Exergue

Ce sera sans doute une des citations que je garderai pour Une vie en éclats.

© Marlen Sauvage – Collection personnelle

« L’idée que j’ai sans doute tué m’empêche de dormir. Nous avons tous jeté des grenades dans le trou, nous avons tous entendu des cris. Nous sommes tous coupables. »
Joseph Boyden, Le chemin des Ames

Temps de pose

© Marlen Sauvage, collection personnelle.

« Je ne bouge pas, tel le grain de sable qui voudrait stopper le mécanisme, enrayer le mouvement par son invisible présence ».
Marco Lodoli, Les Promesses

Comme elle est belle ma mère sur cette photo, ma sœur aînée la main dans la sienne, moi dans ses bras. Prise en Allemagne. Elle a vingt-trois ans, paraît si… égarée, mécontente, indifférente ? Là en tout cas. Avec deux enfants dans sa vie. Je lis comme un reproche dans le regard sombre qu’elle adresse à mon père, le photographe…

« Ce qui fonde la nature de la photographie, c’est la pose. Peu importe la durée physique de cette pose, même le temps d’un millionième de seconde, il y a toujours eu pose : dans la photo, quelque chose s’est posé devant le petit trou et y est resté à jamais. »
Roland Barthes, La Chambre claire

MS

La démence n’existe pas

« L’affirmation incroyable « la démence n’existe pas », alors que la réalité offrait des garanties tangibles de sa présence, alors que le nombre de ceux qui en présentaient les signes augmentait, ne pouvait que prêter à sourire. Ce sourire lié à la folie du propos a déterminé la suite. Il a balayé la dépression qui s’installait. Après s’être esclaffé de l’énormité de l’énoncé, chacun pouvait commencer à douter de ses certitudes. L’espoir subvertissait le savoir. »

Jean Maisondieu, Le Crépuscule de la raison. En finir avec l’Alzheimer sans frontières !

Rêves (4)

Dans le carnet où je retrouve ce rêve, j’ai noté « cauchemar de claustrophobie ». Je n’ai plus en tête ceux que j’ai pu faire, mais j’ai souffert longtemps de claustrophobie au point de monter plusieurs étages à pied pour arriver à mon bureau, parce que je préférais éviter l’ascenseur ! J’avais fini par apprivoiser « le voyage ». En relisant le cauchemar ci-dessous, je réalise que deux jours plus tard mourait Eric…


Rose-M. et moi, nous prenons la route pour aller chez un médecin. Il y a foule mais nous avons réservé pour 14 heures, en tout cas en début d’après-midi. Nous empruntons une route détournée pour des raisons que j’ai oubliées et quand nous approchons d’un quartier pourtant assez campagnard, « on » nous précise qu’il faudra éviter au retour cette route que l’on « recouvre » dans l’après-midi.
Nous trouvons difficilement le cabinet du docteur. Un enfant nous guide à travers une ruelle. J’aperçois la tête de quelqu’un qui paraît couché dans un container bleu. Il semble que ce soit la mère du garçon. Nous passons devant des portes ouvertes sur des trous, comme des placards de rangement, de forme ronde. Rose-M. jette une poignée de terre dans l’un des trous, je lui dis que ce sont des sortes de greniers.
Nous arrivons dans une salle comble mais je finis par dire à Rose-M. d’avancer. Elle joue aux devinettes avec le toubib mais comme j’ai ses feuilles, son anamnèse, je donne une partie des infos au toubib. Puis je me souviens que Rose-M. a eu plusieurs maladies graves. C’est mon tour. Je ne me souviens pas de ce quitte passe là, peut-être rien. Nous reprenons la route, jusqu’au quartier où à l’heure où nous la prenons, le bitume finit par nous recouvrir. Il avance comme un toit étroit et raide au-dessus de nous qui venons juste de laisser passer une voiture à un stop, sur notre droite. Il nous recouvre et je dis à Rose-M. que nous avions oublié ce détail.
Je me réveille.

Nuit du dimanche 16 au 17/12/18.

Avaler l’océan

Photo Marlen Sauvage

« Nous sommes sans arrêt confrontés à des séparations. La vie a une main qui plonge dans notre corps, se saisit du cœur et l’enlève. Pas une fois, mais de nombreuses fois. En échange, la vie nous donne de l’or. Seulement, nous payons cet or à un prix fou puisque nous en avons, à chaque fois, le cœur arraché vivant…

Chaque séparation nous donne une vue de plus en plus ample et éblouie de la vie. Les arrachements nous lavent. Tout se passe, dans cette vie, comme s’il nous fallait avaler l’océan. Comme si périodiquement nous étions remis à neuf par ce qui nous rappelle de ne pas nous installer, de ne pas nous habituer. La vie a deux visages : un émerveillant et un terrible. Quand vous avez vu le visage terrible, le visage émerveillant se tourne vers vous comme un soleil.

Il reste d’une personne aimée une matière très subtile, immatérielle qu’on nommait avant, faute de mieux, sa présence. Une note unique dont vous ne retrouverez jamais l’équivalent dans le monde. Une note cristalline, quelque chose qui vous donnait de la joie à penser à cette personne, à la voir venir vers vous. Comme la pépite d’or trouvée au fond du tamis, ce qui reste d’une personne est éclatant. Inaltérable désormais. Alors qu’avant votre vue pouvait s’obscurcir pour des tas de raisons, toujours mauvaises (hostilités, rancœurs, etc.), là, vous reconnaissez le plus profond et le meilleur de la personne. Toutes ces choses impondérables qui rôdent dans l’éclat d’un regard, passent par un rire, par des gestes, qui faisaient que la personne était unique, reviennent à vous par la pensée.

Mon père, mort il y a maintenant 13 ans, n’arrête pas de grandir, de prendre de plus en plus de place dans ma vie. Cette croissance des gens après leur mort est très étrange. Comme si la vie ne finissait pas, comme si elle était un livre dont aucun lecteur ne pourra jamais dire : « Ça y est, je l’ai lu. » La vision de mon père change avec le temps, tout comme moi-même je change. Ceux qui ont disparu mêlent leur visage au nôtre. Nous sommes étroitement liés, souterrainement, dans une métamorphose incessante. C’est pourquoi il est impossible de définir aussi bien la vie que la mort. On ne peut que parler d’une sorte de flux qui sans arrêt se transforme, s’assombrit puis s’éclaire de façon toujours surprenante. La mort a beaucoup de vertus, notamment celle du réveil. Elle nous ramène à l’essentiel, vers ce à quoi nous tenons vraiment. »

Christian Bobin, dans un entretien extrait du numéro spécial de La Vie : « Vivre le deuil », 2019.

Rêves (3)

Parfois, il ne me reste rien qu’une image, un son, une phrase, d’un rêve qui pourtant me paraît avoir occupé une nuit ! Impossible de rassembler autre chose que quelques bribes, comme celle-ci pour un rêve daté de la nuit du 14 au 15 novembre dernier.

« C’est comme en amour, les femmes sont prêtes à tout dévorer, les hommes laissent vingt pages. »

Cette phrase me parvient dans la bouche d’un « personnage », maraîcher sur le marché de Nyons !

Codicille

© Marlen Sauvage 2022. Arles.

Peut-on écrire là où on ne voit pas ? La nuit. Deux heures du matin, un peu plus. Impossible de trouver le sommeil. La visite de ce frère aujourd’hui et ses larmes subites, et ce grand corps énorme contre moi, inconsolable. La nuit, la mort prend toute sa place, le jour on l’esquive malgré toutes nos belles paroles sur sa part dans la vie, et l’inutilité de lui opposer son front, mais la nuit…
Fallait-il dire de cette façon-là ce que je pensais de la situation? Avec autant de franchise ? Pourquoi ? Pour afficher ma lucidité congre l’aveuglement d’autres autour de moi ? Cette lucidité me foudroie ! Je voudrais qu’elle contre le sort, qu’elle me renvoie au rôle de méchante prophétesse. Je voudrais un miracle aujourd’hui pour jeter le masque de la mort dans les chiottes. Mais je n’ai pas su me taire et le grand bonhomme a pleuré.
Il s’agissait d’écrire. Quelques jours plus tôt, devant une assiette de fruits de mer et un verre de viognier, en bonne compagnie, les nouvelles reçues étaient de mauvaises nouvelles. On oscillait entre espoir et réalisme.
Peut-on écrire là où on ne voit pas ? Je devais écrire sur la ville, la nuit, dans laquelle on déambule, seul, à la rencontre de… la solitude. Que voit-on dans une ville la nuit ? Le néant de mes pensées ! Et comme la ville ne doit jamais être nommée, pourquoi parler d’une en particulier ? J’ai imaginé qu’IL déambulerait, mais c’était peut-être ELLE. Est-ce qu’on peut trébucher dans une ville la nuit ? Ne pas tomber dans le monologue intérieur mais dans la poésie des pensées à la manière du Paysan de Paris. Mais je ne m’appelle pas Aragon (et déjà pas Montaigne).

MS

Notes. Octobre 2018.
Ce pourrait être le codicille à un texte publié au Tiers-Livre parmi un collectif de textes. J’en ai oublié le titre…

Stage d’écriture, Claudine Albouy (2)

© Marlen Sauvage 2022

Dix ans plus tard

Sur la place  du marché de Cavaillon,  beaucoup d’artisans locaux, beaucoup de monde, des stands variés : poteries, sculptures, plantes sèches, bougies, jouets, petits animaux, lavande sous toutes ses formes. Les gourmands ne sont pas oubliés, du salé, du sucré,  des délices pour le palais, il y en a pour tous les goûts. C’est une fin d’été douce, ensoleillée, l’école a recommencé donc pas de galops intempestifs de gamins dans les allées. Elle a repéré un stand « de petits fruits rouges », étalage de confitures, plats, spécialités… Aujourd’hui, elle se sent libre de flâner, de prendre le temps de se poser, regarder, toucher,  sentir, des heures pour elle seule, à ne s’occuper que d’elle et à se faire des petits plaisirs. Chose d’ordinaire impossible dans sa vie agitée au quotidien, une vie d’artiste et d’itinérances professionnelles, elle est marionnettiste et crée des spectacles. Elle a l’esprit ailleurs devant les pots de confitures « framboises-cassis-groseilles » et elle ne remarque pas le grand type qui s’active le nez dans les cartons pour sortir d’autres bocaux. Il lève la tête et elle le voit enfin ! Ses yeux s’agrandissent entre étonnement, surprise, interrogation… Elle n’en finit pas de le détailler de la tête aux pieds, éberluée. Est-ce bien lui ?Un sosie ?Dix ans ont passé, il a pris des cheveux poivre et sel mais il a conservé sa belle allure sportive. Quand elle lui tend le pot de confiture pour le payer, leurs yeux se croisent, ne se décrochent plus, le pot entre eux  reste en suspens, leurs mains sont secouées d’un tremblement imperceptible. L’émotion transparaît sur chacun des visages, il a reconnu immédiatement l’impertinente ! Il balbutie : « Vous, Colchique ici !!! C’est ainsi que je vous ai toujours appelée dans mon délire. » Elle articule un oui étouffé par l’émotion. Le temps paraît interminable, la surprise les étreint, avec une telle violence que leurs voix sont éteintes, un petit filet à peine audible… Dix années se sont écoulées depuis cette terrible journée, l’avalanche de pierres, le trou noir,  les pompiers, l’hôpital  et cette phrase scandée par tous, vous êtes vivants…Vous êtes vivants… et le noir à nouveau. Ils ne savaient rien ni de l’un, ni de l’autre, pas de nom, pas d’adresse, rien que la prairie de colchiques mauves ! Ils sont pourtant revenus sur ce lieu plusieurs fois avec  toujours ce trou noir, cette absence et là aujourd’hui dans ce petit marché provençal ensoleillé ils replongent dans ce drame qu’ils avaient tant souhaité oublier… Alors ils se racontent ce qu ‘ils sont devenus. Elle s’en est bien sortie avec une perte de mémoire due au traumatisme crânien. Lui, doit faire un effort pour dire la vérité, il a dû être amputé des deux pieds trop abîmés lors de l’avalanche. « Mais tout va bien maintenant. J’ai dû faire mon deuil de mes activités de swing-suit, je suis devenu plus raisonnable, je ne recherche plus l’adrénaline à tout prix, je ne suis plus l’homme chauve-souris. Par contre je me suis pris de passion pour ces dernières,  je les étudie. Ce monde de la nuit est une source nouvelle de plaisir. Moi j’ai toujours besoin de lumière, d’espace, de liberté, d’indépendance, rien au-dessus de moi, de l’ai , de l’air… J’ai trouvé un lieu magique entre terre et ciel, j’habite dans le Queyras. Je cultive des petits fruits rouges et je les transforme .» Des larmes coulent sur les joues de la jeune femme, elle est submergée par la tristesse d’apprendre les suites de l’accident. Elle est bouleversée. « Ne pleurez pas Colchique, j’ai des prothèses qui me permettent presque tout, nous sommes vivants n’est-ce pas le plus important ? Au fait comment vous appelez-vous ?        

Autrice : Claudine Albouy

Comme thème de stage, j’avais proposé « Le mouvement ». Et sans entrer dans le détail des propositions, le mouvement s’appliquait aussi bien aux situations qu’aux personnages, à leurs discours ou encore à la « technique » d’écriture. 

Stage d’écriture, Claudine Albouy (1)

© Marlen Sauvage 2022

Touché en plein vol

Le petit avion s’est posé, le pilote charge le matériel.
Dans la carlingue, lui est là, isolé dans sa bulle, absent aux bruits extérieurs, concentration absolue… Pas un mouvement, seule l’aérologie lui fait ouvrir les yeux. Un regard presque fixe sur la manche à air, son souffle est court, régulier comme en suspension. Le vent s’engouffre de face dans la manche rouge . L’homme se redresse, il a revêtu son costume à terre. Commence alors tout un cérémonial. Il enfile la cagoule avec application, lentement, il met ses gants, il les ajuste doigt après doigt. Il place le masque sur son visage, fixe le casque. Il est très concentré, ferme les yeux, allonge la nuque, étire chaque bras, il plie et déplie ses jambes emprisonnées dans son costume… Le moteur de l’avion vrombit déjà. Lui est prêt. Sa respiration s’accélère pendant quelques secondes, puis il la maîtrise, le souffle s’allonge, le torse se soulève à peine, il n’a pas prononcé un mot ! L’avion décolle, il prend de l’altitude.  L’homme se lève enfin. On dirait une chauve-souris, pas un centimètre de peau n’est visible, une carapace totale l’enveloppe,  presque une mue collée à sa peau. Son corps a disparu, avalé, transformé ! Sa stature est impressionnante… Dans le petit avion, la porte s’ouvre, l’homme chauve-souris plonge dans le vide. Il se stabilise, il vole, il vole !

L’air est glacial à plus de 4 000 m. La tête et le corps sont  secoués de vibrations, il hurle de plaisir, les jambes prisonnières suivent forcément le mouvement… Il prend  une vitesse folle, l’adrénaline est à son paroxysme, c’est ce qui le pousse à toujours se dépasser, à risquer sa vie pour cet instant ultime, grandiose… Il  vole toujours, passe le Mont-Blanc, le Plan de l’Aiguille, le glacier des Bossons, il s’éloigne très très vite et soudain une secousse très forte, il a déclenché le parachute, celui-ci se déploie. Le vol n‘a duré quelques minutes. Il se positionne avec les triangles du parachute, au-dessus de l’aire prévue pour l’atterrissage,  une grande prairie sans maison, sans obstacle. En bas la prairie n’est plus verte comme lors de la reconnaissance du lieu. Elle est rose, plutôt mauve, un océan agité de vagues aquarelles !

Elle, elle vient d’arriver et a littéralement jeté son vélo en contrebas, elle veut voir de plus près cette marée mauve étonnante en pleine montagne. De loin, elle ne distingue pas bien l’identité des fleurs ! Soudain, elle réalise qu’elle est au bord d’une mer de colchiques, ils  ont poussé à perte de vue ! Le vent agite la prairie de vagues régulières. Elle entend un bruit sourd comme de l’étoffe froissée et un gros merde ! Elle tourne la tête en direction du cri ! Elle n’en croit pas ses yeux, elle voit un homme chauve-souris empêtré  dans son casque et son parachute, il gesticule dans le vide comme un ver de terre accroché au seul arbre présent ! « Eh bien dites donc espèce de crétin, un peu plus vous me tombiez dessus !  Vous êtes balèze, il y a un seul arbre et vous vous le payez, quel maladroit vous faites… En plus vous allez écrabouiller  les fleurs ! »  « Au lieu d’être agressive vous feriez mieux de venir m’aider pour que je me sorte de là ! »  « Vous rigolez ! Vous arrivez du ciel au milieu de cette merveille sans crier garde, et il faudrait en plus que je me démonte le dos pour vous aider ! Vous ne manquez pas d’air ! En plus je m’arrêtais pour cueillir des colchiques pour m’en faire une couronne et la  mettre dans mes cheveux, alors débrouillez-vous tout seul, moi, je cueille ! » Elle l’observe de côté en train de s’extirper de cette position grotesque comme un bourdon pris dans une toile d’araignée. En plus, se dit-elle, ce parachute fluo va faire tache dans ce beau tableau aux couleurs romantiques : on dirait une œuvre impressionniste de Sisley… Il va tout gâcher ! Franchement il m’agace ce sportif ! Elle a son air buté. Comme s’il il devinait ses pensées, il l’interpelle :
« Ma p’tite Dame excusez moi, je suis la chauve-souris de l’Aiguille du Midi. Désolé je ne pouvais pas deviner votre présence sur mon aire d’atterrissage, ce n’est pas facile d’en changer au dernier moment, c’est même impossible ! » Du coup, elle se radoucit, un sourire effleure même son visage. « Expliquez- moi tout de même d’où vous arrivez  dans cette tenue. Ce n’est pas un parapente votre truc? » -Non ce n’est pas un parapente, c’est un parachute, je l’ai ouvert pour me freiner, m’arrêter car je viens de faire un vol en wingsuit avec une combinaison ailée et pour répondre à votre question, j’arrive du CIEL ! « En fait vous vous prenez pour un oiseau ! Vous êtes un de ces fous volants, un homme chauve-souris ? » – Vous avez raison au moins sur un point. On a la sensation de devenir un oiseau, adrénaline garantie c’est à couper le souffle, c’est vivre un moment extraordinaire, d’exception, on est seul au monde, plus rien ne compte… » Moi j’aurais très peur, je serais morte de trouille, j’ai horreur des sensations fortes, je préfère la terre ferme, mon vélo et les colchiques !  Et elle se met à fredonner la chanson « colchiques dans les prés, c’est la fin de l’été. « Elle le fixe à nouveau.

« D’où êtes-vous parti ? » – l’avion m’a lâché au dessus de l’Aiguille du Midi tout de même à plus de 3 800 mètres ! » «Ah oui quand même, vous n’êtes pas S.D.F. Je pense qu’il faut avoir les moyens pour faire ce genre de sport ! Si on peut appeler cela du sport ?  – Vous le pouvez car c’en est un ! La préparation du vol demande des heures et des  heures d’exercice et un contrôle de soi acquis par une sévère discipline quotidienne. La moindre erreur ou étourderie peut me coûter la vie, c’est une passion dévorante mais j’avoue qu’il faut être un peu fêlé !!! Je vous abandonne, mes collègues arrivent, il faut que je descende de l’arbre avant leur arrivée sinon ils vont se ficher de moi ! Pardonnez-moi mon intrusion dans vos colchiques et peut-être à une prochaine fois.

Dans le haut du champ une marmotte semble les surveiller mais de loin ! Elle se prélasse. A quelques mètres de là, des bosquets de hêtres, un peu plus haut des mélèzes, beaucoup plus haut, il faut lever la tête, la chaîne des Fiz barre l’horizon. Ce géant de calcaire ressemble à un personnage de la mythologie tantôt protecteur, tantôt inquiétant, quand énervé, certains jours, il crachote de la pierraille… La marmotte s’est arrêtée nette, elle regarde à droite, à gauche, en haut très attentive dressée soudain sur ses pattes arrière, que voit-elle ? Qu’entend-elle ? Elle prend la poudre d’escampette à toute allure… Le silence bourdonne aux oreilles, seuls les cris des choucas et des rapaces signalent la vie avec au loin, assourdi, le tintement de la cloche de la chapelle du Lac aux Houches. Nous sommes dans les derniers jours d’automne la nature est cuivrée. Bientôt, la neige fera son apparition. « Lui » a fini par descendre de l’arbre, « elle », elle cueille des colchiques.Tout semble serein jusqu’à une déflagration sourde. Elle augmente, gronde, crache, amplifie, s’épaissit : pas le temps de fuir, les Fiz en colère ont libéré des roches furieuses, explosion, pluie de calcaire sur la mer mauve, puis plus rien, plus aucun bruit, un calme total, un silence lourd et pesant, une épaisse fumée jaunâtre stagne sur le lieu… La voile se balance sur l’arbre encore debout, le vélo a lui aussi été épargné , eux, ils sont vivants, terrifiés, coincés, écorchés, poussiéreux, tremblants, douloureux mais vivants…

Autrice : Claudine Albouy

Comme thème de stage, j’avais proposé « Le mouvement ». Et sans entrer dans le détail des propositions, le mouvement s’appliquait aussi bien aux situations qu’aux personnages, à leurs discours ou encore à la « technique » d’écriture. 
MS