Fleurette, par Stéphanie Rieu

Un texte écrit en atelier… Un personnage en 3 phrases, un texte « juste avant » cet extrait succinct…

marlen-sauvage-pave-Paris

Elle court pour attraper le dernier métro. Sa robe trop légère se soulève en rythme. Du rimmel a coulé partout sur ses joues.

 ***

 Comme tous les jours, Fleurette marchait dans Paris. Comme tous les jours, elle battait le pavé, à la recherche des invisibles. Elle avait fini par galber ses jambes à force d’arpenter les rues. Elle en tirait une certaine satisfaction, elle qui n’aimait pas beaucoup son corps trop rond. Il lui arrivait même de jeter un coup d’œil en arrière quand elle passait devant une vitrine. Tout ça pour admirer un instant la rondeur plus si ronde de ses mollets musclés. Petite fierté secrète et personnelle, plaisir qui ne lui coûtait pas bien cher. Aussitôt après ce moment dérobé à la longue journée, elle se ressaisissait, se reconcentrait, utilisait ses yeux pour réaliser ce pour quoi on la payait grassement. Sous un tas de cartons, près d’une bouche d’aération, elle en vit soudain un. Il avait beau se ratatiner, se tortiller, faire mine de ne pas l’avoir remarquée, elle fut sûre d’avoir tiré le gros lot, sûre que celui-là en était un. Elle s’accroupit près de lui et essaya d’entamer la conversation, doucement, en utilisant successivement les quelques mots les plus courants des langues chantantes et mystérieuses qu’on lui avait vaguement enseignées avant de la laisser se débrouiller toute seule. Un éclair illumina brièvement le regard de l’autre quand elle en fut au pachtoune. Ça y est, ça prenait, il était harponné. Mon dieu, qu’il était jeune ! Mon dieu, qu’il était beau ! Même sous la crasse, ça se voyait qu’il avait les traits fins, presque des traits de fille. Et ses yeux qui brillaient, est-ce que c’était de fièvre ou de ferveur devant le sourire éclatant qu’elle lui adressait ? Il leva soudain la main vers son visage et d’un doigt lui caressa la joue. Elle fut emportée dans l’encre profonde de ses mirettes sombres et s’y noya un instant. Quand elle reprit pied, il lui souriait doucement, d’un air triste. Avec des gestes, trois mots de plus, des grimaces et des cabrioles, elle réussit à lui faire comprendre qu’il devait se lever, qu’elle voulait marcher avec lui parce qu’elle avait beaucoup à lui dire. Comme souvent, son charme opéra. Le garçon sortit de dessous le monticule brun et lui emboîta le pas. Elle mit toute son énergie à l’entraîner car elle aimait le travail bien fait. C’était difficile pourtant. Ses pieds connaissaient le chemin mais son cœur battait trop fort, la tirait en arrière et elle devait lutter contre. Le garçon lui avait agrippé la main, l’écoutait lui parler de soupe, de bain, de chaleur, d’abri, de sommeil serein, d’enveloppement douillet et d’absence de peur. Mon dieu, qu’il était jeune… Mon dieu, qu’il était beau… Il irradiait la douceur et la confiance. Une fois, elle faillit renoncer, le planter là et rentrer bredouille. Il eut suffi d’un rien mais elle fut assaillie par la pensée du loyer à payer, des années où elle avait dû monnayer sa chair pour joindre les deux bouts. Elle fut anéantie par le souvenir de sa déchéance passée, incapable de prendre le risque de retomber encore si bas, beaucoup trop bas. Elle força l’allure, le traînant presque maintenant. Il se faisait tard : la place était déserte. Quand ils atteignirent l’impasse sombre, la silhouette du gros Marcel se découpait déjà sous la lune. Elle se retourna vers le jeune homme, plongeant une dernière fois son regard au fond de ses yeux. Une longue et dernière fois. Puis, d’une secousse brusque, elle lui fit perdre l’équilibre et il chuta. Rapidement, Marcel, dans une danse arachnéenne se pencha sur lui et l’assomma avant de le balancer sur son épaule comme un vulgaire sac de chiffons. Il jeta par-dessus son épaule les cinq cents euros promis. Elle dut se plier en deux pour les ramasser, sentit venir la nausée, se retint. Pour ne pas éclabousser les chaussures en cuir de son acolyte. Elle voulait éviter les ennuis. « Merci, lui dit Marcel, belle pièce celui-là, ses organes vont rapporter un max. ». Il tourna les talons, elle se retrouva seule et il fallut rentrer.

Texte : Stéphanie Rieu
Photo : Marlen Sauvage

 

 

2 réflexions sur “Fleurette, par Stéphanie Rieu

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