette torsade plantée haut sur la tête… ta mère faisait de même autrefois avec ses cheveux noirs… il met en valeur les courbes de ta tête, cet arrondi vers la nuque, ton cou gracile qui accompagne tes mouvements, tes paroles… car tu parles, beaucoup, volubile, rapide, il faut que je m’accroche pour te suivre, mais j’aime t’écouter, entendre ta voix claire, voir apparaître le sourire qui illumine ton visage et ma journée, ta bouche aux lèvres pleines qui remuent sans cesse, cette bouche joliment ourlée, sans artifices encore, j’aime qu’elle parle, j’aime que tu racontes… tes grands yeux aux paillettes dorées, tu les aimerais bleus, mais ce vert te va si bien, ce n’est pas commun, pas mièvre, un peu chat sauvage, avec des cils noirs, là, tu aides un peu, tu épaissis avec du maquillage, de longs cils courbés, des sourcils bien dessinés en arc régulier qui surmontent les yeux et soulignent ton regard… froncés, circonflexes, en broussailles quand tu es en colère… tes yeux rient, interrogent, pleurent parfois de rage ou de chagrin… il m’arrive d’avoir un pincement au cœur… on ne peut pas aider, juste être là… et ta peau douce, bronzée, avec un reste d’acné qui t’énerve, ça ne partira donc jamais, j’aimerais te consoler, mais ça ne sert à rien, mieux vaut t’aguerrir, et puis tu es si indépendante, un peu sauvage même parfois, ça me fait mal, mais c’est mieux pour toi, pour ce que tu seras, ce que tu feras plus tard… des liens, mais pas des attaches, je n’aimerais pas t’entraver, toi qui vas de l’avant, qui marches d’un pas sûr, dansant, j’attrape tes doigts fins de musicienne, pianiste au gré du temps… tu m’étonneras toujours… ces mains agiles qui ne sont plus accaparées par ton téléphone, cet écran  qui ne te quittait jamais il y a encore peu… Tes mains, tes yeux, tes pensées, tournées vers l’avant, loin de moi. C’est douloureux et c’est bien. Je sais que tu me reviendras de temps en temps, le lien est noué, le lien perdurera.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification, et à partir de la photo de Patrick Modiano, par Louis Monier,, au début de cette publication.)

Profil de bel homme, je vous imagine grand, élancé. Vos cheveux mi-longs coiffés en arrière découvrent un haut front de penseur. Des yeux profonds, enfoncés, regard songeur, un peu sévère peut-être, ou perdu vers l’intérieur. Sourcils légèrement broussailleux. Nez droit bien présent pointant dans le paysage. Visage glabre, menton volontaire, lèvres serrées. Simplicité de la tenue, chemise à carreaux et veste sombre.

Ce qui me frappe dans votre portrait, c’est votre oreille. Une oreille, puisque l’autre est invisible. Puisque vous vous présentez en profil. Mais cette oreille est très présente, le haut légèrement caché par une partie de votre chevelure lissée, peignée soigneusement vers l’arrière, vers la nuque, une oreille éclairée par la lumière, soleil ou flash, bien mise en évidence. Oreille bien ourlée, au pavillon dessiné, bien ouvert. Un outil majeur pour votre travail d’écrivain, pour saisir les voix qui vous parlent, les voix qui vous disent leur histoire, qui vous accompagnent, vous échappent, vous reviennent, insistent, vous aident à créer. A écrire. J’ai lu nombre de vos récits, j’ai aimé déambuler avec vous dans la ville, écouter les bruits, entendre vos voix. Suivre les mêmes chemins, les méandres de vos pensées sous le front ample, démesuré. Parler avec vous de vos voix, vos projets, vos rêves. Mais parler vous semble difficile, les lèvres minces, collées, ne se desserrent pas facilement. Les mots que vous alignez avec votre plume, se bloquent dans votre gorge, votre poitrine, votre tête. Vous avez tant à dire et vous achoppez dès qu’on vous interroge. Phrases avortées, voix qui s’éteint, qui laisse parler des mains impuissantes de transmettre ce que vous savez si bien exprimer avec votre écriture. J’ai souffert pour vous, la bienveillance des interviewers vous a sauvé. Vous avez réussi à faire vivre vos voix. Et ces voix restent un présent pour nous qui sommes vos lecteurs.

Monika Espinasse

Vieilles enseignes (22)

© Marlen Sauvage

Dans les rues de Lasalle (Gard), quasiment illisible, cette enseigne de chocolat Menier « Exiger le véritable Chocolat Menier, Sans aucun prénom Usine de Noisiel 60000 Jour » C’est ce que je lis… 
Et j’apprends que l’entreprise a été fondée en 1816 par Antoine Brutus Menier qui fabrique les premières tablettes dès 1856… (merci Wikipédia)

Visages, par Sabine Lavabre Chardenon

Le week-end dernier, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

Henri Cartier-Bresson (1908-2004)

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant)

Ma grand-mère maternelle à eu 10 enfants. Ma cousine journaliste à un jour décidé d’écrire un livre sur la vie de cette femme qui pour nous ne ressemblait à personne. Feuilleter ce livre m’a permis de voir des photos de ma grand-mère jeune. Son visage resplendissait, on ne peut pas dire qu’il était beau, mais  il était lumineux, gai, il semblait que rien ne pouvait l’attrister. Plutôt ovale la peau paraissait nette et lisse, aucune cicatrice ne venait altérer cette sérénité. À 98 ans son expression était identique et malgré les tracas les souffrances ses yeux étaient toujours pétillants, espiègles, comme s’ils avaient effacé de sa mémoire les mauvais souvenirs. Les paupières n’étaient plus étirées donnant des yeux que l’on aurait décrit comme des yeux de biche, elles étaient gonflées tombantes leurs bords étaient discrètement rouges et leurs formes s’étaient bizarrement rétrécies et arrondies. Ses yeux n’étaient plus lubrifiés une certaine sécheresse donnant un aspect plus terne à ses cornées et ses conjonctives hyperhémiées montraient leur irritation, dans ces yeux vieillis persistaient des pupilles hyper-réactives prêtent à tous moments à réagir, à se dilater ou au contraire à se rétrécir témoignant de l’interprétation que ma grand mère avait au sujet de ce qu’on lui disait ou qu’elle voyait.

Jeune sa peau était lisse, ses joues à peine perceptibles n’étant ni pommées ni creusées, sa peau claire ne laissait apparaître aucune tâche, quel changement par rapport à cette vieille dame au port encore altier dont les bajoues tombantes molles étaient parsemées de tâches brunâtres plus ou moins épaisses aux contours irréguliers certaines surplombées d’une croûte qu’on nommait comme étant de la crasse  sénile, quelle vilaine expression ! pour des lésions qui nous ne nous gênaient pas. 

Son menton naguère discrètement fuyant s’était épaissi d’une peau un peu poilue granuleuse, on pouvait y apercevoir de-ci de-là quelques petits points noirs, qui cependant ne rendaient pas ce visage disgracieux. Deux éléments m’avaient frappée chez mon aïeule son nez et ses cheveux. Alors qu’à vingt ans on pouvait noter un nez certes bien présent mais non imposant, assez droit avec le temps il semblait être devenu proéminent,  irrégulier déformé par une bosse centrale lui donnant un aspect un peu crochu. Tout ce visage était surplombé d’une chevelure blanche gracieusement coiffée en un chignon. La mèche frontale  relevée discrètement bombante était striée d’une touffe sombre gris foncé, aspect qui était bien présent à vingt ans et donnait toujours à ce visage aimé et aimant une grande classe et dignité.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes)

La table est mise le repas est prêt les pèlerins entrent seuls ou en groupe et s’installent. Pensive j’observe ces visages burinés par le soleil éreintés d’un long chemin parcouru.

Qui tête haute, menton relevé, regard vif et conquérant fier tel un lion dominant la troupe; qui petite chétive à la peau brûlée par le soleil le foulard sur la tête cachant ses cheveux qui n’ont pas encore repoussé, visage lumineux fendu par un large sourire voix guillerette et chantante heureuse de sa petite étape du jour il en émane une certaine dignité ; qui absent rêveur le regard lointain un peu terne une discrète larme au coin qu’il cache en se mouchant bruyamment, il aurait tant voulu qu’elle soit là ! qui en groupe bruyant tel un essaim entre brutalement jacassant visages indéfinissables indifférentiables tellement identiques modelés conformes cheveux courts c’est plus pratique, trace de lunettes de soleil témoignant qu’aucun d’entre eux ne les a oubliées, petit bandana aux coquilles autour du cou il leur a été offert par le club avant le départ au moins eux on le sait ils vont à Saint-Jacques.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens)

Rouge vif, strié de vermisseaux veineux et artériels,  réactivée au froid sa couperose occupe son visage tel un papillon dont les ailes se déploient du nez sur les 2 joues.

Pincé, mince, crochu à son extrémité, ce nez déformé par une bosse centrale faisait peur aux enfants qui évoquaient une sorcière.

Longue, savamment  taillée, peignée, nette, englobant sa bouche, avalant ses lèvres, cachant un menton un peu trop proéminent ; cette barbe finement crépue parfois parlante, douce au toucher adoucissait son visage.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la photo de Henri Cartier-Bresson, au début de cette publication.)

Je vous vois, je vous regarde intriguée un peu perdue. Votre visage allongé maigre qui serait presque pointu, cela étant accentué par votre nez très long dont l’arête se dédouble en narines assez développées sur une bouche à peine étirée encadrée de part et d’autre par un pli tout juste marqué, pourrait être inexpressif,  peut-être discrètement narquois,  si vos yeux globuleux profondément tristes ne vous racontaient pas. On vous voit jeune belle grande femme élancée, racée arrivant dans la famille de votre mari . Oui vous avez été mariée très jeune vous ne l’avez pas choisi mais vous étiez promise et chez vous on ne discute pas. Fini les cheveux au vent, fini les robes multicolores, fini l’espièglerie les jeux, dans le lit de cet époux vous vous êtes soumise. Sous le joug de sa mère vous avez obéi, la maîtresse femme dirigeait la maison, dirigeait ses brus eh ! oui vous n’étiez pas la seule. Au moins entre vous vous pouviez rire, papoter en nettoyant, en  frottant, en cuisinant , en vous occupant des enfants, oui vous en avez eu des enfants, moments de souffrance mais aussi multiples moments de bonheur. Très jeune cela a commencé au moins durant ces grossesses il ne vous touchait pas s’occupant d’en engrosser ou d’en épouser une autre….

Je ne peux vous donner d’âge, votre lassitude, votre aspect désabusé qui n’attend rien, qui n’espère rien si ce n’est que surtout il vous oublie, l’absence de fantaisie sous  ce voile sombre qui couvre totalement votre chevelure dont naguère vous étiez si fière me perd. Le regard de vos belles-filles ou de vos remplaçantes plus jeunes m’intrigue : êtes-vous devenue la  « mère » de la maison, la vieille est-elle morte  ? Vous souvenez-vous des jours passés sans doute pas si lointain où vous subissiez ? vos belles-filles vous craignent-elles? vont-elles vieillir comme vous en permanence grosse ou allaitant, soumises, s’éteindront-elles peu à peu ou bien les aiderez-vous malgré vos traditions, vos croyances à se défendre à retrouver des couleurs des cheveux, des yeux rieurs une bouche souriante mais assez ferme pour refuser la domination ?

Votre visage ne me le dit pas.

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)

Dans cette nuit noire, pas d’étoile, pas de lune rien seul ce feu nous attire, nous réchauffe et nous emporte.

Dans la danse des flammes  rouges, vives élancées, m’apparaît un visage maigre plutôt que mince déformé par les ondulations du feu. Sa bouche ovale étirée douloureuse crépite venant résonner dans ma tête: « aide-moi, sors-moi de là » ses yeux écarquillés orangés, sanguins, semblent terrifiés apeurés effrayés me répètent inlassablement « aide-moi sors-moi de là ».

Qui est-ce ? que faire ? Je ne peux l’attraper, je ne peux la saisir !

Ses longs cheveux pendant de part et d’autre de son visage sont léchés, happés par le brasier, une fumée grisâtre épaisse s’échappe et de loin en loin l’écho répète « aide-moi sors-moi de là »

Angoissée larmoyante cette femme semble prise, seul son visage apparaît part en fumée et réapparaît répétant inlassablement « aide-moi sors-moi de là »

Je le saisis entre les deux mains, je veux la rassurer sans savoir comment faire, mes mains se joignent se touchent rien tout à disparu, doucement la flamme diminue passant du rouge au jaune, je suis inquiète et soulagée incapable de bouger, mais déjà quelqu’un a jeté du bois sec de longues flammes vives surgissent et avec le visage rouge intense rageur râlant, vigoureux mais impuissant, les sourcils froncés me menacent, les yeux noirs me reprochent mon impuissance cette fois les flammes crient  « aide-moi sors-moi de là » sa bouche se déforme colérique, grimaçante, reprochante, incapable de réagir devant ce visage douloureux je ne souhaite qu’une chose que ça s’arrête !

Le temps s’écoule, le bois s’épuise les flammes diminuent la fumée me pique les yeux , dans ma tête résonne toujours « aide-moi sors-moi de là » 

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas)

Tu viens de passer devant moi, encore une fois sans me voir sans m’adresser la parole, voûté, tête baissée, bouche bougonne, visage à la peau acneïque. Je devine ton regard blasé, exaspéré. 

Qu’ai-je fait ? qu’ai-je dit qui mérite cela ? Rien je le sais, je dois y passer, on doit y passer. Où est mon bébé à la peau douce, qui sentait bon et souriait aux anges ? Est-ce ce grand dégingandé que je ne reconnais que par le cœur et non la vue ? Combien de temps faudra-t-il encore subir ce visage indiffèrent à tout, fermé, qui se sent mal-aimé ?

Que faire de plus que remplir le frigo, les placards, veiller sur lui, avoir un regard bienveillant mais pas trop ? Oui c’est sûr je dois patienter, accompagner de loin, surveiller discrètement je le sais mais  « mon Dieu «  que c’ est long ! » , que c’est fatiguant. Je ne peux tout accepter quand même ! Il pourrait faire un effort !  comme ranger un peu, se coiffer, se doucher, déposer son linge dans la corbeille et non par terre éparpillé dans toute sa chambre, je vais le lui dire, c’est assez ! Non Non, je dois accepter, après tout quand il en aura assez du désordre, de la crasse, de l’indifférence et d’être le plus malheureux de la terre il reviendra. Je dois continuer, surtout ne pas râler, ne pas questionner, ne rien montrer, fermer ses poings rageurs les mettre dans les poches, se taire,  se dominer, accepter patienter sourire être accueillante,  être prête. 

Sabine Lavabre Chardenon