Le secret de Madame A.

Photo : Marlen Sauvage

J’avais trouvé la clé de la porte d’entrée sous la brique dans la boîte à lettres, à gauche du portail de bois blanc ; personne ne m’attendait, je revenais, c’est tout ; comme à ma première visite, les graviers crissaient sous mes pas, mais alors que je n’y avais pas vraiment prêté attention, j’entendais leur grincement parce que je n’étais plus dans l’attente d’une rencontre, que l’idée de la rencontre occultait tout alors, et je l’avais perçu comme un son banal dont on sait qu’il prendra toute sa signification plus tard. Dans le crissement des graviers sous mes pas, l’écho d’un cimetière. Je revenais pour quelques jours, j’ignorais combien de temps encore. Je déposai ma valise dans le corridor, sur le marbre blanc du sol qui habillait la surface de la maison. Tout était en ordre, aucune odeur suspecte n’affectait les narines, le seul parfum qui pénétra le salon et la salle à manger fut celui du jasmin en fleurs quand j’ouvris à l’arrière les persiennes blanches ciselées comme un moucharabieh qui donnaient sur le jardin vers le champ de fouilles, et à l’avant, les volets bleus d’où l’on aperçoit sans être vu le mendiant qui réclame une obole en secouant le portail. Je fis en vitesse le tour des pièces ; le salon où nous discutions chaque soir avec Madame A. était inchangé, l’imposante armoire toujours omniprésente dans un aussi petit endroit, et sur le guéridon en bois peint était resté posé Le rivage des Syrtes. Personne donc ne l’avait rangé, il avait passé de longs mois ici, marqué à la page où j’avais cessé de le lire quand la nouvelle était tombée. Je l’ouvris et retrouvai avec nostalgie la minuscule écriture de Madame A. qui, au crayon de bois, avait annoté dans les marges, les coups ordonnés de stabilo bleu, vert, jaune qui avaient gâché ma lecture, et certains passages soulignés… Les Syrtes… Le golfe de Gabès… Je courus presque jusqu’à la chambre de la propriétaire, le long du couloir étroit plongé dans le noir que j’oubliais d’éclairer, tâtonnant sur ma gauche à la recherche de la poignée de porte, pour enfin, à la lumière de la lampe de chevet, regarder, je devrais dire, examiner, scruter, le visage et le torse de cet homme en noir et blanc, photographié dans les années deux mille, et placardé ici depuis sa mort, sur un support de bois pendu au-dessus du lit. Toujours quand je frappais à cette porte, j’avais entraperçu cette photo, jamais Madame A. ne m’avait invitée à pénétrer ce lieu d’intimité conjugale. Tout de suite je lus dans les yeux de l’homme autre chose que le discours convenu de Madame A., teinté d’hésitations quand mes questions se faisaient trop pressantes, et qu’elle écartait avec agacement d’un geste de la main. Ainsi c’était lui, le mari, l’homme-pays…

Le regard infiniment lointain, empreint d’une grande tristesse, presque tragique, me ramenait à ma première visite dans cette maison. De l’extérieur, elle n’avait rien d’extraordinaire. Vue de la rue bordée d’eucalyptus, c’était un cube blanc relativement bas, percé de fenêtres et de portes, avec à l’étage une terrasse surplombant une autre terrasse en rez-de-chaussée. Monsieur A. n’avait pas le goût du luxe. Ni le jardin mesquin devant la rue, au citronnier desséché, aux plantes perdues dans une terre rouge, ni les lauriers roses et blancs si communs ici, ni les hibiscus ou les bougainvillées n’attiraient l’œil. Mais à l’intérieur de la villa, je fus subjuguée (la perspective de la rencontre, peut-être) avant que plus tard – je n’aurais su dire exactement quand – ne se fracture l’atmosphère tout entière, insidieusement.

Tout de suite en entrant l’escalier blanc me happa : tournant légèrement sur la gauche, se perdant vers un haut plafond égayé par une suspension de verre multicolore qu’éclairait à cette heure de midi le soleil trouant la petite fenêtre du palier par où, si souvent, j’allais accompagner le départ de l’homme aimé. L’escalier qui se rengorgeait et devenait massif quand Madame A. à la silhouette menue m’accueillit devant lui. Je sympathisais tout de suite avec cette vieille dame élégante, courtoise, aux yeux clairs cachés derrière d’épaisses lunettes… Avec elle, je m’extasiais devant les tableaux et les bibelots précieux, le kilim aux tons chauds suspendu au mur du couloir, les poteries romaines rassemblées sur les étagères, les amphores debout dans un coin de jardin… Tout alors faisait écho à mes sentiments. Quand je revins seule ce jour de novembre, je caressai la laine de mouton élimée, j’imaginai la main fière et heureuse qui avait choisi le tapis, j’entendais deux voix joyeuses s’exclamer devant la cafetière berbère en métal ouvragé, les arguments de l’un en faveur de la marine et de l’autre pour l’intérieur traditionnel et leurs jeunes rires conjugués à l’achat des deux peintures et c’est alors que l’évidence me submergea : « cela » était mort. Les poteries romaines, les tableaux, la maie en chêne aux pieds tournés, les calligraphies à l’encre rouge et noire, les milliers de livres répartis dans chacune des pièces de la maison, tout racontait une vie conforme au discours de Madame A. mais rien ne vibrait plus. La matière était morte. Creuse. Vide. Le souvenir de la volubilité de Madame A. m’indisposait. Tout venait contredire le sourire des yeux qu’elle arborait souvent derrière ses verres de myope (ou est-ce que ma mémoire travestissait ce regard ?). Aucune aura de bonheur n’entourait plus ces objets sous mes doigts. Ils ne se laissaient plus aimer. Dans la solitude de cette dernière visite, car je savais désormais que c’était la dernière, je les trouvais laids, objets de musée désinvestis de leur pouvoir séducteur. Sous le souvenir de leur beauté se terrait le regard blessé de l’homme-pays. Je débusquais à contrecœur et à contretemps le mensonge d’une vie dans la bouche pincée de Madame A. quand elle se détournait, dans le malaise qu’elle suscitait. De son discours bavard sur son arrivée dans le pays cinquante ans auparavant, de ses illusions de jeune professeur, de sa rencontre avec son mari… De toutes ses confidences, finalement, rien n’avait filtré de ce qu’elle aurait voulu vraiment me dire, je l’aurais juré.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions intitulée Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des Frontières en octobre 2016.

9, rue des Clottins

Photo : Marlen Sauvage

Comme bien d’autres maisons, celle-ci l’avait séduite par son dehors : les pommiers cinquantenaires alignés, palissés, dans le terrain carré à l’arrière du pavillon, qu’il fallait dépasser pour découvrir le petit potager à l’abandon ; les rosiers remontants et leurs roses anciennes fleuries en ce début de juin ; le massif de noisetiers qui aurait mérité une taille douce – mais la propriétaire déjà veuve venait de mourir et le jardin n’avait plus été entretenu depuis des années. Un mur grillagé dans sa partie supérieure le séparait de la maison voisine. Elle se souviendrait toujours du regard que l’homme jeta sur elle lors de sa première visite avant de retourner se courber sur ses semis.

Depuis qu’elle y vivait, de nombreux aménagements avaient totalement transformé le pavillon des années trente, en pierre meulière, « très imperméable, à l’abri de l’humidité » (paroles d’agent immobilier). Elle avait fait tomber la plupart des murs intérieurs pour disposer de pièces d’un seul tenant – cuisine américaine, salon, séjour – dont elle avait aussi modifié l’implantation, et avait préféré une grande chambre aux deux petites installées au rez-de-chaussée ; entièrement démoli la salle de bains pour en faire une salle d’eau à l’italienne, à la robinetterie rutilante ; agrandi les ouvertures ; redonné vie à la vieille cheminée. A l’étage également, deux chambres sous les combles disposaient maintenant d’une salle de bains moderne – là où une baignoire sabot avait provoqué les exclamations de ses neveux –, d’un éclairage naturel venu d’un puits de lumière, de miroirs en pied. Il ne restait que ce parquet foncé qu’elle désirait encore enlever et ce dressing à installer sous la partie la plus basse du toit, mais d’une hauteur suffisante, dans la chambre qu’elle occupait.

On était au 9 de la rue des Clottins, dans une petite bourgade du nord de Paris, proche de la gare, de petits commerces, dans une zone essentiellement pavillonnaire. Accolée au mur droit de la maison, une extension au volume irrégulier, aujourd’hui esthétique, agrandissait la superficie de base. L’entrée de la quincaillerie qui s’était tenue là durant des dizaines d’années avait fait place à un patio carrelé garni d’une multitude de plantes, séparé par une porte vitrée d’un immense bureau parqueté – l’ancien magasin –, agrémenté au sol de sisal, aux murs couverts de livres, de boîtes d’archives, d’objets glanés au cours de voyages, s’étageant à près de cinq mètres de haut jusqu’au toit. Dans le prolongement de ce bureau, un peu en contrebas, une véranda aménagée en salon d’hiver ouvrait sur le jardin où elle se trouvait ce soir-là, admirant de l’extérieur le parquet couleur capucine, d’un orange qui réchauffait la pièce au soleil couchant.

En ce soir d’été, le voisin devenu veuf depuis qu’elle s’était installée six ans auparavant, lui avait offert par-dessus le grillage une salade, un bouquet de persil et quelques premières feuilles d’épinard. C’était un peu leur rituel, ces échanges de légumes après une discussion ou pour l’engager. Elle-même avait renoncé à l’entretien d’un jardin potager, faute de temps à y consacrer, et ne cultivait que roses, pivoines et camélias. Il venait de l’inviter à prendre l’apéritif et elle pensait en ce moment-même aux conseils qu’il lui prodiguerait pour les prochains travaux. Elle inversa donc la proposition et retournant sur ses pas, lui demanda de se joindre à elle pour partager une bière et quelques rondelles de saucisson. L’homme approchait les soixante-dix ans et s’activait toujours dans son appentis, bricolant à toute heure, ou veillant sur fleurs et plantations, entretenant les haies de son terrain pour y abriter les oiseaux et les hérissons. Il avançait un peu voûté – l’arthrose, disait-il, l’avait rattrapé – pourtant l’ancien peintre en bâtiment ne rechignait jamais à donner un coup de main aux voisins qui en avaient besoin. Quelques instants plus tard, il se présenta chez elle comme à son habitude en bleu de travail, un sourire jovial aux lèvres. Elle pensa qu’elle avait apprivoisé son regard…

Une chope à la main, ils montèrent jusqu’à la chambre où elle exposa son projet d’aménagement. Il s’obstinait à regarder par la fenêtre, vers la zone industrielle, aussi lui fit-elle remarquer que là, comme dans la pièce du rez-de-chaussée qui donnait du même côté, mais plus encore ici, elle appréciait le double vitrage. Le ronronnement des énormes frigos la nuit l’avait dérangée durant les premiers mois de son installation. A sa moue, elle supposa qu’il la trouvait un peu chochotte, ou qu’il jugeait inconvenantes les dépenses engagées dans ce pavillon, il hochait la tête d’un air peu convaincu devant les matériaux utilisés, dont elle soulignait le caractère écologique mais qu’il trouvait hors de prix. De son poing, il tapotait les cloisons, appréciait les huisseries, s’interrogeait à voix haute sur la nécessité d’avoir automatisé l’ouverture et la fermeture des persiennes et en revanche, appréciait le travail entrepris sur les poutres des plafonds. « Alors c’est quoi ce que vous voulez faire encore ici ? ». Elle avala une gorgée de bière avant de répondre dans un sourire que le vieux plancher n’était pas à son goût. « Quoi, du chêne ? Pas de votre goût ? Mais vous n’en retrouverez plus d’aussi beau ! Suffit de le poncer, je vous le fais si vous voulez. » Mais elle ne voulait pas, et argumenta pour un sol plus moderne, un parquet flottant beaucoup plus clair que ce chêne foncé, alla chercher quelques échantillons qu’il regarda d’un air distrait, évoqua l’idée d’un dressing dans le fond de la chambre. Il haussa les épaules et bougonna. « Moi je ne ferais rien de plus ici… » Mais elle tenait à son dressing et n’avait nul besoin de son aval, aussi lui demanda-t-elle s’il serait libre un jour prochain pour l’aider à démolir la cloison.

Elle avait déplacé les meubles dans la chambre voisine, posé la caisse à outils à même le sol, monté un escabeau, des sacs à gravats, des chiffons, une masse, un pied-de-biche, un balai, une pelle, avait branché la radio, et attendait assise en tailleur que son voisin la rejoigne. Il était 8 heures du matin quand il débarqua, en bleu de travail. Ils s’échinèrent sur la cloison jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Malgré la poussière avalée pendant une heure, il refusa le verre d’eau qu’elle lui proposa et s’accouda au rebord de la fenêtre tout en regardant au loin. Il lui raconta le paysage d’avant, des années trente, quand il vivait ici enfant avec ses parents, puis avec sa première femme bien des années plus tard. Il se souvint du couple de voisins qui habitait cette maison-ci, des commerçants qui avaient ouvert un bazar dans cet appendice transformé aujourd’hui en bureau, et où ses enfants venaient acheter confiseries et gâteaux conservés dans de gros bocaux sur le comptoir. Elle ne l’avait jamais entendu parler aussi longtemps. « Bon, on attaque le plancher maintenant ? » Il se retourna, et elle le vit très nettement déglutir, blanchir puis se ressaisir. Troublée, elle l’interrogea sur son état de santé. Mais il s’excusa et s’empara du pied-de-biche. Elle empilait les lattes au fur et à mesure, tentant de reprendre la discussion mais il ne répondait plus que brièvement. A la question de savoir ce que signifiait « les Clottins », il répondit que jusqu’au siècle dernier, cette zone n’était que jardins entourés de palissades, de haies, de murets… D’où sans doute, ce terme de clottins, mais il ne garantissait rien et sur ce, il se tut pendant la demi-heure qui suivit, enlevant avec dextérité les lames clouées, dont il vérifiait la qualité de temps en temps, d’un geste rapide, voire fébrile. Elle l’observait avec un brin d’inquiétude. Quand elle entendit sonner 10 h 30 au clocher du village, elle descendit chercher pain, fromage et pâté qu’elle lui proposa de façon presque autoritaire. Il sourit, levant vers elle son regard bleu, évoquant les pauses durant les chantiers, le vin rouge dans les bouteilles d’un litre, étoilées, que l’on rapportait à la consigne. Il ne s’était jamais adonné à l’alcool, précisait-il, non, pour ça, il avait toujours été correct. Il lui sembla que sa voix se brisait légèrement, mais il se reprit et la questionna sur son métier, sur sa vie en solitaire. « Une jolie fille comme vous, sans mari, sans enfant, c’est pas normal ! » A son tour de ne rien répondre.

Elle lui tournait le dos quand elle entendit un soupir bref, comme expulsé sous le coup de l’émotion. Il tenait dans ses mains un objet entouré de papier journal, et vacilla sur ses genoux. « Michel, que se passe-t-il ? » Il s’écroula sur le sol. Le tapotant sur la joue, elle l’exhortait à retrouver ses esprits. Il avait le visage blême, respirait trop doucement, elle prit peur, le mit en position latérale de sécurité et courut en bas appeler les secours. Elle remonta près de lui toujours évanoui, déroula le journal vieilli et découvrit un pistolet de petite taille, noir et gris. L’objet tomba de ses mains tremblantes. Mais elle retrouva son sang-froid et le cacha immédiatement dans la boîte à outils juste avant que les pompiers n’arrivent. Ils embarquèrent Michel jusqu’à l’hôpital le plus proche. Elle ne pensait plus qu’au révolver.

C’était un pistolet Manufrance, elle en reconnaissait le sigle sur la poignée noire, le M majuscule dont la jambe droite constituait la barre verticale du F, le tout entouré d’une couronne de lauriers. Un modèle compact très léger… Pour elle, cachée ici sous le plancher, c’était l’arme d’un résistant qui avait refusé de la rendre comme l’exigeaient les autorités après la Seconde Guerre mondiale. Un appel téléphonique à son grand-père maternel confirma son hypothèse. Après qu’elle eût renseigné les dimensions de l’engin et du canon, décrit les plaquettes finement quadrillées, il lui précisa qu’il s’agissait très probablement d’un pistolet automatique, un modèle dit Le Français, un 6,35 mm d’environ 300 g, issu de la manufacture d’armes de Saint-Etienne, très utilisé par la Résistance durant cette période de l’histoire. Et, en l’occurrence, non neutralisé : il pouvait donc encore fonctionner. Elle n’avait pas retrouvé de cartouches, mais il restait encore une bonne partie du plancher à enlever ! « Quelqu’un ici a dû être membre d’un réseau et pour des raisons sentimentales ou patriotiques, a conservé clandestinement ce pistolet… ce qui finalement est plutôt une bonne destinée pour une arme de maquisard ! », avait conclu son grand-père. Et plus sérieusement, il avait ajouté : « Tu détiens donc illégalement une arme de guerre, ma chérie ! » Qu’en faire ? Si elle n’affectionnait pas spécialement les armes à feu, elle n’en avait pas non plus une peur telle qu’elle craignît de la conserver chez elle. Elle décida donc de ne rien décider, trouvant même plutôt amusant que sa petite maison ait abrité pareil trésor durant d’aussi longues années.

En revanche, que le malaise de son voisin semblât lié à cette découverte la tracassait. Elle comprenait mal ce qui pouvait l’avoir mis dans cet état. Un souvenir dramatique de cette époque ? Ou cela n’avait-il été que coïncidence ? Elle avait surpris les prémisses d’un malaise lui semblait-il… Ayant fourni aux pompiers les coordonnées de Myriam, la fille de Michel la plus proche géographiquement, elle espérait que celle-ci ait pu se rendre à l’hôpital. Alors qu’elle pensait à l’appeler pour prendre des nouvelles de son père, elle rassembla les feuilles de journal jauni qui emballaient le pistolet et tomba en arrêt devant une photo en noir et blanc d’un pavillon des années trente tels qu’il s’en était beaucoup construit dans cette banlieue nord de Paris et ailleurs. Un pavillon comme le sien. Elle était certaine de le reconnaître. C’était celui situé au 7 de la rue des Clottins, celui qu’occupait Michel. On distinguait dans le prolongement de la maison la proéminence de la quincaillerie voisine – sa propre maison aujourd’hui – dont on pouvait d’ailleurs lire les premières lettres de l’enseigne et apercevoir la grille de la vitrine. En légende de la photo était mentionné : Le pavillon du crime. Elle sursauta. Elle lissa de ses mains le journal froissé pour parvenir à lire le fait divers raconté dans la demi-colonne, qui annonçait la suite de l’enquête menée dans la petite ville de M. après le meurtre non élucidé de Madame Suzanne A. C’était son fils de dix ans, Alain qui, rentré de l’école avait prévenu les secours. Alain… le prénom du fils aîné de Michel… ou plus exactement de Suzanne. Son cœur battait à tout rompre, elle chercha la date du journal et découvrit qu’il datait de… 1954 ! D’après les premiers résultats de l’enquête, la mère de l’enfant avait été tuée le jeudi précédent en début d’après-midi d’une balle de révolver, la maison ayant été retournée, laissant imaginer un cambriolage, quelques économies avaient été subtilisées ainsi qu’un coffret de bijoux et ni le criminel ni l’arme du crime n’avaient au moment de l’article été retrouvés. On racontait encore que les voisins les plus proches avaient été entendus dans les locaux de la gendarmerie, et lavés de tout soupçon, disposant à cette heure de la journée d’un alibi de poids : ils déjeunaient comme chaque jeudi au café de la gare, en compagnie du maire du village, et n’ouvraient leur magasin qu’à 15 h 30.

Marion savait que Michel devenu veuf avec deux garçons de 10 et 4 ans, s’était remarié à la fin des années 50. Son corps était traversé d’un long frisson. Lui revint en mémoire le regard de Michel lors de sa toute première visite avec l’agent immobilier : elle s’était demandé pourquoi cette insistance à la dévisager de l’autre côté de la haie du jardin. Il y avait six ou sept ans de cela, elle en avait conclu qu’il était bien normal de s’inquiéter de ses nouveaux voisins. Aujourd’hui, elle décelait autre chose dans ce regard, dans le souvenir de ce regard… Elle comprenait mieux pourquoi Michel avait tellement vanté la qualité du parquet de chêne, pourquoi il avait été réticent à le démonter… Bref tout lui semblait clair à présent. Elle ne parvenait pourtant pas à comprendre comment l’arme du crime avait pu se retrouver cachée sous le plancher… Avec la complicité du quincailler ? Le couple était mort, la veuve ayant rejoint son mari dans la tombe dix-huit mois auparavant…

« Mais qu’est-ce que je raconte ? Où est-ce que je divague comme ça ? Qui me dit qu’il s’agit de l’arme du crime ? Tu es complètement folle ma pauvre fille ? » se morigéna-t-elle en replaçant le révolver dans son emballage d’origine.

Une fois le parquet entièrement démonté, elle y avait passé des heures, sans trouver d’ailleurs de cartouches ni de balles, elle dîna d’un morceau de fromage et de pain. Dans son lit, elle poursuivait malgré elle ses élucubrations quant à l’histoire du meurtre, ne voyant décidément pas en Michel un assassin potentiel. Mais qui saurait jamais ce que cachait une personnalité, une vie, quels secrets les uns et les autres emportaient dans la tombe ? La réponse à cette énigme lui parvint le lendemain soir avec la visite de Myriam. Née du deuxième lit et seule enfant du nouveau couple, Myriam souffrait de dépression chronique depuis la mort de sa mère deux ans auparavant. Bien que mariée, mère elle-même, elle ne parvenait pas à « tenir debout », expliquait-elle dans un désordre de gestes et de grimaces. L’appui inconditionnel de sa mère lui manquait. « Mais vous avez votre père, Myriam, il est si seul… » Myriam raconta ce qu’elle n’avait pas connu ou dont elle n’avait que des souvenirs lointains : l’homme jaloux du premier fils de Suzanne, le père trop jeune qui avait eu son premier enfant à dix-neuf ans l’année de sa rencontre avec elle – sa tendresse excessive pour elle qui l’avait éloignée de la fratrie, les horreurs débitées par les frères au moment de la mort de sa propre mère, insinuant que « les meilleures partaient toujours en premier. Papa en avait été malade, il aimait ma mère, elle l’avait sauvé du pire. C’était une femme exceptionnelle. » Du pire ? « Oui, du suicide après la mort de Suzanne dans des circonstances terribles (Marion approuva malgré elle), tuée d’une balle de révolver en plein cœur… Son adorée, tuée par un… par un… maquisard. » Un homme qui s’était livré à la police une quinzaine de jours après le meurtre.

Marion apprit alors le passé de Suzanne, tondue, la croix gammée peinte sur le crâne, Suzanne ayant échappé à un lynchage, « la pauvre, tout cela pour avoir aimé un Allemand » répétait Michel quand il en parlait à sa seconde femme… « Pour lui avoir livré un homme », répliquait alors celle-ci. « Suzanne avait cinq ans de plus que mon père, mais elle était pour lui une femme-enfant, et il jugeait qu’à dix-huit ans, dans la tourmente de la guerre, elle avait payé suffisamment pour cette faute de jeunesse, ayant dû fuir à Paris à la première occasion, loin de son village, loin de sa famille. » Mais un ancien résistant l’avait retrouvée, traquée, tuée chez elle… la guerre n’était pas encore si loin… Michel avait eu à affronter l’opprobre du village. Suzanne avait jeté le doute sur lui, mais il ne lui en avait jamais voulu. Les deux garçons en revanche lui avaient toujours reproché de ne pas avoir fui, d’avoir subi le regard gêné des autres enfants quand ce n’était pas leur cruauté. Myriam confirma le passé de résistant de l’ancien quincailler, voisin du couple. Ainsi le malaise de Michel s’expliquait-il. Il n’avait pas déballé l’arme… C’était la seule vue du journal qui avait provoqué son évanouissement, la confrontation avec un souvenir dramatique conservé par un voisin qui avait connu la victime, sa Suzanne… et peut-être aussi d’ailleurs le meurtrier… Qui sait quel secret on emporte dans la tombe ?

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions intitulée Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des Frontières en novembre 2016.

Trois caves

Photo : Marlen Sauvage

Etait-ce une cave ? Un réduit sous les marches qui menaient à l’étage. On parlait de « petite cave ».  On y entrait en se baissant, la porte en bois aux lattes réunies par un Z plus foncé était taillée en triangle selon la pente de l’escalier. On y entreposait tout un bric-à-brac inutile de chaises pliables au tissu déformé, aux couleurs passées ; de vieux jouets, de caisses, de cageots, d’outils tellement rouillés qu’ils cloquaient par endroits, la rouille se détachant comme une peau déshydratée, par strates ; de journaux empilés noués avec une ficelle jaunie. Un vrai capharnaüm… Mais au milieu de tout cela, une malle métallique bleue, aux fermoirs cadenassés dont nous avions retrouvé la clé après en avoir essayé tant et tant, rassemblées dans un ancien banneton rond à la robe piquetée de moisissures. Notre joie quand le cadenas avait sauté ! Vite, débarrasser la malle de tout ce qui l’encombre – en posant soigneusement ce « tout » dans un coin du réduit – et impatientes de découvrir son contenu, soulever le couvercle dans un grincement accusateur. Nous avions choisi notre moment pour nous retrouver dans la petite cave, celui de la sieste, en début d’après-midi, quand la chaleur insupportable de l’été obligeait grands et petits à se tenir à l’ombre. Pourtant, nous craignions d’être entendues, et le cœur battant, nous laissâmes le temps filer, quelques minutes sans doute seulement, la main devant la bouche. La malle contenait un trésor, nous ne le mesurions pas. Le courrier de mon père à ma mère durant ses longs mois d’absence, quand il partait en manœuvres ou sur le terrain d’une guerre qui ne disait pas son nom. Le jour s’immisçait par une petite lucarne, et il fallait nos yeux d’enfant pour parvenir à déchiffrer l’écriture penchée du Pater. Notre jeu favori fut celui de compter le nombre de « chérie » « amour » « baisers », et nous ne nous préoccupions pas vraiment de ce qui se disait en dehors de ces mots que nous repérions très vite à leur longueur, en pouffant de rire. Puis cela nous lassa, et nous nous préoccupâmes plutôt de récupérer les timbres ornant chaque enveloppe. C’est ce qui signa la preuve de notre intrusion dans l’intimité de nos parents… Nous entassâmes les vignettes colorées dans une jolie boîte rectangulaire, en carton, bleue comme la malle, trouvée dans le local, enterrée quelques semaines plus tard dans la chênaie… Jamais je ne revis les courriers de la malle, des lettres aux feuillets nombreux, parfois une trentaine par missive. Oubliés dans les grands tiroirs bas d’une armoire, ils furent donnés avec elle à une association caritative, trente ans plus tard, à la mort de mon père.

L’autre cave, la vraie, la grande, de la même maison, se trouvait au rez-de-chaussée, sous le balcon, et s’enfonçait dans la profondeur de la bâtisse. Son entrée, un porche de pierre, fermait par un portail en bois à double battants, où l’on faisait jouer une énorme clé noire, longue, que l’on empruntait uniquement pour aller chercher quelques pommes de terre, une bouteille de vin, voire un morceau de fromage rapporté du Nord, un Vieux-Lille à l’odeur ammoniacale ou une boulette d’Avesnes à la jolie robe paprika que Maman refusait obstinément d’entreposer dans la cuisine. L’humidité ambiante exacerbait leur parfum auquel se mêlait celui du salpêtre qui recouvrait la pierre par endroits. Heureusement, cela ne durait que quelques jours, après les vacances estivales et la tournée familiale en Cateau-Cambrésis. Il y avait là l’établi de mon père qu’éclairait une baladeuse, et sa litanie de clés plates, à mollette, de pinces, les marteaux et les masses, la scie égoïne, les boîtes de clous, de vis, de boulons… Quelques cartons de vin qui une fois vides accueillaient les portées de chatons, où nous découvrîmes un matin la chienne Dolly, en mal de chiots, qui avait forcé les bords et semblait réjouie de ces petites vies éparpillées sur son poil tandis que la mère chatte était partie chasser. Des étagères couvertes de bocaux de toutes tailles pour les pâtés de porc, de lapin au genièvre, les ratatouilles, les légumes du jardin, les confitures, les coulis. Dans un coin de la cave, au plus noir d’un angle, un petit tas de charbon, de grosses boules polies qui noircissaient les mains et qui disparurent après bien des mois où nous vivions là. Etaient-ce les anciens propriétaires qui avaient parlé d’un trésor ? De la date oubliée de la construction de la maison et d’un baron des Adrets auquel la bâtisse aurait appartenu ? Toujours est-il que nous nous avisâmes un jour de creuser la terre battue ! A trois fois deux petites mains, nous nous répartissions le territoire et grattions le sol avec enthousiasme tout en nous racontant des histoires de chevaliers, de templiers, de soldats du roi… Nous incarnions des hommes, d’ailleurs, je me souviens, jamais des princesses ou des reines ! Toujours est-il que nous exhibions de longues heures plus tard – mais rien ne nous pressait, nous étions des monstres de patience – quatre ou cinq pièces de monnaie datant de Louis XVIII et de Napoléon III. Cela suffit à notre bonheur. La cave recélait tout un monde de petits animaux – cloportes, scorpions, iules – que nous n’avions pas eu le désagrément de croiser au cours de nos fouilles. Une fois prévenues de leur présence, aucun trésor n’aurait plus réussi à nous accroupir des heures durant sur le sol froid de la cave.

Une lumière crue découpait la porte de la cave. La lune ce soir envahissait la cuisine jaune citron et déambulait jusqu’à son entrée. Chaque grain de formica des placards, de la table, des chaises brillait d’un éclat astral. Les yeux apprivoisaient l’ombre. Elle était partout. Sur le réfrigérateur dans l’angle du mur, la boîte à musique avait fini par immobiliser la petite danseuse dans une drôle de posture. Hier, je l’avais saisie instinctivement pour cacher mon émotion à l’annonce de la nouvelle, et le dos tourné aux autres, la petite musique avait étouffé mes sanglots. Enfant, je remontais le mécanisme indéfiniment pour en entendre la comptine cristalline, assise à un coin de la table. Elle me disait qu’ils reviendraient me chercher un jour. Sur le mur, un trait de lune renvoyait le sourire un peu béat de la mariée dans son cadre de bois patiné, et il fallait forcer les yeux à distinguer le marié à ses côtés. Dans l’ombre aussi du buffet des années cinquante, ce biscuit coloré rouge et vert d’une jeune femme alanguie qu’un bélier encorne. J’apprendrai par la suite que la sculpture représentait le Vice. Et je chinerai dans une brocante son double couleur chair, sans bélier, représentant la Vertu. Il ne manquait que le tic-tac d’une horloge qui aurait décompté le temps. J’avançais dans le silence de la nuit claire jusqu’à la porte de la cave. L’escalier se tenait toujours derrière. Je me souviens, je ne le descendais jamais seule. J’accompagnais Mémé pour remplir le seau à charbon afin d’alimenter la cuisinière. Mais l’étroitesse de l’escalier obligeait à descendre l’une derrière l’autre et c’était une entreprise risquée pour les petites jambes d’une enfant de trois ans. La main qui s’accrochait au mur ne pouvait pas glisser tant la paroi était humide, écaillée, bosselée, et les marches inégales réclamaient une attention particulière. Mémé m’encourageait de sa voix chantante. J’avais peur, un peu. La lampe en haut de l’escalier n’éclairait plus guère une fois tout en bas… Seule une lucarne diffusait un halo gris pâle, à cette profondeur du sol, je ne sais d’où provenait ce semblant de luminosité. Mémé, elle, se débrouillait bien ! Penchée au-dessus du tas de charbon, elle m’encourageait à attraper les boules noires et à les déposer dans le seau. Je les prenais avec précaution comme si chacune menaçait de se briser durant leur transit du sol au récipient. Comme elle était gentille, Mémé ! Je ne lui apportais aucune aide, elle attendait patiemment que je relève vers elle mon visage réjoui pour juger que j’en avais assez. Alors nous remontions de cette cave étroite où l’on n’y voyait goutte, et j’ignore encore aujourd’hui ce qui pouvait bien s’y entasser en dehors de ce tas de charbon creusé en son sommet comme un cratère de volcan.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions publiées sur le site des Cosaques des Frontières en janvier 2019.

Trois greniers

Photo : Marlen Sauvage

Vous me direz que c’est facile, un souvenir de grenier surtout quand il s’agit d’un grenier de grand-mère. Le grenier des clichés… Mais confronté à d’autres, mon souvenir le restitue tel que je vous le livre. Rangé, poudroyant. Un grand grenier au plancher de lattes étroites, aux lucarnes opacifiées par la poussière. Enfant, sans que l’on s’y attende, la grand-mère nous envoie au grenier, il n’y a rien à répliquer, rien à demander, mais pourquoi le grenier ? Fallait-il nous éloigner de la conversation ? Il y avait dans sa voix quelque chose de mystérieux, « allez donc faire un tour au grenier, tiens ! » ou bien le mystère tenait-il à son sourire, elle qui souriait si peu. Il fallait sortir de la ferme, la contourner par la droite, monter les marches de pierre en se tenant à la rampe en fer forgé vert pâle, et puis pousser la porte après avoir soulevé le gros loquet de métal noir. Le rai de lumière qui traversait l’espace entre les poutres et le plancher, en diagonale, était bien là. Le regard des trois petites filles était attiré par une grande malle en osier clair, remplie de tissus, de vêtements, de robes, de manteaux. Tout était si propre et bien plié ! Un rai de lumière et une odeur de vieux livres. Dans un landau bleu à grosses roues de caoutchouc, qui avait dû promener quatre filles au moins, une poupée nous regardait de ses yeux de verre bleu. Plus loin à même le sol, des paquets de vieilles revues tenues par une ficelle, des Modes & Travaux, des patrons. La grand-mère brodait. Elle lisait aussi, dans son lit, loin des yeux de son époux, des romans de Delly. Empilés là, aussi.

Un endroit où l’on ne se vantait pas d’aller. Surtout après la découverte des journaux coquins du monsieur qui avait vécu ici pendant des décennies et des romans-photos que devait lire son épouse. « Amour, mon cher amour », combien de fois l’ai-je dévoré ! Dans une valise, de belles tenues bien coupées dans des tissus de qualité, des robes cintrées à la taille, des fanfreluches en bas d’une jupe, et me revient en mémoire la silhouette de ma mère au soutien-gorge pointu qui lui donnait l’arrogance d’une star… Nous jouions « à la dame » alors et enfilions chemisiers, robes et chaussures à talons pour le plaisir secret de lui ressembler. Comme elle était belle et comme nous l’admirions ! J’ai oublié comment on accédait à cet espace sous les combles… Aucun escalier extérieur dans ma mémoire, seulement peut-être cette ouverture dans le plafond du couloir à l’étage, mais alors il fallait tirer une échelle pour y grimper… Et en dehors de nos lectures avides et de nos travestissements, rien ne se presse parmi les images du passé, rien ne me raconte autrement le grenier que la valise, les images de femmes nues, et les Nous Deux éparpillés par nos petites mains.

Je n’y étais jamais montée. Durant toutes ces années où je leur avais rendu visite, je n’y avais pas songé. Eux non plus qui, à l’âge de la retraite, étaient assez fiers de l’achat de cette fermette en bordure d’un chemin, proche de la ville mais au milieu des prés, voisine de quelques pavillons modernes. J’en avais fait le tour, traversé les pièces en enfilade, jeté un œil au fond du puits, visité les dépendances, mais jamais je n’avais vu le grenier. Debout au milieu de la cour, j’avais pourtant souvent observé la longère et son toit de tuiles plates aux petites ouvertures. Enfant toujours, mais l’enfance avait fui. C’est parce qu’il avait fallu le vider que je m’y étais retrouvée un matin, étourdie encore par la perte de mon père, et je n’avais pu me résigner à jeter d’une main désinvolte le passé de cet homme secret. Assise sur le plancher noueux, j’avais sorti un à un les dossiers des cartons, parcouru chaque page, découvert deux ou trois courriers intimes que j’avais mis de coté, une carte postale vierge que j’avais empochée, retrouvé des états de service de l’armée, des comptes rendus de réunions syndicales, des bilans financiers, des brouillons de vœux d’anniversaire à moi destinés, et l’émotion qui me submergeait m’avait forcée à interrompre un instant le déballage. Je triais ainsi qu’il me l’avait été demandé. Selon mon intérêt aussi. C’est là, dans ce grenier, alors que Le Scorpion ou La confession imaginaire d’Albert Memmi était ma lecture du moment, que je décidai de vagabonder à la recherche de mon père, militaire par nécessité qui, arrivé en Allemagne après la défaite du pays, avait passé dix-huit ans de sa vie dans une famille qu’il s’était choisi.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions publiées sur le site des Cosaques des Frontières en mars 2018.

13, route de D…

Photo : Marlen Sauvage

Je me souviens d’un décor bucolique coincé entre les immeubles et les villas à l’architecture hétérogène d’une ville de banlieue parisienne. Une route passante longeait la haie d’enceinte et les freins des voitures au feu rouge rythmaient le pouls de sa fréquentation. Cet après-midi là pourtant le silence envahissait le quartier dans une chaleur de plomb. La petite maison en bois vous accueillait sous son auvent de verre. Mais avant de passer le seuil de l’entrée, vous pouviez apercevoir sur la gauche la véranda aux vitres étroites enchâssées dans des rails de métal, le massif d’hortensias, l’allée de cerisiers et de pommiers, la tonnelle où trônait une table en béton, le petit bassin vidé de son eau décoré de mosaïques, et deviner à l’arrière l’étendue du jardin. La maison portait le numéro treize. C’était un quatorze juillet, je t’y avais suivi.

Je marchais dans les pièces où avait vécu une famille d’Italiens. Je regardais les moulures au plafond, les murs de bois recouverts de toile de jute, la marque sur le sol d’une ancienne cheminée, deux lits superposés où dormaient les garçons, la chambre des quatre filles au papier peint passé fleuri de marguerites… La petite cuisine sentait le vieux et le sale, plus personne ne vivait là depuis la mort des parents. Le carrelage éteint aux motifs bleus et blancs entrelacés dans un losange rouge avait dû vibrer de couleurs éclatantes et résonner des talons hauts des aînées de la fratrie. J’ouvrais un placard puis un autre, leurs portes de bois peint jadis aux tons de crème aujourd’hui grises et écaillées. La vaisselle pauvre multipliait les assiettes dépareillées, les bols ébréchés, les verres empilés. J’en prenais un pour boire, le chiffre dans le fond m’évoqua nos jeux d’enfant : il décidait de notre âge et il suffisait ensuite de se comporter selon celui-ci. L’eau avait un goût prononcé de chlore. J’étais la première que tu invitais dans cette maison, je mesurais le cadeau qui m’était offert, je me demandais si j’aimerais vivre ici.

Jouxtant la cuisine, la chambre des parents dont l’unique fenêtre ouvrait sur la salle de bains m’émut par la tristesse qui en suintait. C’était là sans doute que tu avais été conçu. Le lit défait accusait le poids de ton sommeil de la veille, rien dans cette maison ne mentait sur son âge… Il n’y avait pas de salle à manger, un canapé tenait lieu de salon dans le fond de la cuisine face à une télévision posée sur un meuble blanc. Je pris la porte à droite qui menait à la salle de bains éclairée par la lumière venue du jardin, la baignoire était vieille aussi, le rideau de plastique rose et craquant. La porte du fond menait à une sorte de buanderie biscornue où un court escalier de bois grimpait vers un grenier minuscule. J’y montais pour découvrir une malle en planches dont j’appris plus tard qu’elle était celle du grand-père parti en Australie courir sa chance. Les livres à l’intérieur portaient tous le nom de ton frère. Je ne posai aucune question. La malle parlait pour lui.

Je réalise aujourd’hui que cette maison, contrairement aux autres, ne m’a prévenue de rien. A aucun moment de cette première visite, elle ne m’a mise en garde contre cette vie que je croyais être la dernière. Il y a seulement ce numéro treize que j’avais feint d’ignorer. Je reviens en pensée sur ces lieux maintenant que la vie n’a pas tenu ses promesses et que je ne peux plus en douter. J’y reviens seule avec dans la tête un bruit infernal de voitures, et dans les yeux la haie de buis qui a fait place à un mur crépi, le numéro treize éclatant de blanc sur un carreau d’émail bleu. A l’intérieur, protégée de la furie de la ville, j’embrasse tout, la vie d’avant, le puits et sa margelle, le noyer aux branches trop basses, la cabane au fond du jardin, les salades dans leur clôture, les poules en liberté, les clapiers vides, le linge suspendu aux branches des arbres du verger, la présence de la maman que je n’ai jamais connue.

J’avais plongé tête la première dans cette vie où pour seul héritage tu avais me disais-tu le vieux vélo de ton père posé contre le grillage. Durant ces années, nous avons bu à toutes les sources, dévalé toutes les montagnes, nous nous sommes baignés dans des lacs au petit matin, nous avons dégusté des pâtes aux cèpes en Italie, promené nos âmes dans Arcumeggia, ri et pleuré à Polperro, vu des films nordiques à Rouen, dégusté du chocolat à Lille, déambulé dans Arles et Sète, volé des petites cuillères dans les bars d’Irlande, retrouvé notre adolescence à l’Ecole d’arts d’Orléans, vu naître des rhinocéros et des papillons, suivi Teresa quelque part en Ombrie sur les traces de Bellet, adoré (moi) et détesté (toi) Rony Brauman, grelotté de froid dans le dernier train de banlieue qui nous ramenait chez nous après le théâtre à Saint-Denis. Tu m’inondais de carnets remplis de photos de moi, tu m’appelais ta Madone, tu t’étonnais de ma fantaisie à déposer des cuticules de fraise sur des oranges, et puis voilà treize ans avaient passé.

Tu avais refermé la porte derrière nous mais un jour tu t’étais enfui. Alors j’avais couru pour entrer dans une autre maison. Elle portait le numéro 9.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à la série Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des frontières en février 2017.