Ateliers de campagne (4)

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Vacances de Pâques. A la demande de la Fédération des écoles de musique des vallées cévenoles*, pour fêter ses dix ans, je démarre le projet d’écriture d’une fable écologique. Se sont succédé plusieurs réunions d’information, d’organisation – avec enseignants de musique, de théâtre, responsables d’associations, chorégraphe – durant lesquelles j’ai proposé d’adapter une légende australienne racontée dans le Chant des pistes par Bruce Chatwin. Deux vallées sont finalement concernées, 7 ateliers planifiés durant deux semaines. J’ignore encore combien d’enfants participeront… Je roule en ce début d’après-midi vers Saint-Germain-de-Calberte, où doit se dérouler le premier des ateliers. La D13 serpente dans un décor verdoyant de bouleaux, de mélèzes, de chênes verts, de châtaigniers, de ponts de pierre et de murets moussus, de chemins privés qui grimpent vers des maisons invisibles ou y descendent en épingles à cheveux. Parfois, la route en corniche ouvre sur la vallée et les montagnes bleues puis s’enfonce dans les bouscas de châtaigniers. Je note mentalement les lieux-dits traversés : Le Plan de Fontmort, haut lieu de la résistance camisarde, Le Cauvel et son château aux fenêtres bleues, Nogaret, Le Mazel Rosade, L’Elziere, Le Crémat… Des cascades brillent à flanc de montagne, une couleuvre qui profitait de la chaleur du bitume s’enfonce dans les hautes herbes, une jeep vert pomme me laisse passer, je serai à l’heure.

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Dans la salle froide et sans âme qui nous est allouée, je fais la connaissance de 6 jeunes garçons et filles âgés de 8 à 11 ans. J’ai posé le décor, le « temps » de l’atelier, celle de la légende aborigène du commencement du monde. Je leur lis des passages du bouquin de Chatwin. Ils sont attentifs au nomadisme, à l’idée de se suffire de ce que la terre donne, à celle du troc, au fait que personne n’est sans terre car à un chant correspond un tronçon de pays…

J’ai prévu quatre suggestions pour ce premier atelier à partir de cette lecture, dont un « jeu du chapeau » pour choisir les animaux qui feront partie de notre spectacle. A chaque proposition, les enfants dessinent quelque chose sur leur feuille, spontanément, et je découvre à la fin de l’atelier seulement ce qui a peuplé leur imaginaire en dehors des mots : personnages, arbres, chouettes, cœurs…  Tous écriront, tel Paolo, 8 ans, qui lit : « Etonné de rugir, il découvrit qu’il était un lion. » Je jubile ! Les enfants me fascinent. Une seule phrase – et tout est dit – pour une proposition, quand d’autres remplissent une page. Car les enfants, comme les 13 autres de la vallée plus lointaine du Collet de Dèze qui participeront aux ateliers – bien que bavards, turbulents – se donneront à fond dans ce projet qui deviendra l’un de mes meilleurs souvenirs d’écriture.

Ensemble, nous avons joué, mimé, inventorié, travaillé les synonymes, les rimes, le vocabulaire, la description, lu Rimbaud, Léopardi, Baudelaire, Eluard, Kafka, Le Clézio et d’autres, travaillé à partir d’articles de journaux, de légendes cévenoles… Au final, après dix-huit mois d’ateliers divers (écriture, musique, danse, arts plastiques, théâtre) aura lieu un spectacle que nous mettrons en scène avec un ancien professionnel bénévole et une huitaine d’enfants. Accompagné musicalement par plusieurs dizaines de jeunes musiciens sur une musique créée par eux avec leurs enseignants, il sera dansé et joué dans des décors magistraux fabriqués avec une artiste locale et les enfants revêtiront des costumes étonnants imaginés par une styliste… Tout est raconté  de ce spectacle qui sera intitulé « J’ai mal à la Terre », où des enfants commentent la légende de la création d’un monde en prenant le public à témoin, s’émerveillant d’abord de la vie que mènent les premiers hommes, mais gardant l’esprit critique quant aux avantages et aux inconvénients d’un tel paradis.

« Aujourd’hui le temps passe vite et demain mes cours seront lents. » J’ai noté la phrase quelque part tant elle m’a réconfortée tout au long de cette entreprise… Une autre phrase de Paolo avec laquelle je termine cette évocation…

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*Fédération des écoles de musique des Hauts Gardons de Lozère, qui fêtait ses 10 ans en 2009.

[Je livre ici des extraits des premier et quatrième tableaux parmi les cinq qui constituent le texte finalisé, co-écrit avec les enfants.

Premier tableau – La création du monde

(…)

Ces ancêtres étaient des vieillards qui dormaient depuis toujours. Le soleil les réchauffa, alors ils remuèrent au fond de leur trou, ils s’étirèrent, se soulevèrent, traversèrent l’écorce terrestre. Et chacun ouvrit la bouche et cria : « Je suis ! »

« Je suis l’ancêtre poisson ; je nage dans l’eau bleue du fleuve Tamara, mes moustaches se baladent au gré des courants. Un petit coup de nageoire et hop, je vois le ciel éclairer le chêne du mensonge ; un autre coup de nageoire, et hop, le mascaret m’emporte tel un dragon en furie sur le lac Noyemi. Un hibou parcourt ciel et terre, franchit la Montagne du Savoir, et, en ululant, vole de séquoia en palmiers et en tamariniers jusqu’à la mer des Silures où naîtra ma descendance. »

« Je suis l’ancêtre-lion, le roi des animaux et mes griffes soulèvent la terre fraîche et mûre. Le soleil flamboie, brûle ma peau vieillie. Dans la nuit, au clair de lune, je marche à pas lents vers le Nord ; au loin, j’aperçois les montagnes de l’Aconcagua, et l’Elbrouz, le Kilimandjaro… Et toute cette neige blanche et glacée à leurs sommets. »

« Je suis l’ancêtre-salamandre, noire et jaune, à la peau lisse et humide. Le ventre collé à la Terre, je fais un avec elle ; à chaque pas, je sens son cœur qui bat, ce cœur de feu où je puise ma force de vie. Le vent me rafraîchit. Présence aérienne où la colombe s’envole et l’oiseau est si rapide que je le perds des yeux. »

« Je suis l’ancêtre-colombe, je survole la Terre et descends parfois me recueillir dans la paix de ce monde nouveau. Sous mes ailes, le lac Myoutsou, je suis éblouie par la beauté de son eau bleue. Entre les arbres de la forêt Chebo, j’aperçois les insectes qui se fondent dans le décor de feuilles et de lianes. La nature chante, et l’univers est magnifique dans le bruit du silence. »

Après le temps des hommes, des échanges, et de l’harmonie (3e tableau) où chaque descendant des ancêtres reçoit en héritage une musique et le tronçon de terre lui correspondant vient l’homme qui blesse provoquant le chaos (4e tableau) : un descendant du clan des lions cache l’instrument de musique du clan des chevaux ; les salamandres prennent le parti des lions ; les poissons celui des chevaux ; des morceaux de musique sont volés, un homme vend même une célèbre ritournelle à des étrangers de passage… Les colombes tentent de pacifier les clans. En vain… les musiques sont modifiées, et la Terre avec elles, les paysages, le monde végétal, animal et minéral…

Quatrième tableau
La plainte des ancêtres

Les hommes étaient devenus fous. Les poissons étaient panés et surgelés ; les lions en cage dispersés dans les zoos du monde entier ; les salamandres étaient en voie d’extinction ; les chevaux faisaient la queue à l’abattoir pour nourrir la planète ; les oiseaux mouraient, atteints de la grippe aviaire… La Terre mourait et quelque part dans leur monde, les ancêtres assistaient au spectacle de leur Terre en train de mourir.

La Terre
J’étais ronde
j’étais bleue
j’étais peuplée d’une extraordinaire diversité
animaux, insectes, plantes
tout était équilibré
puis l’homme a prétendu évoluer
voulu construire et beaucoup détruit

il a tout industrialisé
tout piétiné
pollué et modifié
il a joué à l’apprenti-sorcier
il court à sa perte et entraîne avec lui
tout ce qui vit
J’étais ronde
j’étais bleue

Spectacle J’ai mal à la Terre – Droits réservés]

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Dont acte.

Texte et photos : Marlen Sauvage

(Photo : Sur la route de Saint-Germain-de-Calberte)

Equilibre

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Pendant que j’étais hors des langes reposants de la santé, je vis comme les hommes erraient et les mondes qui erraient dans les hommes.
C’était à se demander ce qu’ils étaient en vérité. Mais quelque chose me disait : « C’en est. Ce sont bien des hommes. Sinon seraient-ils si embarrassés… et en même temps si sûrs ? »
Je vis un escalier équilibrant un ruisseau. Etonnant ! Et pourtant je savais que c’était un homme, et même à n’en pas douter une femme.
Je vis un balcon qui équilibrait un moulin, un moulin au bout d’une gaule. Ah ! Ah ! Puis je vis une grotte qui était en balance avec des jets de pierre. Comment des jets de pierre peuvent-ils faire équilibre à une grotte ? Pourtant cela était.
Je vis des visages : coutures et grimaces portées par deux ou trois stylets. Ces stylets s’enfonçaient dans les années et maintenaient et guidaient l’homme.
Ici une croix équilibrait un puits. Là une aile.
Une cendre légère tenait tranquillement en équilibre une maison entière.
Un château vacille. Un papier lui fait pendant et l’empêche de tomber, ou c’est une plume, une boîte, ou les seins bien formés d’une poitrine blanche.
A une cascade se retient un jeune homme. « Oh symétrie ! Symétrie ! me disais-je, te voici en ce couple vraiment appliquée » et j’errais intéressé dans ce monde singulier, oubliant les tenailles de mon mal tenace.

Henri Michaux, Les équilibres singuliers, Epreuves, exorcismes, 1940-1944

Photo : Marlen Sauvage (Le rocher de Saint-Jean, Serverette, Lozère)

« Sec et ocre »

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Dans la vigne déserte, ravalée par l’hiver, la peau morte abandonnée aux frissons du mistral, Marcel fait saigner la terre à grands coups de pioche. La montagne le regarde, impassible, en caressant d’ombres son échine courbée.

Une vie rêche coule dans ses veines, pas de place pour le rêve. Ici le temps est dur depuis toujours. Sec et ocre. Une toile sépia éternelle.

Il lève l’outil au ciel comme un guerrier en incantation et frappe avec force l’écorce d’argile durcie par la sécheresse et les vents. Trois petits pas dans le rang et la pioche s’envole à nouveau, double sa hauteur, le rend beau, grand et majestueux. Le temps d’apprécier le geste et l’outil disparaît sous son corps. Plié comme un roseau, il reste un temps le souffle court avant de se redresser et recommencer à casser de la terre.

Au bout du rang, il fait une pause, les mains en compresse sur ses reins brisés, le regard haut et fier. Petit homme au visage buriné de sueur fraîche, il contemple le labeur accompli puis lève les yeux vers la montagne comme pour lui demander son avis, comme si elle était la seule capable d’apprécier la bravoure et sa joie d’être là.

Un coup de vent sèche son visage, dévale les coteaux et fait frissonner le tapis de pins sur les flancs de la montagne. Elle s’ébroue. Elle l’a entendu. Il remonte son pantalon, ajuste son bonnet de laine sur ses oreilles et lance la pioche au vent, un air satisfait collé aux lèvres.

Christophe Sanchez, Rats taupiers, « Sec et ocre »
L’Ombellie, Editions des Vanneaux.
Avec des illustrations de Didier Cros.

Ateliers de campagne (3)

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“La prison, c’est un peu ma famille…” C’est ainsi que démarre l’entretien mené par l’un des détenus avec l’aumônier catholique de la maison d’arrêt de Mende. Et c’est l’aumônier qui parle ! Tous les jeudis après-midi depuis neuf ans, il ouvre l’aumônerie à un groupe de six ou huit, ou à des détenus seuls, en entretien individuel. La pièce ouvre sur une grande fenêtre… à barreaux, mais elle est lumineuse et les détenus s’y sentent bien. C’est ici que j’anime les ateliers d’écriture et que depuis quelques semaines, nous pratiquons l’écriture journalistique. Aujourd’hui, chacun relit son article, destiné au journal bimestriel que nous avons créé et auquel a été donné le titre de Celluloïd. La production poétique et romanesque des participants trouve sa place parmi les sujets concernant la vie de la prison, l’actualité, un dossier thématique, les recettes de cuisine… Je suis fière de ce travail avec eux… Car même les plus réfractaires à l’écriture pour des raisons toutes respectables, les plus hostiles au métier de journaliste, ont joué le jeu de la conférence de rédaction, du choix des sujets, de la répartition des rôles, pendant plusieurs ateliers. Je les ai vus prendre plaisir à préparer les entretiens, à rédiger les brèves, à agencer leur papier pour qu’il reflète une information objective, sans se perdre dans des considérations qui n’avaient pas leur place à cet endroit-là. Le journal se fabrique en équipe avec trois autres intervenants dans leurs ateliers respectifs, un illustrateur et une maquettiste, ainsi qu’un professeur des écoles. La direction de la prison et le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) jouent le rôle de garants de la ligne éditoriale. Mais nous ne dépassons jamais les limites, bien que ce ne soit pas l’envie qui manque parfois aux détenus… L’atelier d’écriture est ici plus qu’ailleurs un atelier de parole : je les écoute chaque semaine pendant un quart d’heure avant de démarrer les propositions d’écriture. Nous alternons ainsi la parole, l’écriture journalistique et l’écriture romanesque… L’expérience du journal ne durera que quelques mois, faute de moyens.

Je franchirai les portes de métal durant trois ans chaque semaine, ne sachant jamais à l’avance qui serait là des détenus inscrits, accueillant d’une semaine sur l’autre un ou plusieurs nouveaux venus à intégrer dans l’atelier. Ce mardi, c’est jour faste : le groupe autour de la table rassemble une dizaine d’hommes. Parmi eux, un jeune inconnu de 28 ans, incarcéré pour 18 mois (c’est lui qui le raconte car je ne pose jamais aucune question quant à leur présence ici). Après les présentations et l’accueil, il refuse d’écrire à partir d’une suggestion ayant recours à la mémoire de l’enfance : trop de souvenirs difficiles. Il l’exprime avec violence, une violence qui transparaît dans le ton de sa voix, dans sa gestuelle alors que je viens de préciser que personne n’est obligé d’écrire. Je perçois toute sa frustration. Il ajoute alors pour préciser (mais je sens percer comme une menace) qu’il est d’un caractère violent. Je reste de marbre. Les autres ne bronchent pas non plus, ils m’observent. Dix paires d’yeux me fixent alors que je fixe le jeune assis en face de moi, face à la fenêtre. J’attends la suite ! Je suis à contre-jour pour lui. Ce qui me traverse l’esprit, c’est qu’il puisse mal interpréter les expressions de mon visage. Je me demande aussi très vite pourquoi il assiste aux ateliers. Pour bénéficier d’une réduction de son temps d’emprisonnement ?  Le jeune homme parle toujours, il s’énerve, je lui rappelle qu’il a le choix d’écrire ce qu’il veut en réponse ou non à la proposition et même de ne pas écrire du tout. Peut-être préfère-t-il retourner dans sa cellule ? Je peux appeler le surveillant qui le raccompagnera. Non. Il choisit de rester… « pour voir ». Après son intervention, chacun s’est penché sur son cahier, dans le calme. Et après un temps d’observation je le surprends à écrire lui aussi. Quand vient son tour de lire son texte, c’est une suite de questions qui toutes portent en creux leur réponse. Les regards fusent vers lui, dans une attention soutenue à ce qui vient de s’exprimer. Il finit par confier que se souvenant de la promesse de sa mère de ne jamais venir le voir en prison (il avait douze ans à l’époque !), il a refusé de l’accueillir lorsqu’elle s’est présentée durant la semaine précédente. Autour de la table, tout le monde semble comprendre son malaise, sa souffrance, son chagrin. Il y a des visages qui acquiescent, d’autres qui plongent vers leur feuille, mais l’émotion est palpable. Je n’ai pas grand chose d’autre à dire à ce moment-là que le remercier de partager son désarroi aussi simplement et d’avoir réussi à l’écrire par un long questionnement. J’ajoute que tout cela reste entre nous. Jusqu’à la fin de notre discussion, le groupe s’est montré attentif et personne n’est intervenu. Au cours de l’atelier, le jeune écrit la proposition suivante sans discuter…

Je vivrai durant ces trois ans de nombreuses situations comme celle-ci. Une fois seulement je serai aux prises avec un homme réellement violent que des détenus maintiendront spontanément en place. Ici plus qu’ailleurs, l’atelier requiert une attention aiguë aux moindres gestes du groupe, aux expressions de visage, au ton de la voix, et une écoute entre les lignes, souvent, de ce qui s’écrit dans une grande sincérité… Il est 11h30. Je repars comme à chaque fois secouée après cette heure et demie derrière les barreaux. Une fois la porte de l’aumônerie ouverte par le surveillant de service ce matin-là dans un bruit de clé qui ne s’oublie pas, une fois les nombreuses autres portes activées à distance passées dans un grincement métallique, et le portique de contrôle, et la dernière, immense, qui ouvre sur la liberté, j’expire toute ma tension. Je redescends vers le centre-ville – la prison est située sur les hauteurs – puis je roule vers Marvejols, à une vingtaine de minutes de là, pour l’atelier de l’après-midi prévu à l’école de travail éducatif et social.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Le causse entre Florac et Mende à la tombée du soir)

Dans la médina d’Hammamet

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Près de l’autoroute qui mène à Hammamet, à une soixantaine de kilomètres au sud de Tunis, une vache broute à l’ombre d’un eucalyptus décharné…

marlen-sauvage-hammamet-plageContrastes de blanc et de bleu, de sable et de collines, d’eau et de ciel… Au pied du rempart de la kasbah, à l’ouest de la ville, les barques siestent au soleil déjà trop haut pour de belles photos.

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Kasbah d’Hammamet, IXe siècle… Un bout de rempart mord le ciel.

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Le minaret hors du temps de la prière, qui écrase la médina du poids de son silence.

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Peut-être Flaubert, Maupassant, Cocteau se sont-ils perdus dans les ruelles pour se retrouver sur cette placette…

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Des ruelles esseulées, à l’heure où la vie se terre derrière les murs…

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Et où seuls des poissons nous accueillent à chaque entrée de maison.

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Le musée Dar Khadija qui, d’après ce que j’ai lu car n’y suis pas rentrée, retrace les  origines de la ville jusqu’à nos jours, des invasions turques et maltaises, jusqu’au protectorat français et à l’Indépendance en passant par la visite de Paul Klee, la pêche et la broderie, avec le point « de Hammamet ».

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Construit en 1881 par Désiré Bordier, le cimetière chrétien côtoie le cimetière musulman.  L’homme est un ancien militaire qui a servi en Algérie, il débarque cette année-là à Hammamet avec les premières troupes d’occupation. Douze soldats français meurent et c’est pour eux qu’il fait construire ce cimetière, dit-on. Il devient contrôleur civil, prend finalement sa retraite dans la ville et y fait des découvertes archéologiques…

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Fin de l’excursion autour du fort, le long de la mer, superbe à cette heure-ci.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Carnet du jour (14)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

21 mars
On m’attend à Rome. Stazione Termini, les décibels déchirent mon mal de crâne. L’hôtel est situé dans une de ces petites rues près du centre, toujours en travaux ici ou là. On s’interpelle et ces voix débarquent dans mon sommeil de fin d’après-midi. Flânerie dans les rues de la ville, je retourne à la Fontaine Trevi pour écrire. Mais il pleuviote et je n’ai pas de parapluie. Je longe les boutiques pour me protéger jusqu’au lieu de mon rendez-vous. Dans mon cou, les gouttes se mêlent à la moiteur de ma peau. Conférence. J’ai fini par arriver en retard à force de virer dans les rues et les places ! F. m’a aperçue et je note un léger suspens dans son discours puis un sourire. Je ne comprends pas tout, mais il faudra bien que je m’y mette. Il me présente à quelques personnes, sourires, poignées de main, pizzeria bien arrosée dans leur QG. Je ne sais plus me repérer, je suis le mouvement, je prendrai un taxi. Mais F. me raccompagne, nous ne sommes pas si loin de mon hôtel et il repart sous la pluie. Je voudrais retourner dans ces petits hôtels particuliers transformés en musées, y passer la journée, manger un sandwich sur un banc en admirant les nuages et les couleurs du ciel. Je n’irai pas sur la place du figuier. En piétinant, je me suis foulé la cheville ! Je lis le livre de Gaudé que je traîne dans mon sac depuis mon départ et que je n’avais pas encore eu le temps de poursuivre. Fin du rêve.

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22 mars
Journée de déplacement, de voiture, de bus, de train, de navette.

23 mars
Arrivée à Tunis à une heure de l’après-midi sous le soleil. Rien avalé de la journée mais aucune faim. Je découvre l’appartement de R., un cocon lumineux dans un quartier populaire de la ville. Beaucoup de femmes voilées, Ennahda est implanté dans ces quartiers. Et je retrouve les ordures, les déchetteries à ciel ouvert… Les élections municipales n’auront lieu qu’en novembre…

24 mars
Vacances scolaires. Nous partons déjeuner sur l’avenue Bourguiba. Profusion d’entrées, bon poisson, ambiance joyeuse. Après-midi cinéma. Le ciné-club de l’Institut français passe Les mariés de l’an II, une occasion de revoir Bébel et de discuter de la Révolution française avec les spectateurs, après le film. La séance se prolonge avec la venue de Sébastien Marnier et son film Irréprochable, un thriller autour d’un beau portrait de femme plutôt borderline… Débat avec le cinéaste, c’est son premier long métrage. Il est modeste, un peu embarrassé de parler de lui. Tout ce qu’il raconte est ancré dans la réalité d’un gars confronté à la réalisation d’un rêve. Il est généreux, parle de sa rencontre avec Marina Foïs, de leurs échanges, pas faciles au début ; de la difficulté à réaliser un film en trois semaines compte tenu du financement, de sa vie de gosse de banlieue…

25 mars
Rendez-vous avec Marie à La Goulette. Petit resto sympa au chef exubérant. Nous planifions notre semaine et décidons d’une visite sur le site de Bulla Regia mercredi.

26 mars
Festival du livre de Tunis au Kram. Retrouvailles avec Françoise et La chose publique. Chœur de lecteurs avec Majd Mastoura, Yosra et les deux Mohamed. Rencontre avec Monia Masmoudi et Sud Editions. Pot dans Tunis avec les 3 étudiants + Mehdi venu nous rejoindre en fin de journée et qui nous quitte avant le repas.

27 mars
Visite à Nabeul, ses ateliers de poterie, ses magasins immenses pour cars de touristes ! Problème de cheville… Nous dînons sur le port dans une ambiance surchauffée ! Des hommes, des hommes, rien que des hommes… devant des bouteilles de bière. Ils font tellement de raffut qu’il est impossible de se parler. Mais le soleil se couche sur la mer.

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29 mars
Pas de site archéologique finalement. Petit tour dans la médina de Tunis, où je regarde un dinandier travailler pendant un bon quart d’heure. Au moment de la prière, il poursuit son martelage en murmurant. Nous discutons. Je m’accroupis près de lui. Sans que je le remarque, un homme m’apporte une chaise et je m’assois dans la ruelle. Je suis toujours surprise de ces attentions… Le dinandier a réalisé les décors et les bijoux de Star Wars, tourné à Tozeur. Il a des origines italiennes. Il me dit très bien gagner sa vie, prendre de grandes vacances, aimer toujours le métier de son père (il a repris son échoppe ici) qu’il pratique depuis l’âge de 14 ans. Il en a 59. Je lui achète une petite corbeille à fruits en cuivre blanc. Quand je repars, je fais tomber le coussin de la chaise en bois. De nouveau l’homme est là pour le ramasser.

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30 mars
Départ pour le sud. En route, visite de la médina de Hammamet, pot dans un café sur le port, photos. Arrivée dans la ville natale de R. Dîner d’un délicieux et pantagruélique repas de poisson dans un beau décor. Ici tout le monde fait des selfies en mangeant ! Jeunes couples, vieux couples, familles, femmes voilées, non voilées…

31 mars
Jour anniversaire. Je range la bibliothèque et manipule environ 3000 livres… Il en reste autant à ranger. Je dévore Philippe Jaccottet et son hommage à Ungaretti dans ? j’ai oublié le titre du bouquin.

1er avril
Méditation sous le soleil de la terrasse en écoutant les bruits de la ville. Je bouquine Gaudé en mangeant quelques fèves bouillies, jette un œil à mon travail de la veille et range encore quelques livres. Départ pour Tunis. Arrêt dans la ville au mausolée de Bourguiba. Retour sous une chaleur écrasante. Heureusement, Sousse et la Casa del Gelato… Rendez-vous à Carthage pour le film canadien Iqaluit avec Marie et quelques autres. Très bon film plein d’humanité. Dîner Au bon vieux temps. Délicieux. Discussion animée sur les indiens du Québec… Passage chez M. pour un petit rhum vite avalé.

2 avril
Réveil tardif, journée tranquille à l’appartement, travail et préparation de la valise. Le centre commercial est ouvert ! R. achète une table de salon en remplacement du guéridon qui a valu tant de casse ! Elle est jaune, on la croyait blanche ! Les surprises des achats tunisiens… Je réalise d’ailleurs que le four ne ferme pas correctement, il est neuf pourtant !

Lundi 3
Retour. Je manque le dernier bus à Nîmes…

Texte et photos : Marlen Sauvage

De rêve et de lilas

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Je rêve et je me réveille
Dans une odeur de lilas
De quel côté du sommeil
T’ai-je ici laissé ou là

Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Etais-je ou tu n’étais pas

Je me rendors pour t’atteindre
Au pays que tu songeas
Rien n’y fait que fuir et feindre
Toi tu l’as quitté déjà

Dans la vie ou dans le songe
Tout a cet étrange éclat
Du parfum qui se prolonge
Et d’un chant qui s’envola

O claire nuit jour obscur
Mon absente entre mes bras
Et rien d’autre en moi ne dure
Que ce que tu murmuras

Aragon

Photo : Marlen Sauvage

 

Un seul instant…

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« Ainsi m’abandonnais-je de plus en plus à la Nature radieuse, et presque avec excès. J’aurais aimé redevenir enfant, avoir moins de science et me changer en pur rayon
pour en être plus proche. Un seul instant me sentir dans sa paix, dans sa beauté,
me semblait mille fois plus précieux que des années chargées de méditation, que toutes ces expériences de cet éternel expérimentateur qu’est l’homme. Tout ce que j’avais appris ou fait au cours de ma vie fondait comme glace, et toutes les tentatives
de ma jeunesse sombraient peu à peu dans l’oubli. Quant à vous, bien-aimés si lointains, morts ou vivants, comme nous étions intimes ! »

Hölderlin, Hypérion.

Photos : Marlen Sauvage.
[Hypérion parut à Pâques 1797…]