L’oreille fine, textes d’atelier

Les textes qui suivent répondent à une proposition intitulée « L’oreille fine », qui se trouve dans la rubrique « Je vous propose ».

« S’il y a un bruit qui m’incommode, c’est bien celui du temps qui passe…

Enfant, j’allais souvent passer un ou plusieurs jours chez mes grands-parents, pendant les vacances. Que ce soit en ville ou à la campagne, leurs maisons avaient toujours, dans la pièce principale ou « pièce à vivre » (sic…) une horloge sonnant tous les quarts d’heure, des bruits s’intensifiant dans la durée au fur et à mesure que l’heure avançait. Vous savez, une de ces horloges qui occupe littéralement toute la place, tout l’espace. Ce genre de pendule, j’y pense toujours lorsque je dors dans un endroit situé près d’une église dont la cloche reproduit le même rituel, le même son irritant revenant toutes les quinze minutes, de jour comme de nuit, comme pour vous rappeler inlassablement qu’il n’y a pas de repos possible, pas de répit. « Non, tu ne dormiras pas tranquille ce soir ! Ton sommeil sera parasité sans cesse par le bruit du temps qui passe. Et oui, ce sera bientôt l’heure de se lever. Plus qu’une heure, plus qu’une demi-heure, plus qu’un quart d’heure… »

Est-ce que c’est un truc de vieux de posséder ce genre d’objet, de savoir au quart d’heure près l’heure qu’il est et de se faire rappeler si régulièrement l’horreur du temps qui passe inexorablement ?

A l’approche de la mort, a-t-on à ce point ce besoin masochiste d’entendre passer les minutes, ces minutes perdues, qui ne sont plus à vivre ? A-t-on ce besoin impérieux de savoir celles qui nous restent, les dernières peut-être, comme pour tenter d’en maîtriser quelque chose ?

Ne peut-on pas suspendre le supplice juste pour un instant, une nuit ? »

Chrystel B.

« C’est le soir. Je me couche. Soudain, un bruit, un sifflement plus précisément. J’écarquille mes oreilles. Cela ne vient pas du radiateur qui aurait été mal purgé ni d’aucun des appareils électriques de la chambre. Je me redresse pour être sûre. Ce sifflement désagréable ne vient pas de l’extérieur, il est niché là, au fond de mon oreille, entre le marteau et l’enclume. « Ce n’est rien », me dis-je. « Ça arrive parfois. Cela va passer. » Je ferme les yeux, quelques secondes, quelques minutes. Le sifflement ne disparaît pas. Il reste là, bien là, bien décidé à m’embarrasser, à m’empoisonner l’existence pour un moment. Je rouvre les yeux, tente d’éclaircir mon ouïe, décidée à mon tour à accélérer son départ. Je me bouche le nez et tente de faire sortir de l’air par les oreilles comme si elles étaient bouchées. Mais elles ne le sont pas. Il y a juste ce sifflement là, dans mon oreille droite, bien installé. Ce bruit strident qui m’agace, de plus en plus. Je ne dois pas m’énerver. Cela va bien finir par passer. Tout finit toujours par passer. Il n’y a pas de raison qu’il en soit autrement. Dans le silence nocturne, seule dans mon grand lit, je m’assoupis. Les minutes, les heures passent. La nuit avance. Je me réveille brusquement, tend l’oreille. Le sifflement est toujours là. Je sens l’angoisse poindre. Ma poitrine se resserre, ma respiration s’accélère. Mais pourquoi ne part-il pas à la fin ? Ce son irritant ne s’en ira-t-il donc jamais ? Et si, en effet, il ne partait pas ? Allais-je devoir vivre avec à présent, pour toujours ? Avec ce sifflement continu, incessant, qui va parasiter mes rêves, mes jours, mes nuits, mes pensées sans jamais me laisser de répit ? Ma vie va en être complètement transformée, chamboulée. Je ne serais plus jamais tranquille, sereine. Plus jamais de silence, de vide, d’apaisement. Je vais devoir cohabiter péniblement avec cet intrus infernal, en être prisonnière. Tout un tas d’idées terribles m’assaillent. Ce sifflement dans mon oreille est de plus en plus oppressant. Je ne sais même pas si je vais pouvoir dormir. Peut-être n’arriverai-je plus jamais à m’endormir d’ailleurs ?

De désespoir, je réveille mon compagnon de lit venu me rejoindre depuis peu, pour lui faire part de ma détresse. Malgré le ridicule de la situation, l’angoisse demeure. C’est la nuit tout de même ! Compréhensif et habitué à mes états nocturnes, il me rassure gentiment : « Ne t’inquiète pas chérie, ça va passer. Tu ne reviens pas d’un concert, alors… »

Je tente de me calmer et de me raisonner et m’endors à nouveau sur ces sages paroles. Je me réveille un peu plus tard dans la nuit, ou bien est-ce déjà le matin, je ne sais plus. Le sifflement a cessé. Une nuit de plus vient de s’écouler. »

Chrystel B.

« Je n’avais pas eu le droit de pénétrer dans la salle. Et pourtant, de cette réunion, des propos qu’ils allaient échanger, mon sort dépendait. J’avais tiré à moi une chaise en prenant mille précautions pour ne pas faire de bruit. La cloison était mince et ils m’avaient demandé de sortir. Mais j’étais resté là, dans l’antichambre. De ce qu’ils allaient décider, mon sort dépendait. Les bruits de la conversation filtraient. Et cela me rassurait. Être là tout près, tout près du cœur du débat. Pouvoir pousser la porte. Être prêt à bondir. Être prêt à leur dire non.

Au milieu du brouhaha, je reconnus la voix de Pierre. C’était plutôt bon signe. Qu’il parle longtemps, qu’il leur tienne le crachoir, il est de mon côté. Dans le silence de l’antichambre, je croisais les doigts. Croix de bois, croix de fer, Pierre ne dira que la vérité et je n’irai pas en enfer. Mais maintenant le bruit d’une dispute semblait opposer Pierre à un autre homme, un homme que je ne connaissais pas, du moins dont je ne connaissais pas le son de la voix. Des voix qui claquent, des bruits de chaise, le son qui enfle à devenir strident, insupportable, à se prendre la tête entre les mains, à s’enfuir en courant parce qu’on sait que ça tourne mal.

Immobile sur ma chaise de bois, j’entendais résonner la petite voix de Marie qui hier, dans la cuisine, me suppliait : « N’y va pas. Fais plutôt tes bagages. Prends le train de treize heures, choisis la liberté à l’honneur. » Une petite voix que j’avais refusé d’écouter et qui me rattrapait là, dans l’antichambre, sans que je sois capable d’esquisser le moindre geste de fuite. »

Marie Vincent

Comme tous les soirs, elle s’est glissée entre les draps froids et rêches de son lit. Le bruit sec de l’interrupteur a claqué comme un signal, ordonnant le silence. Le silence ne trouvera pas sa place dans cet espace trop grand. Déjà, elle entend, tout près d’elle, les soupirs, les raclements de gorge, les toussotements. Puis, il y aura le froissement des draps, les corps qui se tournent, se retournent, s’étirent… les chuchotements, les confidences échangées sur l’oreiller, les rires étouffés de lit à lit et là-bas, très loin, au fond de cette salle immense, les paroles du sommeil, les cris qui viennent des rêves, des cauchemars, des peurs qui ne veulent pas s’enfuir, qui collent au corps.
Au-delà des murs, elle entend la cloche de l’église qui rythme les heures, c’est un bruit étranger, c’est le bruit d’un objet qui la rassure, la protège de tous ces sons trop humains, trop réels qui lui font si peur car elle sait qu’au plus profond de la nuit, elle entendra, malgré tous ces bruits qui se cognent les uns aux autres, elle entendra ses propres pleurs.

Liliane Paffoni

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