La maison forestière

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Un texte écrit hors atelier, par Monique Fraissinet

Au moment où elle posait son ouvrage, elle a compté les jours, plus que deux et elle serait là-bas. Quand elle en parlait, elle disait toujours là-bas, et tous savaient où se situait la-bas. On y arrive par une route étroite, quatre épingles à cheveu. La première chose qu’elle voit, qui dépasse au-dessus du toit, le grand séquoïa. Il n’a pas beaucoup poussé depuis trente ans, faut dire qu’il avait déjà plus de cent vingt ans quand nous étions là. Il est comme moi, on ne pousse plus après.

Dès cet instant lui revint l’odeur qui se dégageait de cet arbre séculaire. Ah, ça sent encore la résine ! dit-elle dès qu’elle ouvrit la portière de la voiture . Son premier pas au sol, il est hasardeux, elle s’appuie sur sa canne tandis que Geoffrey lui prend le bras.

Ils lui ont coupé les grandes branches courbes qui le reliaient au sol et permettaient à tous les enfants d’y grimper dedans et d’aller s’y cacher. C’est pour le protéger de l’incendie m’a dit Geoffrey.

Son regard sur la façade de la maison est fixe. Grand Dieu, ils ont tout laissé périr. MAISON FORESTIERE DU MARQUAIRES. L’inscription gravée sur la plaque de marbre, qui fut blanc, au-dessus de la porte d’entrée, disparaît presque totalement sous une coloration verdâtre, la date de construction n’est plus lisible.  Dire qu’avec Marcel, on la nettoyait au moins une fois l’an.

Au-dessous de la plaque, la double porte qui ferme, enfin, qui tente de fermer l’entrée n’est plus que le reste de quelques planches verticales complétement délabrées, disjointes, écorchées à en voir les veines.

Elle voudrait bien s’avancer mais ce n’est pas aisé de franchir les hautes herbes, les ronces et les orties qui camouflent les deux marches d’escalier. Personne n’est entré là depuis combien d’années ? A droite de la porte d’entrée, la fenêtre, derrière deux barreaux de fer rouillés n’a plus de vitres. Toutes cassées. Elle donnait dans l’arrière-cuisine. On y entend des bruits, comme quelque chose de sauvage qui habite à l’intérieur. Un chat égaré, peut-être ?

Tu vois, quand on était là, avec ta mère, tes oncles et tantes, je me faisais un grand plaisir d’entretenir la maison et les alentours. Mon dieu ! Mon dieu ! ne cesse-telle de dire, le reste des mots restant enfouis, qu’est-ce qu’il en ont fait de cette pauvre maison ? L’Etat laisse tout périr.

La maison était construite en L. Sur la gauche, le portail qui clôturait le grand parterre n’existe plus.

Tout le long de la façade, des herbes couchées par des pas qui se sont aventurés là. Pour aller voir quoi ? Tout au fond, c’était la salle à manger des officiers.

Dans un coin à gauche, seuls, les rubans de bergère survivent, dans cet espace qu’elle avait tant bichonné. Là, j’avais planté des hortensias, ils camouflaient la barrière de béton au bord du mur, juste en-dessus de la route, là, au centre du parterre, ton grand-père y semait des zynnias, là, j’avais fait un carré de reine-marguerites. J’en faisais des bouquets pour mettre sur la table des officiers, il fallait que la partie de cette maison qui leur était réservée soit toujours impeccable. Ils débarquaient sans prévenir. Tu vois, c’était pour eux leur résidence d’été. Ton grand-père mettait alors son uniforme officiel de garde-forestier. Il était fier de porter cet habit. Les soirs, quand il faisait chaud, après le repas, avec les enfants, nous allions chercher de l’eau à la fontaine, pour arroser les fleurs. Qu’est-ce qu’elle est devenue cette fontaine ?

Ça me fait un choc, vois-tu ! Aides-moi, on va faire le tour du bâtiment.

En contrebas, le jardin potager est remplacé par des taillis broussailleux. Ton grand-père cultivait des glaïeuls, sur tout ce bancel. C’était son petit orgueil à lui, il en variait les couleurs, il les choyait et les offrait à ceux qui nous rendait visite.

Elle ne parlait plus. Elle peinait à marcher, ses yeux cherchaient à apercevoir quelque trace de ce qu’elle avait laissé là depuis trop longtemps.

Sur le rebord du bassin-lavoir, un arrosoir en zinc, cabossé, surgissait des lianes de lierre qui rampaient et qui pendaient. L’eau suintait de la voûte recouverte de mousses et de plantes qui supportaient de vivre sans lumière et sans chaleur. Il n’y faisait pas chaud, là, l’hiver, en plein nord. Pour faire la lessive, j’en ai eu des engelures ! Elle coule encore la source. Elle était bonne l’eau, on la buvait, on n’avait pas autre chose.

La nature reprend ses droits et la place des hommes, se dit-elle. Nous vivions seuls ici, les premières maisons sont à trois kilomètres au moins, mais la vie était partout. Le lieu en devient effrayant. Et les meubles que sont-ils devenus ? La porte de la cave, côté nord est ouverte. Avec un bâton, Geoffrey frappe les herbes pour tenter de leur frayer un passage jusque là. Stupéfaite par ce qu’elle découvre, elle regarde, sans mot dire, la bouche ouverte, seul un souffle de désespoir en sort. Un chèvrefeuille s’est infiltré dans la cave au plafond effondré. Un tonneau renversé est au milieu des décombres. L’accès devient dangereux. Elle serre un peu plus fort la main de son petit-fils. Une larme coule sur son visage.

Texte : Monique Fraissinet
Photo : Marlen Sauvage

 

 

 

 

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