Les chaussettes, de M. Esse

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Une paire de chaussettes, la chaussette orpheline n’étant pas très utile pour habiller mes deux pieds. Donc, deux chaussettes, posées l’une sur l’autre, à plat. Douces, d’une blancheur encore neigeuse, aucunement abîmées par des lavages fréquents et savonneux. Toutes neuves, posées là, entourées d’un ruban rouge. En laine moelleuse, qui réchauffe le cœur avant de chauffer les pieds. Les mailles sont bien dessinées, on suit parfaitement le travail de la tricoteuse qui s’est aventurée jusqu’à créer des motifs, des tresses, des côtes, des rangées en mousse, mousseuse comme la laine blanche.

Je les mets le soir quand les nuits sont fraîches dans la vallée et que mes pieds ont du mal à réchauffer le lit. Je les enfile doucement, presque amoureusement, l’une après l’autre, sur des pieds lavés dans un bain à bulles, crémés, massés, satinés, elles entourent la peau comme une caresse, elles la réveillent, la tiédissent, lui apprennent le confort et peut-être bien la volupté. Quel bonheur d’avoir les pieds au chaud, de remuer les orteils dans la douceur de ces mailles ajourées, souples, d’un gonflant inimitable. Dans une matière naturelle qu’un mouton a porté un jour sur son dos, gambadant au milieu d’un troupeau  face à l’horizon immense du Causse. Toison blanche ou noire, hirsute ou bouclée, sentant le suif au thym et au genièvre, tondue, ramassée, filée, mise en pelote, en attente des aiguilles et du savoir-faire.

Jersey à l’endroit, point mousse, point de riz, diminution au talon pour la courbure, augmentation pour la plante du pied, diminution  pour la pointe et les orteils. Ce n’est pas un travail pour des gougnafiers, il faut du soin et de l’attention, du calme et de la sérénité. Que les belliqueuses s’abstiennent ! Il nous faut des philosophes pour tricoter rang par rang des chaussettes larges qui épanouissent les pieds, qui laissent vivre les chevilles, qui montent haut pour chauffer les mollets sans serrer. Une vraie œuvre d’art qui procure de la joie de vivre pour tout l’hiver.

Texte : M. Esse
Photo : Marlen Sauvage

Vache et violon, de M. Esse

Un texte d’une participante à mes ateliers d’écriture à Florac, en 2017, à partir d’un tableau de Malevitch.

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Vache et violon 

Mais comment suis-je arrivée sur cette contrebasse ? On n’est pas sur le pré, je ne suis pas un archet, je ne sais pas pincer les cordes, je ne suis qu’une vache qui fait meuh et qui s’accroche comme elle peut avec ses sabots. Je fais très attention, je ne bouge pas d’une oreille, ni d’une corne, je ne bouge pas la queue, même s’il y a des mouches partout au dessus de moi. Mais je vous appelle au secours, faites-moi descendre vite fait, et sans casser la contrebasse avec son ventre blond, avec ses cordes blanches et ses boutons noirs, je voudrais repartir sur le pré et entendre à nouveau la musique de l’herbe qui pousse.

M. Esse

Carnet des jours (22)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Aujourd’hui samedi 22 juillet et à rebours
Réveil à Monastir dans une chaleur raisonnable. Enfin une douce nuit de sommeil après trois jours à Tunis plombée de soleil, sans un souffle d’air.
Soirée chez Hubert et la petite troupe d’habitués. I. nous accompagne. Coup de sirocco sur le front de mer alors que nous nous rendons à Chott Meriem. Un pylône électrique s’est affaissé sur la chaussée, il faut passer sous l’angle le plus large, un homme au bord de la route s’efforce de guider les véhicules et c’est une progression lente pire qu’à l’accoutumée, dans les éléments déchaînés…

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Hier soir (21 juillet)
Rencontre avec I., le beau garçon intelligent et sensible de A. Beau comme on l’est à 15 ans mais enfin au-delà de la moyenne, objectivement. Et de si belles baskets bleues… Goûté l’air de la marina en sirotant un délicieux thé aux amandes en compagnie de Radhia et Kamel, d’une courtoisie qui s’est perdue sous d’autres cieux.
Une plongée dans la mer transparente au pied de la Marina, roches ocre jaune et friselis verts de l’eau ; de la nature rafraîchissante après une route étouffante et malgré un arrêt restauration-boisson dans une station sur l’autoroute.
À midi nous rencontrions Mounir Baatour du PLT à son cabinet d’avocat pour une heure de discussion et d’échange, un parti anti-islamiste (plutôt libre penseur) qui défend ses valeurs sans compromission (pour l’instant…), sans danger pour le pouvoir – qu’il ne revendique pas –, peu médiatisé : sauvegarde du régime républicain et Code du statut personnel, défense des droits de l’homme et des libertés individuelles, appel à la normalisation des relations avec Israël (qui vaut un procès à son dirigeant)… Sa devise : liberté, égalité, laïcité.

Mardi 18
Rencontre avec Mehdi au Bardo, café Bonsaï, sur le coup de 16 h. (A. est parti déjeuner avec R. pour lui rendre ses clés de voiture.) Une heure quinze de discussion à bâtons rompus avec cet ancien étudiant de village francophone, devenu professeur des écoles, attentionné et soucieux de transmettre de belles valeurs à ses élèves.

Mercredi 19
Je tente de retrouver l’essentiel de cette journée… Mais rien. Nous sommes restés finalement à Tunis alors que nous avions projeté de repartir à Monastir.

Jeudi 20
Journée tranquille passée à écrire la proposition de Francois, troisième de l’atelier d’été. Huit versions au moins entre la veille et le moment de l’envoi. A. est parti assurer une conférence et rentré vers 21 h. J’assiste à l’entrée dans la maison d’une mariée de tout son mobilier que se passaient les hommes à la sortie d’un camion, au son de la flûte et du tambour. Un raffut joyeux qui a duré une heure ! Un peu gênée de filmer…

 

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23 juillet
Monastir. Anniv de la grande sœur. Seul événement notable en cette journée archichaude encore. Fait un tour sur le marché de la ville, achalandé au-delà de toute mesure, difficile d’avancer dans le flot humain ! Le poisson est si beau, j’achète une bonite préparée par le poissonnier.
Dans l’après-midi, petit tour des plages du coin envahies par les touristes algériens. Je n’ose me baigner dans ce qui fut une plage réputée, près de l’ancien palais de Bourguiba, tant les regards me déstabilisent. Toutes les femmes sont voilées, habillées de pied en cap, sur les galets ou dans l’eau, les toutes jeunes filles portent des jupes par dessus leur maillot, quelques petites poupées de deux ans sont en caleçon long sous leur tenue claire, mais la couleur dominante est noire, je suis dans une robe bleu marine sans manche, relativement courte, au genou, et mon maillot de bain est d’une pièce (personne ne s’en doute !), mais les hommes en bermuda, torses nus, me suivent des yeux à tel point que je rebrousse chemin. Je n’ai pourtant rien d’une bimbo et la plupart d’entre eux pourraient être mes enfants. Mais je garde le souvenir de cette agression dans l’eau il y a trois ans par un jeune homme que j’avais fini par faire fuir en lui hurlant dessus. Retour dans un autre coin superbe ou A. me fait escalader des rochers et nager d’une pointe rocheuse à l’autre, la baignade de son enfance. Une heure dans les vagues hautes à ce moment de la journée. Soirée rêverie sur les plus hautes marches de la terrasse pendant que A. est avec un pote au café du coin.

24 juillet
Après-midi plage. J’en profite à fond ! Je pense à maman qui est à Guérande et en profite sûrement aussi. A ma tata Jo pour qui c’est moins vrai… Le temps a si vite passé… Allongée sur l’eau, la tête dans le ciel, je me demande qui viendrait me rendre visite si je m’installais ici durant quelques mois. Épisode mémorable de la tente impossible à plier avec une famille algérienne venue me demander de l’aide… Après vingt minutes de tentatives et un bon fou rire, nous la laisserons dans la cabine du gardien des lieux jusqu’au lendemain. Une méduse me pique au bras et à la cuisse à la deuxième baignade quand la mer est haute. Les familles aux femmes voilées et habillées se ruent sur la plage dès 16 heures.

25 juillet
Courses dans la médina sur le coup de 14 heures pour acheter chapeau et plaids. Nobody at home. Mais à la mer, oui ! Haute comme la veille. J’ai appris l’épisode des migrants refoulés par un Tunisien sur son bateau, les filmant pendant leur tentative d’échapper au zodiac et j’ai vu leur noyade annoncée sur FB. Il paraît que cela se passait sur les plages de Monastir. Laquelle ? Une mer de noyés, je me baigne dans une mer de noyés. Une angoisse me saisit, je vois des corps dans l’eau claire, ce sont des vivants, mais je quitte l’eau la gorge nouée.

Visite de Radhia et Kamel accompagnés de leur fille Imen et leurs petits-enfants (Kenza et Yacine), avant le mariage d’une autre Imen, nièce de A. Je passerai la soirée sur la terrasse la plus haute à écouter la musique et les chants jusqu’à une heure du matin. C’est la journée des femmes, ce jour de mariage, et A. me dit que hommes et femmes sont séparés durant cette fête. J’ai reçu des gouttelettes d’eau de fleur d’oranger ou de jasmin alors que je m’étais allongée sur le matelas là-haut, pourtant il semble qu’il n’y ait pas eu d’aspersion  de quoi que ce soit ! Mais qui sait d’en bas où se tenaient les hommes ce qui se passait en haut du côté des femmes ?

26 juillet
Grand ménage dans la maison (le carrelage m’en rappelle d’autres, dans de vieilles maisons de mon enfance…) pendant que A. répare le pneu crevé et avant qu’il file vers Tunis avec Kamel. Impossible d’arrêter ce que j’ai commencé aussi je poursuis les rangements et aménagements jusqu’à près de 20 heures. Complètement vannée. Petit whisky et dodo devant un film dont j’ai totalement oublié le titre et l’auteur…

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27 juillet
Réveil trop tôt.. 4 h 30.. Je tarde jusqu’à 6 h 30 puis je craque pour un café. Grand soleil dehors mais une brise légère qui change tout. J’admire le travail de la veille.  Anniv de ma petite mother.

28 juillet
Cuisiné le marmitako de bonite. Visite au souk au moment de midi et rentrés avec des tonnes de légumes et de fruits ! A. est de mariage (signature du contrat ce jour, m’explique-t-il), j’en profite pour écrire et skyper avec ma Stef.

29 juillet
21h35 c’est le bal des mobylettes ! D’un côté et de l’autre elles traversent la rue Mohamed M’Hallah dans un bruit d’enfer, pétaradant à tout va. Les hommes sortent à cette heure-ci… sur leur mobylette. Parfois ils sont deux, un jeune conduisant un plus vieux, un autre parlant au téléphone tout en guidant son engin, un autre encore avec une jeune fille à l’arrière, qui l’enlace et lui chuchote quelques mots à l’oreille dans le vacarme du moteur. J’observe ce petit monde masculin du haut de la terrasse…

Cet après-midi, longue baignade d’une heure d’une plage à une pointe, puis dans le canal, et de là vers une autre plage… Le corps heureux de cet effort. Regarde les jeunes sauter, plonger de la falaise n°1 puis 2 puis 3… Hajr kebira, hajr sghira… Bhar Sidi Mansour où nous nous baignons, Bhar el turista ??? Bhar du jebana. J’ai tout oublié…

Matinée rangement et déménagement intérieur. La bibliothèque est devenue bureau. Nous sommes crevés mais fiers !

(à suivre)

Photos : Marlen Sauvage

 

 

 

 

 

 

Ecrire, de Monique Fraissinet-Brun

Le texte d’une participante à mes ateliers, Florac, juillet 2017.

 

Ecrire pour laisser sortir l’épaisseur du noir et la lumière du bonheur ; écrire avec les yeux à l’intérieur et laisser la porte ouverte, juste devant le cœur ; écrire en se regardant comme un étranger ; laisser venir le filet d’eau des mots, légers, fluides ; accepter la cascade qui chute douloureusement puis s’apaise  en permettant à cette eau de glisser, de se faufiler autour de ma vie ; écrire pour se relire, s’aimer ou pas ; écrire dans ses pensées, juste pour jouir des mots, des émotions, des sensations ; écrire la nuit pour éclairer des images sombres, les accepter, les laisser revenir, les regarder posées sur la page ; écrire pour apprendre à voir l’éphémère d’un rai de lumière ; écrire pour apprendre à lire, savourer, se délecter ; écrire pour rattraper le temps, pour le ralentir, pour en laisser une trace ; écrire pour déchirer ; écrire les mots de mes petits-enfants ; écrire dehors en se laissant envelopper d’un silence rempli d’une multitude de bruits ; écrire devant un feu de bois pour la chaleur et le doux vacillement des flammes ; écrire à l’encre violette, reflet de mon enfance ; écrire pour laisser échapper la douleur et – ou – se rassasier de petits et grands bonheurs ; écrire des fragments à laisser dans un livre, au fil des pages de lecture.

Texte : Monique Fraissinet-Brun
Video : Marlen Sauvage

Carnet des jours (21)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 8 juillet,  à rebours
Semaine qui vient de s’écouler consacrée à la rédaction de la brochure des SCL. Avant-dernier atelier au Gem de Mende, où chacun y est allé de sa patte sur le chemin de fer de l’almanach installé sur la longueur d’un mur… Le jeûne entamé mercredi pour 5 jours a été dur hier, mais passé le cap du deuxième jour, tout va pour le mieux aujourd’hui. M. est à S. pour visiter une nouvelle fois son futur appartement. Je me réjouis qu’il ait trouvé enfin quelque chose qui lui convienne.
Pris le thé vendredi chez E., parlé chats… Elle imagine prendre mes deux loustics pendant mon séjour prolongé si je pars en fin d’année. A suivre.
Ce midi, vidéo avec A. décontracté, toujours de bon conseil, qui m’invite à moins de méfiance vis-à-vis de M. Quel gentilhomme…
Balade quotidienne ce soir vers 19 h, une averse m’oblige à y aller au pas de course mais cela ne dure que quelques minutes. J’expérimente le monologue intérieur consciemment, les sauts de la pensée depuis l’extrême quotidien jusqu’au spirituel qu’alimentent toujours ces promenades dans la nature cévenole. La pluie exalte les odeurs du sous-bois, le doucereux se mêle au capiteux, j’ignore quelles plantes déchargent ainsi leurs parfums, j’observe les grands arbres au tronc enroulé de lierre, leur couvert protecteur, car le martèlement de la pluie reprend, les fougères semblent accueillir de toutes leurs larges feuilles comme des mains implorantes, l’eau du ciel. Je boucle ma balade à la hâte admirant tout de même au passage le jardin de la Font d’Hannibal, évitant les creux dans la terre, œuvre des sangliers, marchant enfin sur le bitume feutré par les châtons de châtaigniers, beige clair pour ceux de l’année, roux pour les autres.

Dimanche 9 juillet
A Marseille avec le concours de B. Vol sans encombre.
J’y suis ! Quelle belle impression en le retrouvant !

Lundi 10 juillet
A l’appartement de Manouba. Détour au Géant voisin, un grand classique !

Mardi 11 juillet
Monastir. Soirée à Chott Meriem, rencontre avec Hubert, Eve et Paul. Douceur du soir dans l’air marin, la maison donne sur la plage. Discussion à bâtons rompus (un projet de radio, une maison d’hôtes, la paroisse de Sousse, le milieu des affaires, les liens de quartier, la communauté française ici…), et se dessine pour moi une facette du monde des « expat » en Tunisie.

Mercredi 12 juillet
Cours à l’institut de formation continue pour A. Je ne fais rien, aucune énergie par cette chaleur. Canicule ici comme en France.

Jeudi 13 juillet
Nous sommes repartis à Tunis. 46 ° C en moyenne à l’ombre. Fin des cours pour A. En vacances maintenant.

Vendredi 14 juillet
Ecrit la deuxième proposition pour François Bon. Consigne en tête, je me souviens avoir pris note mentalement de détails au cours des derniers jours.
Fête à Chott Meriem chez Hubert. Retrouvé Eve et sa présence rassurante. Une petite foule de trente à quarante personnes, quelques Français du nord de la France et des Tunisiennes mariées aux précédents, un buffet généreux, la piscine avenante et les vagues dans la nuit pour un bain tonique.

Samedi 15 juillet
Probablement nous sommes-nous remis de la soirée de la veille… (j’écris ceci quelques jours plus tard, diario à rebours comme souvent.) Pour retourner chez H. manger les restes en plus petit comité, mais du monde quand même car la table est bonne !

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Dimanche 16 juillet
Balade dans Monastir au moment de midi, le grand boulevard et une galerie d’art (où je découvre Zubeir Turki (1924-2009), peintre tunisien dont la galerie affiche des reproductions colorées) ; les ruelles de la médina, aux échoppes ouvertes en ce dimanche matin qui foisonnent de couleurs vives, de tissus, de tapis, de robes, de chapelets de piments rouges ternes et poussiéreux ; un homme âgé en djellaba et chèche rouge devant une belle façade en dentelle de pierre, assis sur une chaise en plastique et appuyé sur une canne, observateur ridé de la vie qui passe ; les maisons d’habitation dépassent les remparts de la médina, ici on a construit sans autorisation en dépit de toute esthétique. Monoprix pour finir. Une heure trente de détente malgré le grand soleil tapant et la chaleur étouffante.
J’ai pu constater auparavant dans une discussion houleuse que la coutume de changer de cavalière au beau milieu d’un morceau de danse n’avait pas franchi la Méditerranée…

Lundi 17 juillet
Une tête dans la mer à la plage voisine, dans l’après-midi, quinze minutes chrono histoire de se rafraîchir.
Ce devait être la rencontre à la Marina, en soirée, devant une citronnade ou un café, avec Radhia et Kamel, un couple élégant dans tous les sens du terme… Nous devisons jusqu’à près de minuit.

(à suivre)

Photo : Marlen Sauvage (le ribat de Monastir)

La place, de M. Esse

Un texte d’une participante à mes ateliers d’écriture, Florac, 2017.

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Au milieu de la cité, une cathédrale gothique au portail en voûte occupe la place. Une tour en flèche monte haut dans le ciel. Ce matin de la Fête-Dieu, les cloches sonnent à la volée.

En bas sur la place pavée, les gens tracent des chemins singuliers, sinueux, se déplacent comme des pions dans un jeu.

Un groupe d’Italiens se serre autour d’une guide brandissant un parapluie arc-en-ciel, marque de reconnaissance et de retrouvailles.

Des Japonais sillonnent la foule, un pas devant l’autre comme des funambules, et regardent le monde à travers leur mini-camera fixée sur une tige en métal.

Habillés en Mozart, perruque blanche, redingote rouge et or, chaussettes blanches et chaussures noires à bride,  de jeunes gens vendent des billets pour un concert dans le château impérial.

Des imitations de rickshaws jaunes et rouges, carrosses du pauvre à deux places, traversent en klaxonnant, tirées par un cycliste fatigué.

Au bout de la place, derrière la cathédrale, s’allonge une file de fiacres, tirés par deux chevaux blancs aux œillères noires ; au-dessus, tenant les rênes, trône le cocher coiffé d’un melon noir. Ils attendent les clients pour un tour dans la vieille cité et font la joie des enfants..

Une terrasse de café mord sur la place, surmontées par des parasols blancs défraîchis par le temps. Devant les barrières, un marchand de journaux vend  les magazines étalés par terre. Des étudiants portant une canette de coca, casquettes à l’envers, sacs à dos bariolés, traînent à côté. Une femme assez âgée, chapeau noir en cloche, manteau en velours bleu, sandales blanches, s’appuie contre la barrière du café. Un mime couvert de peinture dorée, planté au beau milieu de ce remue-ménage, se meut au rythme d’une valse de Strauss.

Les touristes font leurs achats, magasin de chocolats célèbres, glacier réputé, pâtisserie étalant ses gâteaux crémeux et chocolatés, cartes postales et souvenirs, avenue commerciale invitant à la flânerie. Au bout, une grande bouche noire où des escalators conduisent les passants vers le souterrain du métro local.

Le  portail de la cathédrale est encore fermé . On attend le retour de la procession des fidèles.

Les cloches sonnent toujours. Les spectateurs tournent sur la place, impatients. D’en haut, le ballet devient un puzzle étrange dont les pièces cherchent à se caser. Une toile d’araignée tissée de fils d’Ariane qui se croisent, s’entortillent, se séparent, s’éloignent, fils invisibles, marionnettes de l’espace et du temps.

Texte : M. Esse
Photo : Marlen Sauvage [Marseille]

Le camp des autres

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« Dans chaque tableau il y a le nom commun de la plante, son nom latin, l’organe auquel il correspond et les applications possibles. Suivant la partie que tu utiliseras les effets seront différents, racine, sommités fleuries, graines, feuilles, écorces. Entrent ensuite en ligne de compte, le mode de conservation, la quantité et l’association, avec d’autres. Je peux t’apprendre à les reconnaître mais tu dois pouvoir t’en remettre aux livres. Aucun herboriste ne peut travailler sérieusement sans livre. La lanterne posée sur la table forme un halo tremblant qui s’effile et se tresse au fouet des flammes du feu. Le temps passe à peine, sur la pointe des pieds, dans la cabane orange comme un cœur d’abricot. La nuit donne un nouvel écho aux chants de la forêt. Les brames et les hululements prennent la matière que l’obscurité vole au jour, ils deviennent épais, solides, pointus. Les menaces changent de géographie. Les diurnes se tassent dans l’espoir de garder un peu de leur chaleur pendant que tout un nouveau monde se réveille pour faire grouiller la nuit. Ça attaque par en dessous. Ça grignote. Ça bondit et accule. Ça surgit. Le soir, Gaspard traverse un nouveau pays au grappin de sa bougie. Il tente d’escalader les lettres et les signes. Suit d’un doigt hésitant des arabesques noires qui soudain prennent vie en dévoilant un sens. Ça l’ennuie et le fatigue. Il ne pense pas parvenir de l’autre côté mais il pressent le pouvoir que ce savoir suppose, il devine également la dimension sacrée qu’il revêt pour Jean-le-blanc alors il s’accroche. C’est pas plus dur que de curer le sol d’une écurie. Parfois lui prend l’envie de planter son poinçon et d’éventrer les livres. Tout est laborieux ici, mais tout semble tenir, droit et costaud, alors il persiste. Mais tout de même, pour une plante, une lettre, un mot, le temps que cela prend, la lutte contre soi que cela représente, de se confectionner quelque chose à savoir. »

Thomas Vinau, Le camp des autres, @ Alma éditeur, Paris 2017.

Unknown

Carnet des jours (20)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Vendredi 16 juin
M. absent. Je prépare la semoule de couscous pour demain, plongeant avec délice les doigts dans la graine qui gonfle et se colore entre deux aspersions d’eau salée safranée. C’est toute une enfance qui resurgit de ce plat rond en bois, les mains du Pater épluchant les légumes de bon matin, la semoule sous le torchon, le parfum des épices, le trou dans la terre pour cuire le mouton à la broche, la tablée de voisins et d’amis réunis sous les chênes truffiers… et nous trois, les filles de la maison, réclamant du couscous à s’en faire péter la panse. Il y aura quelques larmes dans cette semoule-là.

Samedi 17 juin
Journée récit de vie avec un groupe restreint, au moulin de Grattegals. Le couscous est délicieux grâce au concours de Monique pour la viande et de Aline qui a cuisiné des boulettes parfumées comme elle seule sait les préparer. Une belle journée chaude et ensoleillée, qui nous vaut de rentrer tant la chaleur est intenable.

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Appel de Sam qui me propose pour demain une descente en canoë… mais Mumu et Eric sont au Rozier ! Je passe finalement cette soirée chez lui sur le causse enchanteur, et nous décidons d’aller ensemble demain dans les gorges voir la frangine et le beau-frère, balade avec Woody, photos malgré le soleil trop haut. Il me raconte le fameux colloque et la matinée consacrée à Perec où personne n’a répondu à son appel à lecture suite à la présentation de son bouquin pourtant très… perequien… encore étonné du décalage entre ce que les individus prêchent et ce qu’ils font… Je pars me coucher à minuit, je tombe de sommeil.

Dimanche 18 juin
Réveillée tôt, Sam dort encore, Woody est allongée tranquillement en bas, la porte-fenêtre est restée ouverte, j’entends les oiseaux s’interpeler dans l’arbre voisin, les moutons de la bergerie en face ne cessent de bêler.


Je remonte dans ma chambre pour me réveiller dans une odeur de café une heure plus tard. Entre deux tartines au miel, grande discussion sur l’amour et le désenchantement, cette société où tout se vit en accéléré, les réseaux sociaux que fuit Sam, et son désir de se caler sur le temps de la nature. Je l’admire de vivre en accord avec lui-même, aussi obstinément, lui qui a voyagé durant un an avec un âne, vécu au rythme de la mer une autre année, sur le causse depuis x temps, seul avec cette terre et ce ciel…

Mardi 20 juin
Entretien avec Pauline Bayle, une metteure en scène parisienne talentueuse qui monte l’Odyssée après l’Iliade… mais qui parle à 130 km/h. Je le lui dis, elle s’excuse, nous rions.
Soirée atelier à Florac, tout le monde est là, même Mireille, il ne manque que Clo.

Mercredi 23 juin
IRM à Mende. La machine fait un bruit infernal. La musique sur les oreilles ne m’empêche pas d’entendre les changements de régime et d’intensité. Je pense à Nans pour résister sans jamais appuyer sur la poire et ne pas déranger l’opérateur parti ailleurs… Après 40 minutes de ce traitement, je me lève et atterris direct dans une armoire ! « Le champ magnétique », me dit le gars… Je file à Nyons par 39°5 C. La clim ne parvient pas à rafraîchir l’habitacle.
Deux verres de vin blanc et une cigarette auront raison de mon sommeil. Debout à 7 h et en route avec Brigitte pour Avignon et notre formation… Resto le soir à Nyons pendant le concert soutenu par Grand Corps Malade. Mauvaise sono et voix fatiguées… Le Grand Corps est absent, il n’a jamais été question de sa présence d’ailleurs…

Dernière semaine de juin
Consacrée à l’écriture de la brochure des SCL, aux derniers ateliers, à un jeûne de cinq jours plus difficile que le précédent.

(à suivre)

 

Autour du goût, écrire…


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Trois textes de Monique Fraissinet, écrit en atelier d’écriture, à Florac en 2017

J’ai mis le chemin sous mes pieds et je suis partie sous le soleil brûlant de l’été.  J’ai longé le bord de la corniche qui surplombe la mer. Après une heure de marche, un pin parasol m’a offert son ombre. J’ai tiré de mon sac la salade de fruits juteux que j’avais pris soin de mettre dans la glacière. Le goût sucré, aigrelet des morceaux d’abricots s’était fondu avec celui du melon et de la pastèque. Au fond du saladier, ils avaient rendu un jus frais et désaltérant. Je m’en suis délectée et j’ai poursuivi ma balade.

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C’était un rituel. Le dimanche, les grands-parents recevaient leurs enfants et petits-enfants. Le samedi, grand-père partait le matin de la maison, un couteau dans une main, un bol et un plat, toujours le même plat bleu émaillé, dans l’autre main. Je savais qu’il allait saigner un lapin. La mort du lapin aurait pu m’attrister, alors je restais près de ma grand-mère, elle ne voulait pas que j’aille voir ça. Grand-père revenait, rapportait le bol de sang et il avait déposé le lapin nu dans le plat émaillé. Voilà, il allait rester là, allongé de tout le long sous un torchon jusqu’au dimanche. On allait faire le sanquet.

Grand-mère avait au préalable, pendant que le pauvre lapin passait de vie à trépas, fait revenir dans la poèle, les oignons, les épinards, des morceaux de pain rassis coupés menus, le persil et l’ail. Sitôt, le sang prélevé était versé sur cette préparation qui mitonnait. Ça, c’était le samedi, fallait pas attendre. Le sanquet ça se prépare sans tarder. On le mangerait froid, découpé en tranches, en entrée au repas du lendemain.

Le lapin, lui, c’est le dimanche matin qu’on le découpait en morceaux. La viande est meilleure un peu rassie disait grand-mère.

Elle a préparé des morceaux de lard qu’elle a fait fondre dans cette même poèle noire. L’odeur du lard se répandait dans la cuisine. Puis, un à un, elle déposait les morceaux de lapin dans la poèle  chaude. J’entends encore ce léger crépitement. Ensuite elle déplaçait la poèle sur le côté, la posait sur la pierre à côté de l’âtre, et là, encore, un à un, précautionneusement elle tournait les morceaux pour les faire rissoler et la poèle reprenait sa place jusqu’à une parfaite cuisson du lapin sauté. Elle étalait les braises pour diminuer la chaleur du feu et laissait cuire tout doucement en surveillant du coin de l’oeil la coloration du plat. Elle dosait avec précision le sel et le poivre qu’elle ajoutait.

A chaque lapin tué, c’était le même rituel.

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A chaque fois, je déclinais l’invitation. Une vraie-fausse excuse. Cette fois-ci c’en était trop, je ne pouvais plus inventer quoique ce soit.

Le jour J, en entrant chez eux, au rez-de-chaussée, l’odeur du civet de cerf envahi mes narines et sitôt, par quelque influx que mon cerveau envoya à mon nez et mes papilles, mon estomac se retourna. Une nausée m’envahit ; cette odeur fétide est partout, aussi à l’étage ;  des hauts le coeur !

D’abord l’apéro, puis l’entrée, sentir toujours et encore, si au moins on pouvait ouvrir la fenêtre !

Ils bavardaient, s’étalaient en palabres sur cette partie de chasse qui nous régalera de ce ….bon gibier !

Le plat sur la table, je vise le plus petit morceau, je dois absolument tout faire pour me servir en premier. Voilà, c’est fait ! Ouf ! Heureusement qu’il y a, à côté, le plat de gratin de courgettes. Là, je ne lésine pas, j’adore les courgettes. Je me sers très, très copieusement. Un petit morceau de cerf, une grosse cuillerée de gratin, un peu de cerf, beaucoup de gratin, et encore et encore. J’aurai bientôt fini d’avaler ce gibier immonde. J’avais presque terminé quand mon ami me sert encore une grande et belle tranche de viande. Tu n’en manges pas chez toi, profites-en chez nous !

Texte : Monique Fraissinet-Brun
Photo : Marc Guerra