Mémoire d’ombres

Cette proposition portait sur la mémoire de l’enfance et une situation vécue, autour de quelque chose qui avait paru honteux, sur le moment, sans être dramatique ou grave, avec le recul de l’adulte. A écrire du point de vue de l’enfant, à la troisième personne du singulier pour instaurer une distance. Charles Juliet et Elias Canetti étaient convoqués dans notre atelier.

Voici le texte de Chrystel :

« La coiffeuse avait accepté nonchalamment de la recevoir sans rendez-vous. La pauvre petite n’y était pour rien : ses parents étaient comme ça, ils n’anticipaient pas et faisaient tout à la dernière minute ! C’est que le spectacle de fin d’année avait lieu le lendemain et il fallait qu’elle ressemble un tant soit peu à Marilyn. Rien que ça ! Elle avait bien la même couleur de cheveux mais pas la même coiffure. Il fallait lui faire une coupe (mais pas trop court non plus parce que son père l’adorait sa petite fille aux cheveux longs et dorés…). Une coupe et une permanente surtout, pour les boucles. Ça allait prendre du temps. Chez le coiffeur, elle s’y rendait peu puisqu’il ne fallait pas toucher à ses cheveux, interdiction paternelle indiscutable.
Marilyn, tout de même, elle n’était pas peu fière la gamine de ressembler à la grande star américaine pour se rendre au bal masqué de la kermesse annuelle…
– Des poux ! Votre fille a des poux, Madame ! (Il faudrait peut-être songer à vous occuper un peu plus de votre enfant, pensa-t-elle si fort que la mère l’entendit…)
– Ah bon ! Vous… Vous êtes sûre ? Ca ne doit pas faire longtemps car je ne m’en étais pas aperçue, balbutia la jeune femme dont l’emploi du temps ne lui permettait pas toujours de prendre soin des longs cheveux soyeux de sa tendre fille. Occupée avec ses trois enfants, un mari exigeant, un commerce, la comptabilité de l’entreprise, la maison, le chien et les poissons rouges, elle devait déjà ruser pour trouver une demi-heure pour se faire sa propre couleur.
Mais là, le ton de la bonne femme, elle n’aimait pas bien ça. Enfin, ce n’était pas dans sa nature de répliquer, elle garda la tête basse.
Quant à Boucles d’or, elle devint rouge comme une pivoine, attendant désespérément un soutien maternel. Le supplice dura encore au moins une heure, la tête bien au chaud dans la boîte ronde.
Elle regardait la coiffeuse qui mâchait négligemment son chewing-gum, effleurer ses cheveux du bout des doigts, comme si elle allait être contaminée… Et sa mère, assise un peu plus loin, les yeux perdus dans un vieux magazine.
Le père arriva avant l’heure. Il fallait vite partir chercher le petit frère chez la nounou. Se sentant insulté par la remarque de la coiffeuse, il fit un esclandre et partit sans payer, emmenant sa femme et sa fille fraîchement bouclée sous le bras.
La coiffure ne résista pas à l’agitation de la nuit. Le lendemain, Marilyn allait se retrouver sur scène les cheveux raides. Personne n’allait la reconnaître… »

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