Ateliers de campagne (6)

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Rentrée des classes. Pour moi ce sera Vebron, un village situé dans une vallée au-delà de La Cam de l’Hospitalet. L’institutrice me demande d’écrire un conte sur l’environnement à partir du premier texte des Histoires naturelles de Jules Renard, avec des enfants de 6 à 8 ans. Il est 8h30. Passé le col du Rey, direction St-Jean-du-Gard, le temps est mitigé. Depuis que j’ai laissé la clairière protégée où je vis, le thermomètre a baissé de 2 °C. Col des Faïsses, 1018 m, le vent balaye le plateau, la route est large, et la vue magnifique.

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A droite, en direction de Vebron, le chemin de Salgas s’enfonce dans la forêt, la route – difficile et dangereuse, dit le panneau – serpente, et la pente est sévère. On l’appelle la Cardinale, après la Royale que je viens de quitter… Vestiges des dragonnades du début du XVIIIe siècle. Je croise deux ou trois voitures sur cette route communale où la place est comptée… Et le petit pont de Racoules est si étroit !

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J’ai préparé mes interventions, mais je ne fige rien, et de fait j’irai de surprises en surprises. Il est prévu dix ateliers de 2 h 30, la classe est scindée en deux groupes et il faut composer en fonction du travail de l’un puis de l’autre, expliquer ce qui vient d’être construit, redire à chaque fois où nous en sommes restés… Mais cela permet de mettre le doigt sur les incohérences, de recueillir d’autres idées, de laisser mûrir l’histoire. Au “chasseur d’images” qui ouvre le livre de l’écrivain morvandiau, les enfants ont préféré “le pêcheur d’images”, parce que pêcher leur semble moins cruel que chasser…

Leurs trouvailles m’amusent… A la question des sorts qui pourraient mettre notre héros en difficulté : celui qui lui ferait avoir des illusions d’optique… (nous convenons qu’un désert pourrait devenir un dessert, et c’est l’occasion de jouer sur les mots), un sort de vieillesse qui lui ferait oublier son seau à images, son pull pour mettre ses images dans ses manches… Dans leur fiche descriptive du pêcheur d’images, celui-ci est “étonné, angoissé, inconscient, impatient, coléreux, un peu crédule, curieux, naturaliste”, et tout cela est étayé par de bons arguments. Il n’est pas “un surhomme, il est parfois maladroit mais persévérant et courageux. Il évolue dans l’histoire car à la fin il est calme et il sait protéger la nature”… Parmi les interdictions qui lui sont faites : celles de “pêcher des images de légumes pourris, de chambres mal rangées (le quotidien finit toujours par les rattraper !, de pétrole dans la mer, de forêts en feu et de maisons enfumées”…   Les plus petits qui n’écrivent pas encore très vite inventent à voix haute. Nous lisons des contes, Le Tsarévitch aigle, Petit Chaka, etc. Nous repérons les points communs avec notre conte, dans son déroulement, sa construction, ses personnages… A chaque séance, quand 11h30 sonnent, les enfants se préparent pour aller déjeuner dans le village tandis que je regagne ma voiture. Leur école est en réfection et ils sont accueillis dans une vieille maison derrière l’église. Notre atelier se déroule dans une petite cuisine au rez-de-chaussée.

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[En ce jour de juillet où je refais la route, celle du retour est chargée, je croise trois véhicules, mais surtout une biche plantée au milieu du bitume, mon appareil est près de moi mais impossible de shooter, la bête se rue dans les fourrés. Plus loin une mère et son faon s’attardent aux abords d’un bois.]

Après dix ateliers, un conte est né qu’il a fallu ensuite dialoguer pour un spectacle. Ce qui n’avait pas été prévu au départ, mais enfin quand on aime, on ne compte pas… En dehors du premier texte imposé, j’avais choisi le dernier du recueil, « Une famille d’arbres », et proposé aux enfants que notre personnage finisse par avoir un lien avec celui-ci – les arbres qui deviennent une vraie famille, dans le texte de Jules Renard. Les enfants inventèrent un voleur de mémoire venu une nuit voler les images du pêcheur, un « gragragnateur » animal de compagnie du voleur, des arbres qui murmurent à l’oreille de notre héros pour le prévenir d’un danger, et d’autres personnages tous plus fantasques les uns que les autres.

Le spectacle a été joué deux fois dans la salle de spectacle de Florac, La Genette verte. L’image de la fin du conte était un soleil levant accroché à un arc-en-ciel derrière une montagne où pousse un saule sacré… A la fin de ces rencontres-ateliers, alors que je remerciais les enfants, l’un d’eux eut cette  remarque : « Pourquoi tu dis toujours votre conte, c’est notre conte ».

Texte et photos (juillet 2017) : Marlen Sauvage
PS : Depuis ces ateliers (2010-2011), l’école a été restaurée !
Affiche réalisée par les enfants avec leur institutrice.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues.

Genèse

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« Mon arc donné dans un  nuage
signe d’alliance entre moi et la terre

Quand je ferai sortir des nuages
un nuage sur la terre
on verra l’arc dans un nuage

Alors je ferai mémoire de mon alliance
qui passe entre moi et vous
et toute la vie avec toute chair

Annulées les trombes d’eau qui font déluge
pour entraîner toute chair à sa ruine

Je verrai l’arc dans un nuage
pour mémoire de l’alliance de toujours
qui passe entre Dieu et toute chair vivante sur la terre »

La Bible (© 2001, Bayard)
Gn 9,13 – 9,16
Traduction de Jean L’Hour

Photos : Marlen Sauvage

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Cette bible dort sur mes étagères depuis qu’elle m’a été offerte. Parfois ouverte pour peu de temps, jamais lue intégralement. De cette version littéraire de la bible, dont la traduction de chaque livre a été confiée à un exégète et à un écrivain, j’extrais ce qui me « parle » le plus. Je le fais dans l’ordre établi des « livres » qui est celui de ma lecture. Ce choix très subjectif est contestable bien sûr, car j’ai décidé d’occulter le plus violent de ce « texte sacré » (tout au moins dans ce qui constitue l’Ancien Testament, ici appelé « Alliance »).

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Le vent, le vide…

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Dans le portrait que je dressais pour le site des Cosaques des frontières d’un aïeul nommé Zéphir, je disais mon attirance lointaine, du temps de l’enfance pour cet homme – un arrière-grand-père-paternel – dont mon père parlait surtout de la bonté constitutive… Mais sensible aux mots déjà, j’aimais surtout la sonorité de ce prénom, et découvrant Zéphyr dans la mythologie grecque à l’âge de dix ans, j’associais alors mon arrière-grand-père que je n’ai jamais connu, à quelqu’un de discret, de subtil, de léger… Dans mon imaginaire, je le voyais chevauchant Pégase… car j’avais appris que cet homme était cocher. Dans son livret militaire, en 1893, les noms des chevaux dont il a la garde se succèdent : Fuseau, Forgeron, Saine, Fandango, Agrippine et Safran.

Dans la mythologie, Zéphyr est père de deux chevaux – Xanthos et Balios – issus de son union avec l’une des Harpies qui avait pris la forme d’une jument. Cela, je le découvre ou le redécouvre aujourd’hui, et cela vient conforter le lien de « mon » Zéphir avec l’espèce chevaline.

Mais là où je veux en venir vraiment, c’est que l’origine du mot Zéphir écrit avec un « i » comme c’est le cas pour cet aïeul, vient de l’arabe « sifr, vide, repris en latin médiéval sous la forme zephirum, puis repris en italien, zefiro, contracté ensuite en zero… » * Ainsi Zéphir pourrait avoir signifié ce vide, ce rien… Bien inconsciemment sans nul doute. Car l’histoire veut que cet enfant fut abandonné à la naissance par sa mère qui ne daigna pas le reconnaître (et abandonna le père par la même occasion). Bon, ce sont peut-être des élucubrations de scribouillarde…

*Nos ancêtres les Arabes Ce que notre langue leur doit, Jean Pruvost, JC Lattès, 2017.

Marlen Sauvage

Carnet des jours (17)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Mardi 2 mai
Réunion avec Eva à Barre. Mise au point de ce qu’elle attend de moi durant le festival du livre, interviews des auteurs/éditeurs et table ronde. A Saint-Etienne où je me rends pour une séance d’ostéopathie, J.-M. reporte le rendez-vous. Urgence familiale. Photos des sculptures de Bonnal dans son cabinet, pour les assurances, je me rends chez lui pour celle de la « femme gynéco », comme il dit. Atelier en soirée à Florac.

Mercredi 3 mai
Je file à Mende retrouver 11 participants des GEM. Cueilli des fleurs de montagne pour ce gentil groupe, un plaisir simple pour moi accepté simplement par eux. Courses à l’hyper du coin et ailleurs où je distribue les programmes du festival. Débat Macron-Le Pen. Pourvu que cette bouffonne ne passe pas. Ce serait la honte de la France. J’irais vivre ailleurs !

Jeudi 4 mai
Coup de fil de C. L. pour la brochure des SCL. Je négocie la date limite au 6 juillet. Après, je voudrais tenir ma décision de prendre une année sabbatique (quelques mois au moins…) pour décider de mon futur sans aucune pression. D’ailleurs, dès le lendemain je serai partie d’ici… Balade d’une heure sur la route de la Combe. Méditation avec les oiseaux mais les pensées disruptives me dissuadent de poursuivre après deux tentatives. Ce mental trop présent… Je brasse tous les choix qui s’offrent à moi pour l’avenir. Tout vendre, tout quitter, la dernière option qui me tente. Arrêt à la cabane en bois dans la châtaigneraie. Je grimpe la pente qui y mène. Les propriétaires ont créé un jardin suspendu où ils ont planté tomates et tagètes. Le jardinet en fascines de châtaignier ressemble à une barque et des bambous se dressent où viendront s’agripper les pieds de tomates. C’est joli et ce sera efficace. Ils ont dû renoncer au jardin en contrebas en raison des chevreuils et des sangliers… Préparé l’atelier de samedi sur les peurs, pour Saint-Chély. Appris un tas de choses pendant mes recherches. Lu les Rats taupiers de Christophe Sanchez au coin du poêle car la soirée était fraîche encore dans la maison malgré le soleil tout le jour. Touchée par cette écriture sur le père manquant… Et parlé à X. qui m’amuse et m’attendrit. Mais j’ai dû lui rappeler que je suis une fille de la campagne, lui qui me conseille de choisir un pied-à-terre parisien ou banlieusard, montpelliérain ou marseillais… Bref. Je choisirai mon coin lui ai-je dit, à la campagne, dans la nature dont j’ai besoin.

Samedi 6
Le clash. A 2 h du matin, réglé en 8 minutes chrono. Soupirs, soupirs… soulagement ou contrariété ? Ce qui s’écrit mentalement : « Goulot d’étranglement/Nos colères s’y engouffrent/ », et puis j’ai oublié la suite. Sans importance. Alors que je viens de passer une nuit blanche et que je pense à tout cela, me dis que l’aveugle, c’est moi sans doute. Tout ce qu’on ne veut pas voir… de soi, de ses propres peurs, de ses fuites… De nous deux, il est le sage. Et puis je me dis que j’ai quelques excuses en ces temps mouvementés. Refait le point de nos différences. Bon. Stop. Au bout de la nuit, je finissais par me trouver toutes les raisons de culpabiliser…

Dimanche 7 mai
Et voilà. Un petit mot d’excuse pour mes mots horribles et ta réponse, contre toute attente, qui me bouleverse. Tu ne crois qu’à ce qui nous distingue. Et c’est bien toi qui as raison.
Aujourd’hui jour d’élection, deuxième tour.
Hier samedi premier atelier à St-Chély, 6 personnes dont une qui n’écrira qu’à la toute dernière proposition.

Lundi 8 mai
Visite à la Combe pour récupérer mon courrier. Une heure trente chez Véro à papoter jardin et élections. Vidéo avec X. qui me dit tout ce qu’il pense de moi (je bois du petit lait). Rien ne me traverse de ce que pense cet homme, tout m’imprègne, tout se pose pour longtemps en moi, et je ressens toujours la sérénité des premiers moments quand nous parlons à cœur ouvert. Qu’il nous voie vieillir côte à côte en nous tenant la main me remue les tripes. Et puis j’aime les hommes qui savent pleurer. Ouvre les yeux, me dis-je, et ton cœur, femme blessée !
C’est ma fête aujourd’hui, au Canada, en tout cas, et je reçois les vœux de ma Stéphanie.

Mercredi 10 mai
Longue après-midi à St-Chély. Quatre heures de route pour trois heures d’atelier. Groupe amical de 7 personnes. De bons fous rires, une ambiance cordiale, un peu de chocolat en guise de carburant (je pensais accueillir des enfants en ce mercredi !) et le temps a filé. Je me disais au retour que le nord de la Lozère avait toujours été accueillant pour mes ateliers… Quel dommage qu’il y fasse si froid l’hiver. De retour à la maison vers 19 h non sans avoir stoppé quelques minutes sur la route pour admirer un jeune chevreuil, intéressé lui aussi (par la voiture), en arrêt au bord de la forêt, à me regarder, avant de se décider à tourner le dos et à bondir dans la futaie alors que je sortais mon appareil photo. Hier mardi journée dédiée à la finalisation des interviews et table ronde du festival. Ce soir appel de A., il ira finalement à Venise du 16 au 18 juin pour un festival des arts. Lu la lettre de recommandation d’un sociologue pour le poste qu’il brigue à l’université McGill de Montréal. Punaise ! quel élogieux courrier ! S’il n’a pas le poste, je n’y comprends rien.

Dimanche 14 mai
Festival du livre à Florac ce week-end. Tout est . Rencontre avec Sandrine Cnudde, André Bucher, Catherine Poulain. Acheté des livres, trop. Envie de renouer avec le journalisme culturel.

Mardi 16 mai, tard
Atelier ce soir au moulin de Grattegals en comité restreint. J’ai écrit pour changer un peu et… me rendre compte de la difficulté de mes propositions ! Le silence, à partir d’une interview avec Bram Van Velde, et les plis du temps… Au retour, aperçu trois chevreuils sur la Cam, deux jeunes et un adulte, et encore un sur la route en lacets qui descend la vallée, puis deux yeux brillants parmi les herbes hautes. J’ai croisé le regard de l’un des faons, et c’est toujours la même émotion.
Vidéo avec R. qui me manque beaucoup. Tristesse quand j’ai appris son retour en région parisienne pour 8 jours. Etre si près et ne pas se voir…

Texte et photo : Marlen Sauvage

 

 

Conseil soufi…

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L’être humain est un lieu d’accueil.
Chaque matin un nouvel arrivant,
Une joie, une déprime, une bassesse,
Une prise de conscience momentanée
Emergent tels des visiteurs inattendus.
Accueillez-les et choyez-les tous !
Même s’ils sont une foule de chagrins
Balayant violemment votre maison
Et la vidant de ses meubles,
Traitez chaque invité honorablement.
Ils peuvent vous débarrasser du superflu
en vue d’un nouveau ravissement.

Rumi

(Poète mystique soufi persan)

Photo : Marlen Sauvage